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qu’il passast par la. Il prend congé et revient a sa maison, et pensa comment il s’abilleroit pour garder la sentence de monseigneur l’official. Il manda le parmentier, a qui il fist tailler une robe longue d’un costé, comme celle dont nous avons parlé, et courte comme la premiere de l’autre costé, puis se fist barbaier du costé ou la robe estoit courte ; et en ce point alloit par les rues et faisoit son divin office. Et combien qu’on lui dist que c’estoit mal fait, si n’en tenoit il toutesfoiz compte. Le promoteur en fut encores adverty, et le fist citer comme devant. Quand il comparut, Dieu scet comment monseigneur l’official fut malcontent. À peine qu’il ne saillit de son siege hors du sens, quand il regardoit son curé estre habillé en guise de mommeur. Si les aultres deux foiz avoit esté bien rachassé, il le fut bien encores mieulx a ceste foiz, et condemné en belles et grosses amendes. Lors nostre bon curé, se voyant ainsi desplumé d’amendes et de condemnations, dist : « Monseigneur l’official, il me semble, sauve vostre reverence, que j’ay fait vostre commendement ; et entendez moy, je vous diray la raison. » Adoncques il couvrit sa barbe longue de sa main qu’il estandit sus, et dist : « Si vous voulez, je n’ay point de barbe. » Puis mist sa main de l’aultre costé, couvrant la partie tondue ou rase, et dist : « Si vous voulez, longue barbe. Est ce pas ce que m'avez commendé ? » Monseigneur l’official, voyant que c’estoit ung vrai trompeur, et qu’il se trompoit de luy, fist venir le barbier et le parmentier. Et devant tous les assistens luy fist faire sa barbe et cheveulx, et puis coupper sa robe de la longueur qu’il estoit de besoing et de raison ; puis le renvoya a sa cure, ou il se maintint et conduisit haultement, gardant ceste derreniere maniere qu’il avoit aprinse a la sueur de sa bourse.
LA QUATRE VINGIS XVe NOUVELLE.
PAR
PHILIPE DE LOAN
Comme il est assez de coustume, Dieu mercy, que en pluseurs religions y a de bons compaignons a la pie et au jeu des bas instrumens, a ce propos, nagueres avoit en ung couvent de Paris ung bon frere prescheur, qui entre les autres ses voisines choisit une tresbelle femmelette jeune et en bon point, et mariée assez nouvellement a ung bon compaignon ; et devint maistre moyne amoureux d'elle, et ne cessoit de penser et subtilier voies et moiens pour parvenir a ses attainctes, qui, a dire en gros et en bref, estoient pour faire cela que vous savez. Ores disoit : « Je feray ainsi », ores concluoit aultrement. Tant de propos luy venoient en la teste qu’il ne savoit sur lequel s’arrester. Trop bien disoit il que de langage n'estoit point de abatre, « car elle est trop bonne et trop seure ; force est que, si je veil parvenir a mes fins, que par cautele et deception je la gaigne. » Or escoutez
de quoy le larron s’advisa, et comment frauduleusement la pouvre beste 1l attrapa, et son desir tresdeshoneste qu’il proposa accomplir. Il faindit ung jour d’avoir tresgrand doleur en ung doy, celluy d’emprès le poulce qui est le premier des quatre en la main dextre. Et de fait le banda et envelopa de draps linges, et le dora d’aucun oïignement tresfort sentent ; et en ce point se tint ung jour ou deux, tousjours se monstrant aval son eglise devant la dessus dicte, et Dieu scet q'il faisoit bien [l’adolé]. La simplette le regardoit en pitié, et voyoit bien a sa contenance que grand doleur le martiroit ; et pour la grand pitié qu’elle en eut, luy demanda son cas. Et le subtil regnard luy compta si trespiteusement qu’il sembloit mieulx hors de son sens que aultrement, tant sentoit grand doleur. Ce jour se passa. Et a lendemain, environ l’heure de vespres, que la bonne femme estoit a l’ostel seulette, ce patient la vient trouver, ouvrant de soye, et emprès d’elle se met, faisant si tresbien le malade que nul ne l’eust veu a ceste heure qui ne l’eust jugé en tresgrand dangier. Or se viroit vers la fenestre, maintenant vers la femme ; tant d’estranges contenances faisoit que vous fussez esbahy et abusé a le veoir. Et la simplette, qui toute pitié en avoit, a peine que les larmes ne luy sailloient des yeulx, le confortoit au mieulx qu’elle savoit : « Helas! frere Aubry, disoit elle, avez vous parlé aux medicins telz et telz ? — Oy certes, m’amye, disoit il, il n’y a medicin ne cyrurgien en Paris qui n’ait veu mon cas. — Et qu’en disent i1z ? souffrerez vous longuement ceste doleur ? — Helas! oy, voire encores plus la mort, si Dieu ne m'aide, car en mon fait n’a que ung remede. Et j'aymeroie a peine autant mourir que le deceler. Car il est mains que bien honeste et tout estrange de ma profession. — Comment! dist la pouvrette, et n’est ce pas mal fait et peché à vous d’ainsi vous laisser passionner ? Vous vous mettez en dangier de perdre sens et entendement, ad ce que je voy vostre doleur tant aspre. — Par dieu, bien aspre et terrible est elle, dist frere Aubry ; mais quoy! Dieu le ma envoié ; loé soit 1ll je aray pacience, et suis tout conforté d’attendre la mort, car c’est le vray remede de mon mal, voire excepté ung dont je vous ay parlé, qui me gariroit tantost ; mais quoy! comme je vous ay dit, je n’oseroie dire quel il est. Et quand ainsi seroit que je serois forcé a deceler ce que c’est, je n’aroie le hardement ne le vouloir de le mectre a execution. — Et par ma foy, dist la bonne femme, frere Aubry, il me semble que vous avez tort de tenir telz termes. Et pour Dieu, dictes moy qu'il faut pour votre garison, et je vous asseure que je mectray peine et diligence de trouver ce qui y servira. Pour Dieu, ne soiez cause de vostre perdicion ; laissez vous aider et secourir. Or dictes moy que c’est, et vous verrez si je vous aideray ; si feray par Dieu, et me deust il couster plus que vous ne pensez!» Damp moine, voyant la bonne volunté de sa voisine, après ung grand tas d’excusances et de refus que pour estre bref je trespasse, dist a-basse voix : « Puis qu’il vous plaist que je le dye, je vous obeiray. Les medicins, tous d’un accord, m'ont dit qu’en mon fait n’a que ung seul remede, c’est de bouter mon doy malade dedans le lieu secret d’une femme nette et honeste, et le tenir la une bonne piece de temps, et après l’oindre d’un oignement dont ilz
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m'ont baïllé la recepte. Vous oez que c’est, et pource que je suis de ma nature et propre coustume honteux, j'ay mieulx amé endurer et seuffrir jusques cy les maulx que j’ay porté qu’en rien dire a personne vivant. Vous seule savés mon cas, et malgré moy. — Hola! hola! dist la bonne femme, je ne vous ay dit chose que je ne face ; je vous veil aider a garir. Je suis contente et me plaist bien pour vostre garison et santé, et vous oster de la terrible angoisse qui vous tourmente, que je vous preste le lieu pour bouter vostre doy malade. — Et Dieu le vous rende, damoiselle! Je n’en eusse osé requerir, vous ne aultre. Mais puis qu'il vous plaist me secourir, je ne seray ja cause de ma mort. Or nous mettons donc, s’il vous plaist, en quelque lieu secret que nul ne nous voye. — II me plaist bien », dist elle. Si le mena en une tresbelle garderobe, et serra l’huys, et sur le lit se mist ; et maïstre moyne luy leve ses draps, et en lieu du doy de la main bouta son perchant dur et roidde. Et a l’entrer qu’il fist, elle qui le sentit si tresgros : « Comment! dist elle, et vostre doy, comment peut il estre si gros ? je n’oy jamais parler du pareil. — En verité, fist il, ce fait la maladie qui en ce point le m'a mis. — Vous me comptez merveilles », dit elle. Et durant ces langages, maistre moyne accomplit ce pour quoy si bien avoit fait le malade. Et celle qui sentit et cetera, demanda que c’estoit. Et il respondit : « C’est le clou de mon doy qui est effondré ; je suis comme gary, ce me semble, Dieu mercy et la vostre. — Et par ma foy, ce me plaist moult, ce dit la dame, qui lors se leva. Si vous n'estes bien gary, si retournez toutesfoiz qu’il vous plaist : car pour vous oster de doleur, il n’est rien que je ne face ; et ne soiez plus si honteux que vous avez esté pour vostre santé recouvrer. »
LA QUATRE VINGTS XVJe NOUVELLE.
