LA PREMIÈRE NOUVELLE
PAR
MONSEIGNEUR
En la ville de Valenciennes eut nagueres ung notable bourgois, en son temps receveur de Haynau, lequel entre les autres fut renommé de large et discrete prudence. Et entre ses loables vertuz celle de liberalité ne fut pas la maindre, car par icelle vint en la grace des princes, seigneurs et aultres gens de tous estaz. En ceste eureuse felicité Fortune le maintint et soustint jusques en la fin de ses jours. Devant et après que la mort l’eust destaché de la chayne qui a mariage l’accouploit, le bon bourgois, cause de ceste histoire, n’estoit point si mal logé en la dicte ville que ung bien grand maistre ne se tenist pour content et honoré d’avoir ung tel logis. Et entre les desirez et loez edifices, sa maison descouvroit sur pluseurs rues ; et de fait avoit une petite posterne vis a vis de laquelle demouroit ung bon compaignon, qui tresbelle femme et gente avoit et encores en meilleur point. Et, comme il est de coustume, les yeulx d’elle, archiers du cueur, descocherent tant de fleches en la personne dudit bourgois que sans prochain remede son cas n’estoit pas maindre que mortel. Pour a laquelle chose seurement obvier, trouva par pluseurs et subtiles fassons que le bon compaignon, mary de ladicte gouge, fut son amy tresprivé et familier ; et tant que pou de disners, de souppers, de bancquetz, de baings, d’estuves, et aultres telz passetemps, en son hostel et ailleurs, ne feissent jamais sans sa compaignie. Et a ceste occasion se tenoit nostre compaignon bien fier, et encores autant eureux. Quand nostre bourgois, plus subtil que ung regnard, eust gaigné la grace du compaignon, bien pou se soucya de parvenir a l’amour de sa femme. Et en pou de jours, tant et si tresbien laboura que la vaillant femme fut contente d’oyr et entendre son cas. Et, pour y baïller remede convenable, ne restoit mais que temps et lieu. Et fut a ce menée qu’elle luy promist que, tantost que son mary iroit quelque part dehors pour sejourner une nuyt, elle incontinent l’en advertiroit. À chef de peche, ce desiré jour fut assigné, et dist le compaignon a sa femme qu’il s’en alloit a ung chasteau loingtain de Valenciennes environ trois lieues, et la chargea de bien se tenir a l’ostel et garder la maison, pource que ses affaires ne povoient souffrir que celle nuyt il retournast. Si elle en fut bien joyeuse, sans en faire semblant en paroles, en maniere
ne aultrement, il ne le fault ja demander. Il n’avoit pas cheminé une lieue quand le bourgois sceut ceste adventure de pieça desirée. I] fist tantost tirer les baings,
chauffer les estuves, faire pastez, tartres et ypocras, et le surplus des biens de Dieu, si largement que l’appareil sembloit ung grand desroy. Quand vint sur le soir, la posterne fut desserrée, et celle qui pour la nuyt le guet y devoit saillit dedans ; et Dieu scet s’elle ne fut pas tresdoulcement receue. Je passe en bref, et espere plus qu’iz ne firent plusieurs devises d’entre ceulx qui n’avoient pas eue ceste eureuse journée a leur premiere volunté. Après ce que en la chambre furent descenduz, tantost se bouterent ou baing, devant lequel le beau soupper fut en haste couvert et servy. Et Dieu scet qu’on y beut d’autant et souvent et largement. Des vins et viandes parler ne seroient que redittes ; et, pour trousser le compte court, faulte n’y avoit que du trop. En ce tresglorieux estat se passa la pluspart de ceste doulce et courte nuyt : baisiers donnez, baisiers renduz, tant et si longuement que chacun ne desiroit que le lit. Tandiz que ceste grande chiere se faisoit, et veez cy ja retourné de son voyage bon mary, non querant ceste sa bonne adventure, qui hurte bien fort a l’huys de la chambre. Et, pour la compaignie qui y estoit, l’entrée dfe] prinsault luy fut refusée jusques ad ce qu’il nommast son [parain]. Il se nomma hault et cler, et bien l’entendirent et cogneurent sa bonne femme et le bourgois. Elle fut tant fort enserrée à la voix de son mary que a pou que son loyal cueur ne failloit ; et ne savoit ja plus sa contenance, si le bourgois et ses gens ne l’eussent reconfortée. Le bon bourgoys, tout asseuré, et de son fait tresadvisé, la