‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 97 sur 156 · MONSEIGNEUR L’AMANT DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR L’AMANT DE BRUXELLES

N'a gueres que en l’eglise de saincte Goule, a Bruxelles, estoient a ung matin pluseurs hommes et femmes qui devoient espouser a la premiere messe, qui se dit entre quatre et cinq heures. Et entre aultres qui devoient emprendre ce doulx et seur estat de mariage, et promectre en la main du prestre ce que pour rien ne vouldroient trespasser, il y avoit ung jeune homme et une jeune fille qui n’estoient pas des plus riches, mais bonne volunté avoient, qui estoient l’un près de l’autre, et n’attendoient fors que le curé les appellast pour espouser, Auprès d’eulz aussi y avoit ung homme ancien et une femme vieille qui grand chevance et foison de richesses avoient, et par convoitise et grand desir de plus avoir avoient promis foy et loyaulté l’un a l’autre, et pareillement attendoient a espouser a ceste premiere messe. Le curé vint et chanta ceste messe tresdesirée. Et en la fin, comme il est de coustume, [devant luy] se misrent ceulx qui espouser devoient, dont y avoit pluseurs, sans les quatre dont je vous ay compté. Or devez vous savoir que ce bon curé, qui tout prest estoit devant l’aultier pour faire et accomplir le mistere d’espousailles, estoit borgne, et avoit, par ne sçay quel meschef puis pou de temps perdu ung œil, et n’y avoit aussi gueres grand luminaire en la chapelle ne sur l’aultier ; il estoit aussi en yver, et faisoit fort brun et noir. Si faillit a choisir. Car, quand vint a besoignier et espouser, il print le vieil homme riche et la jeune fille pouvre et les joignit par l’aneau du moustier ensemble. D’aultre costé aussi il print le jeune homme pouvre et l’espousa a la vieille femme riche, et ne s’en donnerent oncques garde en l’eglise ne les hommes ne les femmes, dont ce fut grand merveille, par especial des hommes ; car ilz osent mieux lever les yeux et [a teste quand ils sont devant le curé a genoux que les femmes, qui sont a cest cop simples et coyes et n’ont le regard fiché qu’en terre. Il est de coustume que, au saillir des espousailles, les amis de l’espousée la prenent et mainent. Si fut menée la pouvre jeune fille a l’ostel du riche homme ; et pareïllement la vieille riche fut menée en la pouvre maisonnette du jeune compaignon. Quand Ia jeune espousée se trouva en la court et en la grand sale de l’ostel de l’homme qu’elle avoit par mesprise espousé, elle fut bien esbahie et cogneut bien qu’elle n’estoit pas partie de leens ce jour. Quand elle fut arriere en la chambre a parer, qui estoit bien tendue de belle tapisserie, elle vit le beau grand feu, la belle table couverte ou le beau desjuner estoit tout prest. Elle vit le beau buffet bien fourny de vaisselle : si fut plus esbahie que par avant, et de

ce se donne plus grand merveille qu’elle ne cognoist ame de ceulx qu’elle ot parler.

