‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 43 sur 156 · Arch. du Nord, B. 2026, fol. 324 ve · texte numérisé non relu

Arch. du Nord, B. 2026, fol. 324 ve

Dans le compte de 1459, nous rencontrons la mention du payement de 1.000 francs au dauphin, à la dauphine, au seigneur de Montauban, chevalier, à Jean Bâtard d’Armagnac, écuyer, pour mars, avril, mai !, De même dans le compte de 1461, nous trouvons 6.000 francs pour juin, juillet, août, plus 3.000 francs pour la dauphine ?.

Mar DE VILLIERS a conté cinq nouvelles (32, 35, 55, 56, 57).

« Le seigneur de Villers, breton, beau fils et net », est nommé par Chastellain parmi ceux qui accompagnèrent le dauphin Louis en Brabant. Chastellain fait encore son éloge et rapporte la conversation qu’il eut avec le duc de Clèves quand celui-ci se rendit à Paris et dut attendre vainement l’audience du roi en piétinant dans la salle. Il le qualifie de « gentil chevalier breton et moult gracieux homme # ». C’est entre ses mains que Pierre de Brezé décida de se remettre en 1461 5. Alain Goyon, seigneur de Villiers, grand écuyer de France en 1470, sera baïlli et capitaine de Caen f. En 1475, le sire de Villiers reçoit des instructions au sujet de l’armement de la Magdeleine contre les Anglais ?. Il mourut en 1490.

« Sommé nagueres » de contribuer au recueil des Cent Nouvelles, Monseigneur de Villiers s’en acquitte en contant l’histoire des Cordeliers « d’Ostellerie 8 en Casteloigne » qui prirent la dîme des femmes de la ville (nouvelle 31). — La nouvelle 35 rapporte l’aventure du chevalier de ce royaume, grand voyageur, qui part en Espagne et dont l’amie se marie pendant son absence. À son retour il se dédommage avec la jeune chambrière, — La nouvelle 55 a pour sujet la fille qui fit mourir trois hommes, l’année 1450, celle de la peste du Dauphiné. — La nouvelle 56 rapporte l’aventure du gentilhomme d’Auvergne qui attrapa dans un piège le curé, sa femme, sa chambrière et un loup ; et il les brûle tous car le curé entretenait sa femme. De sa vengeance il obtient une lettre de rémission. — La nouvelle 57 est le conte de la demoiselle qui épousa un bon berger vigoureux et épris qui passait le Rhôre à la nage pour rejoindre son amoureuse. L’aventure est située en Dauphiné.

On le voit, c’est une suite assez différente d’histoires françaises, rudes ou sentimentales, que Monseigneur de Villiers apporte à la cour de Philippe le Bon. Ce sont des souvenirs, des histoires vraies, je pense ; et l’on pourrait sans doute retrouver la lettre de rémission à laquelle fait allusion la nouvelle 56, avec la réflexion qu’on prête au roi « qu’il n’y eut dommage que du povre loup qui fut brullé ».

. Arch. du Nord, B. 2034, fol. 161 vo.

. Arch. du Nord, B. 2040, fol. 107 r°.

. Chastellain, HT, 214.

. Chastellain, IV, 146-147.

. Ibid., 182.

. Commynes, I, 298 ; Bibl. Nat., P. orig. 1384.

. Lettres de Louis XT, Y, 338.

. Hostalric, dans la province de Gérone, en Catalogne, sur la T'ordera. C’est une cité curieuse qui a conservé ses vieilles murailles. Il y a un couvent de frères Mineurs. Cf. D. Cayetano Barraguer y Roviralta. Las casas de religiosos en Cataluña, Barcelona, 1906, I, p. 13.

