‹ Les cent nouvellesChapitre 101 sur 160 · LA XXXVII' NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XXXVII' NOUVELLE

CAB HONSEIGNEim DE LA BOCHE

Tandis que les aultres penseront et à leur mémoire ramèneront aucuns cas advenuz et perpétrez habilles et sufHsans d'estre adjoustez à l'histoire présente, je vous compteray, en brielz termes, en quelle façon fut deceu le plus jaloux de ce royaulme pour son temps. Je croy assez qu’il n'n pas esté seul entaiché de ce mal, mais toutesfoys, pour ce qu’il le fut oultre l’enseigne, je ne me scauroye passer sans faire scavoir le gracieux tour qu’on luy fist. Ce 1)011 jaloux, que je vous compte, estoit très grant historien et avoit veu et beaucoup leu et releu de diverses histoires, mais, en la fin, la principale à quoy tendüit son exercice et toute son estude, estoit de scavoir et congnoistre les façons et maniérés comment femmes peuvent deccpvoir leurs mariz. Car, la Dieu mercy, les histoires anciennes, comme Malheolel *, Juvenal les Quinze Joyes de mariage * et aultres plusieurs dont je ne scay le compte, font mencion de diverses tromperies, cau-

* Accomplis, faits.

* I.e Livre de Mathcolus, poëine du quinzième siècle, composé par Jean le Febvre, évêque de Thérouenne, est une violente satire contre les femmes. 11 a été souvent réimprimé au commencenienl du seizième siècle.

Uans sa satire vi, contre les femmes.

* Ouvrage satirique et üicétieux, attribué aussi à Antoine de La Sale.auteurou rédacteur des Cent Nouvelles nouvelles. Co passage prouve que ce second ouvrage est postérieur à l'.iutre.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. 2i".

telles abusions, et ilecepcions en cet estât advenues. Nostre jaloux les avoit tousjours en ses mains, et n'en estüil pas moins assoté que ung fol de sa inarote ; toujours lisoit, toujours estiidioit, et d'iceiilx livres fist ung petit extrait pour luy, auquel eslojent dcscriptcs, coinpriiisc.*, et notées plusieurs manières de tromperies, au pourclias et entrepriuses de fenmits, et es personnes de leurs maris excecutées. Et ce tist-il, tendant à la lin d’estre mieulx premuny sur sa garde de sa Icinme, s’elle luy en bailloit point de telles comme celles qui en son livret es* toientchroni(iuéesetregistrécs. Qu’il ne gardast salemme d'aussi près que ung jaloux Ytalien, si l'aisoil, et si n’estoil pas bien asscuré, tant estoit féru du mauldit mal de jalousie. Et, en cest e.'-tat et aise délectable, fut ce bon homme trois ou quatre ans avec sa femme, laquelle pour passetemps n’avoit aultre loisir d’estre hors de sa présence infernale, sinon allant et retournant à la messe, en la compaignie d’une vieille serpente * qui d'elle avoit charge. Ung gentil compaignon, ouyant la renommée de ce gouvernement, vint rencontrer ung jour ceste bonne damoiselle, qui belle, gracieuse et amoureuse à bon escient estoit; et luy dist, le plus gracieusement que oneques sceust, le bon vouloir qu’il avoit de luy faire service, plaignant et souspirant pour l’amour d'elle sa mauldicle fortune d’estre allée au plus jaloux que terre souslienTie; et disant, au surplus, qu’elle estoit la seule en vie pour qui plus vouldroit faire : « Et pource que je ne vous puis pas icy dire combien je suis à vous, et plusieuis aultros choses dont j’espoire que vous ne serez que contente, s’il vous pluist, je les mellray par escript, et demain je vous les bailleray, vous suppliant que mon petit service, partant de bon vouloir et entier, ne soit pas r. fusé. » Elle l’escouta voulentiers, mais pour la présence du Dangier *

* Ruses, finesses; du latin cauldx.

* liuègne; c’est le niot servante altéré, par équivoque.

^ (fest la ViPiWe serpente ; voyez, ci-après, la note, p. iUî.