Elle fut tantost desarmée de sa faille, ou elle estoit bien enfermée et embrun-

chée ; et comme son espousé la vit a descouvert, et les aultres qui [a estoient, creez qu’ilz furent autant souprins que si cornes leur venissent. « Comment! dit l’espousé, et est cecy ma femme? Nostre Dame! je suis bien eureux! Elle est bien changée depuis hier. Je croy qu’elle a esté a la fontaine de Jouvence. — Nous ne savons, dirent ceulx qui l’avoient amenée, dont elle vient, ne qu’on luy a fait, Mais nous savons certainement que c’est celle que vous avez huy espousée, et que nous prismes a l’aultier, car oncques puis ne nous partit des braz. » La compaignie fut bien esbahie et longuement sans mot dire ; mais, quoi que fust simple et esbahy{e], la pouvre espousée estoit toute desconfortée et ploroit des ÿeulx tendrement, et ne savoit sa contenance. Elle amast trop mieulx se trouver avecques son amy, qu’elle cuidoit bien avoir espousé ce jour. L’espousé, la voyant se desconforter, en eut pitié et lui dist : « M’amye, ne vous desconfortez ja, vous estes arrivée en bon hostel, si Dieu plaist, et n’ayez doubte, on ne vous y fera ja desplaisir ; mais dictes moy, s’il vous plaist, qui vous estes, et a vostre advis dont vous venez cy ? » Quand elle l’oyt si courtoisement parler, elle s’asseura ung peu et luy nomma son pere et sa mere, et dist qu’elle estoit de Bruxelles, et avoit fiancé ung tel qu’elle luy nomma, et le cuidoit bien avoir espousé. L’espousé et tous ceux qui la estoient commencerent à rire, et dirent que le curé leur a fait ce tour. « Or loé soit Dieu, dist de rechef l’espousé, de ce change! Je n’en voulsisse pas tenir bien grand chose que Dieu vous a envoyée a moy, et je vous promet par ma foy de vous tenir bonne compaignie. — Nenny, ce dit elle en plorant, vous n’estes pas mon mary. Je veil retourner devers celuy a qui mon pere m’avoit donnée. — Ainsi ne se fera pas, dit il ; je vous ay espousée en saincte eglise, vous n’y povez contredire. Vous estes et demourrez ma femme, et soiez contente, vous estes bien eureuse. J’ay, la Dieu mercy! de biens assez, dont vous serez dame et maistresse, et vous feray bien jolye. » Il la prescha tant, et ceux qui la estoient, qu’elle fut contente d’obeir. Si desjunerent legierement et puis se coucherent ; et fist le vieil homme du mieux qu’il sceut. Or retournons a nostre vieille et au jeune compaignon. Pour abreger, elle fut menée a l’ostel du pere a la fille qui a ceste heure est couchée avecques le vieil homme. Quand elle se trouva leens, elle cuida bien enrager, et dist tout haut : « Et que fays je ceens ? que ne me maïne l’on en ma maison, ou a l’ostel de mon mary? » L’espousé, qui vit ceste vieille et l’oyt parler, fut bien esbahy ; si furent son pere et sa mere, et tous ceulx de l’assemblée. Si saillit avant le pere et la mere de leens, qui cogneut la vieille, et tresbien savoit a parler de son mariage, et dit : « On vous a baillé, mon fils, la femme d’un tel, et creez qu’il a la vostre ; et ceste faulte vient par nostre curé, qui voit si mal. Et ainsi m'’aist Dieu, jasoit que je fusse loing de vous quand espousastes, si me cuiday je percevoir de ce change. — Et qu’en doy je faire ? dit l’espousé. — Par ma foy, dist son pere, je ne m’y cognois pas bien, mais je faiz grand doubte que vous ne puissez avoir aultre femme. — Saint Jehan! dist la vieille, je ne le veil point. Je n’ay cure d’un tel chetif! Je seroye

bien eureuse d’avoir ung tel jeune galant qui n’aroit cure de moy, et me despendroit tout le mien, et, si j’en sonnoye mot, encores aroie je la teste torchée, Ostez, ostez, mandez vostre femme, et me laissez aller ou je doy estre !— Nostre Dame! dit l’espousé, si je la puis recouvrer, je l’ayme trop mieulx que vous, quelque pouvre qu’elle soit ; mais vous n’en yrez pas, si je ne la puis finer. » Son pere et aucuns ses parens vindrent a l’ostel ou la vieïlle voulsist bien estre ; et vindrent trouver la compaignie qui desjeunoit au plus fort, et qui faisoient le chaudeau pour porter a l’espousé et a l’espousée. Ilz compterent leur cas, et on leur respondit : « Vous venez trop tard : chacun se tienne a ce qu’il a. Le seigneur de ceens est content de la femme que Dieu luy a donnée. Il l’a espousée et n’en veult point d’aultre. Et ne vous en dolez ja. Vous ne fustes jamais si eureux que d’avoir fille alyée en si hault lieu. Vous en serez une foiz tous riches. » Ce bon pere retourne en son hostel, et vient faire son rapport, dont la vieille cuida bien enrager. « Voire, dist elle, suis je en ce point deceue ? Par Dieu! la chose n'en demourra pas ainsi, ou la justice me fauldra. » Si la vieille estoit bien mal contente, encore l’estoit bien autant ou plus le jeune espousé, qui se veoit frustré de ses amours ; et encores l’eust il legerement passé s’il eust peu finer de la vierlle a tout son argent. Mais nenny, il la faillit laisser aller a sa maison, tant menoit laide vie. Si fut conseillé de la faire citer par devant monseigneur de Cambray, et elle pareïllement fist citer le vieil homme qui ha la jeune femme. Et ont encommencé ung gros proces dont le jugement n’est encores rendu ; si ne vous en sçay que dire plus avant.

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