fist bien a haste coucher, et au plus près d’elle se bouta, et luy chargea bien qu’elle se joignist près de luy et caichast le visage qu’on n'en puisse rien appercevoir. Et, cela fait au plus bref qu’on peut, sans soy trop haster, il commenda ouvrir la porte. Et le bon compaignon sault dedans la chambre, pensant en soy que aucun mistere y avoit, qui devant l’huys l’avoit retenu. Et, quand il vit la table chargée de vins et grandes viandes, ensemble le beau baing tres bien paré, et le bourgois en tres beau lit encourtiné avec sa secunde personne, Dieu scet s’il parla hault et blasonna bien les armes de son bon voisin. Or l’appelle ribauld, après loudier, après putier, après yvroigne ; et tant bien le baptise que tous ceulx de la chambre et luy avec s’en rioient bien fort. Mais sa femme a ceste heure n’avoit pas ce loisir, tant estoient ses levres empeschées de se joindre près de son amy nouvel. « Ha! [ha!] dist il, maïstre houllier, vous m'avez bien celée ceste bonne chere ; mais, par ma foy, si je n’ay esté a la grande feste, si fault il bien qu’on me monstre l’espousée, » Et a cest cop, tenant la chandelle en sa main, se tire près du lit. Et ja se vouloit avancer de hausser la couverture soubz laquelle faisoit grand penitence en silence sa tres parfecte et bonne femme, quand le bourgois et ses gens l’en garderent ; dont il ne se contentoit pas, mais a force, malgré chascun, toujours avoit la main au lit. Il ne fut pas le maistre lors, ne creu de faire son vouloir, et pour cause. Mais ung appoinctement tresgracieux et bien nouveau au fort le contenta, qui fut tel. Le bourgois fut content que luy monstrast a descouvert le derriere de sa
femme, les rains et les cuisses, qui blanches et grosses estoient, et le surplus bel et honeste, sans rien decouvrir ne veoir du visage. Le bon compaignon, tousjours la chandelle en sa main, fut assez longuement sans dire mot. Et, quand il parle, ce fut en loant beaucop la tresgrande beaulté de ceste, sa femme. Et afferma par ung bien grand serment que jamais n’avoit veu chose si tresbien ressembler le cul de sa femme ; et, s’il ne fust bien seur qu’elle fust a son hostel a ceste heure, il diroit que c’est elle! Elle fut tantost recouverte, et il se tire arriere, assez pensif ; mais Dieu scet si on luy disoit bien, puis l’un, puis l’autre, que c’estoit de luy mal cogneu, et a sa femme pou d’honneur porté, et que c’estoit bien aultre chose, comme cy après 1l pourra veoir. Pour refaire les yeulx abusez de ce pouvre martir, le bourgois commenda qu'on le feist seoir a la table, ou il reprint nouvelle ymaginacion par boire et menger largement du demourant du soupper de ceulx qui entretant ou lit se devisoient a son grand prejudice. L’eure vint de partir, et donna la bonne nuyt au bourgois et a sa compaignie ; et pria moult qu’on le boutast hors de leans par la posterne, pour plustost trouver sa maison. Mais le bourgois lui respondit qu’il ne saroit a ceste heure trouver la clef ; pensoit aussi que la ceruse fust tant enrouillée qu’on ne la pourroit ouvrir, pour ce que nulle foiz ou pou souvent s’ouvroit. IL fut au fort content de saillir par la porte de devant et d’aller le grand tour a sa maison. Et, tantdiz que les gens du bourgois le conduisoient vers la porte, tenans le [bec] en l’eaue pour deviser, la bonne femme fut vistement mise sur piez, et en pou d’heure habillée et lassée de sa cotte simple, son corset en son bras ; et venue a la posterne, ne fist que ung sault en sa maison, ou elle attendoit son mary, qui le long tour viendroit, tresadvisée de son fait et de ses manieres qu’elle devoit tenir. Veez cy nostre homme, voyant encores la lumiere en sa maison, hurte a l’huys assez rudement. Et sa bonne femme, qui mesnageoit par leans, en sa main tenant ung ramon, demande ce qu’elle bien scet : « Qui est ce la ? » Et il respond : « C’est vostre mary. — Mon mary! dist elle : mon mary n’est ce pas ; il n’est pas en Îa ville, » Et il hurte de rechef et dit : « Ouvrez, ouvrez, je suis vostre mary. — Je cognoïs bien mon mary, dit elle ; ce n’est pas sa coustume de soy enclorre si tard, quand il seroit en la ville ; allez ailleurs, vous