Introduction, XLIII-XLIV
9. Introduction, xIv-xvi. Antoine de la Sale est intervenu partout dans le commentaire du
Ce sont là des raisonnements qui n’entraïînent pas la conviction, et mieux eût valu dire que la Sale était le seul personnage connu par des travaux littéraires, et qu’ils lui attribuaient cet ouvrage comme jadis on donnait toutes les peintures des primitifs flamands à Van Eyck et à Memling.
Faisons d’abord remarquer que le rédacteur du livre est unique, et que son travail a été entrepris pour obéir aux ordres de Philippe le Bon (Épître dédicatoire). L'unité du style le prouve surabondamment. Mais les conteurs sont divers. Ils s’avancent à l’audience « de Monseigneur », comme des gens en gaîté qui chantent leur chanson à la fin du repas. Chacun pousse la sienne. T'el fut le plaisir de Monseigneur qui a voulu avoir la centaine de ses
contes.
Antoine de la Sale peut-il être l’écrivain malicieux, l'observateur, singulièrement libre et fort, qui a tenu la plume pour mettre au point les récits des conteurs ? Car, nous l’avons montré, leurs con'es correspondent absolument à tout ce que nous savons de leur situation sociale, de leurs goûts, de leurs propres aventures. Il y a à cela de fortes objections.
1° Antoine de la Sale a signé tous ses ouvrages, même ceux qui sont en grande partie faits d'emprunts, de plagiats. Pourquoi n’aurait-il pas signé les Cent Nouvelles nouvelles ? S'il les jugeait indignes de son caractère, de son emploi de précepteur d’enfants nobles, pourquoi son nom sur la 5o€, qui est un récit d’un cynisme assez déconcertant ?
29 Antoine de la Sale est surtout un écrivain de cour. Il n’a écrit et compilé que pour instruire les princes, raconter des fêtes et des tournois, consoler de nobles femmes. Il était marié, et à une femme noble. Il vivait, non pas à Genappe et à Hesdin, mais au Châteletsur-Oise, près des enfants de Luxembourg. Comment aurait-il connu si parfaitement le petit cercle de bourgeois, de simples paysans, le milieu populaire en un mot de ce Brabant, de cette Bourgogne dont les conteurs célèbrent à la fois la balourdise et la gentillesse ? Car si l'on excepte les nouvelles importées par les gens de la suite du dauphin, presque toutes se passent dans les provinces septentrionales. |
3° Le style et la langue de tous les ouvrages signés d’Antoine de la Sale ne me paraissent pas s’accorder avec le style et la langue des Cent Nouvelles nouvelles . Antoine de la Sale a été un conteur très heureux, en particulier dans le Saintré et le Reconfort. Mais s’il y a chez lui de la grâce, de l’émotion, de la finesse d’esprit, de la psychologie, sa phrase demeure lourde souvent, chargée d’incidences ; elle se développe en périodes à la latine. Son style est celui
Saintré sous le nom de l’acteur. — Pour Gaston Paris {La Nouvelle française), Antoine de la Sale est également l’acteur. Il allègue que M. Stern en a fait la preuve. J’ai lu l’étude du critique allemand Versuch über Antoine de la Sale publiée dans l’Archiv für das Studium der neueren Sprachen, XLVI (1870). Je n’y ai pas vu un commencement de preuves, maïs des rapprochements de langues nullement concluants entre la langue des Cent Nouvelles nouvelles et le Saintré ; ils portent, la plupart du temps, sur des termes d’usage courant. — Il eût été plus intéressant de dire que le Saintré a été écrit en 1456 et qu’une rédaction est datée de Genappe du 25 septembre 1459 (voir Gaston Raynaud, Romania, 1902, p. 527), que la Sale a pris parfois dans le Saintré le nom « d’acteur ». MM. Ernest Gossart (Le bibliophile belge, 1871) et Oscar Grojean (Revue de l'Instruction publique de Belgique, 1904) tiennent également Antoine de Ia Sale pour l’écrivain des Cent Nouvelles nouvelles.