Or escoutez, s’il vous plaist, qu’il advint l’aultrehier a ung simple riche curé de village, qui par simplesse fut a l’emende devers son evesque en la somme de cinquante bons escuz d’or. Ce bon curé avoit ung chien qu’il avoit nourry de jeunesse et gardé, qui tous les aultres chiens du païs passoit d’aller en l’eaue querir le vireton, ung chappeau si son maistre l’oblyoit ou de fait apensé le laissoit quelque part. Bref, tout ce que bon et sage chien doit et scet faire il estoit le passe route ; et a l’occasion de ce, son maistre l’amoit tant, qu’il ne seroit pas legier a compter combien il en estoit assoté. Advint toutesfoiz, je ne sçay par quel cas, ou s’il eut trop chault ou trop froit, ou s’il mengea quelque chose qui mal luy fist, qu’il devint tresmalade, et de ce mal mourut, et de ce siecle tout droit au paradis des chiens alla. Que fist ce bon curé? Il, qui sa maison, c’est assavoir le presbitere, dessus le cimitere avoit, quand il vit son chien de ce monde trespassé, il se pensa que une si sage et bonne beste ne demourast sans sepulture.
du cas piteux. Ainsi finerent leurs jours les deux loyaux amoureux tantost l’un après l’autre, sans percevoir rien du joieux plaisir ou 1lz cuidoient ensemble vivre et durer tout leur temps.
LA QUATRE VINGTS XIXe NOUVELLE,
PAR
L’ACTEUR
En la bonne, puissant et bien peuplée cité de Jannes, puis certain temps en ça, demouroit ung gros marchant plain et comblé de biens et de richesses, duquel l’industrie et maniere de vivre estoit mener et conduire grosses marchandises par la mer es estranges païs, et specialement en Alixandrie. Tant vacca et entendit au gouvernement de navires, a entasser thesaur et amonceler grandes richesses, que durant tout le temps, jusques a l’eage de cinquante ans, qu’il s’y adonna depuis sa grande jeunesse, ne luy vint volunté ne souvenance d’aultre chose faire. Et comme il fut parvenu à l’eage dessus dicte, ainsi que une foiz pensoit sur son estat, voyant qu'il avoit despendu tous ses jours et ans a rien aultre chose faire que cuillir et accroistre sa richesse, sans jamais avoir eu ung seul moment ou minute de temps ouquel sa nature luy eust donné inclinacion pour penser ou induire a soy marier, affin d’avoir generacion qui aux grans biens qu’il avoit a grand diligence et grand labour amassez et acquis luy succedast, et après luy les possedast, conceut en son courage une aigre et trespoingnant doleur ; et [luy] despleut a merveilles que ainsi avoit exposé et despendu ses jeunes jours. En celle aigre doleance et regretz demoura aucuns jours, pendant lesquelx advint que en la cité dessus nommée, les jeunes et petiz enfans, après qu'ilz avoient solennizé aucune feste accoustumée entr’eulx par chacun an, habillez et desguisez diversement et assez estrangement, les ungs d’une maniere, les aultres d’aultre, se vindrent rendre en grant nombre en ung lieu ou les publicques et accoustumez esbatemens de la cité se faisoient communement, pour jouer eu la presence de leurs peres, meres et amys, affin d’en reporter gloire, renommée et loange. À ceste assemblée comparut et se trouva ce bon marchant, remply de fantasies et de souciz ; et voyant les peres et les meres prendre grand plaisir a veoir les enfans jouer et faire soupplesses et apertises, aggrava sa doleur que par avant avoit de soy mesmes conceu. Et en ce point, sans les povoir plus adviser ne regarder, triste et pensif retourna en sa maison, et seulet se rendit en sa chambre, ou il fut aucun temps faisant complainte en ceste maniere : « Ha! pouvre maleureux veillart, tel que je suis et tousjours ay esté, de qui la fortune et destinée sont dures, ameres et malgoustables! O chetif homme, plus que tous aultres recreant et las, par les veilles, peines, labours et ententes que tu as prins et porté tant
par mer que terre! Ta grand richesse et tes comblés thesors sont bien vains, lesquelx soubz perilleuses adventures, en peines dures et sueurs, as amassé et amoncelé, et pour lesquelx tout ton temps as despendu et usé, sans avoir oncques une petite et passant souvenance de penser qui sera celuy qui, toy mort et party de ce siecle, les possedera, et a qui par loy humaine les devray laisser en memoire de toy et de ton nom. Ha! meschant courage, comment as tu mis en non challoir ce a quoy tu devois donner entente singuliere? Jamais ne t’a pleu mariage ; fuy l’as tousjours, craint et refusé, mesmement hay et mesprisé les bons et justes conseilz de ceulx qui t'y ont voulu joindre affin que tu eusses lignée qui perpetuast ton nom, ta loange et renommée. O bienheureux sont les peres qui laissent a leurs successeurs bons et sages enfans ! Combien ay je aujourd’huy regardé et perceu de peres estans aux jeuz de leurs enfans qui se diroient treseureux, et jugeroient tresbien avoir employé leurs ans si après leur deces leurs povoi[e]nt laisser une petite partie des grans biens que je posside. Mais quel plaisir, quel soulas puis je jamais avoir ? Quel nom, quelle renommée auray je après la mort ? Ou est maintenant le filz qui maintiendra et fera memoire de moy, après mon trespas ? Beney soit ce saint mariage par quoy la memoire et souvenance des peres est entretenue, et dont leurs possessions et heritages ont par leurs doulx enfans a eternelle permanence et durée! » Quand ce bon marchant eust longue espace a soy mesmes argué, subit donna remede et solucion a ses argumens, disant ces motz : «Or ça, il ne m'est desormais mestier, [non] obstant le nombre de mes ans, tourmenter ne troubler de doleurs, d’angoisses ne de pensemens. Au fort, ce que j’ay fait par cy devant prenne semblance et comparaison aux oiselletz qui font leurs nidz et preparent avant qu’ilz y pondent leurs œufs. J’ay, la mercy Dieu, richesses suffisantes pour moy, pour une femme et pour pluseurs enfans, s’il advient que j'en aye ; et ne suis si ancien, ne tant deffourny de puissance naturelle, que je me doye soucier ne perdre esperance de non povoir jamais avoir generacion. Si me convient arrester et donner toute entente, veiller et traveiller, advisant ou je trouveray femme propice et convenable a moy. » Ainsi son long proces finant, wida hors de sa chambre, et fist vers luy venir deux de ses bons soichons, mariniers comme luy, auxquelx il descouvrit son cas tout au plain, les priant tresaffectueusement qu’ilz luy voulsissent aider a querir et trouver femme pour luy, qui estoit la chose du monde que plus desiroit. Les deux marchans, entendu le bon propos de leur compaignon, le priserent et loerent beaucop, et prindrent la charge de faire toute diligence et inquisicion possible pour luy trouver femme. Et tantdiz que la diligence et enqueste se faisoit, nostre marchant, tant eschaudé de marier que plus ne povoit, faisoit de l’amoureux, cherchant par toute la cité entre les plus belles la plus jeune, et d’aultres ne tenoit compte. Tant chercha qu’il en trouva une telle qu’il la demandoit ; car de honnestes parens née, belle a merveilles, jeune de xv ans ou environ, gente, doulce et tresbien adrecée estoit. Après qu’il eut congneu les vertuz et doulces condicions d’elle, il eut telle affection et desir qu’elle fust dame de ses biens par juste