n’estes pas bien arrivé ; ce n’est point seans qu’on doit hurter a ceste heure. » Et il hurte pour la tierce, et l’appella par son nom, une foiz, deux foiz. Et adonc fist elle aucunement semblant de le cognoistre, en demandant dont il venoit a ceste heure. Et pour response ne baïlloit aultre que : « Ouvrez, ouvrez! » — « Ouvrez, dit elle, encores n'yestes vous pas, meschant houllier ? Par la force sainte Marie, j'aymeroie mieulx vous veoir noyer que seans vous bouter. Allez couscher en mal repos dont vous venez. » Et lors bon mary de se courroucer ; et fiert tant qu'il peut de son pié contre la porte, et semble qu’il doit tout abatre, et menace sa femme de Ja tant batre que c’est rage, dont elle n’a gueres grand paour. Mais au fort, pour abaisser l noise et a son aise mieulx dire sa volunté, elle ouvrit l’huys. Et, a l’entrée qu’il fist, Dieu scet s’il fut servy d’une chere bien rechignée, et d’un agu et bien
enflambé visage. Et, quand la langue d’elle eut povoir sur le cueur tresfort chargé d’ire et de courroux, par semblant les parolles qu’elle descocha ne furent pas mains trenchans que rasoirs de Guingant bien affilez. Et entre aultres choses fort luy reproucha qu’il avoit par malice conclu ceste faincte allée pour l’esprouver, et que c’estoit fait d’un lasche et recreant courage d'homme, indigne d’estre allyé a si preude femme comme elle. Le bon compaignon, jasoit ce qu'il fust fort courroucé et malmeu par avant, toutesfoiz, pour ce qu’il voit son tort a l'œil et le rebours de sa pensée, refraint son ire ; et le courroux qu’en son cueur avoit conceu, quand a sa porte tant hurtoit, fut tout a coup en courtois parler converty. Car il dit pour son excuse, et pour sa femme contenter, qu’il estoit retourné de son chemin pource qu’il avoit oublyé la lettre principale touchant le fait de son voyage. Sans faire semblant de le croire, elle recommence sa grande legende dorée, luy mettant sus qu’il venoit de la taverne et des estuves et des lieux deshonnestes et dissoluz, et qu’il se gouvernoit mal en homme de bien, maudisant l’eure qu’oncques elle eut son accointance, ensemble et sa tresmaudicte allyance. Le pouvre desolé, cognoissant son cas, voyant sa bonne femme trop plus qu’il ne voulsist troublée, helas! et a sa cause, ne savoit que dire. Si se prend a meiser, et, a chef de sa meditacion, se tire près d’elle, plorant, ses genoulz tout en bas sur la terre, et dist les beaulx motz qui s’ensuyvent : « Ma treschere compaigne et tresloyale espouse, je vous requier et prie, ostez de vostre cueur tout courroux que avez vers moy conceu, et me pardonnez au surplus que je vous puis avoir meffait. Je cognois mon tort, je cognois mon cas, et viens nagueres d’une place ou l’on faisoit bonne chere. Si vous ose bien dire que cognoistre vous y cuidoye, dont j’estoye tresdesplaisant. Et pour ce que a tort et sans cause, je le confesse, vous avoir suspessonnée d’estre aultre que bonne, dont me repens amerement, je vous supplie et de rechef que tout aultre passé courroux, et cest[ulicy vous obliez ; vostre grace me soit donnée, et me pardonnez ma folie. » Le mal talant de nostre bonne gouge, voyant son mary en bon ploy et a son droit, ne se monstra meshuy si aspry ne si venimeux : « Comment, dist elle, villain putier, si vous venez de voz tres inhonestes lieux et infames, est il dit pourtant que vous devez oser penser ne en quelque fasson croire que vostre preude femme les daignast regarder? — Nenny, par Dieu ; helas! ce sçay je bien, m’amye ; n’en parlez plus, pour Dieu », dist le bon homme. Et de plus belle vers elle s’incline, faisant la requeste pieça trop dicte. Elle, jasoit qu’encores marrye et enragée de ceste suspicion, voyant la parfecte contrition du bon homme, cessa son dire. Et petit a petit son troublé cueur se remist a nature, et pardonna, combien que a grand regret, après cent mille seremens et autant de promesses, a celuy qui tant l’avoit grevé. Et par ce point a mains de crainte et de regret se passa maintesfois depuis ladicte posterne, sans (ce) que l’embusche fust jamais
descouverte a celuy a quy plus touchoit. Et ce souffise quant a la premiere histoire.
