‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 81 sur 156 · RE · texte numérisé non relu

RE

conduisez la chose au mieulx que savez, car je veil faire par vostre conseil et ordonnance. — Vous dictes bien, dirent ces bonnes gens. Nous regarderons et penserons pout vous comme pour nous mesmes ou ung de noz enfans. » Pour abreger, a chef de piece nostre Champenois fut maryé de par Dieu ; maïs si tost la premiere nuyt qu'il fut près de sa femme couché, luy, qui oncques sur beste crestiane n’avoit monté, tantost luy tourna le doz, après je ne sçay quants simples baisiers qu’elle eut de luy, mais du surplus nichil au doz. Qui estoit mal contente, c'estoit nostre espousée, jasoit qu’elle n’en feist nul semblant! Ceste maudicte maniere dura plus de dix jours, et encores eust, si la bonne mere a l’espousée n'y eust pourveu de remede. Il ne vous fault pas celer que nostre homme, et neuf en fasson et en mariage, du temps de feu son pere et sa mere avoit esté bien court tenu ; et sur toute rien luy estoit et fut defendu le mestier de la beste a deux doz, doubtant, s’il s’i esbatoit, qu’il y despendroit sa chevance. Et bien leur sembloit, et a bonne cause, qu’il n’estoit pas homme qu’on deust aimer pour ses beaulx yeulx. Luy, qui pour rien ne courroussast pere et mere, et qui n’estoit pas trop chault sur potaige, avoit tousjours gardé son pucellage, que sa femme eust voluntiers desrobé par bonne fasson, s’elle eust sceu. Ung jour se trouva la mere a nostre espousée devers sa fille, et luy demanda de son mary, de son estat, de ses condicions, de son mariage, et cent mille choses que femmes scevent dire. À toutes choses baïlla et rendit nostre espousée a sa mere tresbonne response, et dist que son mary estoit tresbon homme et qu’elle ne doubtoit point qu’elle ne se conduisist bien avecques luy. De ce fut nostre mere bien joyeuse, et, pource qu’elle savoit bien par elle mesme qu’il fault en mariage aultre chose que boire et menger, elle dist a sa fille : « Or, vien ça et me dy par ta foy, et de ces choses de nuyt, comment t’en est il? » Quant la pouvre fille oyt parler de ces choses de nuyt, a pou que le cueur ne luy faillit, tant fut marrye et desplaisante ; et ce que sa langue n’osoit respondre, monstrerent ses yeulx, dont sailloient larmes a tresgrand abundance. Si entendit tantost sa mere que ces larmes vouloient dire, et dist : « Ma fille, ne plorez plus ; mais dictes moy hardiement. Je suis vostre mere, a qui ne devez rien celer, et de qui ne devez estre honteuse. Vous a il encores rien fait ? » La pouvre fille, revenue de paumoison et ung peu rasseurée et de sa mere confortée, cessa la grand flotte de ses larmes, mais elle n’avoit encores force ne sens de respondre. Si l’interroge encores sa mere, et luy dit : « Dy moy hardiement et oste ces larmes. T’a il rien fait? » À voix basse et de plours entremeslée respondit la fille et dist : « Par ma foy, ma mere, il ne me toucha oncques ; mais du surplus qu’il ne soit bon homme et doulx, par ma foy, si est. — Or, dy moy, dit la mere, scez tu point s’il est fourny de tous ses membres ? Dy hardiement si tu le scès. — Saint Jehan! si est tresbien, dist elle, J’ay pluseurs foiz senty ses denrées d’aventure, ainsi que je me tourne et retourne en nostre lit, quant je ne puis dormir. — Il souffist, dist la mere ; laisse moy faire du surplus. Veezcy que tu feras ; demain au matin il te convient faindre d’estre malade tresfort, et monstrer semblant d’estre tant oppressée qu’il semble que