mariage, qu’il la demanda a ses parens et amys ; lesquelx, après aucunes petites difficultez qui gueres ne durerent, luy donnerent et accorderent. Et en la mesme heure luy firent fiancer et donner caution et seureté du douaire dont 1l la vouloit doer. Et si ce bon marchant avoit prins grand plaisir en sa marchandise, pendant le temps qu’il la menoit, encores l’eut il plus grand quand il se vit asseuré d'estre marié, et mesmement avec femme telle que d’en povoir avoir beaulx et doulx enfans. La feste et solennité des nopces fut honorablement en grand sumptuosité faicte et celebrée ; la quelle feste faillie, il, mectant en obly et nonchaloir sa premiere maniere de vivre, c’est assavoir sur la mer, fist tresbonne chere et prenoit grand plaisir avec sa belle et doulce femme. Mais le temps ne luy dura gueres que saoul et tanné en fut. Car la premiere année, avant qu'elle fut expirée, print desplaisance de demourer a l’ostel en oysiveté et d’ÿ tenir mesnage en la maniere qu’il convient a ceulx qui y sont liez, se oda et tanna, ayant si grand regret a son aultre mestier de navyeur qu’il luy sembloit plus aisié et legier à maintenir que celuy qu’il avoit si voluntiers emprins a gouverner. Nuyt et jour, faultre chose] ne faisoit que subtilier et penser comment il se pourroit en Alixandrie trouver en la façon qu’il avoit accoustumée. Et luy sembloit bien qui n’estoit pas seulement difficile de soy tenir de navier, non hanter la mer, et l’abandonner de tous poins, mais aussi chose la plus impossible de ce monde. Et combien que sa volunté fust plainement deliberée et resolue de soy retraire et revenir a son dit premier mestier, toutesfoiz le cfelloit il a sa femme, doubtant qu’el ne le print a desplaisance. Avoit aussi une crainte et doubte qui le destourboit et donnoit empeschement a executer son desir, car il cognoissoit la jouvence du courage de sa femme, et luy estoit bien advis que, s’il se absentoit, elle ne se pourroit contenir ; consyderoit aussi la muableté et variableté de courage femenin, et mesmement que les jeunes galans, luy present, estoient coustumiers de passer souvent devant son huys pour la veoir, dont il supposoit qu’en son absence ilz la pourroient de plus pres visiter et par adventure tenir son lieu. Et comme il eut esté par longue espace poinct et aguillonné de ces difficultez et diverses ymaginacions, sans en sonner mot, et qu’il congneut qu’il avoit ja achevé et passé la plus part de ses ans, il mist a non challoir et femme et mariage, et tout le demourant qu’il affiert au mesnage. Et aux argumens et disputacions qui luy avoient troublé la teste donna brefve solucion, disant en ceste maniere : (Il m'est trop plus convenable vivre que morir. Et si je ne laisse et abandonne mon mesnage en brefz jours, il est tout certain que je ne puis longuement vivre n€ durer. Lairray je donc ceste belle et doulce femme? Oy, je la lairray! Elle ait doresnavant la cure et soing d’elle mesme, s’il luy plaist, je n’en veil plus avoir la charge. Helas ! que feray je ? Quel deshonneur, quel desplaisir sera ce pour [moy] s’elle ne se contient et garde chasteté! Ho! il me vault mieulx vivre que morir pour prendre soing pour la garder! Ja Dieu ne veille que pour le ventre d’une femme je prende si estroicte cure ne soing dont aultre loyer ne salaire ne recevroy que tourment de corps et de ame! Ostez moy ces rigueurs et angoisses que plu-
seurs suffrent pour demourer avec leurs femmes! il n’est chose en ce monde plus cruelle ne plus grevant les personnes. Ja Dieu ne me laisse tant vivre que pour quelque adventure qu’en mon mariage puist sourdre, je m’en courrousse ne monstre triste. Je veil avoir maintenant liberté et franchise de faire tout ce
qui me vient a plaisir. » Quand ce bon marchant eut donné fin 2 ces treslongues
devises, il se trouva avec ses compaignons navieurs, et leur dist qu’il vouloit encore une foiz visiter Alixandrie et charger marchandises, comme aultrefoiz et souvent avoient fait en sa compaignie ; maïs il ne leur declara pas les troubles qu’il prenoit 2 l’occasion de son mariage. Ilz furent tantost d’accord et luy dirent qu'il se feist prest au premier bon vent qui survendroit. Les navires et bateaulx furent chargez et preparez pour partir et mis es lieux ou il faïlloit [attendre] vent propice et oportun pour navyer. Ce bon marchant doncques, [ferme] et tout arresté en son propos, comme le jour precedent, se trouva seul après souper avec sa femme en sa chambre. Il luy descouvrit son intencion et maniere de son prochain voyage ; et faindant que tresjoyeux fust, luy dist ces parolles : « Ma treschere espouse, que j’ayme mieulx que ma vie, faictes, je vous requier, bonne chere, et vous monstrez joyeuse ; et ne prenez ne desplaisance ne tristece en ce que je vous veil declarer. J’ay proposé de visiter, se c’est le plaisir de Dieu, une foiz encores le païs d’Alixandrie, en la fasson que j’ay de long temps accoustumée. Et me semble bien que n’en devez estre marrye, actendu que vous congnoissez que c'est ma maniere de vivre, mon art et mon mestier, auquel moien j’ay acquis richesses, maisons, nom, renommée, et trouvé grand nombre d’amys et de familiarité. Les beaulx et riches vestements, aneaulx, ornements, et toutes les aultres precieuses bagues dont vous este parée et ornée plus que nulle aultre de ceste cité, comme bien savez, ay je achatez du gaing et avantage que j’ay fait en mes marchandises. Ce voyage, doncques, ne vous doit gueres ennuyer, et ne prenez ja desconfort, car le retour en sera bref. Et je vous promectz que si a ceste foiz, comme j'espere, la fortune me donne eur, plus jamais n’y veil aller : je y prendré congé a ceste foiz. Il convient doncques que prenez maintenant courage, bon et ferme. Car je vous laisse la disposicion, administracion et gouvernement de tous les biens que je posside ; mais avant que je me parte, je vous veil faire aucunes requestes. Pour la premiere, je vous prie que soiez joyeuse, tantdiz que je feray mon voyage, et vivez plaisamment ; et si j’ay quelque pou d’ymaginacion que ainsi le facez, j’en chemineray plus lyement. Pour la seconde, vous savez qu'entre nous deux rien ne doit estre tenu couvert ne celé. Car honneur, prouffit et renommée doivent estre, comme je tien qu’ilz sont, communs entre nous deux : et la loange et honneur de l’un ne peut estre sans la gloire de l’autre, neant plus que le deshonneur de l’un ne peut estre sans la honte de tous deux. Or je veil bien que vous entendez que je ne suis si deffourni ne despourveu de sens que Je ne pense bien comment je vous laisse jeune, belle, doulce, fresche et tendre, sans solaz d'homme, et que de pluseurs en mon absence serez desirée. Combien que je cuide fermement que avez maintenant necte pensée, courage chaste et
