Arch. du Nord, B
5. Mémoires, éd. de Reiffenberg, II, 204. — Jacques Du Clercq est bien placé pour parler, car il était en 1459 conseiller et avocat du duc de Bourgogne au siège de Lille (Arch. du Nord, B. 2033, pièce 62439). On lira avec intérêt les pages écrites par H. Pirenne sur les idées et les mœurs dans son Histoire de Re t. IT, p. 435-442.
demander si, eux aussi, sont de véridiques portraits. Un coup d'œil d’abord sur Îles femmes. Leur malice est démoniaque. Ces « preudes femmes », ces « bonnes femmes » jouent dans le recueil le premier rôle. Elles peuvent tout par leurs cajoleries, leurs larmes feintes, leurs mensonges (nouvelles 1, 13, 36, 37). Qui connaîtrait le catalogue de toutes leurs ruses serait encore trompé par elles (nouvelle 37). En un clin d’œil elles sortent du lit, ont vêtu leur « cotte simple » et ouvrent innocemment la porte à leur «bon» mari (nouvelle 1). Ce sont elles qui provoquent les hommes, fixent les rendez-vous, savent, le moment venu, cacher leur amant dans un coffre (nouvelle 34) ou y enfermer un mari (nouvelle 27). Allèguent-elles une excuse, c’est la chaleur de leur tempérament (nouvelle 9r) : car l’amour, pour elles, n’est pas autre chose que la médecine qui nous rend à tous la santé (nouvelle 90). Ce que les femmes ne pardonnent pas, c’est le manque de virilité. Leurs caprices seraient inexplicables sans ce goût de chair fraîche et jeune. Un charretier est préféré à un chevalier (nouvelle 57). Comment ne pas aimer davantage un jeune clerc qu’un vieux procureur de mari ? (nouvelle 23). La nature le veut ainsi. Et la femme du boucher de Lille chérit un grand Dominicain (nouvelle 40). Ces femmes aiment fort ces gens d'église, plus raffinés certes que les gens de métier, les paysans, les ouvriers. Ce sont de gaies bourgeoises, aux reins et aux cuisses blanches et grosses ; mais ce ne sont pas des filles de joie, ni des professionnelles de l’amour (nouvelle 1).
Il en est de simples, les pauvres filles engrossées par de jeunes compagnons (nouvelle 8) ou des moines (nouvelle 14) : mais leurs mères sont délurées (nouvelle 8). La Hollandaise est belle et gracieuse (nouvelle 62). Nous voyons des fillettes fines qui n’aiment pas, même au village, la crotte sur les houseaux d’un grand seigneur (nouvelle 24).
Les plus nombreuses, les plus rusées sont les chambrières (nouvelles 17, 18, 35, 39, 59). Elles tiennent dans notre recueil un rôle considérable. L’une est aimée par un vieux président
du Parlement (nouvelle 17) ; d’autres par des chevaliers (nouvelles 9, 35, 39). Toutes, l’amour les mène ; mais c’est seulement un besoin physique. Les filles d’Alle-
magne savent cela à quinze ans (nouvelle 80).
La lamentable galerie d’hommes simples, bernés, de jaloux déçus, de cocus « coulx 1 » complaisants! Peu de drames. Tout finit par s’arranger dans un grand éclat de rire (nouvelle 1). Ces pauvres « bons » maris menacent bien de tout casser, de battre leur femme ; mais cela leur donne bien peu d’émoi (nouvelle 1).
Les hôteliers et les taverniers sont les plus accommodants. La facilité de la femme attire sans doute la pratique (nouvelles 66, 71) ; il n’est pas désagréable de trouver un diamant dans le lit de son épouse quand on a hébergé une suite de gentilshommes (nouvelle 62). Un drapier se venge : mais c’est par la pièce d’écarlate fixée à la robe de sa femme devant toute l’assistance qui s’esclaffe (nouvelle 49). Un autre, suivant la coutume, dépouillera de ses vêtements la coupable (nouvelle 68). Un cocu fixe lui-même le profit de son infortune en mesures de blé : il est vrai qu’il était rare cette année-là (nouvelle 4). Le médecin de Monseigneur est habile à user des facilités de sa profession pour bander les yeux d’un mari doublement aveugle (nouvelle 57). Et l’indulgent juge du Quesnoy prend vraiment plaisir aux causes grasses qu'il
accommode (nouvelle 25).
