‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 96 sur 156 · LA CINQUANTE DEUXIESME NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA CINQUANTE DEUXIESME NOUVELLE

PAR

MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

Nagueres que ung grand gentil homme, sage, prudent, et beaucop vertueux, comme il estoit au lit de la mort, et [eust] fait ses ordonnances et disposé de sa conscience au mieulx qu’oncques peut, il appella ung seul filz qu’il avoit, auquel il laissoit foison de biens temporelz. Et après qu’il luy eut recommendé son ame, celle de sa mere, qui nagueres estoit allée de vie par mort, et generalement tout le college de purgatoire, il (l’}advisa trois choses pour la derreniere doctrine que jamais luy vouloit baïllier, en disant : « Mon trescher filz, je vous advise tout premier que jamais vous ne hantez tant en l’ostel de vostre voisin que l'on vous y serve de pain bis. Secundement, je vous enjoinctz que vous gardez tresbien de jamais courre vostre cheval en la valée. Tiercement, que vous ne prenez jamais femme d’estrange nacion. Souvienne vous de ces trois poins, et je ne doubte

point que bien ne vous en vienne. Mais si vous faictes au contraire, soiez seur que vous trouverez que la doctrine de vostre pere vous vaulsist mieulx avoir tenue. » Le bon filz mercya son pere de son bon advertissement, et luy promect d’escripre ses enseignemens au plus profond de son entendement, et si tresfort en aura memoire que jamais n’yra au contraire. T'antost après son pere mourut. Et furent faictes ses funerailles comme a son estat et homme de tel lieu qu’il estoit appartenoit : car son filz s’en voult bien acquitter, comme celuy qui bien avoit de quoy. Ung certain temps après, comme l’on a accointance plus en ung lieu qu’en l’autre, ce bon gentil homme, qui estoit orphenin de pere et de mere et a marier, et ne savoit que c’estoit de mesnage, s’accointa d’un voisin qu'il avoit, et de fait la pluspart des jours buvoit et mengeoit leens. Son voisin, qui maryé estoit et avoit une tresbelle femme, se bouta en la doulce rage de jalousie. Et luy vindrent faire rapport ses yeulx suspeçonneux que notres gentil homme ne venoit en son hostel fors a l’occasion de sa femme, et que vrayement il en estoit amoureux, et que a la longue il la pourroit emporter d’assault. Si n’estoit pas bien à son aise, et ne savoit penser comment il se pourroit honnestement de luy desarmer, car luy dire la chose comme il la pense ne vauldroit rien. Si conclud de luy tenir telz termes petit a petit qu’il se pourra assez percevoir, s’il n’est trop beste, que sa hantise si continuelle ne luy plaist pas. Et pour executer sa conclusion, en lieu qu’on le souloit servir de pain blanc, il fist mectre du pain bis. Et après je ne sçay quants repas, nostre gentilhomme s’en donna garde, et luy souvint de la doctrine de son pere. Si cogneut qu’il avoit erré, si battit sa coulpe et bouta en sa manche tout secretement ung pain bis et l’apporta en son hostel. Et en remembrance le pendit a une corde dedans la grand sale, et ne retourna plus en la maison de son voisin comme il avoit fait auparavant. Ung jour entre les aultres, luy qui estoit homme de deduit, comme il estoit aux champs, et eussent ses levriers mis ung lievre en chasse, il picque son cheval tant qu’il peut après, et vient rataindre et lievre et levriers en une grand valée, ou son cheval, qui venoit de toute sa force, faillit de quatre piez et tumbe ; et se rompit le col, et il fut tresbien blecyé. Et fut bien eureux, quand il [se vit] gardé de mort ne de bleceure. Il eut toutesfoiz pour recompense le lievre. Et comme il le tenist et regardast son cheval que tant amoit, il luy souvint du second advisement que son pere luy baïlla, et que, s’il en eust eu bien memoire, il n’eust pas ceste perte, ne passé le dangier qu'il a eu bien grand. Quand il fut a sa maison, il mist au près du pain bis, a une corde, en sa sale, la peau du cheval, en memoire et remembrance du secund advisement que son pere jadiz luy baiïlla. Ung certain temps après il luy print volunté d’aller voyager et veoir païs. Si disposa ses besoignes ad ce, et fist sa finance, et sercha maintes contrées, et se trouva en diverses regions, et s’arresta en la fin et fist residence en l’ostel d’un grand seigneur, d’une estrange et bien loingtaine marche. Et se gouverna si haultement et si bien leens que le seigneur fut bien content de luy baiïller sa fille a mariage, jasoit qu’il n’eust cognoissance de luy fors de ses loables meurs et vertuz. Pour abreger,

