‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 86 sur 156 · MESSIRE MICHAULT DE CHAUGY, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR · texte numérisé non relu

MESSIRE MICHAULT DE CHAUGY, GENTILHOMME DE LA CHAMBRE DE MONSEIGNEUR

Se au temps du tresrenommé et eloquent Boccace l’adventure dont je veil fournir ma nouvelle fust advenue et a son audience ou cognoissance parvenue, je ne doubte point qu'il ne l’eust adjoustée et mise ou reng du compte des nobles hommes mal fortunez. Car je ne pense pas que noble homme eust jamais pour ung coup gueres fortune plus dure 2 porter que le bon seigneur, que Dieu pardoint, dont je vous compteray l’adventure. Et se sa male fortune n’est digne d’estre ou dit livre de Boccace, j’en fais juges tous ceux qui l’orront racompter. Le bon seigneur dont je vous parle fut en son temps ung des beaulx princes de son royaulme, garny et adressié de tout ce qu’on saroit loer et priser [en] ung

. noble homme. Et entre aultres ses proprietez, il estoit tel destiné que entre les

dames jamais homme ne le passa de gracieuseté. Or luy advint que, au temps que ceste sa renommée et destinée florissoit, et qu’il n’estoit bruyt que de luy, [Amours], qui seme ses vertuz ou mieux luy plaist et bon luy semble, fist allyance a une jeune fille, belle, gente, gracieuse et en bon point en sa fasson, ayant bruyt autant et plus que nulle de son temps, tant par sa grande et non pareille beaulté comme par ses tres loables meurs et vertuz ; et, qui pas ne nuysoit au jeu, tant estoit en la grace de la royne du pays qu’elle estoitson demy lit, les nuyz que point ne couchoit avec le roy. Ces amours que je vous dy furent si avant conduictes qu'il ne restoit que temps et lieu pour dire et faire, chascun a sa partie, la chose au monde que plus luy pourroit plaire. Ilz ne furent pas pou de jours pour adviser et elire lieu et place convenables ad ce faire ; mais en la fin celle qui ne desiroit pas mains le bien de son serviteur que la salvacion de son ame, s’advisa d’un bon tour, dont tantost [l’advertit], disant ce qui s’ensuit : « Mon tres loyal amy, Vous savez comment je couche avec la royne, et que nullement m'est possible, si je ne vouloie tout gaster, d'abandonner cest honneur et avancement, dont la plus femme de bien de ce royaume se tiendroit pour bien eureuse et honorée : combien que par ma foy je vous vouldroye complaire, et faire autant de plaisir et d’aussi bon cueur que a elle. Et qu’il soit vray, je le vous monstreray de fait, toutesfoiz sans abandonner celle qui me fait et peut faire tout le bien et l’onneur

du monde. Je ne pense pas aussi que vous voulsissez que aultrement je feisse ? — Non, par ma foy, m’amye, respondit le bon seigneur ; mais toutesfoiz, je vous prie qu’en servant vostre maistresse, vostre loyal serviteur ne soit point arriere du bien que faire luy povez, qui ne luy est pas maindre que mieulx y vouldroit et desire parvenir que gaigner le surplus du monde. — Veez cy que je vous feray, dit elle, monseigneur ; la royne a une levriere, comme vous savez, dont elle est beaucop assotée, et la fait coucher en sa chambre ; je trouveray fasson ennuyt de l’enclorre hors de la chambre sans qu’elle en sache rien ; et quand chacun sera retrait, je feray ung sault jusques en la chambre de parement, et deffermeray l’huys, et le lairray ouvert. Et quand vous penserez que la royne sera couchée, vous viendrez tout secretement, et entrerez en la dicte chambre et fermerez l’huys ; vous y trouverez la levriere, qui vous cognoist assez ; si se lairra bien approucher de vous ; vous la prendrez par les oreilles et la ferez bien hault crier ; et quand la royne l’orra, elle la cognoistra tantost : si ne me doubte point qu’elle ne me face lever incontinent pour la mettre dedans. Et en ce point viendray je vers vous ; si n’y faillez point si jamais vous voulez parler a moy. — Ha! ma treschere et loyale amye, dit monseigneur, je vous mercye tant que je puis; pensez que Je n’y fauldray pas! — Et a tant se part et s’en va, et sa dame aussi, chacun pensant et desirant d’achever ce qui est proposé. Qu’en vauldroit le long compte? La levriere se cuida rendre, quand il fut heure, en la chambre de sa maistresse, comme elle avoit accoustumé ; mais celle qui l’avoit condemnée dehors Îa fist