l'ame s’en parte. Ton mary me viendra ou mandera querir, je n’en doubte point, et je feray si bien mon personage que tu sçaras tantost comment tu fuz gaignée, car je porteray ton urine a ung tel medicin qui donnera tel conseil que je vouldray. » Comme il fut dit il fut fait, car landemain, si tost qu’on vit du jour, nostre gouge, auprès de son mary couschée, se commenca a plaindre et faire si tresbien la malade qu’il sembloit que une fievre continue luy rongeast corps et ame. Noz amis, son mary estoit bien esbahy et desplaisant ; si ne savoit que faire ne que dire. Si manda tantost sa belle mere, qui ne se fist gueres attendre. Tantost qu’il la vit : « Helas! belle mere, vostre fille se meurt. — Ma fille! dit elle ; et que luy fault il? » Lors, tout en parlant, marcherent jusques en la chambre de la patiente. Si tost que la mere voit sa fille, elle luy demande comment elle fait. Et elle, bien aprinse, ne respondit pas a la premiere foiz, mais a chef de piece dit : « Mere, je me meurs! — Non faictes, si Dieu plaist, fille; prenez courage ; mais dont vous vient ce mal si a haste? — Je ne sçay, je ne sçay, dit la fille : vous me paraffolez a me faire parler. » Sa mere la prent par la main, et luy taste son poux, et son corps, et son chef, et puis dit a son beau filz : « Par ma foy, creez qu’elle est malade ; elle est plaine de feu. Si fault pourveoir de remede. Ya il point ycy de son urine ? — Celle de la mynuyt y est, dit une des meschines. — Baillez la moy, » dit elle. Quand elle eut ceste urine, fist tant qu’elle eut ung urinal et dedans la bouta, et dit a son beau filz qu’il la portast monstrer a ung medicin pour savoir qu’on pourra faire a sa fille, et si on y peut aider. « Pour Dieul n’y espargnons rien, dit elle ; j’ay encores de l’argent que je n’ayme pas tant que ma fille. — Espergner! dist noz amis ; creez, si on luy peut aider pour argent je ne luy fauldray pas. — Or vous avancez, dit elle, et tandiz qu’el se réposera ung peu je m'en iray jusques au mesnage ; tousjours reviendray je bien, s’on a mestier de moy. » Or devez vous savoir que nostre bonne mere avoit, le jour devant, au partir de sa fille, forgé le medicin qui estoit bien adverty de la response qu'il devoit faire. Veezcy nostre gueux qui arrive devers nostre medicin, a tout l’orine de sa femme ; et, quand il luy eut fait la reverence, il luy va compter comment sa femme estoit deshaitée et merveilleusement malade. « Et veezcy son urine que a vous j’apporte, affin que mieulx vous informez de son cas, et que plus seurement me puissez conseiller. » Le medicin prend l’orinal et contremont le leve, et tourne et retourne l’urine, et puis va dire : « Vostre femme est fort aggravée de chaulde maladie et en dangier de mort, s’elle n’est prestement secourue. Veezcy son urine qui le monstre. — Hal maïstre, pour Dieu mercy, veillez moy dire, et je vous paieray bien, qu’on luy peut faire pour recouvrer santé, et s’il vous semble qu’elle n’ayt garde de mort. — Elle n’a garde, si vous luy faictes ce que je vous diray, dit le medecin ; mais, si vous tardez gueres, tout l'or du monde ne la garantira pas de la mort. — Dictes, pour Dieu, dit l’aultre, et on luy fera. — [I1 faut,] dit le medicin, qu’elle ayt compaignie d'homme, ou elle est morte. — Compaignie d'homme! dit l’aultre, et qu’est ce a dire cela ? — C'est a dire, dit le medicin, qu’il fault que vous montez sur elle et que vous