honeste, toutesfoiz, quand je cognois quelx sont vostre aage, beaulté, et l’inclinacion de la secrete et mussée chaleur en quoy vous abundez, il ne me semble pas possible qu’il ne vous faille, par pure necessité et contrainte, ou temps de mon absence avoir compagnie d’homme, dont je ne suis, la Dieu mercy, en rien troublé. C’est bien mon plaisir que vous vous accordez ad ce ou vostre nature vous forcera et contraindra ; car je sçay qu'il ne vous est possible d’y resister. Veez cy doncques le point ou je vous veil tresaffectueusement prier, c’est que gardez nostre mariage le plus longuement en son entiereté que vous pourrez. Intencion n’ay ne volunté aucune de vous mectre en garde d’aultry pour vous contenir et demourer entiere ; mais veil que de vous mesmes aiez la cure et le soing et soiez gardienne. Veritablement, il n’est si estroicte garde au monde qui peust destourber n’empescher la femme oultre sa volunté a faire son plaisir. Quand doncques vostre chaleur naturelle vous aguillonnera et [poindra] par telle maniere que pour vous contenir aurez perdu puissance, je vous prie, ma chere espouse, que a l’execution de vostre desir vous vous conduisiez prudentement
“et subtillement, et tellement qu'il n’en puist estre publicque renommée ; et que
si aultrement le faictes, vous, moy et tous noz amys sommes infames et deshonorez. Si en fait doncques et par effect vous ne povez garder chasteté, au mains mettez peine de la garder tant qu’il touche fame et commune renommée. Mais je vous veil apprendre et enseigner la maniere que vous devrez tenir en celle matere, s’elle survient. Vous savez qu’en ceste bonne cité a foison de beaulx jeunes hommes. Entre eulx tous, vous en choisirez ung seul, et vous en tiendrez contente et assovye pour faire ce ou vostre nature vous inclinera. Toutesfoiz, je veil que, a faire l’election et le chois, vous aiez singulier regard qu’il ne soit homme vague, deshonneste et pou vertueux ; car de tel ne vous devez accointer, pour le grand peril qui vous en pourroit sourdre. Car, sans nulle doubte, il descouvreroit et publicqueroit a la volée vostre secret. Rien n’est tenu couvert, clos ne celé par telz gens ne leurs semblables. Doncques, vous elirez celuy que cognoistrez fermement estre sage et prudent, affin que, si le meschief vous advient, il mecte aussi grand peine a le celer comme vous ; de ceste article vous requier je tresaffectueusement, et que me promectez en bonne et ferme leaulté que garderez ceste lecçon et retiendrez. Si vous advise que ne me respondez sur ceste matiere en la forme et façon que soulent et ont de coustume les aultres femmes, quand on leur parle telz propos comme je vous dy maintenant. Je sçay leurs responses et de quelz motz sçevent user, qui sont telz ou semblables : « Hé! mon mary, dont vous vient ceste tristece, ce courage troublé? Qui vous a ainsi meu a ire? Ou avez vous chargé ceste opinion cruelle, plaine de tempeste ? Par quelle maniere ne comment me pourroit advenir ung si abhominable delict? Nenny! nenny! ja Dieu ne veille que je vous face telles promesses, a qui je prie qu’il permette la terre ouvrir qui me englotisse et devore toute vive, au jour et heure que je [ne dis] pas commettray, mais auray une seule et legiere pensée a la commettre... Ma chere espouse, Je vous ay ouvert ces manieres de respondre affin que vers
moy [en] usez aucunement. En bonne foy, je croy et tiens fermement que vous
avez pour ceste heure tresbon et entier propos, ou quel je vous prie que demou-
rez autant que vostre nature en pourra souffrir. Et point n’entendez que je veille
que me promettez faire et entretenir ce que je vous ay monstré et aprins, fors
seulement ou cas que ne pourriez donner resistence ne batailler contre l’appetit
de vostre fraile et doulce jouvence. » Quand ce bon mary eut finé sa parolle,
la belle, doulce et debonairc sa femme, la face rosée, se print a trembler quant
deut donner responses aux requestes que son espoux luy avoit faictes. Ne demoura
gueres, toutesfoiz, que la rougeur s’evanuyt, et print asseurance, en fermant et appuyant son courage de constance. Et en ceste maniere causa sa gracieuse response, combien que voix tremblant la pronunçast : « Mon doulx et tresamé mary, je vous asseure qu’onques ne fuz si espoventée, si troublée et evanuye de mon entendement, que j’ay esté presentement de voz parolles, quand elles m'ont donné la cognoissance de ce qu’oncques je n’oiz ne aprins, voirement qu'oncques n’euz telle presumption que d’y penser. Et aultre opinion ou supposition ne puis de vous avoir fors que me querez et contendez traveiller et tenter ; car vous cognoissez ma simplesse, jeunesse et innocence, qui est pour vous, ce me semble, non pas moien delict, mais tres grand. Certainement il n’est point possible a mon eage de faire ou pourpenser ung tel meschief ou defaulte. Vous m'avez dit que vous estes seur et savez vraiment que, vous absent, je ne me pourroye contenir ne garder l’entiereté de nostre mariage. Ceste parolle me tourmente fort le courage, et me fait trembler toute, et ne sçay quelle chose je doye maintenant dire, respondre, ne proposer a voz raisons ; ainsi m'avez tollu et privé l’usage de parler. Je vous diray toutesfoiz ung mot qui viendra de la profondesse de mon cueur, et en telle maniere qu’il gist widera il de ma bouche. Je requier treshumblement a Dieu et a joinctes mains luy prie qu’il face et commende ung abysme ouvrir ou je soye jectée, les membres tous erachez, et tourmentée de mort cruelle, si jamais Le jour vient ou je doye non seullement commectre desloyauté en nostre mariage, mais sans plus en avoir une breve pensée de le commettre ; et comment ne par quelle maniere ung tel delict me pourroit advenir, je ne le sçaroye entendre. Et pource que m'avez forclos et seclus de telles manieres de respondre, disant que les femmes sont coustumieres d’en user pour trouver leurs eschappatoires et alibiz forains, affin de vous faire plaisir et donner repos a vostre ymaginacion, et que voiez que a voz commendemens je suis preste d’obeir, garder et maintenir, je vous promectz de ceste heure, de courage ferme, arresté et estable opinion, d’actendre le jour de vostre revenue en vraie, pure et entiere chasteté de mon corps ; et si, que Dieu ne veille, il [m’ladvient le contraire, tenez vous tout asseur, et je le vous promectz, je tiendray la regle et doctrine que m’avez donnée en tout ce que je feray, sans la trespasser aucunement. S’il y a aultre chose dont vostre courage soit chargé, je vous prie, descouvrez tout et me commendez faire et accomplir vostre bon desir ; aultre rien ne desire que de conjoindre noz deux vouloirs