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BEAUVOIR (nouvelles 27, 30). | Identifié déjà par Le Roux de Lincy avec Jean de Montespedon, dit Houaste, ou Vaste,

écuyer et premier valet de chambre du dauphin, garde de ses joyaux en 1449. Châtelain de Baix sur Baix aux gages de 600 livres, il devint seigneur de Beauvoir, de Marc en Dauphiné en 1452, pour le prix de 4.500 écus d’or qu'il avait prêtés au dauphin 1. On le trouve ainsi mentionné dans les comptes de la recette générale du duc de Bourgogne : « A Wast, escuier chambellan de mondit seigneur le daulphin, la somme de deux cent quarante livres. pour don a lui fait par mondit seigneur le daulphin pour soy aidier en sa maladie qu’il lui estoit lors survenue. Pour ce par certification de Monseigneur de Croy ?. » Ce fut Houaste que le dauphin envoya de Genappe vers son père porter une lettre, le 13 décembre 1460. II est alors qualifié de premier valet de chambre $. En 1461, à la mort du roi Charles, il contribue à faire arrêter momentanément Étienne Chevalier et Me Dreux Budé qui se rendaient à Meung 4. Houaste fut nommé bailli de Rouen en 1462 °. Au mois d’août 1462, « noble homme de Montespedon, escuyer, seigneur de Beauvoir, conseiller et chambellan du roy. et son bailly a Rouen, et tres prouchain dudit seigneur, » recevait de la ville six hanaps et une aiguière d'argent pesant 25 marcs six onces. Au mois de mars 1463, Louis XI lui adressait ses instructions pour réprimer une révolte à Perpignan 5. Au mois de mai 1465, lors de la révolte du Bien Public, Houaste occupe Saint-Amand pour le roi ?. En 1460, il reçoit l’ordre de faire convoquer les États de Normandie 8. En 1470, Louis XT fait démentir une mission qu’il aurait rempli de sa part auprès des gens du Parlement ?. Cette même année, Houaste s'occupe auprès des gens d’'Harfleur de faire préparer la nef de l’amiral , En 1477, le roi envoie à Tours pour parler au seigneur du Bouchage LL. En 1478, le roi lui donne l’ordre de faire punir ceux qui avaient fait évader un criminel des prisons de Carentan 2. Jean de Montespedon fut tué au siège de Thérouanne au mois d'août 1470.

La nouvelle 27 raconte les amours d’un grand seigneur du sang de ce royaume, que Beauvoir ne nommera pas, avec une femme mariée qui fit par gageure bouter son mari dans un bahut par ses chambrières. — La nouvelle 30 rapporte l’histoire des trois bons marchands de Savoie qui, allant au pèlerinage de Saint-Antoine-de-Viennois, furent déçus par trois Cordeliers qui se rendaient à Genève et couchèrent avec leurs femmes. Ces deux anecdotes sont certainement des souvenirs du séjour de Houaste en Dauphiné.

. Pilot de Thorey, Catalogue des actes du dauphin Louis II, 254, 348. Arch. du Nord, B. 2034, fol. 187 r°, (28 juin 1450).

. Lettres de Louis XI, I, 134, 136, 137. | . Chronique scandaleuse, 1, 10.

Tbid., XX, 46, 62.

. Lettres de Louis XI, Il, x1o-rr2.

. Ibid., 287.

. Ibid., X, 19r.

. Ibid., IV, 105.

. Ibid., 173.

. Ibid, NI, 237.

. Ibid., VII, 147.

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LA BARDE (MonNSEIGNEUR DE), nouvelle 31.

Le seigneur de la Barde est mentionné par Chastellain parmi les serviteurs qui accompagnèrent le dauphin Louis : « Neveu au seigneur de Pons, banny et chassé de France. Si estoit cestui de la Barde renommé en son temps la plus vaillante lance du royaume et la plus outrageuse, qui moins toutevoies en sembloit non armé et en lieu de paix, car de plus benigne, ne de plus doux homme ne pourroit parler nul.» Il est ainsi désigné dans les comptes du receveur général des finances, en 1457 : « Jehan d’Estuer, seigneur de la Barde, escuyer

d’escuyerie de mondit seigneur le daulphin ?, » Garde de la Bastille #, il fut envoyé en Angle-

terre pour négocier en 1461 “. En 1462, le roi adresse une de ses lettres au comte de Foix 5. Le seigneur de la Barde fait la campagne de Roussillon cette année-là $ et prépare la défense de la Guyenne contre les Anglais ?. Les gens du comte de Warwick correspondent de Calais avec lui 8 : ils lui donnent le titre de conseiller et chambellan du roi, de sénéchal de Limousin. En 1473, le roi le nomme bailli de Macon et sénéchal de Lyon ?. En 1477, il lui envoie ses instructions après l’échec de Dôle et de Grey ! et le charge de garder soigneusement Lyon !1,

