‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 85 sur 156 · MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE BEAUVOIR

Ce n’est pas chose pou accoustumée, especialement en ce royaume, que les belles dames et damoiselles se treuvent voluntiers et souvent en la compaignie des gentilz compaignons. Et a l’occasion des bons et joyeux passetemps qu’elles ont avec eulx, les gracieuses et doulces requestes qu’ilz leurs font ne sont pas si difficiles a impetrer. À ce propos, n’a pas long temps que ung tresgentil homme qu'on peut mectre ou renc et du compte des princes, dont je laisse le nom en ma plume, se trouva tant en la grace, d’une tresbelle damoiselle qui mariée estoit, dont le bruit n’est pas si pou cogneu que le plus grand maistre de ce royaume ne se tenist treseureux d’en estre retenu serviteur, [laÏquelle luy voult de fait monstrer le bien qu’elle luy vouloit. Mais ce ne fut pas a sa premiere volunté, tant l’empeschoient les anciens adversaires et ennemis d’Amours. Et par especial plus luy nuysoit son bon mary, tenant le lieu en ce cas du tresmaudit Dangier : car, si ne fust il, son gentil serviteur n’eust pas encores a luy tollir ce que bonnement et par honneur donner ne luy povoit. Et pensez que ce serviteur n’estoit pas moyennement mal content de ceste longue attente, car l’achevement de sa gente chasse luy estoit plus grand eur et trop plus desiré que nul aultre quelconque bien qui luy povoit jamais advenir. Et a ceste cause, tant continua son pourchaz que sa dame luy dist : « Je ne suis pas mains desplaisante que vous, par ma foy, que je ne vous puiz faire aultre chere ; mais vous savez, tant que mon mary soit ceans, force est qu’il soit entretenu. — Helas! dist il, et n’est il moien qui se puisse trouver d’abreger mon dur et cruel martire ? » Elle qui, comme dessus est dit, n’estoit pas en maindre desir de se trouver a part avec son serviteur que luy mesme, luy dist : « Venez ennuyt, a certaine heure qu’elle luy bailla, hurter à ma chambre ; je vous feray mettre dedans, et trouveray fasson d’estre delivrée de mon mary, si Fortune ne destourne mon emprinse.» Le serviteur n'oyt jamais chose qui mieulx luy pleust ; et, après les merciemens gracieux et deuz en ce cas, dont il estoit bon maistre et ouvrier, se part d’elle, et s’en va attendant et desirant l’heure assignée. Or devez vous savoir que environ une bonne heure, ou plus ou mains, devant l’heure assignée dessus dicte, nostre gentille damoiselle, avec ses femmes et son mary, qui va derriere, pour ceste heure estoit en sa chambre retraicte puis le souper ; et n’estoit pas, creez, son engin oiseux, mais labouroit a toute force pour fournir la promesse a son serviteur ; maintenant pensoit d’un, puis maintenant d’un aultre, mais rien ne luy venoit a son entendement qui peust eloigner ce maudit mary ; et toutesfoiz approuchoit

fort l'heure tresdesirée. Comme elle estoit en ce profond penser, Fortune luy fut si tresamye que mesme son mary donna le tresdoulx advertissement de sa dure cheance et male adventure, convertie en la personne de son adversaire, c’est assavoir du serviteur dessus dit, en joye non pareille, deduit, solaz et lyesse tres accomplie. Et veez cy la fasson. Le pouvre mary, voyant sa femme ung peu muser et ententivement penser, et ne savoit a qui ne a quoy, la regardoit tresfort, puis l’une puis l’autre des femmes de leens, et aucunesfoiz par la chambre. Tant regarda sans mot dire qu’il perceut d’adventure au pié de la couchette ung bahu qui estoit a sa femme. Et afin de la faire parler et l’oster hors de son penser, demanda de quoy servoit ce bahu en la chambre, et a quel propos on ne le portoit ou en la garderobe ou en quelque aultre lieu, sans en faire leans parement. « Il n’y a point de peril, monseigneur, ce dit madamoiselle ; ame ne vient icy que nous ; aussi je l’y ay fait laisser tout a propos pour ce qu'encores sont aucunes