en ung, et de faire le vostre, non pas le mien. » Nostre marchant, oye la response de sa femme, fut tant joyeux qu’il ne se povoit contenir de plorer, disant : «Ma chere espouse, puisque vostre doulce bonté m’a voulu faire la promesse que j'ay requis, je vous prie que l’entretenez. » Le lendemain bien matin, le bon marchant
fut mandé de ses compaignons pour entrer en la mer. Si print congé de sa femme,
et elle le commenda en la garde de Dieu, puis monta en la mer. Lors se misrent a cheminer et navyer vers Alixandrie, ou ilz pervindrent en brefs jours, tant leur fut le vent propice et convenable ; ou quel lieu s’arresterent longue espace de temps, tant pour delivrer leurs marchandises que pour en charger de nouvelles. Pendant et durant lequel temps, la tresgente et gracieuse damoïiselle dont j'ai parlé demoura garde de l’ostel, et pour toute compaignie n’avoit que une petite jeune fillette qui la servoit. Et, comme j’ay dit, ceste belle damoiselle n'avoit que xv ans, pour quoy, si aucune faulte luy advint, il semble qu’on ne le doit pas tant imputer a malice comme 2 la fragilité de son jeune eage. Comme doncques le marchant eufs]t ja pluseurs jours esté absent des doulx yeulx d'elle, pou a pou il fut mys en obly. Et pour ce que sa doulceur, beaulté et gracieuseté singuliers estoient cogneues par toute la cité de long temps, si tost que les jeunes gens sceurent du departement de son mary, ilz la vindrent visiter, laquelle au premier ne vouloit wyder sa maison ne soy monstrer. Mais toutesfoiz, par force de continuacion et frequentacion quotidiane, pour le grand plaisir qu’elle print aux doulx et melodieux chans et armonie d’instrumens dont l’on jouoit a son huys, elle s’avança de venir veoir et regarder par les crevasses des fenestres et secretz treilliz d’icelles, par lesquelles povoit tresbien veoir ceulx qui l’eussent plus voluntiers veue. En escoutant les chansons et dances, prenoit a la foiz si grand plaisir que amours esmouvoit son courage tellement que chaleur naturelle souvent l’induisoit a briser sa continence. Tant souvent fut visitée en la maniere dessus dicte, qu’en la fin sa concupiscence et desir charnel la vaincquirent, et fut du dart amoureux bien avant touchée. Et comme elle pensast souvent comment elle avoit, si a elle ne tenoit, si bonne habitude et opportunité de temps et de lieu, car nul ne la gardoit, nul ne luy donnoit empeschement pour mectre a execution son desir, conclut et dist que son mary estoit tressaige quand si bien Juy avoit acertené que garder ne se pourroit en continence et chasteté, de qui toutesfoiz elle vouloit garder et tenir la doctrine, et avecques ce la promesse que faicte luy avoit. « Or me convient il, dist elle, user du conseil de mon mary ; en quoy faisant, je ne puis encourir crime aucun ne deshonneur, puis qu’il m'en a baillé la licence, mais que je n’excede les termes de la promesse que j’ay fait. Il m'est advis et il est vray qu’il me chargea, quand le cas adviendroit que rompre me conviendroit ma chasteté, [que] je eleusse homme qui fust sage, bien renommé et de grand vertu, et non aultre. En bonne foy, ainsi feray je, mais que je puisse en non trespasser le conseil de mon mary il me suffist largement. Et je tiens qu’il n’entendoit point que l’homme deust estre ancien, ains, comme 1l me semble, qu'il fust jeune, ayant autant de renommée en clergie et science que ung veil ;
telle fut la leccon, ce m'est advis.» Es mesmes jours que se faisoient ces argumentacions pour la partie de nostre belle damoiselle, et qu’elle queroit ung sage jeune homme pour luy refroidir les entrailles, ung tressage jeune clerc arriva de son eur en la cité, qui venoit freschement de l’université de Bouloigne la crasse, ou 1l avoit esté plusieurs ans sans retourner. Tant avoit vacqué et donné son entente a l’estude, que en tout le pays n’y avoit clerc de plus grand renommée ; tous les magistratz et gouverneurs de la cité luy assistoient continuellement, et avecques aultres gens que grans clercs ne se trouvoit. Il avoit de coustume depuis sa venue, et jamais ne failloit, d’aller chacun jour sur le marché, a l’ostel de la ville ; et au lieu ou le parlement se faisoit, pour plaider les causes de pluseurs se rendoit. Or estoit sa droicte voye de son hostel au dit marché la rue ou la maison de cele damoiselle estoit située et assise ; et jamais ne povoit passer que par devant l’huys d’icelle maison, puis qu’il prenoit son chemin par ladicte rue. Il n’y avoit point passé cent foiz qu’il fut choisy et noté, et pleut tresbien sa doulce maniere et gravité a la damoiselle. Et combien qu’elle ne l’eust oncques veu exercer les faiz de clergie, toutesfoiz jugea elle tantost qu’il estoit tresgrand clerc, mesmement qu’elle l’oyoit priser et renommer pour le plus sage de toute la cité. Ausquelx moyens elle le commença à desirer et ficha toute son amour en luy, disant qu’il seroit celuy, si a luy ne tenoit, qui luy feroit garder la lecçon de son mary ; mais par quelle façon elle luy pourroit monstrer son grand et ardent amour et ouvrir le secret desir de son courage, elle ne savoit, dont elle estoit tresdesplaisante. Elle s’advisa neantmains que, pource que chacun jour ne falloit point de passer devant son huys, allant au marché, elle se mettroit au perron, parée le plus gentement qu’elle pourroit, affin que au passer, quand il jecteroit son regard sur sa beaulté, il la convoitast et requist de ce dont on ne luy feroit refus. Pluseurs foiz la damoiselle se monstra, combien que ce ne fust au paravant sa coustume. Et jasoit ce que tresplaisante fust et telle pour qui ung jeune courage devoit tantost estre esprins et alumé d’amours, toutesfoiz lé sage clerc jamais ne l’apperceut, car il marchoit si gracieusement qu’il ne Jectoit sa veue ne ça ne la. Et par ce moien la bonne damoiselle ne prouffita rien en la façon qu’elle avoit pourpensée et advisée. S’elle fut dolente et desplaisante, Ja n’est mestier d’en faire enqueste ; et plus pensoit a son clerc, et plus alumoit et esprenoit son feu. À fin de piece, après ung tas d’ymaginacions que pour abreger je passe, conclut et determina d’envoier sa petite meschinette devers luy. S1 la hucha et commenda qu’elle s’en allast demander la maison d’un tel, c’est assavoir de ce grand clerc ; et quand elle l’aroit trouvé, ou qu’il fust, luy dist que le plus en haste qu’il pourroit venist a l’hostel d’une telle damoiselle, espouse d’un tel ; et que s’il demandoit quelle chose il plairoïit a la damoiselle, elle luy respondist que rien n’en savoit, mais tant seulement qu’elle luy avoit dit qu’il estoit grand necessité qu’il venist. La fillette mist en sa memoire les motz de sa charge, et se partit pour querir celuy qu’elle trouva. Ne demoura gueres que l’on luy enseigna la maison ou il mengeoit au disner, en une grande compaignie