LA SECUNDE NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR. -
En la maistresse ville d'Angleterre, nommée Londres, assez hantée et cononeue de pluseurs gens, n’a pas long temps demouroit ung riche et puissant homme qui marchant et bourgois estoit, qui entre ses riches bagues et tresors innombrables s’esjoissoit plus enrichy d’une belle fille que Dieu luy avoit envoyée que du bien grand surplus de sa chevance, car de bonté, beaulté, genteté, passoit toutes les filles d’elle plus eagées. Et ou temps que ce treseureux bruyt et vertueuse renommée d’elle sourdoit, en son quinziesme an ou environ, Dieu scet si pluseurs gens de bien desiroient et pourchassoient sa grace par pluseurs et toutes fassons en amours acoustumées, qui n’estoit pas ung plaisir petit au pere et a la mere d’elle. Et a ceste occasion de plus en plus croissoit en eulz l’ardent et paternel amour que a leur tresbelle et tresamée fille portoient. Advint toutesfoiz, ou car Dieu le permist, ou car Fortune le voult et commenda, envieuse et mal contente de la prosperité de celle belle fille, ou de ses parens, ou de tous deux ensemble, ou espoir par une secrete cause et raison naturelle, dont je laisse inquisition aux philosophes et medicins, qu’elle cheut en une desplaisante et dangereuse maladie que communement l’on appelle broches. La doulce maison fut treslargement troublée, quand en la garenne que plus chere tenoient lesdictz parens, avoit osé lascher les levriers et limiers ce desplaisant mal, et que plus est, toucher sa proye en dangereux et dommageable lieu. La pouvre fille, de ce grand mal toute affolée, ne scet sa contenance que de plourer et souspirer. Sa tresdolente mere est si tresfort troublée que d’elle il n’est rien plus desplaisant ; et son tresennuyé pere destort ses mains, ses cheveulx detire par la grand rage de ce nouvel courroux. Que vous diray je ? toute la grand triumphe qui en cest hostel souloit comblement abunder est par ce cas abatue et ternye, et en amere et subite tristece a la male heure converty[e]. Or viennent les parens, amis, voisins de ce dolent hostel visiter et conforter la compaignie ; mais pou ou rien y prouffite, car de plus en plus est aggressée et opprimée la pouvre fille de ce mal. Or vient une matrone qui moult et trop enquiert de ceste maladie ; et fait virer et revirer puis ça, puis la, la tresdolente paciente, a tresgrand regret, Dieu le scet, et puis la medecine de cent mille fassons d’herbes ; mais rien ; plus vient avant et plus empire. C’est force que les medicins de la ville et d’environ soient mandez, et que la pouvre fille descouvre son trespiteux cas. Or sont venuz maistre Pierre, maistre Jehan, maistre cy, maistre la, tant de phisiciens que vous vouldrez, qui veullent veoir la paciente ensemble, et les parties du corps au descou-
vert ou ce maudit mal de broches s’estoit, helas! longuement embusché. Ceste pouvre fille, autant prinse et esbahie que si a la mort fust adjugée, ne se vouloit accorder nullement qu’on la meist en fasson que son mal fust apperceu, mesmes amoit plus cher morir que ung tel secret fust a nul homme decelé. Ceste obstinée volunté ne dura pas gramment, quand pere et mere vindrent, qui pluseurs remonstrances luy firent, comme de dire qu'elle pourroit estre cause de sa mort, qui n’est pas ung petit peché, et pluseurs aultres misteres trop longs a racompter. Finablement, trop plus pour a pere ét a mére obeir que pour crainte de sa mort vaincue, la pouvre fille se laissa ferrer. Et fut mise sur une cousche, les dens dessoubz, et son corps tant et si tresavant descouvert que les medicins virent apertement le grand meschef qui fort la tormentoit. IIz ordonnerent son regime, font faire aux apothicaires clisteres, pouldres,
oignemens, et le surplus que bon leur sembla. Et elle prend et fait tout ce qu’on
veult pour recouvrer santé. Mais rien n’y vault. Car il n’est tour ne engin que les dictz medecins sachent pour alleger quelque pou de ce destresseux mal. En leurs livres n’ont veu ne accoustumé que si tresfort la pouvre fille empire avecques l’ennuy qu’elle s’en donne que autant semble morte que vive. En ceste aspre doleur et langueur forte se passerent mains jours. Et comme le pere et la mere, parens et voisins s’enqueroient par tout pour allegence de a fille, fut rencontré ung ancien cordelier qui borgne estoit, et en son temps avoit veu moult de choses, et de sa principale science se mesloit fort de medicine, dont sa presence fut plus agreable aux parens de la paciente, laquelle helas! à tant de regret que dessus, 1l regarda tout a son beau loysir, et se fist fort de la garir. Pensez qu’il fut tresvoluntiers oy, et tant que la dolente assemblée, qui de lyesse pieça bannye estoit, fut a ce point quelque pou consolée, esperant l’effect sortir tel que a sa parolle le touchoit. Il part de leans, et prend