MONSEIGNEUR PHILIPE VIGNIER, ESCUIÉR DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR
En la bonne ville de Rouen, puis peu de temps en ça, ung jeune homme print a mariage une tendre jeune fille, aagée de xv ans ou environ. Le jour de leur grand feste, c’est assavoir des nopces, la mere de ceste fille, pour garder et entretenir les cerimonies accoustumées en tel jour, escolla et introduisit la dame des nopces, et luy aprint comment elle se devoit gouverner pour la premiere nuyt avec son mary. La belle fille, a qui tardoit l’actente de la nuyt dont elle recevoit la doctrine, mist grosse peine et grand diligence de retenir la leczon de sa bonne mere. Et luy sembloit bien que quand l’heure seroit venue ou elle devroit mectre a execution celle leczon, qu’elle en feroit si bon devoir que son mary se loeroit d'elle, et en seroit trescontent. Les nopces furent honorablement faictes en grand solennité. Et vint la desirée nuyt ; et tantost après la feste faillye, que les jeunes gens furent retraiz et qu'ilz eurent prins congié du sire des nopces et de sa dame, la bonne mere, les cousines, voisines et aultres privées femmes prindrent nostre dame des nopces et la menerent en la chambre ou elle devoit coucher pour la nuyt avec son espousé, ou elles la desarmerent de ses actours et joyaux, et la firent coucher ainsi qu’il estoit de raison ; puis luy donnerent bonne nuyt, l’une disant : « M’amye, Dieu vous doint joye et plaisir de vostre mary, et tellement vous gouverner avecques luy que ce soit au salut de voz deux ames. » L'autre disoit : « M’amye, Dieu vous doint telle paix et concordance avec vostre mary que puissez faire euvre dont les sains cieulx soient rempliz. » Et ainsi chacune faisant sa priere se partit. La mere, qui demoura la derreniere, reduist a memoire son escoliere sur la doctrine et leczon que aprinse luy avoit, luy priant que penser y voulsist. Et la bonne fille, qui, comme l’on dit communement, n’avoit pas son cueur en sa chausse, respondit que tresbonne souvenance avoit de tout, et que bien l’avoit, Dieu mercy, retenu. « C’est bien fait, dist la mere ; or je vous laisse et vous commende a la grace de Dieu, luy priant qu'il vous doint bonne adventure. Adieu, belle fille. — Adieu, bonne et sage mere. » Sitost que la maistresse de l’escole fut widée, nostre mary, qui a l’huys n’actendoit aultre chose, entra ens. Et la mere l’enferma et tira l’huys, et luy pria qu'il se gouvernast sagement avec sa fille. Il promist que ainsi feroit il. Et si tost que l’huys fut fermé, 1l, qui n’avoit que son pourpoint en son dos, le rue jus et monte sur le lit, et se joinct au plus près de sa dame, la lance au poing, et luy presente la bataille. À l’approucher de la barriere ou l’escarmouche se devoit faire, la dame
prend et empoigne ceste lance droicte comme ung cornet de vachier ; et tantost qu'elle la sent aussi dure et de grosseur tresbonne, s’escrye, disant que son escu n’estoit assez puissant pour recevoir les horions de si gros fust. Quelque devoir que nostre mary peust faire, il ne peut trouver la maniere .d’estre receu a cest escu ne a ceste joute. La nuyt se passa sans rien besoigner, qui despleut moult a nostre sire des nopces. Mais au fort il print pacience, esperant recouvrer tout la nuyt prochaine, ou il fut autant oy que a la premiere ; et ainsi a la troisiesme, quatriesme, et jusque a la quinziesme, ou les armes furent accomplies, comme je vous diray. Quand les xiij jours furent passez que nos deulx jeunes [gens] sont mariez, combien qu’ilz n’eussent encores ensemble tenu mesnage, la mere vint visiter son escoliere ; et, après cent mille devises qu’[elles] eurent ensemble, luy demanda (l’on) de ce mary, quel homme il estoit, et s’il faisoit bien son devoir. Et la fille disoit qu’il estoit tresbon homme, doulx et paisible. « Voire mais, disoit la mere, fait il bien ce que l’on doit faire? — Oy, disoit la fille, mais. — Quel mais ? Il y a a dire en son fait, dit la mere, je l’entends bien. Dictes le moy et ne le me celez point. Est il homme pour accomplir le deu a quoy il est obligé par mariage et dont je vous ay baillé la leczon ? » La bonne fille fut tant pressée qu’il luy convint dire que l’on n’avoit encores rien besoigné en son ouvrouer ; mais elle taisoit qu’elle fust cause de la dilacion, et que tousjours eust refusé la jouste. Quand la