‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 75 sur 156 · MONSEIGNEUR DE CREQUY, CHEVALIER DE L’ORDRE DE MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE CREQUY, CHEVALIER DE L’ORDRE DE MONSEIGNEUR

La grande et large marche de Bourgoigne n’est pas si despourveue de pluseurs adventures dignes de memoire et d’escripre, que, a fournir les histoires qui a present courent, je n’ose bien avant mettre et en bruyt ce que nagueres y advint. Assez près d’un gros et bon village assis sur la riviere d’Ouches avoit et encores a une montaigne ou ung hermite, tel que Dieu scet, faisoit sa residence. Lequel soubz umbre du doulx manteau d’ypocrisie, faisoit des choses merveilleuses qui pas ne vindrent a congnoissance ne en la voix publicque du peuple, jusques adce que Dieu plus ne vouloit son tresdamnable abus permettre ne souffrir. Ce saint hermite, qui de son coup a la mort se tiroït, n’estoit pas mains luxurieux que ung vieil singe est malicieux ; mais la maniere du conduire estoit si tressubtille qu’il fault dire qu’elle passoit les termes des engins communs. Veez cy qu'il fist. Il regarda qu’entre aultres femmes et belles filles ses voisines, la plus digne d’estre aimée et desirée estoit la fille a une simple femme vefve, tresdevote et bien aumosniere. Si va conclure en soy, si son sens ne lui fault, qu’il en chevira bien. Ung soir, environ la mynuyt, qu’il faisoit noir et rude temps, il descendit de sa montaigne et vint a ce village, et tant passa de voies et sentiers que soubz le toit de la mere a la fille, sans estre oy, seul se trouva. L’ostel n’estoit pas si grand, ne si pou de luy hanté tout en devocion, qu’il ne sceust bien les engins. Si va faire ung pertuys en une paroy non gueres espesse, a l’endroit de laquelle estoit le lict de ceste simple vefve ; et prent un long baston percé et creux dont il estoit hourdé, et, sans la vefvette esveiller, auprès de son oreille l’arresta, et dit en assez basse voix par trois foiz : « Escoute moy, femme de Dieu ; je suis ung angel au Createur, qui devers toy m’envoye toy annuncer et commender, par les haulx biens qu’il a volu en toy enter, qu'il veult par ung hoir de ta char, c’est a savoir ta fille, l’Eglise son espouse reunir, reformer, et a son estat deu remettre. Et veez cy la fasson. T'u t’en yras en la montaigne devers le saint hermite, et ta fille luy meneras, et bien au long luy compteras ce que a present Dieu par moy te commende. Il cognoistra ta fille, et d’eulx viendra ung filz eleu de

