‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 51 sur 156 · M. H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. II, p · texte numérisé non relu

M. H. Pirenne, Histoire de Belgique, t. II, p

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Il reste à se demander si ces «tranches de vie », comme on disait il y a quelques années, ne nous présentent pas un tableau outré de Ia vie dans le Nord de la France, la Bourgogne et les Flandres.

Une admirable suite de documents, les registres des « audiences » de Philippe le Bon !, nous permet d’en vérifier l’exactitude. Ce fut pour moi un trait de lumière quand j’en entrepris pour la première fois la lecture. J’eus l’impression d’être moins à «l’audience » de justice du duc de Bourgogne qu’introduit à « l’audience » des conteurs des Cent Nouvelles nouvelles. Un même mot désignait le tribunal de Philippe le Bon et l’assemblée qui entendit les bons contes. Je lus avec passion tant de jolis récits, tant de belles aventures que relatent les lettres de pardon de la justice du duc. Je voyais revivre les héros des contes, religieux, marchands, nobles, aventuriers, taverniers, hôteliers, charretiers. Ils parlent ; et l’homme de justice a recueilli leurs simples propos d’une manière si directe, qu’elle rejoint parfois l’art du conteur des Cent Nouvelles nouvelles fait de vérité et de simplicité.

Cet art du conteur est charmant. Une brève indication, un vif détour, la surprise dé la vie. On a l’impression qu’il rapporte parfois un « fait-divers ». Mais plusieurs des conteurs ont allégué des « causes » que nous avons tout lieu de croire réelles ?. Cette chronique, au jour le jour, de Flandre et de Bourgogne, il nous semble en trouver souvent l’écho dans les registres de « l'audience » de Philippe le Bon.

Les actes les plus fréquents sont les Îégitimations de bâtard, les fondations pieuses, les rappels de ban, les lettres de rémission pour des violences. Car on joue facilement du couteau quand on s’est enivré à la taverne. Les scènes de brutalité alternent avec les scènes de comédie.

Non, je ne prétends pas retrouver dans ces documents les gestes même des héros de nos contes. Mais les lettres de l’audience du duc de Bourgogne ont, à mes yeux, le grand intérêt de nous montrer des personnages qui leur ressemblent comme des frères ou des sœurs. Nous les entendons parler, quand ïls viennent, en les défigurant un peu, raconter eux-mêmes leurs aventures devant les clercs de la chancellerie qui

1. Archives du Nord, B. 1684 (1449)-B. 1690 (1460). Ces registres ont été analysés en détail par Mlle Lancien qui en a fait de plus une table précieuse. J’ai lu page à page ces registres entre 1456 et 1460. Comment exprimer ma gratitude à Mie Lancien qui a bien voulu, il y a deux ans, sur les conseils et la direction de l’archiviste du Nord, M. Max Bruchet, se mettre à inventorier cette série considérable, ce qu’elle a mené aujourd’hui à bonne fin. C’est bien grâce à elle que j’ai pu former le recueil de pièces justificatives qui suit.

2. Nouvelle 12 (allusion à la plainte d’une femme devant le baïlli d'Amiens) ; nouvelle 2 5 (plainte devant la justice du Quesnoy) ; nouvelle 53 (procès devant Monseigneur de Cambrai dont le jugement n’est pas rendu) ; nouvelle 56 (allusion à une lettre de rémission) ; nouvelle 67 (allusion à un procès devant la juridiction de l’officialité de Paris, il ÿ a trois ans. Mariage du chaperon fourré, le parlementaire, avec la belle cordonnière ; nouvelle 86 (cause grasse devant l’officialité de Rouen) ; nouvelle 92 (aventure d’un chanoine avec deux femmes de mauvaise vie dont la connaissance est portée devant le roi des ribauds ?) ; nouvelle 94 (citation du gentil curé fringant devant l’officialité de T'hérouanne) ; nouvelle 95 (le simple curé de village condamné à l’amende de 50 écus d’or envers son évêque). |

ont visiblement pris plaisir à transcrire leurs propos, comme les conteurs eurent plaisir à en rapporter d’autres.

Quelle riche collection di injures ! On est surpris de les trouver dans la bouche d’un receveur envers son voisin : ribaud, loudier, ivrogne, putier, houlier (nouvelle 1). Et la noble dame dira de même à son mari, le chevalier : « N’êtes-vous pas bien putier, creant, lasche et meschant ? » (nouvelle 9). Ici ce sont gentillesses communes 1,

Les « gouges » de nos contes, ce sont ici les « femmes de vie telles quelles », les « filles de joyeuse vie et de petit prix », les « bachelettes de vie legiere », les « filles de vie », les « filles de l’amoureuse vie », les « filles de legier gouvernement », les « femmes renommées d’estre avantagieuses de folier de leur corps », les « femmes d’estat et de legière vie », les « filles communes ». On dit de l’une d’elles : « Une mauvaise femme ne se pourroit non plus celer que anguilles en un sacq » (1475).

