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a mon partement. — Non vrayement, dit elle, que je sceusse ; maïs je vous ose bien dire a la verité que l’enfant est vostre, et que aultre que vous a moy n’a touché. — Je ne dy pas aussi, dit il ; mais toutesfoiz il a dix ans que je party, et cest enfant se monstre de sept : comment doncques pourroit il estre mien? L’ariez vous plus porté que ung aultre ? — Par mon serment, dit elle, je ne sçay ; mais tout ce que je vous dy est vray. Si je l’ay plus porté qu’un aultre, il n’est rien que j'en sache. Et si vous ne le me feistes au partir, je ne sçay moy penser dont il peut estre venu, sinon que, assez tost après vostre partement, ung jour j'estoie par ung matin en nostre grand jardin ou, tout a coup, me vint ung soudain appetit de menger une feuille d’oseille qui pour l’heure de adonc estoit couverte et soubz la neige tappie. J’en choisy une entre les aultres, belle et large,
que je cuiday avaler ; mais ce n’estoit que ung peu de nege blanche et dure.
Et ne l’eu pas si tost avalée que ne me sentisse en trestout tel estat que je me suis trouvée quand mes aultres enfans ay porté. De fait, a chef de terme, je vous ay fait ce tresbeau filz. » Le marchand cogneut tantost qu’il en estoit noz amis ; mais il n’en voult faire semblant, ainçoïs se vint adjoindre par parolles a confermer la belle bourde que sa femme luy baïlloit, et dit : « M’amye, vous ne dictes chose qui ne soit possible, et que a aultres que a vous ne soit advenue. Loé soit Dieu de ce qu’il nous envoye! S’il nous a donné ung enfant par miracle, ou par aucune secrete fasson dont nous ignorons la maniere, il ne nous a pas oblié d’envoier chevance pour l’entretenir. » Quand la bonne femme voit que son mary veult condescendre a croire ce qu’el luy dit, elle n’est moyennement joyeuse. Le marchant, sage et prudent, en dix ans qu’il fut puis a l’ostel sans faire ses loingtains voyages, ne tint oncques maniere envers sa femme, en parolles ne aultrement, par quoy elle peust penser qu’il entendist rien de son fait, tant estoit vertueux et pacient. Îl n’estoit pas encores saoul de voyager ; si le vouloit recommencer, et le dist a sa femme, qui fist semblant d’en estre tresmarrie et mal contente. « Appaisez vous, dit il ; s’il plaist a Dieu et a monseigneur saint George, je reviendray de bref. Et pource que nostre filz que feistes a mon aultre voyage est desja grand et habile et en point de veoir et d’aprendre, si bon vous semble, je l’'emmeneray avecques moy. — Et par ma foy, dit elle, vous ferez bien et je vous en prie. — Il sera fait », dit il. À tant se part, et emmaine le filz dont il n’estoit pas pere, a qui il a pieça gardé une bonne pensée. Ilz eurent si bon vent qu’ilz sont venuz au port d’Alixandrie, ou le bon marchant tresbien se deffist de la pluspart de ses marchandises. Et ne fut pas si beste, affin qu’il n’eust plus de charge de l’enfant de sa femme et d’un aultre, et que après sa mort ne succedast a ses biens, comme ung de ses aultres enfans, qu’il ne le vendist a bons deniers contens pour en faire ung esclave. Et pource qu’il estoit jeune et puissant, il en eust près de cent ducatz. À chef de piece, il s’en revint en Angleterre, sain et sauf, Dieu mercy. Et n’est pas a dire la joye que sa femime luy fist quand elle le vit en bon point. Elle ne voit point son filz, si ne scet que penser. Elle ne se peut gueres tenir qu’elle ne demandast a son mary qu'il avoit fait de leur filz.
« Ha! m’'amye, dist il, il ne le vous fault ja celer : il luy est tresmal prins. — Helas! comment ? dit elle ; est il noyé? — Nenny vraiement, dist il ; mais il est vray que fortune de mer par force nous mena en ung païs ou il faisoit si chault que nous cuidions tous morir par la grant ardeur du soleil qui sur nous ses raidz espandoit. Et comme ung jour nous estions sailliz de nostre nave, pour faire en terre chascun une fosse pour nous tappir pour le soleil, nostre bon filz, qui de neige, comme sçavez, estoit, en nostre presence, sur le gravier, par la grand force du soleil, fut tout a coup fondu et en eaue resolu. Et n’eussiez pas dict unes sept seaulmes que nous ne trouvasmes plus rien de luy. Tout aussi a haste qu’il vint au monde, aussi soudainement en est party. Et pensez que j'en fuz et suis bien desplaisant. Et ne vy jamais chose entre les merveilles que j'ay veues dont je fusse plus esbahy. — Or avant, dit elle, puis qu’il a pleu a Dieu le nous oster, comme il le nous avoit donné, loé en soit il! » Si elle se doubta que la chose allast aultrement, l’ystoire s’en taist et ne fait pas mencion, fors que son mary lui rendit telle qu’elle luy baïlla, combien qu’il en demoura toujours le cousin.
LA XXe NOUVELLE,
PHILIPE DE LOAN
Il n’est pas chose nouvelle que en la conté de Champaigne a tousjours eu bon [a] recouvrer de foison de gens lourds en la taille, combien qu'il sembleroit assez estrange a pluseurs, pourtant qu’ilz sont si près voisins a ceulx du mal engin. Assez et largement d’ystoires a ce propos pourroit on mettre avant conformant la bestise des Champenois. Mais, quant au present, celle qui s’ensuyt pourra souffire. En la dicte conté nagueres avoit ung jeune filz orphenin, qui bien riche et puissant demoura puis le trespas de son pere et sa mere. Et jasoit qu’il fust lourd, tres pou sachant, et encores aussi mal plaisant, si avoit il une industrie de bien garder le sien et conduire sa marchandise. Et a ceste cause beaucop de gens, voire de gens de bien, luy eussent voluntiers donné leur fille a mariage. Une entre les aultres pleut aux parents et amys de nostre Champenois, tant pour sa bonté, beaulté, chevance, etc. ; et luy dirent qu’il estoit temps qu’il se mariast, et que bonnement il ne povoit seul conduire son fait. « Vous avez aussi, dirent ilz, desja xxüij ans, si ne pourriez en meilleur eage prendre cest estat. Et, si vous y voulez entendre, nous avons regardé et choisy pour vous une belle fille et bonne, qui nous semble bien vostre fait. C’est une telle ; vous la cognoissez bien. » Lors la luy nommerent. Et nostre homme, a qui ne chaloit qu'il feist, fust maryé ou aultre chose, mais qu’il ne tirast point d’argent, respondit qu'il feroit ce qu’ilz vouldroient. « Et puis que ce vous semble mon bien,
Ca