1. Voir à ce sujet L. E. Kastner, Antoine de la Sale and the doubtful sworks (The modern language Review, janvier-avril 1918, p. 203-205). C’est aussi le sentiment de M. Joseph Nève, de Carl Haag, Antoine de la Sale und die ihm zugeschriebenen Werke, Braunschweig, 1904 ; de W. P. Shepard,
The syntax of Antoine de la Sale, 1905.
: DE en AE mien
d’un chroniqueur !. Dans les Cent Nouvelles nouvelles, un style vif, des phrases claires, des conversations surtout, un dénouement rapide. L'acteur a des manies d’écrivain qui me paraissent différentes de celles d'Antoine de la Sale ?, Ce dernier n’a pas l’ironie constante qui caractérise l’ « acteur ».
4° Je n’attache pas trop d'importance à la question de la langue des manuscrits. Il est tout de même assez surprenant de constater à travers le texte du Ms. de Glasgow (Vérard n'a fait qu’un abrégé et un rajeunissement des Nouvelles dans le dialecte parisien) des traces évidentes du langage caractérisant la Picardie et le Nord de la France. Comment expliquer, dans l’hypothèse qu’Antoine de la Sale serait l’acteur, tant d’expressions locales, de mots qui nous paraïssent presque dialectaux? C'est donc que le rédacteur, « l’acteur », vivait lui-même dans cette région.
5° En dépit de toutes les recherches entreprises dans les archives du Nord, qui sont pour cette époque si complètes (états journaliers, états auliques, quittances), sur les listes d’officiers de Philippe le Bon dressées par Dom Plancher, il a été impossible de trouver le nom d’Antoine de la Sale parmi les serviteurs du duc de Bourgogne, comme l’indique la rubrique du ms. de Glasgow #,
Si l'attribution à Antoine de la Sale de la rédaction des Cent Nouvelles nouvelles nous paraît peu soutenable, nous voudrions présenter au sujet de la personnalité de [” « acteur » deux conjectures qui ont le mérite de reposer sur des faits, et non pas sur des questions de langue ou de style qui nous introduisent dans la controverse.
Suivant le texte du ms. de Glasgow, la nouvelle 99 (la longue et belle histoire du marchand de Gênes) est donnée à l’acteur, et la nouvelle 100 (le plaisant conte de l’Évèque d’Espagne) est signée par Philippe de Loan 4.
1. Que de phrases du Saïniré commencent ainsi : Lors. Alors. alors, alors. alors tout à coup. Et ainsi fut donc. Quand... Et quand... En iceluy temps... En dementiers… Et en dementiers que... Et a tant... Et encore. Or çà.
2. Parmi les manies d’écrivain de l’acteur signalons, des centaines de fois : « À chef de peche. de prinsault. Et car... » On peut considérer comme des expressions localisées entre la Picardie et la Flandre : achopé, balochouere, bancq (cabaret), bucquer, chareton, chula, crasse (Boulogne la), croquer, deffubler (aujourd’hui deffurler), demené, empapiné (aujourd’hui papin), fabrice (aujourd’hui fabricien), frisque, garnier, grouiller, haloz, mercque, moncelet, mutemacque, parchon, patars, radde, rasiere, rastelée, rechap, roignard, sacquer, sangles, soichons, taye. Voir le Glossaire. Nous avons consulté avec profit Louis Vermesse, Dictionnaire du patois de la Flandre française ou walonne. Douai, 1867, et D. Haigneré, Le Patois Boulonnais, Boulogne-sur-Mer, 1903.