retraire en la chambre au plus près. Et la royne se coucha sans ce qu’elle s’en

donnast garde ; et assez tost après luy vint faire compaignie la bonne damoyselle, qui n’attendoit que l'heure d’oyr crier la levriere et la semonce de bataille. Ne demoura gueres que le gentil seigneur se mist sur les rengs, et tant fist qu'il se trouva en la chambre ou la levriere se dormoit. Il la quist tant au pié et a la main qu’il la trouva, et puis la print par les oreilles, et la fist hault crier deux ou trois foiz. Et la royne, qui l’oyt, congneut tantost que c’estoit sa levriere, et pensa qu’elle vouloit estre dedans ; si appela sa damoiselle et dist : « M’amye, veez la ma levriere qui se plaint la hors ; levez vous, si la mettez dedans. — Voluntiers, madame », ce dist la damoiselle. Et jasoïit qu’elle attendist la bataille dont elle mesme avoit l’heure et le jour assigné, si ne s’arma elle que de sa chemise ; et en ce point s’en vint a l’huys et l’ouvrit, ou tantost luy vint a l’encontre celuy qui l’attendoit. Il fut tant joyeux et tant surprins, quant il vit sa dame si belle et en si bon point, qu’il perdit force, sens et advis ; et ne fut oncques en sa puissance de tirer sa dague pour esprouver et savoir s’elle pourroit prendre sur ses cuirasses. Trop bien de baiser, d’accoler, de manier le tetin, et le surplus, faisoit il assez diligence ; mais du parfait, nichill Si fut force a la gente damoiselle qu’elle retournast sans luy laisser ce que avoir ne povoit, se par force d’armes ne le conqueroit. Et ainsi qu’elle se vouloit partir, il la cuidoit retenir par force et par belles parolles, mais elle n’osoit demourer. Si luy ferma l’huys au visage et s’en revint par devers la royne, qui luy demanda

selle avoit mise sa levriere dedans. Et elle dit que non, car oncques ne l’avoit sceu trouver, et si avoit beaucop regardé. « Or bien, dit la roine, toujours l’ara on ; couchez vous. » Le pouvre amoureux estoit a celle heure, Dieu scet! bien mal content, qui se voit ainsy deshonoré et adneanty ; et se cuidoit auparavant bien tant en sa force qu’en mains d’heure qu’il n’avoit esté avecques sa dame il en eust bien combatu telles troys, et venu au dessus d’elles a son honneur. Au fort il reprint courage et dit bien a soy mesmes, s’il est jamais si eureux que de trouver sa dame en si belle place, elle ne partiroit pas comme elle a fait l’aultre foiz. Et ainsi animé et aguillonné de honte et de desir, il reprend la levriere par les oreilles, et la tira si rudement, tout courroucé qu'il estoit, qu’il la fist crier beaucop plus hault qu’elle n’avoit fait devant. Si hucha arriere a ce cry la royne sa damoiselle, qui revint ouvrir l’huys comme devant ; mais elle s’en retourna devers sa maitressse sans conquester ne plus ne mains qu’elle fit l’autre foiz. Or revint a la tierce foiz que ce pouvre gentil homme faisoit tout son pouvoir de besoigner comme il avoit le desir : mais au deable de l’omme s’il peut oncques trouver maniere de fournir une pouvre lance a celle qui ne demandoit aultre chose, et qui l’attendoit de pié coy! Et quand elle vit qu’elle n’aroit point son panier percé, et qu’il n’estoit pas a l’aultre de seulement mettre sa lance en son arrest, quelque avantage qu’elle luy feist, tantost cogneut qu'elle aroit a la jouste failly, dont elle tint beaucop mains de bien du jousteur. Elle ne voulut ne osa la plus demourer, pour acquest qu’elle y feist ; si voulut entrer en la chambre, et son amy la retiroit a force et disoit : « Helas! m’amye, demourez encores ung peu, je vous : en prie. — Je ne puis, dit elle, je ne puis, laissez moy aler ; je n’ay que trop demouté pour chose que j’aye prouffité. » Et a tant se retourne vers la chambre, et l’autre la suyvoit, qui la cuidoit retenir. Et quand elle vit ce, pour le bien payer, et la royne contenter, elle alla dire tout en haut : « Passez, passez, orde caigne que vous estes ; par Dieu, vous n’y entrerez meshuy, meschante beste que vous estes ! » Et en ce disant, ferma l’huys. Et la royne, qui l’oyt, demanda : « À qui parlez vous, m’amye? — C’est a ce païllard chien, madame, qui m'a fait tant de peine de le querir ; il s’estoit bouté soubz un banc la dedans et caiché tout de plat le museau sur la terre, si ne le savoye trouver. Et quand je l’ay eu trouvé, il ne s’est oncques daingné lever, quelque chose que luy aye fait. Je l’eusse tresvoluntiers bouté dedans, mais il n’a oncques daigné lever la teste ; si l’ay laissé la dehors tout par despit et fermé l’huys a son visage. — C’est tresbien fait, m’amye, dit la royne‘ couchez vous, couchez vous, si dormirons. » Ainsi que vous avez oy, fut tresmal fortuné ce gentil seigneur ; et pour ce qu’il ne peut, quand sa dame voulut, je tien, moy, quand il eut depuis bien la puissance a commendement, le vouloir de sa dame fut hors de ville.