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la roncynez tresbien trois ou quatre foiz tout a haste. Et le plus que vous pourrez a ce premier faire sera le meilleur. Aultrement ne sera point estaincte la grand ardeur qui la seche et tire a fin, — Voire, dit il, et seroit ce bon ? — Elle est morte, et n’y a pas de rechap, dit le medicin, s’ainsi ne le faictes voire et bien tost encores. __ Saint Jehan! dit l’aultre, j'essaieray comment je pourray faire. » Il se part de la, et vient a l’ostel, et trouve sa femme qui se plaingnoit et dolosoit tresfort. « Comment va, dit il, m’'amye? — Je me meurs, mon amy, dit elle. — Vous n'avez garde, si Dieu plaist, dist il. J’ay parlé au medecin, qui m'a enseigné une medicine dont vous serez garie. » Et durant ces devises, il se despoille et auprès de sa femme se boute. Et, comme il approuchoit pour executer le conseil du medicin tout en lourdoys : « Que faictes vous, dit elle ; me voulez vous partuer ? — Mais je vous gariray, dit il, le medicin l’a dit. » Et ce dit, ainsi que nature luy monstra, et à l’aide de la paciente, il besoigna tresbien deux ou trois fois. Et, comme il se reposoit tout esbahy de ce que advenu luy estoit, il demande à sa femme comment elle se porte. « Je suys ung pou mieulx, dit elle, que par cy devant n'ay esté. — Loé soit Dieu! dit il; j'espere que vous n’avez garde, et que le medicin ara dit vray. » Alors recommence de plus belles. Pour abreger, tant et si bien le fist que sa femme revint en santé dedans pou de jours, dont il fut tresjoyeux. Si fut la mere quant elle sceut. Nostre Champenois, après ces armes dessus dictes, devint ung pou plus gentil compaignon qu'il n’estoit par avant ; et luy vint en courage, puis que sa femme restoit en santé, qu’il semondroit 2 disner ung jour ses parens et amys et le pere et la mere d’elle, ce qu’il fit ; et les servit grandement en son patoÿs, à © disnef, faisoit tresbonne et joyeuse chere. On buvoit a luy, il buvoit aux aultres. C’estoit merveille qu’il estoit gentil compaignon. Mais escoutez qu’il lui advint. À la coup de la meilleure chere de ce disner, il commença tresfort et soudainement a plorer, et sembloit que tous ses amys, voire tout le monde, fussent mors, dont n'y eut celuy de la table qui ne s’en donnast grant merveille dont ces soudaines larmes procedoient ; les ungs et les aultres luy demandent qu’il a ; mais a pou s’il povoit ou savoit respondre, tant le contraignoient ses folles larmes. Il parla au fort, en la fin, et dist : « J’ay bien cause de plorer. — Et par ma foy, non avez, ce dist sa belle mere. Que vous fault il? Vous estes riche et puissant et bien logié, et si avez de bons amys ; et qui ne fait pas a oublier, vous avez belle et bonne femme, que Dieu vous a remise en santé, qui nagueres fut sur le bord de sa fosse. Si m'est advis que vous devez estre lyé et joyeux. — Helas! non fays, dit il. C’est par moy que MO pere et ma mere, qui tant m’aymoient, et m’ont assemblé et laissé tant de biens, ne sont encores en vie. Car ilz ne sont mors tous deux que de chaulde maladie ; et si je les eusse aussi bien roncynez quand ilz furent malades que j’ay fait ma femme, z fussent maintenant sur piez. » Il n'y eut celuy de la table après ces motz à pou qui se tenist de tire, mais non pourtant il s’en garda qui peut. Les tables furent ostées, et chacun s’en alla, et le bon Champenoys demoura avec Sa femme, laquelle, affin’qu’elle demourast en santé, fut souvent de luy ra colée.

LA XXIe NOUVELLE,

PAR

PHILIPE DE LOAN

Sur les metes de Normandie siet une bonne et grosse abbaye de dames, dont l’abbesse, qui belle et jeune et en bon point estoit, nagueres se acoucha malade. Ses bonnes sœurs, devotes et charitables, tantost la vindrent visiter, en la confortant et administrant a leur povoir de tout ce qu’elles sentoient que bon luy fut. Et quand elles parceurent qu’elle ne se disposoit a garison, elles ordonnerent que l’une d’elles yroit a Rouen porter son urine, et compteroit son cas a ung medicin de grand renommée. Pour faire ceste ambaxade, a lendemain l’une d’elles se mist au chemin et fist tant qu’el se trouva devers ledit medicin, auquel, après qu’il eut visité l’urine de madame l’abbaesse, elle compta tout au long la fasson et maniere de sa maladie, comme de son dormir, de aller a chambre, de boire, de menger. Le sage medicin, vrayement du cas de madame informé tant par son urine comme par la relacion de la religieuse, voulut ordonner le regime. Et, jasoit qu’il eust de coustume a plusieurs de leur baïller par escript, il se fya bien de tant à la religieuse que de bouche luy diroit. « Belle seur, dit il, pour recouvrer la santé de madame l’abbesse, il est mestier et de necessité qu’el ait compagnie d'homme ; et bref aultrement elle se trouvera en pou d’espace si adicte et de mal souprinse que la mort luy sera derrain remede. » Qui fut bien esbahye d’oyr si tresdures nouvelles, ce fut nostre religieuse, qui alla dire : « Helas! maistre Jehan, ne voiez vous aultre fasson pour la recouvrance de la santé de madame ? — Certes nenny, dit il. Il n’en y a point d’aultre. Et si veil bien que vous sachez qu’il se fault avancer de faire ce que j'ay dit. Car si la maladie, par faulte d’ayde, peut prendre son cours comme el s’efforce, jamais homme a temps n'y viendra. » La bonne religieuse a pou s’elle osa disner a son aise, tant avoit haste de nuncier a madame ces nouvelles ; et a l’ayde de sa bonne hacquenée, et du grant desir qu’el a d’estre a l’ostel, s’avança si bien que madame l’abbesse fut trestoute esbahie de si tost la reveoir. « Que dit le medicin, belle seur ? ce dist elle ; ay je garde de mort ? — Vous serez tantost en bon point, si Dieu plaist, madame, dist la religieuse messagiere ; faictes bonne chere et prenez cueur. — Et ne m’a le medicin point ordonné de regime ? dit madame. — Si a, dit elle. » Lors luy va dire tout au long comment le medicin avoit veu son urine, et les demandes qu’il fist de son eage, de son mengier, de son dormir, etc. « Et puis, pour conclusion, il dit et ordonne qu’il fault que vous aiez compaignie charnelle avecques homme, [oul bref aultrement vous estes morte : car a vostre maladie n'a point d’aultre remede. — Compaignie d’homme! dit madame ; j’ayme plus