de mes robes dedans ; mais n’en soiez ja mal content, mon amy ; ces femmes

l’osteront tantost. — Mal content! dit il ; nenny, par ma foy ; je l’ayme autant icy que ailleurs, puis qu’il vous plaist ; mais il me semble bien petit pour y mettre voz robes bien a l’aise, sans les froïsser, actendu les grandes et longues queues qu’on fait aujourd’huy. — Par ma foy, monseigneur, dit elle, il est assez grand. — Il ne le me peut sembler vraiement, dit il, et le regardez bien. — Or ça, monseigneur, voulez faire un gage a moy ? — Oyÿ vraiement, dit il, quel sera il? — Je gageray a vous, s’il vous plaist, pour une demye douzaine de bien fines chemises encontre le satin d’une cotte simple, que nous vous bouterons bien dedans, tout ainsy que vous estes. — Par ma foy, dit il, je gage que non. — Et je gage que si. — Or avant, ce dirent les femmes, nous verrons qui le gaignera. — A l’esprouver le scera l’on, dit monseigneur. » Et lors s’avance et fist tirer du bahu les robes qui dedans estoient ; et quand il fut wide, madamoiselle et ses femmes a quelque peine firent tant que monseigneur fut dedans tout a son aise. Et a cest coup fut grande la noise, et autant joyeuse ; et madamoiselle alla dire : « Or, monseigneur, vous avez perdu la gaigeure, vous le congnoissez [bien], faictes pas ? — Ma foy, oy, dit il, c’est raison. » Et, [en] disant ces parolles, le bahu fut fermé, et tout jouant, riant et esbatant, prindrent toutes ensemble homme et bahu, et l’emporterent en une petite garderobe assez loing de la chambre, et la le laisserent. Et il crye et se demaine, faisant grand noise ; maïs c’est pour neant, car il fut la laissé toute la belle nuyt, pense, dorme, face du mieulx qu’il peut : car il est ordonné par madamoiselle et son estroit conseil qu’il n’en partira meshuy, pource qu’il a tant empesché le lieu de celuy qu’elle ayme beaucop mieulx que luy. Pour retourner a la matiere de nostre propos encommancé, nous lairrons nostre homme ou bahu, et dirons de madamoiselle, qui actendoit son serviteur avec ses femmes, qui estoient telles, si bonnes et si secretes, que rien ne leur estoit celé de ses affaires. Lesquelles savoient bien que le bien amé serviteur, si a luy ne tenoit, tiendra la nuyt le lieu de celuy qui ou bahu fait maintenant sa penitence. Ne demoura gueres que le bon serviteur, sans faire effroy ne bruyt, vint hurter

a la chambre ; et au hurt qu’il fist on le cogneut tantost. Et la fut bien qui le bouta dedans. Il fut receu joyeusement et Iyement, et [entretenu] doulcement de madamoiselle et sa compaignie. Et ne se donna garde qu’il se trouva tout seul

avec sa dame, qui luy compta bien au long la bonne fortune que Dieu leur a

donnée : c’est assavoir comment elle fist la gaigeure a son mary d’entrer ou bahu, comment il y entra, et comment elle et ses femme l’ont porté en une garderobe. « Comment! ce dit le serviteur, je ne cuidoye point qu’il fust ceens ; par ma foy, je pensoie, moy, que vous eussiez trouvé aucune fasson de l’envoier ou faire aller dehors, et que j’eusse icy meshuy tenu son lieu. — Vous n’en yrez pas pourtant dehors, dit elle, il n’a garde d’yssir dont il est, et si a beau crier, il n’est ame de nulz sens qui le puist oyr ; et croiez qu’il y demourra meshuy par moy ; si vous le voulez desprisonner, je m’en rapporte a vous. — Nostre Dame, dist il, s’il ne sailloit tant que je l’en feisse oster, il aroit bel attendre. — Or faisons donc bonne chere, et n’y pensons plus. » Pour abreger, chacun se despoilla, et se coucherent les deux amans dedans le tresbeau lit, bras a bras, et firent ce pourquoy ilz estoient assemblez, qui mieulx vault estre pensé des lysans qu’estre noté de l’escripvant. Quant vint au point du jour, le gentil serviteur se partit de sa dame au plus secretement qu’il peut, et vint a son logis dormir espoir ou desjeuner : car de tous deux avoient besoing. Madamoiselle, qui n’estoit pas mains subtille que sage et bonne, quand il fut heure, se leva et dist a ses femmes : « Il sera desormais heure de oster nostre prisonnier ; je vois oyr qu’il dira et s’il se vouldra mettre a finance. — Mettez tout sur nous, ce dirent elles, nous l’appaiserons bien. — Creez, que si feray je », dit elle. Et a ces motz se seigne et s’en va ; et comme non pensant ad ce qu’elle faisoit, tout d’aguet et a propos entra dedans la garderobe ou son mary encores estoit dedans le bahu clos. Et quant il l’oyt, il commença a faire grand noise et crier a la volée : « Qu'est cecy! me lairra l’on cy dedans ? » Et sa bonne femme, qui l’oyt ainsi demener, respondit effrayement et comme craintivement, faisant l’ignorante : « Emy! qu'est-ce la que j’oy crier? — C’est moy, de par Dieu, c’est moy! dit le mary. — C’est vous, dit elle, et dont venez vous a ceste heure ? — Dont je viens ? dit il ; et vous le savez bien, madamoiselle, il ne fault ja qu’on vous le die ; mais [comme] vous faictes de moy, au fort je feray quelque jour de vous. » Et s’il eust enduré, ou osé, il se fust tres voluntiers courroucié et eust dit villannie a sa femme. Et elle, qui le cognoissoit, luy couppa la parolle et dist : « Monseigneur, pour Dieu, je vous crye mercy ; par mon serment, je vous asseure que Je ne vous cuidoie pas icy a ceste heure ; et creez que je ne vous y eusse pas quis, et ne me sçay assez esbahir dont vous venez a y estre encores : car je chargé hier soir a ces femmes qu’elles vous missent dehors, tandiz que je diroye mes heures, et elles me dirent que si feroient elles. Et de fait l’une me vint dire que vous estiez dehors, et desja allé en la ville, et que vous ne reviendriez meshuy. Et a ceste cause, [je] me couchay assez tost après sans vous attendre. — Saint [Jehan!] dit il, vous veez qu'est ce ; or vous avancez de moy tirer d’icy, car je suis tant las que je n’en puis plus.