1. Monseigneur n'aime pas les jaloux. Il commence ainsi son conte : « Un lasche paillard et
recreant jaloux, je ne dis pas coulx... » (nouvelle 71).
Regardons maintenant passer les nobles. Dans ce milieu courtois, chevaleresque, on
* part, plus en paroles qu’en fait, à la Croisade, à l'aventure. T'els sont les chevaliers qui com-
battirent à Montlhéry, à Liége, tout bardés de fer.
Certes, il en est de loyaux parmi eux (nouvelles 26, 33). Certains ont des souvenirs de guerre et révèrent encore la justice de Monseigneur Talbot (nouvelle 5). Mais la plupart sont aussi simples que les paysans et, comme eux, prêtent à rire (nouvelles 29, 41, 70). Ces nobles sont toujours pressés (nouvelle 22). Mais que trouve-t-on au retour de la Croisade et de l'aventure ? Souvent sa femme avec un autre (nouvelle 16).
Le jeune l’emporte sur le vieux (nouvelle 98). Un « bon chevalier » partage sa femme (nouvelle 31). Un autre « gentil chevalier » admet le chassé-croisé qui lui fait retrouver la chambrière tandis que sa femme rejoint son amoureux (nouvelles 9, 39). Nous voyons dans ce milieu un ménage à deux (nouvelle 33). Le gentil chevalier et le meunier se vengent et s’abordent avec la plus libre égalité (nouvelle 3). Pas de dureté inutile. Un chevalier fait un enfant à une femme et part à la guerre : un marchand l’adoptera (nouvelle 22). Le marquis de Rothelin s'intéresse à l’aventure de son maréchal ferrant (nouvelle 84). La « gouge » d’un chevalier est courtisée par son chapelain (nouvelle 76). Si une femme préfère à un chevalier jeune et beau un charretier de rencontre, des chevaliers de leur côté s'intéressent à la chambrière (nouvelles 9, 35). Un seigneur est amoureux d’une jolie fille de village et reçoit d’elle une leçon (nouvelle 24). Et les gentilshommes chasseurs qui courent le lièvre à cheval, sous la pluie, le cul à la selle, sans prendre le temps de manger, n’ont guère de chance dans leurs rendez-vous avec les dames (nouvelle 81).
Non loin de la noblesse, se tiennent les notables bourgeois, les receveurs, comme celui de Valenciennes, qui ont de si jolies maisons et se montrent très libéraux (nouvelle 1). Sontils différents des nobles ? À peine. À la chevaleresque cour de Bourgogne, on acquiert la noblesse à prix d’argent. Dans ces beaux logis bourgeois, on boit du vin, on use largement de viandes, on mange dans son bain : les lits sont bien encourtinés (nouvelle x). Les titres de ces bourgeois sont proclamés hautement : « Riche et puissant homme, marchand et bourgeois », dit Philippe le Bon de l’un deux qui, parmi ses « riches bagues et tresors innombrables », cachait sa belle fille de quinze ans (nouvelle 0).
Les aventures amoureuses des religieux, réguliers ou séculiers, remplissent notre recueil.
Voici les « blancs moines » de Brabant qui hantent leurs voisines, de charitables nonna'ns (nouvelle 15) ; la pauvre nonne de Normandie malade de ne pas faire l'amour (nouvelle 21) ; le Dominicain de Lille amoureux de la femme du boucher (nouvelle 40) ; les frères Mineurs de Malines, si aimés des trois riches bourgeoises (nouvelle 60) ; le Cordelier, mieux aimé que le mari, qui reçoit de son amoureuse les meilleurs morceaux d’anguille (nouvelle 38) ; le moine amoureux qui fait le malade pour parvenir à ses fins (nouvelle 95) ; le Cordelier qui médecine curieusement les hémorroïdes de la fille (nouvelle 2).