mere entendit ces doloreuses nouvelles, Dieu scet quelle vie elle mena, disant que par ses bons dieux elle y mectroit remede et bref, et que tant avoit de bonne accointance de monseigneur l’official de Rouen qu’il luy seroït amy et qu’il favoriseroit a son bon droit. « Or ça, ma fille, dist elle, il vous convient desmarier. Je ne fais nulle doubte que je n’en trouve bien la fasson ; et soiez seure que vous le serez ainçois qu’il soit deulx jours de ceste heure, et vous feray avoir aultre homme qui si paisible ne vous lairra ; laissez moy faire. » Ceste bonne femme, a demy hors du sens, vint compter ce grand meschef a son mary, pere de la fille dont je fais mon compte, et luy dist bien comment ilz avoient perdu leur fille, amenant les raisons pour quoy et comment, et concluant aux fins de la desmarier. T'ant bien compta sa cause que son mary tira de son costé, et fut content que l’on feist citer nostre nouveau maryé, qui ne savoit rien de ce qu’ainsi on se plaignoit de luy sans cause. Toutesfoiz il fut cité a personnellement comparoir a l’encontre de monseigneur le promoteur, a la requeste de sa femme, et par devant monseigneur l’official, pour quitter sa femme et luy donner licence d’aultre part soy marier, ou alleguer les causes et raisons pour quoy, en tant de jours qu’il avoit esté avec elle, n’avoit monstré qu’il estoit homme comme les aultres, et fait ce qu’il appartient aux mariez. Quand le jour fut venu, les parties se presenterent en temps et lieu. Ils furent huchez à dire et plaidoyer leur cause. La mere a la nouvelle mariée commença a compter la cause de sa fille, et Dieu scet comment elle allegoit les loix que l’on doit maintenir en mariage, lesquelles son gendre n’avoit accomplies ne d’elles usé ; pour quoy requeroit qu'il fust desjoinct de sa fille, et de ceste heure mesmes,
sans faire long proces. Le bon jeune homme fut bien esbahy quand ainsi oyt blasmer ses armes ; gueres n’attendit a respondre aux allegations de son adversaire, et tresfroidement et de maniere rassise compter son cas, et comment [sa] femme luy avoit tousjours fait refus quand il avoit voulu faire le devoir. La mere, oyant ces responses, plus marrye que devant, combien que a peine le vouloit elle croire, demanda a sa fille s’il estoit vray ce que son mary avoit respondu. Et elle dist : « Vrayement, mere, o0y. — Ha! maleureuse, dist la mere, comment l'avez vous refusé ? Que vous avoye dit et monstré pluseurs foiz ? Vous avoys je baïllé celle leczon ? » La pouvre fille ne savoit que dire, tant estoit honteuse et desplaisante. « Toustefoiz, dist la mere, je veil savoir la cause pourquoy vous avez fait le refus (ou) si vous ne me voulez courrousser mortellement, car je n’aray jamais bien, ou si saray pour quoy et quelle raison vous n’avez voulu consentir a vostre mary. » La fille confessa tout, et dist ouvertement en jugement que pource qu’elle avoit trouvée la lance de son champion si grosse, ne luy avoit osé bailler l’escu, doubtant qu'il ne la tuast, comme elle encores en doubtoit, et ne se vouloit desmouvoir de ceste doubte, combien que sa mere luy disoit que doubter ne craindre n’en devoit. Et après ce, adressa sa parolle au juge en disant : « Monseigneur l’official, vous avez oy la confession de ma fille et les defences de mon gendre; je vous prie, appoinctez sur le different et rendez vostre sentence diffinitive. » Monseigneur l’official, pour appoinctement, fist couvrir un lit en sa maison, et ordonna par arrest que les deux mariez yroient coucher ensemble, enjoignant a la mariée qu’elle empoignast baudement le bourdon joustouer et le mist ou lieu ou il estoit ordonné. Et quand celle sentence fut rendue, la mere dist : « Grand mercy, monseigneur l’official, vous avez tresbien jugé. Or avant, ma fille, faictes ce que vous devez faire, et gardez de venir a l’encontre de l’appoinctement de monseigneur l’official ; mectez la lance ou lieu ou elle doit estre. — Et je suis au fort contente, dist la fille, de la mettre et bouter ou il faut, mais si elle devoit y pourrir, je ne l’en retireray ja. » Ainsi se partirent de jugement, et allerent mectre a execution sans sergent la sentence de monseigneur l’official ; car eulx mesmes firent l’execution. Et par ce moyen nostre gendre vint a chef de sa jousterie, dont il fut plus tost tanné que celle qui n’y avoit voulu entendre.