— Cela feray je bien, monseigneur, dit elle, mais ce ne sera pas devant que vous ayez promis de moy paier de la gaigeure qu’avez perdue ; et pardonnez moy toutesfoiz, car aultrement ne le puis faire. — Et avancez, de par Dieu, dit il ; je le paieray voirement. — Et ainsi vous le promettez? — Oy, par ma foyl» Et ce proces finy, madamoiselle defferma le bahu et monseigneur yssit dehors, lassé, froissé et traveillé. Et elle le prend a braz et baise et accole tant doulcement qu’on ne pourroit plus, en luy priant pour Dieu qu’il ne soit point mal content. Et le pouvre cocquard dit que’ non est il, puisqu'elle n’en savoit rien ; mais il punyra trop bien ses femmes, s’il y peut advenir. « Par ma foy, monseigneur, dit elle, elles se sont bien vengées de vous ; je ne doubte point que vous ne leur ayez aucune chose meffait. — Non ay, certes, que je sache ; mais creez que le tour qu’elles m'ont joé leur sera cher vendu. » Il n’eut pas finé ce propos quand toutes ces femmes entrerent dedans, qui si tresfort rioyent, et de si grand cueur, qu’elles ne sceurent mot dire grand piece après. Et monseigneur, qui devoit faire merveilles, quand il les vit rire en ce point, ne se peut tenir de les contrefaire. Et madamoiselle, pour luy faire compaignie, ne s’i faignoit point. La veissez une merveilleuse risée, et d’un costé et d’aultre, mais celuy qui en avoit le mains cause ne s’en pouvoit ravoir. À chef de piece ce passetemps cessa, et dist monseigneur : « Mes damoiselles, je vous mercye beaucop de la courtoisie que m'avez ennuyt faicte. — A vostre commendement, respondit l’une, encores n'estes vous pas quicte : vous nous avez fait et faictes tousjours tant de peine et de meschef que nous vous avons gardé ceste pensée ; et n’avons aultre regret que plus n'y avez esté. Et si n’eussions sceu de vray qu’il n’eust pas bien pleu a madamoiselle, encore y fussez vous. Et prenez en gré. — Est ce cela ? dit il. Or bien, bien : vous verrez comment il vous en prendra ; et par ma foy je suis bien gouverné, quand avec tout le mal que j’ay eu l’on ne me fait que farser ; et encores, qui pis est, il me fault paier la cotte simple de satin! Et vrayement je ne puis a mains que d’avoir les chemises de la gaigeure, en recompensacion de la peine qu'on m'a fait! — Il n’y a, par Dieu, que raison, dirent les damoïiselles ; nous voulons en ce estre pour vous, monseigneur, et vous Îles arez ; n’ara pas, madamoiselle ? — Et a quel propos, dit elle? il a perdu la gaigeure. — Dya, nous savons bien cela, il ne les peut avoir de droit ; aussi ne les demande il pas a ceste intencion, mais il les a bien deservies en aultre maniere. — A cela ne tiendra il pas, dit elle, je feray voluntiers finance de la toille ; et vous, mesdamoiselles, qui tant bien procurez pour luy, vous prendrez bien la peine de les coudre. — Oy vrayement, oy, madamoiselle. » Comme ung chien, qui ne fault que escourre la teste au matin quand il se leve qu’il ne soit prest, estoit monseigneur ; car il ne luy faillut que une secousse de verges a nettoier sa robe et ses chausses qu il ne fut prest. Et ainsi a la messe s’en va; et madamoiselle et ses femmes le suyvent, qui faisoient de luy, je vous asseure, [grans risées] ; et creez que la messe ne se passa pas sans foison de ris soudains, quand il leur souvenoit du giste que monseigneur a fait ou bahu, lequel ne le scet, encores qui fut celle nuyt enregistré

ee o nn ] ou livre qui n’a point de nom. Et si n’est que vienne d’adventure ceste histoire entre ses mains, jamais n’en ara, si Dieu plaist, la cognoissance, ce que pour rien je ne vouldroye. Si prye aux lisans qui le cognoissent qu’ilz se gardent bien de luy monstrer.

LA XXVIIIe NOUVELLE,

PAR

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