‹ Les cent nouvellesChapitre 1 sur 160 · Les cent nouvelles · texte numérisé non relu

Les cent nouvelles

Les Cent Nouvelles nouvelles, depuis la pitoyable édition de 1733, n’avaient été réimprimées qu'une seule fois (en 1786) , et avec une monstrueuse augmentation de fautes grossières, lorsque nous réimprimâmes, en 1841, ce chef-d’œuvre de notre ancienne littérature gauloise, dans le recueil des Vieux Conteurs français, [qui fait partie de la collection du Panthéon littéraire. « On vante sans cesse les Conteurs italiens, disions-nous en tête de ce recueil; on ne parle pas des nôtres, du moins en France, où c’est un parti pris depuis longtemps de déprécier autant que possible la littérature nationale au profit des littératures étrangères. Nous n’avons jamais partagé, Dieu merci, cette injuste indifférence à l’égard des précieux monuments de la langue des quinzième et seizième siècles; nous accordons môme une sorte d’admiration à ces récits pleins de grâce, de finesse et de naïveté, dans lesquels brille de tout son éclat le véritable esprit français.»

La réimpression des Cent Nouvelles nouvelles était, on peut le dire, une tentative assez hasardée : le pu-

Tl AVERTI8SEMEMT

biic, qui est toujours ce qu’on le fait, ne paraissait pas trop préparé à goûter la saveur un peu crue de cet admirable livre, qu’on avait relégué depuis longtemps parmi les vieilleries et les curiosités littéraires. 11 fallait donc créer, en quelque sorte, un nouveau public, qui voulût bien se familiariser avec la lecture, quelque peu pénible, de notre Décaméron français. Le conte de Louis XI ou de la cour de Bourgogne, ce conte franc, naïf, libre et jovial, comme une réminiscence des fabliaux d’autrefois, avait passé de mode et n’était plus apprécié d’un petit nombre de lecteurs qu’à titre de monument archéologique du génie de la langue du quinzième siècle. Cette langue, il est vrai, qui n’est obscure qu’en raison de l’orthographe du temps, semblait une espèce de hiéroglyphe à déchiffrer. Voilà le principal motif qui nous fit alors adopter complètement l’orthographe moderne dans une édition destinée surtout à restituer aux Cent Nouvelles nouvelles la popularité qu’elles avaient perdue.

Ce fut, il faut le reconnaître, l’orthographe moderne qui permit de lire facilement et même agréablement un ouvrage, que sa vieille orthographe eût rendu presque inintelligible à la plupart des personnes que nous gagnâmes ainsi à la cause de notre ancienne littérature. On s’étonna de pouvoir comprendre sans effort un écrivain du temps de Charles VII, et on apprit à se plaire avec ces joyeux conteurs qu’on ne connaissait plus que de nom. Au moment même où nous obtenions ce résultat inespéré, le savant M. Leroux de Lincy publiait, de son côté, une autre- édition des Cent Nouvelles nouvelles , édition offerte surtout aux érudits, et dans laquelle il s’appliquait à reproduire le texte original d après la première édition de ce célèbre recueil de contes. La tentative de M. Leroux de Lincy réussit aussi

Digilized by Googlc

DE l'ÉDITED» TII

bien que ia nôtre, et son édition eut les honneurs d’une réimpression dans l'espace de peu d’années. Grâce à cette double expérience de librairie, le livre des Cent Nouvelles nouvelles peut s’attendre désormais à être souvent réimprimé avec son vieux langage et sa vieille orthographe; car il a pris sa place à la tête de ces ouvrages classiques qu'on nomme en Italie tesli di lingua. .

L’édition que nous publions aujourd’hui est toute différente de celle que nous avons donnée il y a seize ans dans le volume des Vieux Conteurs français : suivant notre système, nous avons essayé de faire mieux que nous n'avions fait alors. Depuis seize ans, d’ailleurs, l’érudition est en progrès; elle est devenue beaucoup plus répandue, et il y a, pour les faiseurs d’éditions nouvelles, un public plus nombreux, mais plus difficile aussi à contenter. Nous nous sommes donc attaché à présenter un texte aussi parfait que possible, en le revoyant sur l’édition originale de Vérard, et nous l’avons élucidé par des notes philologiques et historiques qui étaient indispensables pour l’intelligence de la langue et du récit. Quant à imposer un caractère constamment uniforme et régulier à l’orthographe des ouvrages du quinzième siècle, ce serait une entreprise peutêtre regrettable, car cette variété orthographique indique souvent des nuances grammaticales qu’il importe de conserver. Nous avons seulement éclairci le sens du discours par l’emploi de certains signes d’accentuation et de ponctuation modernes, qui ne changent pas la forme du langage et qui ne lui ôtent rien, pour ainsi dire, de son goût de terroir gaulois.

Le texte des Cent Nouvelles nouvelles est, ce nous semble, dans notre édition, plus correct et plus compréhensible que dans les éditions précédentes ; car, tout en reproduisant scrupuleusement ce texte d’a-

VIll ATERTISSEMENT DE l’ÉDITEUR.

près la plus, ancienne édition connue , qui devait nous tenir lieu du manuscrit original, nous n'avons pas hésité à rectifier une foule de phrases, évidemment fautives, par le seul fait de l'impression, et à corriger des mots plus ou moins altérés dans cette édition de 1486, qui a été la base de toutes les autres. Nous ne croyons pas que l'exactitude d'un éditeur doive aller jusqu'à respecter les fautes et les négligences de ses devanciers. Vienne un nouvel éditeur qui profite, à son tour, de notre travail, et qui contribue à le rendre parfait ! Nous lui en saurons un gré infini, dans l'intérêt de l'étude de la langue et des mœurs de nos aïeux.

Page 1