Certes, la chose ne va pas toujours sans risques pour eux (nouvelle 64). Mais qui retiendrait l'ardeur de ces « gentils compaignons », appétissants, coquets, propres (nouvelle 44) ? Ils sont les chéris de ces dames, comme le chanoine de Metz (nouvelle 02), le clerc de l’église paroissiale (nouvelle 93), le prêtre chapelain amoureux de la femme d’un chevalier (nouvelle 76). Les curés aiment leurs paroissiennes (nouvelle 73) et savent marier à propos les filles (nouvelle 44). Qui n’envierait leur vie quiète, à cette rude époque ? Un homme marié, qui a abandonné sa femme, sollicitera à Rome une cure (nouvelle 42). Les prêtres de campagne sont aussi
simples que leurs ouailles et ils oublient parfois d’annoncer le carême (nouvelle 89). Ce sont d'eux que l’on rit autour du duc de Bourgogne !, de ceux qui sont bêtement respectueux devant leurs supérieurs (nouvelle 74). C’est Monseigneur de Créquy, chevalier de l’ordre, qui fait le conte du saint ermite qui vit sous le manteau d’hypocrisie : maudit bigot qui engrosse la simple fille (nouvelle 14). C’est Monseigneur de Wavrin qui trace l’inoubliable portrait du Carme dévorant d’Arras (nouvelle 83). Et l’acteur fait le conte du riche chanoine de Metz, qui ressemble comme un frère à celui de Villon (nouvelle 92). |
Les clercs sont des jeunes gens. L’un a fait l'éloge de la chasteté, enfin! Mais il n’est pas du pays (nouvelle 99). Un autre, anglais, très beau fils, dont l’écriture est si parfaite, amoureux de la maîtresse du procureur, fait croire au mari qu’il est châtré (nouvelle 13). Quant au clerc de Mons il est, comme il convient, amoureux de la femme du vieux procureur et mieux taillé pour faire la besogne que son mari (nouvelle 23). Un gracieux compagnon clerc, qui chante et joue si bien de la harpe, tient la dépense de la maison du gentil chevalier du Hainaut, subtil voyageur. Ce chevalier a imaginé de protéger sa femme en lui faisant revêtir un jaserant ; le clerc sait bien enseigner à son épouse une autre coutume, qui est celle des
clercs (nouvelle 41).
Passons aux paysans *. Leur simplicité est grande, incroyable. Ce sont des rustres violents (nouvelles 12, 88, 89). Niaiserie de la bergère qui croit avoir laissé tomber son « devant » (nouvelle 3) ; du rustre qui a perdu son veau (nouvelles 12, 79). Baudin Casier est berné (nouvelle 73) ; un autre est enfermé au colombier tandis que sa femme fait l’amour (nouvelle 88). Le berger et la bergère les résument tous et toutes dans la pastourelle équivoque (nouvelle 82).
Si nous examinons maintenant le cadre des nouvelles, nous trouvons la Croisade pour les nobles (nouvelle 16) et surtout la grande aventure de ce temps, qui est le voyage, pour les marchands (nouvelle 19), le pèlerinage pour tous (nouvelles 26, 30, 42, 54, 65, 93). Les charretiers y ont leur emploi (nouvelles 7, 54, 72, 92). Le décor : les hôtelleries (nouvelles 18, 57, 62, 63, 65, 70, 71, 87, 98), les foires (nouvelles 43, 63), les routes où l’on rencontre les avinés, comme le lourd Hollandais (nouvelle 6).
Il nous faut dire un mot du mariage et de la famille comme ces institutions nous apparaissent à travers nos contes. Le mariage, c’est la chaîne (nouvelle tr), la pire des aventures et l'enfer (nouvelle 84), la suprême folie suivant Mgr de la Roche qui demeura garçon (nouvelle 12). Dans les milieux pauvres, on mène la vie naturelle des animaux, dans une incroyable promiscuité (nouvelle 50). Un seul lit pour la grand’mère, le petit-fils et son père quand ils se retrouvent. Les gens passent, vont et viennent, à la guerre, au négoce : peu importe que l’enfant appartienne à l’un ou à l’autre (nouvelles 22, 51). Un père pose à son enfant une incroyable question (nouvelle 66). Un fils constate simplement que sa mère ne meurt pas, ce qui ne l’empêchera d’ailleurs de manifester sa vraie douleur (nouvelle 77).
L'école naturaliste de Zola et de Maupassant n’a guère enchéri sur ce tableau.
1. Il faut dire que le grand duc n’avait rien d’un bigot. Il entendait la messe assez tard, vers deux heures de l’après-midi, après avoir expédié ses affaires. Dans l’ancienne France, cependant très catholique, et jusqu’à nos jours, dans certaines provinces, les hobereaux affectaient de ranger
les curés dans une sorte de domesticité.