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Dieu et destiné au saint siege de Romme, qui tant de bien fera que a saint Pierre et a saint Paul le pourra l’on bien comparer. Atant m’en vois. Obeys a Dieu. » La simple femme, tresebahie, soupprinse aussi et a demy ravye, cuida vrayement et de fait que Dieu luy envoiast ce message. Si dit bien en soy mesmes qu’elle ne desobeira pas. Si se rendort une grand piece après, non pas trop fermement, attendant et beaucoup desirant le jour. Et entretant le bon hermite prend le chemin devers son reclusage en la montaigne. Ce tresdesiré jour a chef de piece fut annuncé par les raiz du soleil, qui, malgré les voirrieres des fenestres, vindrent descendre enmy la chambre, firent mere et fille bien a haste lever. Quand prestes furent et sur piez mises, et leur pou de mesnage mis a point, la bonne mere si demande à sa fille s’elle n’a rien oy en ceste nuyct. Et elle luy respond : « Certes, mere, nenny. — Ce n’est pas a toy, dit elle aussi, que de prinssault ce doulx message s’adresse, combien qu’il te touche beaucoup.» Lors luy va dire tout au long l’angelicque nouvelle que en ceste nuyt Dieu luy manda ; demande aussi qu'elle en veult dire. La bonne fille, comme sa mere simple et devote, respond : « Dieu soit loé. Ce qu’il vous plaist, ma mere, soit fait. — C’est tresbien dit, respond la mere. Or en allons a la montaigne, a la semonce du bon angel, devers le saint preudhomme. » Le bon hermite, faisant le guet quand la deceue vieille sa simple fille amenroit, la voit venir ; si laisse son huys entreouvert, et en priere se va mettre enmy sa chambre, affin qu’en devocion fust trouvé. Et comme il desiroit il advint. Car la bonne femme et sa fille, voyans l’huys entreouvert, sans demander quoy ne comment, dedans entrerent. Et, comme elles parceurent l’ermite en contemplacion, comme s’il fust Dieu l’onnorerent. L’ermite, a voix humble et casse, les yeulx vers la terre enclinez, d[it] :« Dieu salue la compaignie.» Et la veillote, desirant qu’il sceust l’occasion qui l’amenoit, le tire a part et luy va dire de bout en bout tout le fait, qu’il savoit trop mieulx qu’elle. Et, comme en grand reverence, faisoit son rapport, le bon hermite gettoit ses yeulx en hault, joignoït les mains au ciel ; et la vieille ploroïit, tant avoit et joye et pitié. Quand ce rapport fut au long achevé, dont la veillotte attendoit la response, celuy qui la doit faire ne se haste pas. Au fort, a chef de piece, quand il parla ce fut : « Dieu soit loé! Mais, m’amye, dist il, vous semble il a La vérité, et a vostre entendement, que ce que droit cy vous me dictes ne soit point fantosme ou illusion ? Que vous en juge le cueur ? Sachez que la chose est grande. — Certainement, beau pere, j’entendiz la voix qui ceste joieuse nouvelle apporta aussi plainement que je faiz vous, et croiez que je ne dormoye pas. — Or bien, dit il, non pas que je veille contredire au vouloir de mon createur, si me semble il que vous et moy dormions encores sur ce fait ; et, s’il vous appert de rechef, vous reviendrez icy vers moy, et Dieu nous donnera bon conseil et advis. On ne doit pas trop legierement croire, ma bonne mere ; le dyable, aucusnesfoiz envieux d’aultruy, bien treuve tant de cautelles et se transforme en angel de lumiere. Creez, ma mere, que ce n’est pas pou de chose de ce fait cy ; et, si je y mectz ung pou de refus, ce n’est pas merveille. N’ay je pas a Dieu voué chasteté? Et vous m'’apportez la romptture de

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par lui. Retournez en vostre maison, et priez Dieu, et au surplus demain nous verrons que ce sera ; et a Dieu soiez.» Après ung grand tas d’agyos, se part la compagnie de l’ermite, et vindrent a l’ostel devisant. Pour abreger, nostre hermite a l'heure accoustumée et deue, fourny du baston creux en lieu de crochette, revint a l'oreille de la simple femme, disant les propres motz, ou en substance, de la nuyt precedente. Et, ce fait, vistement retourne en son manoir. La veille, de joye emprise, cuidant Dieu tenir par les piez, [se] leve de haulte heure, a sa fille racompte ses nouvelles sans doubte, confermans la vision de l’autre nuyt passée. Il n’est que d’abreger : « Or allons devers le saint homme. » Elles s’en vont, et 1l les voit approucher, si va prendre son breviaire, et son service a recommancer, et en cest estat devant l’huys de sa maisonnette se fait des bonnes femmes saluer. Si la veille hier luy fist ung grand prologue de sa vision, celuy de maintenant n’est de rien maindre, dont le preudomme se signe et emerveille, disant : « Et vray Dieu, qu'est cecy ? Fay de moy tout ce qu’il plaist, combien que, si n’estoit ta large grace, je ne suys pas digne d’executer ung si grand euvre. — Or regardez, beau pere, dist lors la bonne femme, vous voiez bien que c’est a certes quand de rechef a moy s’est apparu l’angel. — En verité, m’amye, ceste matere m'est si haulte et si tresdifficile et non accoustumée que je n’en sçay baïller, dist l’ermite, que doubtive response. Non mye affin que vous entendez sainement qu’en attendant la tierce apparicion je veille que vous tentez Dieu. Mais on dit de coustume : A la tierce foiz va la luycte. Si vous prie et requier qu’encores se peust passer ceste nuyt sans aultre chose a faire, attendant sur ce fait la grace de Dieu ; et, si par sa misericorde il nous demonstre ennuyt, comme les aultres precedentes, nous ferons tant qu’il en sera loé.» Ce ne fut pas du bon gré de la bonne veille qu’on tarda tant d’obeyr a Dieu. Mais au fort l’ermite fut creu comme le plus sage. Comme elle fut couchée, ou profond pensemens des nouvelles qui en teste luy revien[nen]t, l’ypocrite pervers, de sa montaigne descendu, luy mect son baston creux a l'oreille, en luy commendant de par Dieu, comme son ange, une foiz pour toutes, qu’elle maine sa fille a l’ermite pour la cause que dicte est. Elle n’oblya pas tantost qu’il fust jour ceste charge. Car, après les graces a Dieu de par elle et sa fille rendues, se mettent a chemin par devers l’ermitage, ou l’ermite leur vient au devant, qui de Dieu les salue et beneist. Et la bonne mere, trop plus que nulle aultre joyeuse, ne luy cela gueres sa nouvelle apparicion, dont l’ermite, qui par la main la tient, en sa chapelle [a] convoye, et la fille les suyt, et leans font les tresdevotes oroisons a Dieu le tout puissant, qui ce treshault mystere leur a daigné monstrer. Après ung pou de sermon que fist l’ermite touchant songes, visions, apparicions et revelacions, qui souvent aux gens adviennent, il cheut en propos de toucher [leur matiere pour laquelle estoient assemblés. Et pensez que l’ermite les prescha bien et en bonne devocion, Dieu le scet.] « Puis que Dieu veult et commende que je face lignée papale, voire et le daigne reveler non pas une foiz ou deux seullement, mais bien la tierce d’abundance, il fault croire, dire et conclure que c’est ung hault bien qui de ce fait en ensuyvra. Si m'est