3. «Par Monseigneur de la Salle, premier maistre d’hostel de Monseigneur le duc.» — Cette rubrique vient d’être critiquée par M. Charles Knudson, Antoine de la Sale, le duc de Bourgogne et les Cent Nouvelles nouvelles (Romania, juillet, 1927). L'auteur a surtout montré, comme j’ai pu le constater moi-même, qu’on ne retrouvait pas dans les archives du Nord trace d’un office d’Antoine de la Sale auprès du duc de Bourgogne, et qu’il y avait par conséquent de grandes difficultés à voir en lui l’auteur d’un recueil qui témoigne d’une si grande connaissance du milieu bourguignon. Mais je ne partage pas son sentiment au sujet de l'attribution, qu’il conteste, de la 50° nouvelle,
4. La chose n'apparaît pas dans l’édition de Thomas Wright qui a dérangé l’ordre du manuscrit pour suivre celui de l'édition de Vérard, et de la table, qui me paraît postérieure, du ms. de Glasgow.
J'avoue que la place que cette nouvelle occupe dans le recueil, comme une signature, a longtemps retenu mon attention.
Philippe de Loan et l’acteur seraient-ils un même personnage?
Et s’il convenait d'ajouter, comme semble l’indiquer ces rubriques, aux onze nouvelles produites sous le nom de Philippe de Loan les cinq nouvelles de l’acteur, Philippe de Loan deviendrait le principal conteur des Cent Nouvelles nouvelles, avec seize contes. Il est naturel que le rédacteur en ait le plus grand nombre. Philippe le Bon ouvrirait le recueil avec la nouvelle x et Philippe de Loan le terminerait avec la nouvelle r00 1, C’est assez dans l’ordre des choses. Ne faut-1l pas voir dans la dernière nouvelle une manière de signature, rappelant les acrostiches que l’on trouve, au xv® siècle, le plus souvent à la fin des écrits ?
Il resterait à comparer l'esprit des nouvelles de l’acteur avec celles de Philippe de Loan.
En esquissant la biographie de ce personnage, en résumant les onze nouvelles qu’il a contées, nous faisions observer qu’il s’agissait d’un voyageur, de quelqu’un qui aimait la lecture et les livres, qui avait un emploi dans le Boulonnais. Les informations qu’il adressait à son patron, Monseigneur de Croy, montrent au surplus que Philippe de Loan savait tenir une plume ?. | |
Tandis que Îa plupart des nouvelles sont des souvenirs, des récits traditionnels localisés, nous voyons chez lui un usage abondant des facéties latines de Pogge (20, 76, 100) et nous constatons que la nouvelle 99, si longue et si belle, vient d’une source écrite latine.
Or la nouvelle 91, contée par l'acteur, est tirée de Pogge, mais située dans une grosse ville de Flandres, exactement comme la nouvelle 20, placée par Philippe de Loan en Champagne, la 27, placée par lui à Saint-Omer, la nouvelle 76, en Bourgogne, la nouvelle 95, à Paris.
Et l’admirable, tragique nouvelle 08, aussi longue et aussi belle que la nouvelle 100, non moins grave, est tirée de la traduction française de Rasse de Brunhamel d’un texte latin. La nouvelle 100 vient encore de Pogge.
La seule histoire de l’acteur recueillie sur place, la nouvelle 92, est située à Metz d’une manière qui pourrait correspondre à ce que nous savons des voyages que fit Philippe de Loan. (N'est-ce pas là qu’il aurait pu trouver l’histoire de l’humaniste allemand qui a fourni le sujet de la nouvelle 99 ?)
Voilà ce que l’étude des nouvelles de l’acteur nous suggère *. N’est-on pas en droit de voir dans la dernière nouvelle une sorte de signature et de poser la question : Philippe de Loan
et l'acteur forment-ils un seul personnage ?
Si séduisante que paraisse cette conjecture, ce n’est plus celle que je voudrais proposer P ] prop
aujourd’hui.
1. « Ce vaillant preslat dont j’entens fournir ceste derniere nouvelle » dit Philippe de Loan dans la nouvelle 100. Dans la première qu’il conte (nouvelle 5): « ma premiere nouvelle ou une des
aultres la cinquiesme ».
2. Bibl. Nat., ms. fr. 4654, pièce 182. On en trouvera un peu plus loin le texts.
3: La nouvelle 76 est particulièrement intéressante pour se rendre compte de la manière dont Philippe de Loan travaillait à ses petites « ratelées ».