Ces « assemblées de bons compagnons » qui font bonne chère en la taverne et qu’attendent leurs femmes à la maison pour les « tancer » (nouvelle 97), nous les voyons ici souvent mis en scène. Ce sont les buveurs de vin blanc ou de cervoise, tous les « rioteux » qui se battent les soirs de ducasse, en sortant de la taverne, qui cassent tout et tirent leurs dagues ou leurs langues de bœuf. Nous avons fait un choix de ces lettres, pour illustrer les Cent Nouvelles nouvelles, et pour donner aussi un spécimen de la langue parlée qui nous paraît toujours si proche de celle des contes. On y verra défiler, comme dans les contes, les différentes classes de la société, les gens de justice violents et arbitraires, les terribles jeunes compagnons des grands seigneurs de Bourgogne et des Flandres, les jaloux qui se vengent d’une manière plus sévère que dans les Nouvelles, les pauvres servantes forcées, les vrais charretiers, les mômeurs et les danseurs. Les paysans n’ont pas toujours la bonhommie et la simplicité de ceux des contes. La guerre, avec ses dévastations et ses incendies, les a rendus parfois féroces, et l’un d'eux parle comme un anti-militariste de nos jours. Nous avons réuni enfin le petit dossier des aventures et des vendettes de M. de Gavre qui rendent si parfaitement le ton des nouvelles tragiques de notre recueil. On verra dans ces documents comment la bourgeoisie riche accédait à la noblesse par la seule fortune, autre confirmation de certaines histoires des Cent Nouvelles nouvelles. Enfin, on pénétrera dans les hôtels, dans les tavernes ; on assistera, grâce aux lettres de l’audience, aux rixes qui illustrent, elles aussi, les « riotes » rapportées

par les conteurs.

Un autre document, fort intéressant, complète le tableau de la vie privée que nous donnent les lettres de l’audience. Ce sont les registres du scelleur de l’officialité de Tournai ?. Nous avons lu page à page deux de ces registres 5. Le scelleur de l’officialité tenait le compte des

1. En voici quelques exemples : « effrenté belitre et truant », « bougre, vilain bougre », « vieille ribaude, ribaudaille », « sanglant ribaud, fils de putain », « double fils de ribaude » « bâtard de pere et

de mere », etc. : « Vaudois » en Bourgogne.

2. Le ressort de Tournai comprend Helchin, Lille, Courtrai, Roulers, Bruges, Oudenbourg,

Aardenburg, Waes, Gand, Audenarde.

3- Archives du N ord, Cumulus 734 (1446-1447) ; Cumulus 736 (1461-1462). — C’est mon savant ami et confrère M. Max Bruchet, archiviste du Nord, qui a attiré mon attention sur ces documents

qu’il a bien voulu relire aujourd "hui.

amendes formant un revenu pour l’évêque de Tournai. Devant son tribunal comparaissaient les laïques et les ecclésiastiques cités pour cause de mariage, ou de fautes contre les mœurs ou la discipline. Une pénalité assez uniforme était appliquée à l’occasion de chacune de ces fautes 1. Là encore tout un ensemble de documents latins nous renseigne sur les laïcs ?, et cette fois sur le monde ecclésiastique, un peu incroyable, que nous présentent les conteurs des Cent Nouvelles nouvelles.

C’est Monseigneur Philippe Pot qui l’affirme : « Comme il est aujourduy largement de prestres et curez qui sont si gentilz compaignons que nulles des folies que font et commettent les gens ne leur sont impossibles 5... » Ils sont semblables aux laïcs fringants, comme ce gentil curé des marches de Picardie, cité devant l’official de Thérouanne, qui porte « la robe courte, : chausses tirées, à la fasson de court ; tant gaillard estoit que l’on ne povoit plus... » Il garde des cheveux longs, laisse croître sa barbe, se moque des règlements ecclésiastiques (nouvelle 94).

Nous n’insisterons pas. Notre époque n’a pas le droit de se montrer sévère en matière de mœurs. Et puis les registres d’amendes de l’évêque ou les lettres d'audience du duc ne nous montrent que des délinquants. Ces juridictions ne connaissent pas la foule des braves gens et aussi des bons religieux qui n’ont pas fait parler d’eux. Il ne faudrait pas oublier que sainte Colette est morte à Corbie en 1447, et qu’à l’époque des Cent Nouvelles vécurent dans les Flandres d’admirables mystiques, les Frères de la vie commune, dont un Van Eyck est l’émule en tendresse et suavité sur le plan de l’art.