L'histoire contée par Monseigneur de la Barde se passe à Rouen dans le château et se poursuit à travers la ville, « rues et ruelles », au logis de l’amie du bon chevalier que son écuyer a découvert grâce à la mule qui en connaît si bien le chemin. On se retrouve, la tasse en main, au lieu de se quereller ; l’un a un jour, l’autre, le sien. On a voulu voir dans cette nouvelle une parodie du Wair palefroi. Mais je crois l’anecdote véridique dans ses charmants détails. La

conclusion de l’histoire répond bien au trait de caractère indiqué par Chastellain à propos du seigneur de la Barde.

. Chastellain, I, 214.

. Arch. du Nord, B. 2026.

Chastellain, IV, 153-154.

. Ibid., 220-221.

. Leitres de Louis XT, IX, 37.

. Ibid., 63.

. Ibid., 75, 77; 79.

. Bibl. Nat., fr. 4054, pièce 170.

. Ibid., V, 134.

. Ibid., VI, 266.

. Ibid., VI, 281.

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L’'ACTEUR

L'acteur a conté les nouvelles 61, 9x, 02, 98, 99.

La nouvelle 61 ressemble à une historiette que l’on trouve dans le Ménagier de Paris. Elle se passe d’ailleurs à Paris. Il s’agit d’une femme mariée à un simple homme, donné comme un ami de l'acteur, qui, à son lit de mort, partage entre leurs pères respectifs les enfants qu’ils lui ont faits. Le mari éprouve moins de regrets de la perte de sa femme que de celle de ses enfants.

La nouvelle 9r a été contée à l’acteur dans une des plus grosses villes de Flandres, où il passait, et développe le thème d’une facétie de Poggio (novum supplicii genus). C’est l’histoire de la femme si chaude et luxurieuse qu’on ne peut la refroidir. C’est sa destinée, ce n'est pas sa faute, elle remplira sa maison d’enfants.

La nouvelle 92 1 se passe dans « la bonne cité de Mix en Lorraine 2» et rapporte l'aventure de la bourgeoise mariée, de la confrérie de «la Houlette »#, amoureuse d’un gros et riche chanoine. Elle se brouille avec sa voisine, sa sœur d’armes, qui l’a accompagnée chez le chanoine ; ces femmes se battent dans la rue pour un couvre-chef, présent de leur protecteur. La cause est évoquée devant le « roy des bourdelois », qui peut bien être le roi des ribauds, Car les femmes sont dignes d’être ses sujettes. Pendant le procès, les maris demeurent en prison, attendant la sentence des sujets du roi. Mais le nombre des procès est si grand que l'affaire est encore dans le sac pendu au clou.

La nouvelle 98 rapporte l’aventure du chevalier des marches de France qui veut marier Sa jeune fille à un vieux chevalier, son voisin, homme très riche : elle se laisse enlever par un jeune chevalier pauvre, son très cher ami. Ils fuient sur le même cheval et attirent l’attention de quatre gros ribauds qui ont suivi les amants sur la route et qui viennent les attaquer dans leur hôtellerie. Le jeune chevalier se fait tuer bravement, et la jeune fille, pour échapper à une brute qui va la violer, se donne un coup de couteau.