de ses amys et aultres gens de grand façon. Ceste fillette entra ens, et saluant la compaignie s’adressa au clerc qu’elle queroïit ; et oyans tous ceulx de la table, luy fist son message bien et sagement, ainsi que sa charge le portoit. Le bon seigneur, qui cognoissoit de sa jeunesse le marchant dont la fillette luy parloit, et sa maison, mais ignorant qu’il fust marié ne qui fust sa femme, pensa tantost que, pour l'absence du dit marchant, sa dicte femme le demandoit pour estre conseillée en aucune grosse cause, comme elle vouloit ; mais ne l’entendoit 1l comme elle. Il respondit a la fillette : « M’amye, allez dire a vostre maistresse que incontinent nostre disner sera achevé, je iray vers elle.» La messagere fist la response telle qu’il failloit et qu'on luy avoit dit ; et Dieu scet s’elle fut joyeusement recueillie de la marchande qui, pour la grand joye et ardent desir qu’elle avoit de tenir son clerc en sa maison, trembloit et ne savoit tenir maniere. Elle fist baloiz courre par tout, espandre la belle herbe vert partout en sa chambre, couvrir le lit et la couchette, desploier riches couvertes, tappiz et courtines ; et se para et attourna des meilleurs attours et plus precieux qu’elle eust. En ce point l’attendit aucun petit de temps, qui luy sembla long a merveilles, pour le grand desir qu’elle avoit. Tant fut desiré et actendu qu’il vint ; et ainsi que elle l’appercevoit venir de loing, montoit et descendoit de sa chambre, alloit et venoit maintenant cy, maintenant la, tant estoit esmeue qu’il sembloit qu’elle fust ravye de son sens. En fin monta en sa chambre, et illec prepara et ordonna les bagues et joyaulx qu’elle avoit attains et mis dehors pour festoier et recevoir son amoureux. Si fist demourer en bas la fillette chambriere pour l’introduire et le mener ou estoit sa maistresse. Quant il ‘arriva, la fillette le receut gracieusement, le mist ens et ferma l’huys, laissant [tous] ses serviteurs dehors, auxquelx fut dit quiz attendissent illec leur maistre. La damoiselle, oyant son amoureux arrivé, ne se peut tenir de venir en bas a l’encontre de luy, qu’elle salua doucement, le print par la main et le mena en la chambre qui luy estoit appareillée, et ou il fut bien esbahy quand il s’i trouva, tant pour la diversité des paremens, belles et precieuses ordonnances qui y estoient, comme aussi pour la tresgrand beaulté de celle qui le menoit. Si tost qu’il fut en la chambre, elle se seyt sur une scabelle, auprès de la couchette, puis le feist asseoir sur une aultre joignant d’elle, ou ilz furent aucune espace tous deux sans dire mot. Car chascun actendoit la parolle de son compaignon, l’un en une maniere, l’autre en l’aultre : car le clerc, cuidant que elle luy deust ouvrir quelque matiere grosse et difficile, (et) la vouloit laisser commencer ; et elle, d’aultre costé, pensant qu'il fust si sage que, sans luy declarer ne monstrer plus avant, il deust entendre pour quoy elle l’avoit mandé. Quand elle voit que maniere ne faisoit pour parler, elle commença et dist : « Mon treschier parfait amy et tressage homme, je vous diray presentement pour quoy et la cause qui m’a meue a vous mander. Je cuide bien vous avez bonne cognoissance et familiarité avec mon mary ; en l’estat que vous me voyez icy m'a il laissée et abandonnée pour mener a marchandise es parties d’Alixandrie, ainsi qu’il a de long temps accoustumé. Avant son par-
tement me dist que quand il seroit absent, il se tenoist tout seur que ma nature me contraindroit a briser ma continence, et que par necessité me conviendroit a convetser avec homme. En bonne foy, je le repute ung tressage homme. Car de ce qu’il me sembloit adonc impossible advenir, j'en voy l'experience veritable, car mon jeune aage, ma beaulté, mes tendres ans, ne pevent souffrir que le temps despende et consume ainsi mes jours en vain ; ma nature aussi ne se pourroit contenter. Et affin que vous entendez bien a plain, mon sage et bien advisé mary, qui avoit regard a mon cas, quand il se partit, en plus grande diligence que moy mesmes, voyant que comme les jeunes et tendres florettes se seichent et amatissent quand aucun petit accident leur survient, contre l'ordonnance et inclinacion naturelle, par telle maniere consyderoit il ce qu’il m’estoit a advenir. Et voyant clerement que si ma complexion et condicion n’estoient gouvernées selon l’exigence de leurs naturelz principes, gueres ne luy pourroye durer, si me fist jurer et promectre que quand nature me forceroit a rompre et briser mon entiereté, je eleusse homme sage et de haulte auctorité, qui couvert et subtil fust a garder nostre secret. Ainsi est il que en toute la cité je n’ay sceu penser homme qui soit plus ydoine que vous, car vous estes jeune et sage. Or m'est il advis que ne me refuserez pas ne rebouterez. Vous voiez quelle je suis, et povez l’absence de mon bon mary supplfeler, car nul n’en sara parler : le lieu, le temps, toute opportunité nous favorisent. » Le bon seigneur, prevenu et anticipé, fut tout esbahy en son courage, combien que semblant n’en feist. I] print la main dextre a la demoiselle, et de joyeux viaire et plaisant chere dist ces parolles : « Je doy bien donner et rendre graces infinies a madame Fortune, qui aujourd’uy me donne tant d’eur et me fait percevoir le fruit du plus grand desir que je povoye au monde avoir ; jamais infortuné ne me veil reputer ne clamer quand en elle trouve s1 large bonté. Je puis seurement dire que aujourd’uy je suis le plus eureux de tous les aultres. Car quand je conçoy en moy, ma tresbelle et doulce amye, comment ensemble passerons noz jeunes jours joyeusement sans que personne s’en puist donner garde, je senglotiz de joye. Ou est maintenant l’homme qui est plus amy de Fortune que moy ? Si ne fust une [seule] chose qui me donne ung petit et legier empeschement a mectre a execucion ce dont la dilacion aigrement me poise et desplaist, je seroie le plus et mieulx fortuné de ce monde. » Quand la damoiselle oyt qu’il ÿy avoit aucun empeschement qui ne luy laissoit desployer ses armes, elle tresdolente luy pria qu'il le declarast, pour y remedier s’elle povoit. « L’empeschement, dist il, n’est si gref ne si grand qu’en peu de temps n’en soie delivré ; et, puisqu'il plaist a vostre doulceur le savoir, je le vous diray. Ou temps que j’estoye a l’estude en l’université de Bouloigne la crasse, le peuple de la cité fut seduict et meu tellement que par mutemacque se leva encontre le seigneur. Si fuz accusé avec les aultres, mes compaignons, d’avoir esté cause et moyen de la sedicion, pour quoy je fuz mis en prison estroicte ; ou quel lieu, quant je m’y trouvay, craignant perdre la vie, pource que je me sentoye innocent du cas, je me donnay et voué a Dieu