advis que mieulx on ne peut faire que d’abreger l’execution en lieu de ce que trop espoir j’ay differé de baïllier foy a la saincte aparicion, — Vous dictes bien, beau pere. Comment vous plaist il faire? respond la veille? — Vous laisserez ceans vostre belle fille, dit l’hermite, et elle et moi en oroisons nous mettrons, et après au surplus ferons ce que Dieu nous apprendra. » La bonne veille fut contente, si fut sa fille pour obeir. Quand damp hermite se treuve a part avec la belle fille, comme s’il la voulsist rebaptiser toute nue la fist despoiller ; et creez qu’il ne demoura pas vestu. Qu’en vauldroit le long compte ? II la tint tant et si longuement avec luy, en lieu d’aultre clerc, tant alla aussi et vint a l’ostel d’elle, pour la doubte des gens, que le ventre luy commença a bourser, dont elle fut si tresjoyeuse qu’on ne vous le saroit dire. Mais, si la fille s’esjoissoit de sa portée, la mere d’elle en avoit a cent doubles ; et le mauldit bigot faignoit aussi s'en esjoir, mais il en enrageoit tout vif. Ceste pouvre mere abusée, cuidant de vray que sa belle fille deust faire ung tresbeau filz pour le temps advenir de Dieu eleu pape de Romme, ne se peut tenir que a sa plus privée voisine ne le comptast, qui aussi esbahie en fut comme si cornes luy venissent, non pas toutesfois qu’elle ne se doubtast de tromperie. Elle ne cela pas longuement aux aultres voisins et voisines comment la fille d’une telle est grosse, par les œuvres du saint ermite, d’un filz qui doit estre pape de Romme. « Et ce que j’en sçay, dit elle, la mere d’elle le m’a dit, a qui Dieu l’a voulu reveler. » Ceste nouvelle fut tantost espandue par les villes voisines. Et en ce temps pendant la fille acoucha, qui a la bonne heure d’une belle fille se delivra, dont elle fut tresesmerveillée et courroucée, et sa tressimple mere et les voisines aussi, qui attendoient vrayement le saint Pere advenir recevoir. La nouvelle de ce cas ne fut pas mains tost sceue que celle precedente ; et entre aultres l’ermite en fut des premiers servy et adverty, qui tantost s’en fuyt en aultre païs, ne sçay quel, une aultre femme ou fille decevoir, ou es desers d’Egipte de cueur contrit la penitence de son peché satisfaire. Quoy que soit ou fust, la pouvre fille fut deshonorée, dont ce fut grand dommage, car belle, gente et bonne estoit.

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