ES

LA XXIXe NOUVELLE,

PAR

MONSEIGNEUR

N'a pas cent ans d’huy que ung gentilhomme de ce royaume voulut savoir et esprouver l’aise qu’on a en mariage ; et, pour abreger, fist tant que le tres desiré jour de ses nopces fut venu. Après les bonnes cheres et aultres passetemps accoustumez, l’espousée fut couchée, et il, a chef de piece, la suyvit et se coucha au plus près d’elle. Et sans delay baïlla l’assault incontinent a sa forteresse, et tellement qu’en peu d’heure, a quelque meschef que ce fust, il entra ens et la gaigna. Mais vous devez entendre qu’il ne fist pas ceste conqueste sans faire foison d’armes qui longues seroient a racompter. Car ainçois qu’il venist au donjon du chastel, force luy fut de gaigner et emporter boulevars, bailles, et aultres plusieurs fors dont la place estoit bien garnye, comme celle qui jamais n’avoit esté prinse, dont fust encores nouvelle, et que nature avoit mis en defense. Quand il fut maistre de Îa place, il rompit seulement une lance, et lors cessa l’assault et ploya l’œuvre. Or ne fait pas a oublier que la bonne damoiselle, qui se vit en la mercy de ce gentil homme son mary, qui desja avoit fourragié la pluspart de son manoir, luy voulut monstrer ung prisonnier qu’elle tenoïit en ung tressecret lieu encloz et enserré. Et pour parler plain, elle se delivra, cy prins cy mis, après ceste premiere course, d’ung tresbeau filz, dont le pouvre mary se trouva si honteux et tant esbahy qu’il ne savoit sa maniere, si non de soy taire. Et pour honesteté et pitié de ce cas, 1l servit la mere et l’enfant de ce qu’il savoit faire. Mais creez que la pouvre gentil femme a cest coup gecta ung bien hault et dur cry, qui de pluseurs fut clerement oy et entendu, qui cuidoient a la verité qu’elle gectast ce cry a la despuceler, comme c’est la coutumes en ce royaume. Pendant ce temps, les gentilz hommes de l’ostel ou ce nouvel marié demouroit vindrent hurter a l’huys de ceste chambre et apporterent le chaudeau. I1z hurterent beaucop sans ce que ame respondist. L’espousée en estoit bien excusée, et l’espousé n’avoit pas cause de trop hault caqueter : « Et qu'est ce cy? dirent ilz, et n’ouvrirez vous pas l’huys ? Par ma foy, si vous ne vous hastez, nous le romperons ; le chaudeau que nous vous apportons sera tantost tout froit. » Et lors commencerent a rehurter de plus belle. Et le nouveau maryé n’eust pas dit ung mot pour cent francs, dont ceulx de dehors ne savoient que penser, car il n’estoit pas muet de coustume. Au fort 1l se leva, et print une robe longue qu’il avoit, et laissa ses compaignons entrer dedans, qui tantost demanderent si le chaudeau estoit gaigné, et qu’ilz l’apportoient a l’adventure. Et lors fut ung d’entre eulx qui couvrit la table et mist le beau bancquet dessus, car ilz estoient en lieu pour ce faire, et ou