cher morir mille foiz, s’il m’estoit possible. » Et lors va dire : « Puis que mon mal est incurable et mortel si je n’y pourvoy de tel remede, loé soit Dieu, je prens la mort en gré. Appellez moy bien tost tout mon couvent.» Le tymbre fut sonné. Gi vindrent tantost devers madame trestoutes ses bonnes religieuses. Et quand elles furent en la chambre, madame, qui avoit encores la langue a commendement, quelque mal qu’elle eust, commença une grande et longue harengue devant ses seurs, remonstrant le fait et estat de son eglise, en quel point elle la trouva et en quel estat elle est aujourduy. Et vint descendres ses parolles a parler de sa maladie, qui estoit mortelle et incurable, comme elle bien sentoïit et cognoissoit, et au jugement aussi d’un tel medicin elle s’arrestoit, qui morte l’avoit jugée. « Et pour tant, mes bonnes sœurs, je vous recommende nostre eglise, et en voz plus devotes prieres ma pouvre ame... ? Et, a ces parolles, larmes en grand abundance saillirent de ses yeux, qui furent accompaignées d’aultres sans nombre, sourdans de la fontaine du cueur de son bon couvent. Ceste plorerie dura assés longuement, et fut la le long temps le mesnage sans parler. À chef de piece, madame la prieure, qui bonne et sage estoit, print la parole pour tout le couvent et dist : « Madame, de vostre maladie, ce scet Dieu a qui nul ne peut rien celer, 11 nous desplaist beaucop, et n'y a celle de nous qui ne se vouldroit emploier autant que possible est et seroit a personne vivant a la recouvrance de vostre santé. Si vous prions toutes ensemble que vous ne nous espérgnez en rien qui soit des biens de vostre eglise. Car mieulx nous vauldroit, et plus cher l’aymerions, de perdre la plus part de noz biens temporelz que le prouffit espirituel que vostre presence nous donne. — Ma bonne seur, dist madame, je n'ay pas tant deservy que vous m'offrez, mais je vous en mercie tant que je puis, En vous advisant et priant derechef que vous pensez comme je vous ay dit aux afferes de nostre eglise, qui me touchent près du cueur, Dieu le scet, en accompaignant aux prieres que ferez ma pouvre ame, qui bien mestier en a. — Helas! madame, dist la prieure, et n'est il possible par bon gouvernement et soigneuse medicine que vous puissez repasser ? — Nenny, certes, ma bonne seur, dit elle. Il me fault mectre au reng des trespassez, car je ne vaulx gueres mieulx, quelque langage qu’encores je pronunce. » Adonc saillit avant la religieuse qui porta son urine à Rouen, et dist : « Madame, il y a bon remede, s’il vous plaisoit. — Creez qu’il ne me plaist pas, dit elle. Veezcy seur Jehanne qui revient de Roen, et a monstré mon urine et compté mon cas a ung tel medicin, qui m’a jugée morte, voire si je ne me vouloye abandonner a aucun homme et estre en sa compagnie. Et par ce point esperoit il, comme il trouvoit par ses livres, que j’en aroye garde de mort ; mais, s’ainsi ne le faisoie, il n’y a point de ressourse en moy. Et quant a moy j'en loe Dieu, qui me daigne appeller ainçois que j’aye fait plus de pechez ; a Juy me rens, et a la mort je presente mon corps, vienne quand elle veult. — Comment, madame, dist l’enfermiere, vous estes de vous mesmes homicide! [1 est en vous de vous garir et sauver, et ne vous fault que tendre la main et requetre ayde, vous la trouverez preste. Ce n’est pas bien fait. Et vous ose bien dire que