. DRE pe HA RS En ER En ÈS ee D PE Se es oies
lui promectant que, s’il me delivroit des prisons et rendoit icy entre mes parens et amys, je jeusneroye pour l’amour de luy ung an entier, chacun jour en pain et eaue, et durant ceste abstinence ne feroye peché de mon corps. Or ay je par son ayde fait la pluspart de l’année, et ne m’en reste gueres. Je vous prie et requier toutesfoiz, puis que vostre plaisir a esté moy elire pour vostre, que ne me changez pour autre ; et ne vous veille ennuyer le petit delay que je vous demanderay pour paracomplir mon abstinence, qui sera bref faicte, et qui pieça eust esté faicte se je me eusse osé fier en aultry qui m'en eust peu donner aide, car je suis quicte de chacun jeune que ung aultre feroit pour moy comme se je le faisoye. Et pource que je perçoy vostre grand amour et confiance que vous avez fiché en moy, je mectray, s’il vous plaist, la flance en vous que jamais n’ay osé en freres, parens ne amys que J ’aye, mectre, doubtant que faulte ne me feissent touchant le jeune ; et vous prieray que m’aidez a jeuner une partie des jours qui restent a l’accomplissement de mon an, affin que plus bref je vous puisse secourir en la gracieuse requeste que m'avez faicte. M’amye doulce et entiere, je n’ay mais que soixante jours, lesquelz, si c’est vostre plaisir, je partiray en deux parties. Vous en aurez l’une, et moy l’autre, par telle condicion que sans fraude me promectrez m’en acquitter justement ; et quant 1lz seront accompliz, nous passerons plaisamment noz jours. Doncques, si vous avez la volunté de moy aider en la maniere que j’ay [dessus dit], dictes le moy maintenant. » Il est a supposer que la grande et longue espace du temps ne luy pleut gueres ; mais, pource qu’elle estoit si doulcement requise et qu'elle desiroit le jeune estre parfaict et finé, pensant aussi que trente jours n’aresteroient gueres, elle promist de les faire sans fraude ne mal engin. Le bon seigneur, voyant qu’il avoit gaigné sa cause, print congié de la damoiselle, luy disant que, puis que sa voye estoit, en venant de sa maison au marché, de passer devant son huys, il la viendroit souvent visiter. Ainsi se partit. Et la belle dame commença le lendemain 2 faire son abstinence, en prenant regle et ordonnance que durant le temps de son jeune ne mengeroit son pain et eaue jusques après soleil couché. Quand elle eut jeuné trois jours, le sage clerc, ainsi qu’il alloit au marché a l’heure qu’il avoit acoustumé, vint veoir sa dame, a qui se devisa longuement ; puis, au dire adieu, lui demanda si le jeune estoit encommencé ; et elle respondit oy. « Entretenez vous ainsi, dit il, et gardez la promesse que m'avez faicte. — Tout entierement, dit elle ; ne vous en doubtez.» Il print congé et se partit. Et elle, poursuyvant de jour en jour en son jeune, gardoïit observance en la façon que promis l’avoit, tant estoit (de) loyale et de bonne nature. Elle n’avoit pas jeuné huit jours que sa chaleur naturelle commença fort a refroider, et tellement que force luy fut de changer habillemens, car les mieulx fourrées et empanées, qui ne servoient qu’en yver, vindrent servir au lieu des sangles et tendres qu’elle portoit avant l’abstinence entreprinse. Au xv® jour fut arriere visitée de son amoureux le clerc, qui la trouva si foible que a grand paine povoit elle aller par la maison. Et la bonne simplette ne se savoit doriner garde de la tromperie, tant s’estoit donnée a amours et mis son entente
a [perseverer] a cel jeune [pour] le joyeux et plaisant delict qu’elle attendoit seurement avoir avec son grand clerc, lequel, quand a l’entrer en la maison la vit ainsi foible, luy dist : « Quel viaire est ce la et comment marchez vous ? Maintenant j’apperçoy que avez besoigné a l’abstinence, et comment. Ma tresdoulce et seule amye, aiez ferme et constant courage ; nous avons aujourd’huy achevé la moitié de nostre jeune. Si vostre nature est foible, vaincquez la par roiddeur et constance de cueur, et ne rompez vostre loyale promesse. » Il l’ammonesta si doulcement qu’il luy fist prendre courage par telle façon qu’il luy sembloit bien que les aultres xv jours qui restoient ne luy dureroient gueres. Le xxv® vint, auquel la simplette avoit perdue toute couleur et sembloit a demy morte, et ne luy estoit plus le desir si grand qu’il avoit esté. Il luy convint prendre le lict et y continuellement demourer, ou elle se donna aucunement garde que son clerc luy faisoit faire l’abstinence pour chastier son desir charnel. Si jugea que maniere et façon de faire estoient sagement advisées, et ne povoient venir que d’homme bien sage. Toutesfoiz, ce ne la demeut point ne destourna qu’elle ne fust deliberée et arrestée d’entretenir sa promesse. Au penultime jour, elle envoya querir son clerc, qui, quand il la vit couchée au lict, demanda si pour ung seul jour qui restoit avoit perdu courage ; et elle, interrumpent sa parole, luy respondit : « Ha! mon bon amy, vous m'avez parfectement et de bonne amour amée, non pas deshonnestement, comme j’avoie presumé de vous amer. Pour quoy je vous tien et tiendray, tant que Dieu me donnera vie, mon treschier et tressingulier amy, qui avez gardé et moy aprins et enseigné a garder mon entiere chasteté et ma chaste entiereté, l’onneur et la bonne renommée de moy, mon mary, mes parens et amys. Beneist soit mon cher espoux, de qui j’ay gardé et entretenu la leçon qui donne grand appaisement a mon cueur! Or ça, mon vray amy, je vous rends telles graces et remercie comme je puis du grand honneur et bien que m'avez faiz, pour lesquelx je ne vous saroie rendre ne donner suffisantes graces, non feroit mon mary, mes parens, ne tous mes amys. » Le bon et sage seigneur, voyant son entreprinse estre bien achevée, print congé de la bonne damoiselle, et doulcement l’amonnesta qu’il luy souvint desoremais de chastier sa nature par abstinence, et toutes les foiz qu’elle s’en sentiroit aguillonnée. Par le quel moien elle demoura entiere jusques au retour de son mary, qui ne sceut rien de l’adventure, car elle luy cela ; si fist le clerc pareillement.