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il fiança la fille de ce seigneur, et vint le jour des nopces. Et quand il cuyda la nuyt coucher avec elle, on luy dist que la coustume du pays estoit de point coucher la premiere nuyt avec sa femme, et qu’il eust pacience jusqu’au lendemain. « Puis que c’est la coustume, dist il, je ne quiers ja qu’on la rompe pour moy. » Son espouse fut menée coucher après les dances en une chambre, et il en une aultre ; et de bien venir n’y avoit que une paroy [entre ces deux chambres, qui n'estoit que de terre. Si s’advisa, pour veoir la contenance, de faire ung pertuys de son espée par dedens la paroy] et vit tresbien a son aise son espouse se bouter en son lit. Et vit aussi, ne demoura gueres après, le chapellain de leens qui se vint bouter auprès d’elle pour luy faire compagnie affin qu’elle n’eust paour, ou espoir pour faire l’essay ou prendre le disme advenir, comme firent les cordeliers dont dessus est touché. Nostre bon gentilhomme, quand il vit cest appareil, pensez qu’il eut bien des estoupes en sa quenoille ; et luy vint tantost en memoire le 1132 advisement que son pere luy donna, lequel il avoit mal retenu. Il se conforta toutesfoiz et dist bien en soy mesmes que la chose n’est pas si avant qu’il n’en saille bien. Au lendemain, le bon chapellain, son lieutenant pour la nuyt, et son predecesseur, aussi se leva de bon matin, et d’adventure il oblya ses brayes soubz le chevet du lit a l’espousée. Et nostre bon gentilhomme, sans faire semblant de rien, vint au lit d’elle et la salua gracieusement, comme il savoit bien faire, et trouva façon de prendre les braies du prestre sans ce qu’il fust de ame apperceu. On fist grand chere tout ce jour. Et quand vint au soir, le lit a l’espousée fut paré et ordonné tant richement que merveilles, et elle y fut couchée. Si dist on au sire des nopces que meshuy, quand il l[uy plaira, se pourra il aller coucher avecques sa femme. Il estoit fourny de sa response, et dist au pere et a la mere et aux parens qui le voulrent oyr : « Vous ne savez qui je suis, et a qui vous avez donné vostre fille. Et en ce m'avez fait le plus hault honneur qui jamais fut fait a jenne gentilhomme estrangier, dont je ne vous saroie assez mercier. Neantmains toutesfoiz, j’ay conclud en moy mesmes, et suis ad ce resolu, de jamais coucher avec elle si {quel [uy auray monstré et a vous aussi qui je suis, quelle chose j’ay et comment je suis logié.» Le pere print tantost la parolle et dist : « Nous savons tresbien que vous estes noble homme et de hault lieu. Et n'a pas Dieu mis en vous tant de belles vertuz sans les accompaigner d’amys et de richesses. Nous sommes contens de vous, ne laissez ja a parachever vostre mariage. Tout a temps scerons nous plus avant de vostre estre quand il vous plaira. » Pour abreger, il voa et jura de jamais coucher avec elle si n’estoit en son hostel ; et l’y ameneront son pere, sa mere, et pluseurs de ses parens et amys. Il fist mettre son hostel a point pour les recevoir, et y vint ung jour devant eulx. Et tantost: qu’il fut descendu, il print les brayes du prestre qu’il avoit, et les pendit en sa sale auprès du pain bis et de la peau du cheval. Tresgrandement furent receuz et festoiez les parens et amis de la bonne espousée ; et furent bien esbahiz de veoir l’ostel d’un tel jeune gentil homme si bien fourny de vaisselle, de tapisserie et de tout aultre meuble ; et se reputoient treseureux d’avoir si bien allyée leur