jour a demain de retourner pourveu et garny de medicine si tresvertueuse qu’elle en pou d’heure effacera la grand doleur et le martire qui debriseset gaste la pouvre patiente. La nuyt fut beaucoup longue, attendant ce jour desiré. Neantmains passerent tant d’heures a quelque peine que ce fust, que nostre bon cordelier fut acquicté de sa promesse par soy rendre devers la patiente a l'heure assignée. S'il fut bien doulcement et autretant joyeusement receu, pensez que oy. Et quand vint l’heure qu’il voult besoigner et la paciente mediciner, on la print comme [l’Taultre fois, et sur la cousche tout au plus bel qu’on peut fut a bouchons couschée, et son derriere descouvert assez avant, lequel fut incontinent par matrones d’ung beau blanc drap linge garny, tapissé et armé. Et a l'endroit du secret mal fut fait ung beau pertus, par le quel damp cordelier le povoit apertement choisir. Il regarde ce mal, puis d’un costé, puis d’aultre ; maintenant le touche d’un doy tant doulcement, une aultre foiz y souffle la pouldre dont mediciner la vouloit. Ores] regarde le tuyau dont il voult souffler ladicte pouldre par dessus et dedans le mal ; ore[s] retourne arriere et jette l'œil de rechef sur ce dit mal, et ne se peut saouler de assez regarder. À chef de peche, il prend sa pouldre a la main gauche, mise en ung beau petit vaisseau plat, et
de l’aultre son tuyau que emplir vouloit de la dicte pouldre. Et comme il regardoit tresententivement et tresprès par ce pertus et a l’environ le destresseux mal de la pouvre fille, si ne se peut elle contenir, voyant l’estrange fasson de regarder a tout ung oeil de nostre cordelier, que force de rire ne la surprint, qu’elle cuida longuement retenir. Mais si mal, helas! luy advint, que ce ris a force retenu fut converty en ung sonnet dont le vent retourna si tres a point la pouldre que la pluspart il fist voler contre le visage et sur l’oeil de ce bon cordelier, lequel, sentent ceste doleur, habandonna tantost et vaissel et tuyau ; et a peu qu'il ne cheut a la renverse, tant fut fort effrayé. Et quand il reut son sang, il met tout a haste la main a son oeil, soy plaignant durement, disant qu’il estoit homme deffait et en dangier de perdre ung bon oeil qu'il avoit. II ne mentit pas. Car en pou de jours la pouldre, qui corrosive estoit, luy gasta et mengea l'oeil, et par ce point aveugle fut et demoura. Si se fist guider et mener ung jour jusques a l’ostel ou il conquist ce beau butin ; et firent tant ses guides qu’ilz parlerent au maistre de leans, auquel il remonstra son piteux cas, priant et requerant, ainsi que droit le porte, qu’il luy baïlle et assigne, ainsi que a son estat appartient, sa vie honorablement. Le bourgois luy respondit que de ceste son adventure beaucop luy desplaisoit, combien que en rien il n’en soit cause, n’en quelque fasson que ce soit chargé ne s’en tient. Trop bien est il content, pour pitié et aumosne, luy faire quelque gracieuse aide d’argent, pource qu’il avoit entrepris de garir sa fille, ce qu’il n’a pas fait ; car a luy ne veult en riens estre tenu ; luy veult bailler autant en somme que s’il eust sa fille en santé rendue, non pas, comme dit est, qu’il soit tenu de ce faire. Damp cordelier, non content de ceste offre, demande qu’il luy assigne sa vie, remonstrant tout premier comme la fille l’avoit aveuglé en sa presence et d’aultres pluseurs, et a ceste occasion estoit privé de la digne et tressaincte consecracion du precieux corps de Jhesus, du saint service de l’Église, et de la glorieuse inquisicion des docteurs que escript ilz ont sur la saincte Escripture ; et par ce point par predicacion [plus] ne povoit servir le peuple, qui estoit sa totale destruction, car mendiant estoit, et non fondé sinon sur aumosnes, que plus conquester il ne povoit. Quelque chose qu'il allegue ne remonstre, il ne peut finer d’aultre response que ceste presente. Si se tira par devers la justice du dit Londres, devant lequel fut baillé Jour a nostre homme dessus dit. Et quand vint l’heure de plaider sa cause par ung bon advocat bien informé de ce qu’il devoit dire, Dieu scet que pluseurs se rendirent au consistoire pour oyr ce nouvel proces, qui beaucop pleut aux seigneurs du dit parlement, tant pour la nouvelleté du cas que pour les allegations et argumens des parties devant eulz debatans, qui non accoustumées mais plaisantes estoient. Ce proces tant plaisant et nouveau, affin qu’il fust de pluseurs gens congneu, fut en suspens tenu et maintenu assez et longuement ; non pas que a son tour de rolle ne fust bien renvoyé et mis en jeu, mais le juger fut differé jusques a la fasson de cestes! Etfpar ce point celle qui auparavant par sa beauté, bonté et genteté congneue festoit de pluseurs gens, devint notaire à
tout le monde par ce mauldit mal de broches, dont en la fin fut garie, ainsi que puis me fut compté.