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iii LES CEM’ NOUVELLES NOUVELLES.

qui trop près estoit, gueres iie respondit ; toulesfoys, elle fut contente de veoir ses lettres, quant elles viendront. T/arnoureux print congié assez joyeux et à bonne cause ;

( t la darnoiselle, comme elle estoit doulce et gracieuse, le congié luy donna ; mais la vieille qui la suyvoit ne faillit point à demander quel parlement * avoit esté entre elle et celuy qui s’en va ? a II m’a, dist-elle, apporté nouvelle de ma mere, dont je suis bien joyeuse, car elle est eu bon point. » La vieille n’enquist plus avant; si vindrent àl’oslel. A lendemain, l’aultre, garny d’unes lettres. Dieu scait comment dictées, vint rencontrer sa dame, et tant subitement et sublillement luy bailla ces lettres, que oncques le guet de la vielle serpente n’en eust congnoissance. Ces léttres furent ouvertes par celle qui voulenticrs les vit, quand elle fut à part, Le contenu en gros estoit coniment il estoit esprins de l’amour d’elle, et que jamais ung seul jour de bien n’auroit, se temps et loisir prestez ne luy sont, pour plus avant l’en advertir, requérant en conclusion qu’elle luy vueille de sa grâce jour et lieu convenable assigner pour ce faire. Elle fist unes lettres, par lesquelles très gracieusement s’excusoit de vouloir entretenir en amours aultrc que celuy auquel elle doit foy et loyaulté ; neantmoins, pource qu’il est tant fort esprins d’amour à cause d’elle, qu’elle ne vouldroit pour riens a qu’il n’en feust guerdonné * : elle seroit très contente ’ d’ouyr ce qu’il veult dire, se nullement povoit ou scavoit, mais certes nenny, tant près la tient son mary qui ne la laisse d’ung pas, sinon à l’heure de la messe, qu’elle vient à l’eglise, gardée et plus que gardée par la plus pute vieille qui jamais anltruy destourba®. Ce gentil com* paignon, tout aultremenl habillé et en point que le jour passé, vint rencontrer sa dame, qui très bien le congneut ;

^ Entretien, échange de paroles.

' Récompensé.

^ Gêna, troubla sou prochain.

et, au passer qu’il fist assez près d’elle, receut de sa main sa lettre dessusdicte. S’il avoit faim de veoir le contenu, ce n’estoit pas merveilles; il se trouva en unj; destour, où, tout à son aise et beau loisir, vit et conjîneut l’estât de sa besoigne, qui lui sembloit estre en bon train. Si regarda qu'il ne lui fault que lieu pour venir au dessus et à cliief de sa bonne entreprinsc, pour laquelle achever H ne fmoit nuyt ne jour de s’adviser et penser comment il la pourroit conduire. Si aJvisa d’ung bon tour qui ne l'ait pas à oublier ; car il s’en vint à une sienne bonne amye, qui demouroit entre l’eglise où sa dame alloit à la messe et l’ostel d'elle; et luy compta, sans riens celer, le fait de ses amours, en priant très affectueusement qu’elle à ce besoing le vuulsit ayder et secourir ; a Ce que je pourray faire pour vous, ne pensez pas que je ne m’y emploie de très bon cueur. — Je vous mereye, dist-il, et seriez-vous contente qu’elle venist céans parler à moi ? — Ma foy ! dist-elle, il me plaist bien. — Or bien, dist-il, s’il est en moy de vous faire autant de service, pensez que j’auray congnoissance ‘ de la courtoisie. » Il ne fut oneques si aise, ne jamais ne cessa, tant qu’il eut rescript et baillé ses lettres à sa dame, qui con*' ' tenoient qu’il avoit tant fait à une telle, qu'elle estoit sa très grande amye, femme de bien, loyale et secrete, | « et qui vous ayme etcongnoist 'bieu ; qu’elle nous baillera sa maison pour deviser, lit vccy'que j’ay advisé ; Je seray ^ demain en la chambre d’en hault, qui descouvre sur la rue . et si auray auprès de moy un grant seau d’eaue et de , cendres entremeslé, dont je vous alfubleray tout à coup ? que vous passerez. Et si seray en habit si descongneu*, ^ que vostre vieille, ne ame du monde n’aura de moy con- ' gnoissance. Quant vous serez en ce point atournée vous

‘ Pour reconnoissmee.