rien n’estoit espergné en tel cas et aultres semblables. Ilz s’assirent tous au menger, et bon mary print sa place en une chaize a doz assez près de son lit, tant simple et tant piteux qu’on ne le vous saroit dire. Et quelque chose que les aultres dissent, il ne sonnoït pas ung mot, mais se tenoit comme une droicte statue ou ung idole entaillé : « Et qu'est cecy ? dit l’un, et ne prenez vous point garde a la bonne chere que nous fait nostre hoste ? encores a il a dire ung seul mot. — A dya, dit l’autre, ses bourdes sont rabaïissées. — Par ma foy, dit le tiers, mariage est chose de grant vertu : regardez quand pour une heure qu’il a esté marié il a ja perdu la force de sa langue! S’il l’est jamais longuement, je ne donneroye pas maille du surplus. » Et a la verité dire, il estoit auparavant ung tresgracieux farseur, et tant bien luy seoit que merveilles ; et ne disoit jamais une parolle puis qu’il estoit de gogues qu’elle n’apportast sa risée avec elle ; mais il en est a ceste heure bien rebouté. Ces gentilz hommes buvoient d’autant et d’autel, et a l’espousé et a l’espousée. Mais au dyable des deux s’il[s] avoi[enit fain de boire : l’un enragoit tout vif et l’autre n’estoit pas mains en malaise : « Je ne me cognois en ceste maniere, dist ung gentil homme, il nous fault festoier de nous mesmes. Je ne vy jamais, moy, homme de si hault esternu si tost rassis pour une femme. J’ay veu qu’on n’oyst pas Dieu tonner en une compaignie ou il fust ; et il se tient plus coy que ung feu couvert. À dya! ses haultes parolles sont bien bas entonnées maintenant. — Je boy a vous, noz amys », disoit l’autre. Mais il n’estoit pas plegé : car il jeunoit de boire, de menger, de bonne chere faire, et de parler. Non pourtant a chef de piece, quand il eust bien esté ramponné sur ce et rigolé de ses compaignons, et, comme ung sanglier mis aux abaiz de tous coustez, il dist : « Messeigneurs, quant je vous ay bien entendu qui me semonnez de parler, je veil bien que vous sachez que j’ay bien cause de beaucop penser, et de me taire trestout coy. Et si suis seur qu’il n’y a nul de vous qui n’en fist autant s’il en avoit le pourquoy comme j’ay. Et, par la mort bieu, se j’estoie aussi riche que le roy, que monseigneur, et que tous les princes chrestians, si ne saroye je fournir ce que m'est apparent d’avoir a entretenir. Veez cy pour un pouvre coup que j’ay accollée ma femme, elle m’a fait ung enfant. Or regardez, si a chacune foiz que je recommenceray elle en fait autant, de quoy je pourray nourrir le mesnage ? — Comment! ung enfant! dirent ses compaignons. — Voire, vrayement ung enfant, dit il ; veez cy de quoy, regardez. » Et lors se tourne vers son lit et leve la couverture et leur monstre et la mere et l’enfant. « T'enez, dit il, veez la vache et le veau : suis je pas bien party ? » Pluseurs de la compaignie furent bien esbahiz et pardonnerent a leur hoste sa simple chere et s’en allerent chacun a sa chacune. Et le pouvre nouveau marié habandonna ceste premiere nuyt la nouvelle acouchée. Et, doubtant que elle n’en fist une aultre foiz autant, oncques depuis ne s'y trouva.

LA XXXe NOUVELLE,

PAR

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