LA TROYSIESME NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
En la duché de Bourgoigne eut nagueres ung gentil chevalier dont l’ystoire presente passe le nom, qui maryé estoit a une belle et gente dame. Assez près du chasteau ou le dit chevalier faisoit sa residence demouroit ung musnier, pareillement a une belle, gente et jeune femme marié. Advint une foiz entre les aultres que comme le chevalier, pour passer temps et prendre son esbatement, se pourmenast a l’environ de son hostel. Et du long de la riviere sur laquelle estoient assis lesdictz hostel et molin du dit musnier, qui a ce coup n'’estoit pas a l’ostel, mais a Dijon ou a Beaune, il perceut et choisit la femme du dit musnier portant deux cruches et retournant de la riviere de querir de l’eaue. Si s’avanc{a] vers elle et doulcement la salua. Et elle, comme sage et bien aprinse, luy fist honneur et la reverence, comme il appartenoit. Nostre chevalier, voyant ceste musniere tresbelle et en bon point, mais de sens assez escharsement hourdée, s’approucha de bonnes et luy dist : « Certes, m’amye, j’apperçoy bien que vous estes malade et en grand peril. » Et a ces parolles la musniere s’approucha et dist : « Helas! monseigneur, et que me fault il? — Vrayement, m’amye, j'apperçoy bien que si vous cheminez gueres avant, que vostre devant est en tresgrand dangier de cheoir ; et vous ose bien dire que vous ne le porterez gueres longuement qu'il ne vous chiege, tant m'y cognois je. » La simple musniere, oyant les parolles de monseigneur, devint tresebahie et courroucée, ebahie comment monseigneur povoit savoir ne veoir ce meschef advenir, et courroucée d’oyr la perte du meilleur membre de son corps, et dont elle se servoit le mieulx, et son mary aussi. Si respondit : « Helas! monseigneur, et que dictes vous? et a quoy congnoissez vous que mon devant est en dangier de cheoir ? Il me semble qu’il tient tant bien. — Dya, m'amye, respondit monseigneur, suffise vous a tant, et soiez seure que je vous dy la verité ; et ne seriez pas la premiere a qui le cas est advenu. — Helas dist elle, monseigneur, or suis je bien femme deffaicte, deshonorée et perdue ; et que dira mon mary, Nostre Dame! quand il saura ce meschef? Il ne tiendra plus compte de moi. — Ne vous desconfortez que bien a point, m’amye, dist monseigneur ; encores n’est pas le cas advenu : aussi il y a de beaulx remedes. » Quand la jeune musniere oyt qu’on trouveroit bien remede en son fait, le sang luy commence a revenir ; et, ainsi qu’elle scet, prie a monseigneur, pour Dieu! que de sa grace il luy veille enseigner qu’elle doit faire pour garder ce pouvre
devant de cheoir. Monseigneur, qui trescourtois et gracieux estoit, mesmement tousjours vers les dames, luy dist : « M’amye, pource que vous estes belle fille et bonne, et que j’ayme bien vostre mary, il me prend pitié et compassion de vostre fait. Si vous enseigneray comment vous garderez vostre devant [de cheoir]. — Helas, monseigneur, je vous en mercye, et certes vous ferez une œuvre bien meritoire, car aultant me vauldroit non estre que de vivre sans mon devant. Et que doy je dont faire, monseigneur ? — M’amye, dist il, affin de garder vostre devant de cheoir, le remede si est que plus tost et souvent que pourrez le facez recoigner. — Recoigner, monseigneur ? et qui le saroit faire? À qui me fauldroit il parler pour bien faire ceste besoigne ? — Je vous diray, m’amye, respondit monseigneur. Pource que je vous ay advertye de vostre meschef, qui tresprochain et gref estoit, et aussi du remede necessaire pour obvier aux inconveniens qui sourdre pourroient a l’occasion de vostre cas, dont je suis seur que bon gré m’en saurez, je suis content, affin de plus en plus nourrir amour entre nous deux, vous recoigner vostre devant, et le vous rendrai en tel et si tresbon estat que par tout le pourrez seurement porter, sans avoir crainte ne doubte que jamais 1l vous puisse cheoir ; et de ce me fais je bien fort. » Si nostre musniere fut bien joyeuse, il ne le fault pas dire ne demander, qui mettoit tresgrand peine du peu de sens qu’elle avoit de souffisanment mercier monseigneur. Si marcherent tant, monseigneur et elle, qu’ilz vindrent au molin, ou ilz ne furent gueres sans mettre la main a l’euvre. Car monseigneur, par sa courtoisie, d’un oustil qu’il avoit recoigna en peu d’heure troys ou quatre foiz le devant de nostre musniere, qui treslye et joyeuse en fut. Et après que l’euvre fut ployé, et de devises ung millier, et jour assigné d’encores ouvrer a ce devant, monseigneut part, et tout le beau pas s’en retourna a son hostel. Au jour nommé se rendit monseigneur vers la musniere, et, en la fasson que dessus, le mieulx qu’il peut il s’employa a recoigner ce devant. Et tant et si bien y ouvra, par continuacion de temps, que ce devant fut trestout asseuré et tenoit tresferme et bien. Pendent le temps que nostre chevalier recoignoit et chevilloit le devant de ceste musniere, le musnier retourna de sa marchandise et fist grand chere, et aussi fist sa femme. Et