Tout ce que nous avons voulu montrer, c’est que dans la réalité on rencontrait des petsonnages, laïcs ou clercs, séculiers ou réguliers, tout à fait semblables à ceux que nous présentent les conteurs *. Leur morale, ou leur immoralité, nous surprend. Mais les documents sont aujourd’hui réunis pour nous permettre d'affirmer que les tableaux des Cent Nouvelles nouvelles ne sont pas exagérés. Monseigneur et l’Église sont d’accord pour arranger les choses par une réparation, une amende ou un pèlerinage.

Voici ces « gentils compaignons », leurs compagnes, et ces moines luxurieux, peints en traits inoubliables dans les Cent Nouvelles nouvelles. Il nous faut, en pensant à eux, donner un regard aux beaux volets de l’église d’Ambierle où nous voyons en prières Michel de Chaugy et les siens. Car les hommes de ce temps savent prier, faire leurs affaires, se battre, vivre, rire, faire la chose et dire le mot, ce que ne sauront plus faire leurs hypocrites descendants. C’est Philippe Pot qui a parlé si librement de ces « membres qui en terre pouriront », lui qui a écrit sur la grâce au jeune religieux. Les Cent Nouvelles nouvelles, nous présentent l’envers du volet de l’église d’Ambierle, la solide santé de la vieille France, et souvent une transposition, dans un cadre flamand ou bourguignon, des facéties de Poggio. Ne soyons pas scandalisés.

x. Viol, 60 s. ; coît illicite, 72 s. ; défloraison avant mariage, 22 s. ; adultère, r00 s., etc.

2. Les délits les plus fréquents sont les sévices entre époux qui amènent d’assez fréquentes séparations. Car l’Église admet la séparation de lit ou de biens pour « mauvais régime », adultère, les violences, etc.

4. Jacques de Loo, Laurent de Varenne, Daniel de Woot, Daniel Radolf, Vincent Gonnaert, etc. Dans les registres de Tournai il est souvent question de réconciliations de cimetière (Voir la nouvelle 96 qui raconte l’histoire du curé de village qui enterra son bon chien qu’il aimait tant dans le cimetière des chrétiens initié d’ailleurs de Pogge, Facéties, XX XVNT).

Mais quand vous aurez fermé ce livre, il vous faudra contempler les fantomatiques porteurs de la dalle funèbre, drapés dans leurs manteaux de deuil, qui ont sur leurs épaules Messire Philippe Pot, le sénéchal de Bourgogne, le chevalier bardé de fer, qui est le principal conteur, et bien vraisemblablement le rédacteur des Cent Nouvelles nouvelles.

PrERRE CHAMPION.

Mars 1926-juin 1928.

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PAR PHILIPPE DE LOAN

Coppie 1.

Mon tres honnouré et redoubté seigneur, tres humblement a vous je me recommande. Et vous plaise sçavoir, mon tres honnouré et redoubté seigneur, que au jour d’huy a ce matin est arrivé dedens le halle de ceste ville ung des pescheurs de ceste ville, lequel vient d’Engleterre et a amené dedens son navire ung Englès nommé Colin Herenc, lequel est clerc de Wetell, lieutenant de Guisnes. Et est ledit Herenc bien gracieulx compaignon et veritable. Si m'a dit pour vray que lundy sans faillir son maistre Wetell, sire Wactier Blont et Ourselay seront a Calais pour preparer tout au devant de l’ambassade qui vient. Car elle part pour vray, comme il dit, lundy de Londres pour venir a Sandwik. Le roy d’Engleterre est party des il y eubt jeudy vint jours et s’en va vert le nort. Au regard des nouvelles du nort, messire Pierre de Bresey, messire Raphe Gray et aultres avoient assigné une place assez prez de Hennewik. Mais le st de Montegu, frere du conte de Warwik, messire Rebert Awangt et aultres sont venu lever le siege. Mais les aultres ne les ont point actendu, ains se sont retrais. Ledit conte de Warwich, a tout grosse puissance de gens, estoit dedens le Neufchastel et disoit on pour vray au partement dudit Herenc qu'il n’aresteroit tant qu’il fust en Escoche. On dist que le roy le sievra a tout grosse armée. Au regard des nouvelles d’Escoche, on dist que la royne d’Escoche est remariée a ung seigneur du païs nommé le ST de Heylk et qu’il y a pour ceste cause grande discucion. Car le seigneur de Heylk a osté a l’evesque de Saint Andrieu, et aux trois estas du païs, le roy d’Escoche qu'’ilz tenoient en leurs mains. Le conte Douglas maisne tousjours forte guerre en Escoche et se tient es montaignes de Gabor. Et dit on que ledit seigneur de Heylk et aultres grans seigneurs luy ont promis qu’ilz seront de son party. Au regard des ambassadeurs d’Engleterre certainement ilz ne fauront point d’estre cy a toutte haste. Mon tres honnouré et redoubté seigneur, ce sont touttes les nouvelles que ledit Colin m’a dictes. Se autre chose sourvient de nouvel, je le vous feray sçavoir a toutte dili-

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