belle fille. Comme :ilz regardoiïent par leens, ilz vindrent en la grand sale, qui estoit pourtendue de belle tapisserie ; si perceurent ou milieu le pain bis, la peau du cheval, et unes brayes qui pendoient, dont ilz furent beaucop esbahiz. Et en demanderent la signifiance a leur hoste, le sire des nopces. Et il dit que voluntiers et pour cause il leur diroit ce qui en est quand ilz aroient mangé. Le disner fut prest et Dieu scet qu’ilz furent bien serviz. Ilz n’eurent pas si tost disné qu’ilz ne demanderent l’interpretacion et le mistere du pain bis, de la peau du cheval, etc. Et le bon gentil homme leur compta bien au long, et dist que son pere au lit de la mort, comme dessus est narré, luy avoit baiïllé trois advisemens. Le premier fut que jamais ne se trouvast tant en ung lieu que l’on le servist de pain bis. « Je ne retins pas bien ceste doctrine : car depuis sa mort je hantay tant ung mien voisin qu’il se bouta en jalousie pour sa femme ; et, en lieu de pain blanc que je y eu long temps, on me servit du bis. Et en memoire et approbacion de la verité de cest enseignement, j’ay la fait mectre ce pain bis. Le deuxiesme enseignement que mon pere me bailla fut que jamais ne courusse mon cheval a la valée. Je ne le retins pas bien ; ung jour qui passa, si m'en print mal. Car, en courant [en] une valée après le lievre et mes chiens, mon cheval se rompit le col, et je fuz tresbien blecié. Et en memoire de ce est la pendue la peau du cheval que alors je perdy. Le troisiesme enseignement que mon pere me bailla si fut que jamais n’espousasse femme d’estrange region. Or y ay je failly, et vous diray comment il m’en est prins. Il est vray que la premiere nuyt que vous me refusastes le coucher avecques vostre fille, qui cy est, je fu logié en la chambre au plus près de la sienne. Et car la paroy qui estoit entre elle et moy n'’estoit pas trop forte, je la pertuisay de mon espée ; et vy venir coucher avec elle le chapellain de vostre hostel, qui soubz le chevet du lit oublya ses braies le matin qu’il se leva ; lesquelles je recouvray, et sont celles que veez la pendues, qui tesmoignent et approuvent la canonicque verité du troisiesme enseignement que jadiz feu mon pere me baïilla, lequel je n’ay pas bien retenu. Mais, afin que plus n’y ren- : choye en la faulte des deux advis precedens, ces trois bagues que veez m'en feront doresenavant sage. Et car, la Dieu mercy, je ne suis pas tant obligé a vostre fille qu'elle ne me puisse bien quicter, je vous prie que la ramenez et retournez en vostre marche, car jour que je vive ne me sera de plus près. Mais pource que je vous ay fait venir de loing et vous ay bien voulu monstrer que je ne suis pas homme pour avoir le demourant d’un prestre, je suis content de paier voz despens. » Les aultres ne sceurent que dire, qui se veoient conclus, et leur tort. Voyans aussi qu’ilz sont loing de leur pays, et que la force n’est pas leur en ce lieu, si furent contens de prendre argent pour leurs despens et s’en retourner dont ilz vindrent. Et qui plus y a mis plus y a perdu. Et par ce compte avez oy que les trois advis que le bon pere baïlla a son filz ne sont pas a oublier. Si les retienne chacun pour autant qu’il sentira qu’il luy peut toucher.

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