comme ilz eurent devisé de leurs affaires et besoignes, la tressage musniere va dire a son mary : « Par ma foy, sire, nous sommes bien tenuz a monseigneur de ceste ville. — Voire, m’amye, dist le musnier, en quelle fasson ? — C’est bien raison que le vous dye, affin que le sachez remercier, car vous y estes bien tenu. Il est vray que tantdiz qu’avez esté dehors, monseigneur passoit par devant nostre maison une foiz que atout deux cruces alloye a la riviere. Il me salua ; si feis je luy. Et comme je marchoie, il s’apperceut, ne sçay comment, que mon devant ne tenoit comme rien, et qu’il estoit en trop grand adventure de cheoir. Et le me dist de sa grace, dont je fus si tresesbahie, voire, par Dieu! autant courroucée que si tout le monde fust mort. Le bon seigneur, qui me veoit en ce point lamenter, en eut tresgrand pitié. Et de fait il m’enseigna ung bon remede pour me garder de ce mauldit dangier. Et encores me fist il bien plus, ce qu’il n’eust pas fait a une aultre. Car le remede
dont il m’advertit, qui estoit de faire recoigner et recheviller mon devant, affin de le garder de cheoir, il mesmes le mist a execution ; qui luy fut tresgrand peine, et en sua pluseurs foiz, pource que mon cas requeroit d’estre souvent visité, Que vous diray je plus ? il s’en est tant bien acquitté que jamais ne luy sarions desservir. Par ma foy, il m’a tel jour de ceste sepmaine recoigné les trois, les quatre fois, ung aultre deux, ung aultre trois. Il ne m’a jamais laissée tant que j'aye esté toute garie. Et si m’a mise en tel estat que mon devant tient a ceste heure aussi bien et fermement que celui de femme de nostre ville. » Le bon musnier, oyant bonne cette adventure, ne fist pas semblant par dehors tel que dedans son cueur portoit ; mais, comme s’il fust bien joyeux, dist a sa femme : « Or ça, m'amye, je suis bien joyeux que monseigneur nous a fait ce plaisir. Et si Dieu plaist, quand il sera possible, je feray autant pour luy, si je puis. Mais toutesfoiz, pource que vostre cas n’estoit pas bien honeste, gardez vous bien d’en rien dire a personne. Et aussi, puis que vous estes bien garie, il n’est ja mestier que vous traveillez plus monseigneur. — Vous n’avez garde, dist la musniere, que j'en sonne jamais ung mot, car aussi le me defendit bien monseigneur. » Nostre musnier, qui estoit gentil compaignon, ramentevoit souvent en sa teste la courtoisie que monseigneur luy avoit faicte, et se conduisit si bien et si sagement que oncques mondit seigneur ne se perceut qu'il se doubtast de la tromperie qu’il luy avoit faicte, et cuidoit en soy mesmes qu’il n’en sceust rien. Mais, helas! si faisoit, et n’avoit ailleurs son cueur, son estude, ne tous ses pensers, que a se venger de luy, s’il savoit, en fasson telle ou semblable qu’il [lui] deceust sa femme. Et tant fist par son engin, qui point oyseux n’estoit, qu’il advisa une maniere par laquelle bien luy sembloit, s’il en povoit venir a chef, que monseigneur raroit beurre pour œufs. À chef de peche, pour aucuns affaires qui sourvindrent a monseigneur, 1] monta a cheval et print de madame congé bien pour ung moys, dont nostre musnier ne fut pas moyennement joyeux. Ung jour entre les aultres, madame eut volunté de se baigner. Si fist tirer le baing et chauffer les estuves en son hostel, a part. Ce que nostre musnier sceut tresbien, pource qu’il estoit assez familier leans. Si s’advisa de prendre ung beau brochet qu’il avoit en sa fosse, et vint au chasteau pour le presenter a madame. Aucunes femmes de madame vouloient prendre le brochet, et de par le musnier en faire present a madame ; mais le musnier tresbien les en garda, et dist qu’il le voloit luy mesme a madame presenter, ou vraiement qu’il le remporteroit. Au fort, pource qu'il estoit comme de leans et joieux homme, madame le fist venir, qui dedans son baing estoit. Le gracieux musnier fist son present, dont madame le mercya, et le fist porter en la cuisine et mectre a point pour le soupper. Et entretant que madame au musnier devisoit, il apperceut sur le bout de la cuve ung tresbeau dyamant et gros qu’elle avoit osté de son doy, doubtant de l’eaue le gaster. Si le crocqua si simplement qu’il ne fut de ame apperceu. Et quand il vit son point, il donna la bonne nuyt a madame et a sa compaignie, et s’en retourne a son molin, pensant au surplus de son affaire. Madame, qui faisoit grand chere avecques