LA Ce ET DERRENIERE NOUVELLE,
PAR
PHILIPPE DE LOAN
S’il vous plaist, vous orrez, avant qu’il soit plus tard, tout a ceste heure ma petite ratelée et compte abregé d’un vaillant evesque d’Espaigne, qui pour aucuns afferes du roy de Castille, son maïistre, ou temps de ceste histoire, s’en alloit en court de Romme. Ce vaillant prelat, dont j'entens fournir ceste derreniere nouvelle, vint ung soir en une petite villette de Lombardie. Et luy estant arrivé par ung vendredy assez de bonne heure, vers le soir, ordonna son maistre d’ostel le faire souper de bonne heure, et le tenir le plus aise que faire se pourroit, de ce dont on pourroit recouvrer en la ville ; car la mercy Dieu, quoyqu'il fust et gros et gras, et ne se donnoit de traveil que bien a point, si n’en jeunoit 1l journée. Son maistre d’ostel, pour luy obeir, s’en alla au marché, et par toutes les poissonneries de la ville pour trouver du poisson. Mais pour faire le compte bref, 1l n’en peut oncques recouvrer d’un seul lopin, quelque diligence que luy et son hoste en sceussent faire. D’adventure, eulx s’en retournans a l’ostel sans poisson, trouverent ung bon homme des champs qui avoit deux bonnes perdriz et ne demandoiït que marchant. Si s’en pensa le maistre d’ostel que s’il en povoit avoir bon compte, elles ne luy eschapperoïent pas, et que bonnes seroient pour dimenche, et que son maïstre en feroit grand feste. Si les acheta et en eut bon pris. Il vint vers son maistre ses deux perdriz en sa main, toutes vives, grasses, et bien refaictes, et luy compta l’eclipse de poisson qui estoit en la ville, dont il n’estoit pas trop joyeulx. Et luy, dist : « Et que pourrons nous soupper ? — Monseigneur, respondit il, je vous feray faire des oeufs en plus de cent mille manieres ; vous aurés aussi des pommes et des poires. Nostre hoste a aussi de bon fromage, et bien gras : nous vous tiendrons bien aise. Ayez patience pour meshuy :ung soupper est tantost passé ; vous serez demain plus aise, se Dieu plaist. Nous yrons en Îa ville, qui est trop mieulx empoissonnée que ceste cy ; et dimenche vous ne povez faillir de estre bien diné, car vecy deux perdrix que j’ay pourveues, qui sont a bon escient bonnes et bien nourries. » Ce maïstre evesque se fist baïller ces perdrix, et les trouva telles qu’elles estoient, bonnes a bon escient ; si se pensa que elles tiendroient a soupper la place du poisson qu’il cuidoit avoir, dont il n’avoit point ; car il n’en peut oncques trouver. Si les fist tuer et bien en haste plumer, larder et mettre en broche. Lors le maistre d’ostel, voyant qu’il les vouloit rostir, fust esbahy et dist a son maistre : « Monseigneur, elles sont bonnes tuées, mais les rostir maintenant pour le dimanche, il ne me semble pas bon. » Ledit maistre d’ostel perdoit son temps, car, quelque chose qu’il sceut remonstrer, si ne le
lez pu lee pe mme e di mi
dé,
voulut il croire : car elles furent mises en broche et rosties. Le bon preflat] estoit la plupart du temps qu’elles mirent a cuire tousjours present, dont son maistre d’ostel ne se sçavoit assés esbahir, et ne scavoit pas bien l’appetit desordonné de son maistre qu’il eust a ceste heure de devorer ces perdrix, ainçoys cuidoit qu'il le fist pour dimanche les avoir plus prestes au disner. Lors les fist ainsy habiller ; et quand elles furent prestes et rosties, la table couverte et le vin apporté, oeufs en diverses façons habillez et mis a point, si s’assit le prelat, et le benedicite dit, demanda lesdites perdriz avec de la moutarde. Son maistre d’ostel, desirant savoir que son maistre vouloit faire de ces perdriz, si les luy mist devant luy toutes venantes de la broche, [rendantes] une fumée aromacticque assez pour faire venir l’eaue a la bouche d’ung friant. Et bon evesque d’assaillir ces perdrix et desmembrer d’entrée la meilleure qui y fust ; et commença a trencher et menger, car tant avoit haste que oncques ne donna loisir a son escuyer, qui devant luy trenchoit, qu’il eust mis son pain ne ses cousteaux a point. Quand ce maistre d’ostel vit son maistre s’attraper a ces perdriz, il fust bien esbahy et ne se peut taire ne tenir de luy dire : « Ha, monseigneur, que faictes vous ? Estes vous Juif ou Sarrazin que ne gardez vous aultrement le vendredy? Par ma foy, je me donne grand merveille de vostre faict. — T'ais toy, tay toy, dist le bon prelat, qui avoit toutes les mains grasses, et la barbe aussi, de ces perdrix ; tu es beste, et ne sçais que tu dis. Je ne fais point de mal. Tu sçais et congnois bien que par parolles moy et tous les aultres prestres faisons d’une hostie, qui n’est que de bled et d’eaue, le precieux corps de Jesu Christ ; et ne puis [je] donc pas, par plus forte raison, moy qui tant ay veu de choses en court de Romme, et en tant de
divers lieux, sçavoir par parolles faire convertir ces perdriz, qui est chair, de
poisson devenir, jasoit ce qu’elles retiennent la forme de perdriz ? Si fais, dya ; maintes journées sont passées que j'en scay bien la pratique. Elles ne furent pas si tost mises a la broche que, par les paroles que je sçais, je les charmé tellement que en substance de poisson se convertirent ; et en pourriez trestous qui estes icy menger, comme moy, sans peché. Mais pour l'imagination que vous en pouriez prendre, elles ne vous feroient ja bien ; si en feray tout seul le meschief. » Le maistre d’ostel et tous les autres de ses serviteurs commencerent a rire, et firent semblant de adjouster foy a la bourde de leur maistre, trop subtillement fardée et coul- Jorée ; et en tindrent depuis maniere du bien de luy, et aussi maintesfois en divers lieux joyeusement le racompterent.