On reconnaît l’aventure tragique de Floridan et d’Eluinde, traduite en français du latin

1. Elle est donnée par Vérard à Mgr de Lannoy. 2. L'expédition de Metz, en 1444, avait amené autour de cette ville beaucoup d’aventuriers,

3- Il y a ici un jeu de mot sur houlier, débauché, terme qui se trouve fréquemment dans les lettres de l’Audience du duc de Bourgogne.

de Clamenges ! par Rasse de Brunhamel ?, ouvrage dédié à Antoine de La Sale 8. Cette historiette était bien connue en Lorraine et sur les confins de la Champagne ‘, mise en avant par les moralistes et les prédicateurs comme Clamenges pour illustrer les dangers de l’amour, même le plus pur. La nouvelle est donnée pour authentique par l'acteur, et les deux amants ne sont pas désignés par les noms de Floridan et d’Eluinde 5,

La nouvelle 99 est l’histoire du riche marchand de Gênes qui se maria à une belle jeune fille et s’absenta. L’épouse va chercher un clerc pour se consoler, et celui-ci lui donne les plus sages conseils : il l’exhorte à la chasteté. C’est la belle histoire qui a été racontée en latin, sous le titre de Marina, par l'humaniste allemand Albrecht von Eyb (ALBERTUS IBENSIS), qui étudia à Paris entre 1445 et 1447 et retourna à Bologne après 1453 7. On sait que Gaæthe, d’après les Cent Nouvelles, en a tiré un récit célèbre du Procurator novelle.

Qui est l’ « acteur », le rédacteur ?

Les deux éditeurs des Cent Nouvelles nouvelles ont cru reconnaître Antoine de la Sale, conteur de la 50€ nouvelle. Pour Le Roux de Lincy, le style et la forme des Cent Nouvelles nouvelles se rapprochent surtout de ceux de l’auteur du roman du Petit Yehan de Saintré et des Quinze Joyes de mariage (1 resterait à faire la preuve que les Quinze Foyes sont l’œuvre

d’Antoine de la Sale). Il fait observer que la Sale a écrit à Genappe son Saintré, en 1450.

Mais surtout le style du récit l’incline à cette attribution 8.

Quant à Thomas Wright, qui adopte le même sentiment, il remarque que la 50€ nouvelle, donnée à Antoine de la Sale, est suivie de la 51° qui porte le titre de « l'acteur » : « Comme ses autres nouvelles se présentent ensemble deux à deux, il me paraît assez vraisemblable que l’auteur a voulu faire faire la même disposition ici, et qu’ayant mis son nom à la première, il s’est contenté de se désigner modestement dans les autres par le seul titre de l’acteur ?. »

1. On trouvera la version latine de Clamenges dans J. Hommey, Supplementum patrum, 1684, 508 : Historia. De rapioris, raptæque virginis lamentabili exitu. — Nicolas de Clamenges mourut peu après 1431.

2. On doit à M. Prinet d’avoir rétabli ce nom correctement. L'auteur était un chargé d’affaires de Louis de Luxembourg (Romania, 1922).

3. La dédicace indique qu’il s’agit d’un amateur, «simple mercier », adressant à un auteur sa « simple mercerie ». L'ouvrage se lit, entre autres, dans le ms. n. acq. fr. 10057, fol. 170 : Cy commence la tres piteuse histoire de messire Floridan Chevalier et de la tres bonne et vertueuse damoiselle Elluide. C’est donc Antoine de Îa Sale qui l’a conservée. |

4. Voir à ce sujet G. Paris, La Nouvelle française (fournal des Savants, 1895). On la plaçait au temps de Jeanne d’Arc, « al tempo che del reaume di Francia suscito la Polzella » a dit Masuccio dans son Novellino, écrit vers 1470.

5. Le conteur a utilisé non pas le texte de Clamenges, mais bien la traduction de Brunhamel, avec talent et goût.

6. Voir l’article de Max Hermann, Die lateinische Marina, dans la Vierteljahrschrifr für Litteraturgeschichte..…. Weimar, 1890, vol. IT, 15. L’auteur estime que la Marina a été écrite entre 1453 et 1459. Sur la traduction allemande, voir Max Hermann, Deutsche Schriften zur germanischen Philologie, Berlin, 1890, p. 59.

7. Max Hermann, Albrecht von Eyb und die Frühseit des deutschen Humanismus, Berlin, 1893. Né en 1420, lecteur des facéties de Pogge, de Valère, de Térence, de Plaute, Albrecht von Eyb passa son doctorat à Bologne en 1459 et il joint à ses bénéfices allemands le titre de « cubicularius sanctissimi domini Pape ».

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