ses femmes, voyant qu’il estoit desja bien tard et heure de soupper, abandonna le baing et en son lit se bouta. Et comme elle regardoït ses braz et ses mains, elle ne vit point son dyamant. Si appella ses femmes et leur demande ce dyamant, et a laquelle elle l’avoit baïllé. Chacune dist : « Ce ne fut pas a moy. — Ne a moy. — Ne a moy aussi. » On serche hault et bas, dedans la cuve, sur la cuve, et partout ; mais rien n’y vault, on ne le peut trouver. La queste de ce dyamant dura longuement, sans qu’on en sceust oyr nouvelle, dont madame se donnoit bien mauvais temps, pource qu’il estoit meschantement perdu et en sa chambre. Et aussi monseigneur luy donna le jour de ses espousailles, si l’en tenoit beaucop plus cher. On n’en savoit qui mescroire, ne a qui le demander, dont grand dueil sourd par leans. L’une des femmes s’advisa et dist : « Ame n’est ceans entré que nous qui y sommes et le musnier ; si me sembleroit bon qu’il fust mandé. » On le mande, et il y vint. Madame, si trescourroucée et si desplaisante que plus ne povoit, demanda au musnier s’il n’avoit pas veu son dyamant. Et il, autant asseuré en bourdes que ung aultre a dire verité, s’excusa treshaultement, mesmes osa bien demander] a madame s’elle le tenoit pour larron. À quoy elle respondit doulcement : & Certes, musnier, nenny. Aussi ce ne seroit pas larrecin si vous aviez par esbatement mon dyamant emporté. — Madame, dist le musnier, je vous promectz par ma foy que de vostre dyamant ne sçay je nouvelles. » Adonc fut la compaignie bien simple, et madame specialement, qui en est si tresdesplaisante qu'elle ne scet sa contenance que de gecter larmes a grande abundance, tant a regret a ceste verge. La triste compaignie se met au conseil pour savoir qu’il est de faire. L’une dit qu’il fault qu’il soit en la chambre, l’aultre dit qu’elle a serché par tout, et que impossible est qu’il y soit qu’on ne le trouvast, attendu que c’est une chose qui a ceste heure bien se monstre. Le musnier demande a madame s’elle l’avoit a l’entrée du baing, et elle dit que si. « S’il est ainsi, certainement, madame, veue la grande diligence qu’on a faicte de le querir sans en savoir nouvelle, la chose est bien estrange. T'outesfoiz, il me semble que s’il y avoit homme en ceste ville qui sceust donner conseil pour le retrouver, que je seroye celuy. Et, pource que je ne vouldroye pas que ma science fust descouverte ne cogneue de pluseurs, il seroit expedient que je parlasse a vous a part. — À cela ne tiendra pas », dist madame. Si fist partir la compaignie ; et au partir que firent les femmes dirent dame Jehanne, dame Ysabeau et Katherine : « Helas | musnier, que vous serez bon homme si vous faictes revenir ce dyamant. — Je ne m'en fays pas fort, dist le musnier ; mais j'ose bien dire, s’il est possible de jamais le trouver, que j’en apprendray la maniere. » Quand il se vit a part avec madame, il luy dist qu’il se doubtoit tresfort et pensoit certainement, puis que a l’arriver au baing elle avoit son dyamant, qu’il ne fust sailly de son doy et cheut en l’eaue, et dedans son corps se bouté, attendu qu'il n’y avoit ame qui le voulsist retenir. Et la diligence faicte pour le trouver, si fist madame monter sur son lit, ce qu’elle eust voluntiers refusé si ce ne fust pour mieulx faire. Et après ce qu’il l’eut assez avant descouverte, fist comme maniere de regarder ça et la, et dist :
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« Seurement, madame, le dyamant est entré en vostre Corps. — Et dictes vous, musnier, que l'avez apperceu ? — Oy, vrayement. — Helas ! dit elle, et comment le pourra l’on tirer ? — Tres bien, madame ; je ne doubte pas que je n’en vienne bien a chef, s’il vous plaist. — Ainsi m’ayde Dieu, il n’est chose que je ne face pour le ravoir, dist madame ; or vous avancez, beau musnier. » Madame, encores sur le lit couschée, fut mise par le musnier tout en telle fasson que monseigneur mettoit sa femme quand il luy recoignoit son devant, et d’un tel oustil fit il la tente pour querir et pescher le dyamant. Après les reposées de la premiere et deuxiesme queste que le musnier fist du dyamant, madame demande s’il l'avoit point senty. Et il dist que oy, dont elle fut bien joyeuse, et luy pria qu’il peschast
encores tant qu'il l’eust trouvé. Pour abreger, tant fist Le bon musnier qu’il rendit
a madame son tresbeau dyamant, dont tresgrand joye vint par leans. Et n'eut jamais musnier tant d'honneur ne d’avancement que madame et ses fernmes luy donnerent. Ce bon musnier, en la tresbonne grace de madame après la tresdesirée conclusion de sa haulte entreprinse, part de leans, et vint en sa maison, sans soy vanter a sa femme de sa nouvelle adventure, dont il estoit plus joieux que s’il eust tout le monde gaigné. La Dieu mercy, petit de temps après, MOonseigneur revint en sa Maison, OU il fut doulcement receu et de madame humblement bienvenu. Laquelle, après pluseurs devises qui au lit se font, luy compta la tresmerveilleuse adventure de son dyamant, et comment il fut de son corps par le musnier repesché ; et, pour abregier, tout du long luy compta le proces, la fasson et la maniere que tint le dit musnier en la queste du dit dyamant, dont il n'eut gueres grand joye, mais se pensa que le musnier luy avoit baillée belle. A la premiere foiz qu'il rencontra le bon musnier, il le salua haultement et dist : « Dieu gard, Dieu gard ce bon pescheur de dyamant! » À quoy le bon musnier respondit : « Dieu gard, Dieu gard ce recoigneur de cons! — Par Nostre Dame! tu dis vray, dist le seigneur ; tays toy de moy et si feray je de toy. » Le musnier fut content, et jamais plus n’en parla. Non fist le seigneur, que je sache.