* Méconnaissable.

* Arrangée, parée; c’esl-â-dirc : souillée d'eau et de ceudtes.

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ferez bien l’esbabye et vous sauivercz en ceste maison ; et , pour vostre Dangier *, manderez quérir en vostre ostel une auUre rolibe. Et, taiidiz qu’elle sera en chemin, nous parlerons ensemble, » Pbur abregier, ces lettres furent escriptes et baillées, cl la response fut l endue par elle, qu’elle estoit contente. Or fut venu ce jour, et la damoiselle affublée par son serviteur d’ung seau d’eaue et de cendre, voire par telle façon que son queuvrechief*, sa robbe et le surplus de ses liabillemens furent tous gastez et percez. Et Dieu scait qu’elle fist bien l’esbahye et de la malcontcnte; et comme elle estoit ainsi atournée, elle'se bouta en l’ostel, ignorant d’y avoir congnoissance. Tantost qu’elle vit la dame, elle se plaingnit de son meschief, et n’est pas à vous dire le deul qu'elle menoit de cest(‘. adventurc : maintenant plaint sa rubbe, maintenant son queuvrechief, et l’aultre fois son tixu ; brief, qui l’oyoif, il sembloitque le monde fust fine. Et Dangier, sa meschine, quienraigeoit d’engaigne®, avoiten sa main un Cousteau dont elle iiettoyoit sa robbe, le mieux qu’elle Ecavoit : « Nenny, nenny, m’amye, dist-elle, vous perdez vostre peine ; ce n’est pas chose à nettoyer si en haste ; vous n’y scauriez faire aullre chose maintenant, qui vaulsit* riens : il fault que j’aye une aullre robbe et ung aultre queuvrechief, il n’y a point d’aultre remede; allez à l’ostel cl les me apportez et vous advancez de retourner, que nous ne perdons la messe avec tout nostre mal. » La vieille, voyant la chose estre necessaire, n’osa desdire sa maistresse ; si pnnt et robbe et quevrechief soubz son manteau, et à l’ostel s’en va. Elle n’eut pas si tost tourné les talons, que sa maistresse ne fut guydée en la cham-

* Argus, duègne. C’est le surnom générique qu’oii donnait à tous 'es ennemis des amants, depuis que le roman de la Rose avait personniTié, sous ce nom, la jalousie, ou plutôt l'cspioanage en amour. Voy ci-dessus la XllI* Nouvelle.

* Pour couvrechef, bonnet, chaperon. —

* Inquiétude; du bas latin engannum. .. ’

* Pour valut.

bre où son serviteur estoit, qui voulentiers la vit en coite simple et en cheveux. Et taiidiz qu’ilz se deviseront nous retournerons à parler de la vieille qui revint à l’ostel, où elle trouva son maistre qui n’attendit pas qu'elle parlas!, mais demanda incontinent ; « Et qu'avez-vous fait de ma femme? Et où est-elle? — Je l’ay laissée, dist-«lle chez une telle, et en tel lieu? — Et à quel propos? »dist-il. Lors elle luy nionstra robbe et queuvrechief, et luy compta l'adventure de la tyne d’eaue et des cendres, disant qu’elle vient quérir d'aultres habillemcns, car, en ce point, sa muistresse n’osoit partir dont elle esloit : Est-ce cela? dist-il. Nostre dame! ce tour n’estoit pas en mon livre ! Allez, allez, je vois bien que c’est. » 11 eust voulentiers dit qu’il estoit coux*, et croyez que si estoit-il à ceste heure ; et ne l’en sceust oneques garder livre ne brief* où plusieurs fins tours estoient registrez. Et fait assez à penser qu’il retint si bien ce dernier, que oneques puis de sa mémoire ne partit; et ne luy fut nul besoing, à ceste cause, de l’escripre, tant en eut fresehe souvenance le peu de bons jours qu’il vesquit.

LA XXXVIir NOUVELLE

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