vostre ame ne partiroit point seurement, si en cet estat vous moriez. — Ha! belle seur, dist madame, quantesfoiz avez vous oy prescher que mieulx vauldroit a une personne s’abandonner a la mort que commettre ung seul peché mortel ? Et vous savez que je ne puis ma mort fuyr n’esloignier sans faire et commettre peché mortel! Et que bien autant au cueur me touche, s’en ce faisant ma vie esloignoie, ne viveroys je pas deshonorée et a toujoursmès reprochée, et diroit on : Veez la dame, etc... ? Mesmes vous toutes, quelque conseil que me donnez, m'en ariez en irreverence et en mains d’amour, et vous sembleroit, et a bonne cause, que indigne seroie d’entre vous presider et gouverner. — Ne dictes et ne pensez jamais cela, dit madame la tresoriere ; il n’est chose qu’on ne doye entreprandre pour eschever la mort. Et ne dit pas nostre bon pere saint Augustin qu'il ne loist a personne de soy oster la vie ne tollir ung sien membre ? Et ne yrez directement encontre sa sentence si vous laissez a escient ce qui vous peut de mort garder ? — Elle dit bien, dit le convent en general. Madame, pour Dieu, obeissez au medicin, et ne soiez en vostre opinion si ahurtée qu’en la soustenant vous perdrez corps et ame, et laissez vostre pouvre couvent, qui tant vous ayme, desolé et despourveu de pastoure. — Mes bonnes seurs, dit madame, j’ayme mieulx a la mort voluntairement tendre les mains, soubmettre mon col et honorablement l’embrasser, que par la fuyr je vive deshonorée. Et ne diroit on pas : Veez la dame qui fist ainsi et ainsi? — Ne vous chaille, Madame, qu'on dye, dit la prieure ; vous ne serez ja reprouchée de gens de bien. — Si seroie, si seroye, dit madame, » Le couvent se alla esmouvoir, et feirent les bonnes religieuses entre elles ung consistoire dont la conclusion s’ensuyt ; et porta les parolles d’icelle la prieure : « Madame, veez cy vostre desolé couvent si tresdesplaisant que jamais maison ne fut si desolée ne troublée qu'’el est, dont vous estes cause ; et creez, si vous estes si mal conseillée de vous abandonner a la mort que fuyr vous povez, vous occirez, j'en suis bien seure. Et, affin que vous l’entendez que nous vous amons de bonne et loyale amour, nous sommes contentes et avons conclu et meurement deliberé, toutes ensemble generalement, que, s’il vous plaist, en sauvant vostre vie et nous, avoir compaignie secretement d’aucun homme de bien, nous pareïllement le ferons comme vous, affin que vous n’ayez pensée ne ymaginacion qu’en temps advenir vous en sourdist reprouche de nulle de nous. N’est ce pas ainsi, mes seurs ? dit elle. — Oy, oy », dirent elles trestoutes de bon cueur. Madame l’abbesse, oyant ce que dit est, et portant au cueur ung grand fardeau d’ennuy, pour l’amour de ses seurs se laissa ferrer et s’accorda, combien que ce fut a grand regret, que le conseil du medicin fut mis en euvre, pourveu que ses seurs luy tiendront compaignie. Adonc furent mandez moynes, prestres et clercs, qui trouverent bien a besoigner ; et le feirent si tresbien que madame l’abbesse fut en pou d’heure rappaisée, dont son couvent fut tresjoyeux, qui par honeur faisoit ce que pour honte oncques puis ne laissa.

LA XXIIe NOUVELLE,

PAR

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