‹ Les cent nouvellesChapitre 102 sur 160 · PAR NOSSEIGMEDR DE LAU · texte numérisé non relu

PAR NOSSEIGMEDR DE LAU

N’a gueres que ung marchant de Tours, pour festoier son curé et aultrcs gens de bien , acheta une grosse

* Goca. Le vieux mot coux nous parSll dérivé du nom de l'oiseau qui personnifiait l’espèce, et qu’on nommait ciicus et eugus au moyen Age.

* Pour brevet, parchemin.

et belle lamj)i’0T0 ; si l’envoya à sou ostcl , et chargea très-bien à sa femme de la mettre à point, ainsi qu’elle scavoit bien faire : a Et faictes, dist-il, que le disner soit prest à douze heures *, car je arneneray nostre curé et aucuns aultrès (qu’il luy nomma). — Tout sera prest , dist-ellc , amenez qui vous vouklrez. » Elle mist à point ung grant tas de beau poisson; et, quant vint à la laraproye, elle la souhaita aux Cordeliers*, à son amy, et dist en soy-mesmes : « Ha, frère 6617131x1, que n’estesvous icy ! Par ma foy, vous n’en partiriez jamais, tant que eussiez tasté de la lamproye, ou, se niieulx vous plaisoit, vous l’emporteriez en vostre chambre; et je ne f’auldroye pas de vous y faire compaignie. » A très-grant regret mettoit ceste bonne femme la main à ceste lamproye, voire pour son mary, et ne faisoit que penser comment son cordelicr la pourroit avoir. Tant pensa et advisa qu’elle conclud de luy envoyer par une vieille qui scavoit de son SMret, ce qu’elle tist et luy manda qu’elle viendra annuyt soupper et couchier avec luy. Quant maistre cordelier vit celle belle lamproye et entendit la venue de sa dame, pensez qu'il fut joyeux et bien aise ; et dist à la vieille que, s’il peut finer ® de bon vin, que la lamproye ne sera pas fraudée du droit qu’elle a,, puis qu’on la mengue La vieille retourna de son mèssaige et dist sa charge. Environ, douze heures , vecy nostre marchant venir, le curé et plusieurs aultres bons compaignons, pour devourer ceste lamproye , qui estoit bien hors de leur commandement. Quand ilz furent en 1 ostel du marchant, il les mena trestous en la cuisine, pour veoir ceste grosse lamproye, dont il les vouloit festoyer; et appella sa femme, et luy dist ; « Monstrez-nous nostre lamproye? Je vueil scavoir à ces gens si j’en euz bon marchié. —

* Midi. C’élail alors l'heure du diner.

* Au couvent des cordeliers.

* Trouver.

* l'our manÿc, en patois poitevin.

Quelle lainproye? dist-eUe. — La lamproye que je vou.s lis baillicr pour nostrc disner, avec cest aultre poisson. — Je n’ay poinct veu de lamproye, dist-elle; je cuide, inoy, que vous songiez. Vecy une carpe, deux brocbetz et je ne scay quel aultre poisson ; mais je ne veis aujourd’hiiy lamproye. — Comment! disl-il, et pensez-vous que je soye yvre? — 51a foy, ouy, dirent lors le curé et les aultres ; vous n'en pensiez pas aujourd'hny moins ! Vous estes ung peu trop chiche jK)ur acheter lamproye maintenant. — Par Dieu, dist la femme, il se farse * de vous, •ou il a songé d’une lamproye, car seuremenl je ne veis de cest an lamproye. » Et bon mary, de soy courroucer, qui dist: « Vous avez menty, paillarde! vous l’avez mengée ou caichéc quelque pari? Je vous promez que oneques si chiere lamproye ne fut pour vous*, a Puis, se vira vers le curé et les aultres, et juroit la mort bieu et ung cent de scrmens , qu’il avoil baillié à sa femme une lamproye , qui luy avoit cousté ung franc. Et, eulx, pour encores plus le tourmenter et faire enraigier, faisoient semblant de le non croire, et tenoient termes, comme s’ilz feussent mal contens, et disoient : « Nous estions priez de disner chez ung tel, et si avons tout laissic pour venir icy, cuidant mengier de la lamproye, mais, à ce que nous voyons, elle ne nous fera jà mal. » L’^j^te, qui enraigeoil tout vif, print ung baston, et marchoit vers sa femme pour la trop bien frotter, se les aultres ne l’eussent retenu, qui l’emmenerent à force hors de son ostcl, et misdrent peine de le rapaiser le miculx qu’ils sceurent, quand ilz le virent ainsi troublé. Puis qu’ilz curent failly à la lamproye, le curé mist la table, et firent la meilleure chiere qu’ilz sceurent. La bonne damoiselle à la lamproye manda l’une de ses voisines, qui vcufve estoit, mais belle femme et en bon point estoit-elle, et la fist disner avccqucs elle.

‘ .Se moque, se raille.

* Je vous jure que jamais lamproie ne vous aura coûté si cher!

•r.0 LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.

Et, qiuint elle vit son point, elle dist ; < Ma bonne voisine , il seroit bien en vous de me faire ung singulier plaisir ; et, se tant vous vouliez faire pour inoy, il vous seroit telleinent desservy*, que vous en devcriez eslre contente. — Et que vous plaist-il que je face ? dit l'aultre. — Je vous diray, dist-elle, mon mary est si très-ardant de ses besoignes*, que c’est une grant merveille; et, de fait, la nuyt passée, il m’a tellement retournée, que, par ma foy, je ne l’oseroye bonnement annuyt attendre. Si vous prie que vous voulez tenir ma place, et, se jamais puis rien faire pour vous , vous me trouverez preste de corps et de biens. » La bonne voisine, pour luy faire plaisir et service, fut bien contente de tenir son lieu, dont elle fut largement et beaucoup merciée. Or devez-vous scavoir que nostre marchant à la lamproye, quand vint puis le disner, il fist Ires-grosse et grande garnison de bonnes verges , qu’il apporta secrètement en sa maison, et, aux piez de son lit, il les caieba, pensant que sa femme annuyt en sera trop bien servie. Il ne sceut faire si secrètement, que sa femme ne s’en donnast très-bien garde, qui ne s’en pensa pas moins, congnoissaut assez par expérience la cruaulté de son mary, lequel ne soupa pas à l’ostel , mais tarda tant dehors, qu’il pensa bien qu'il la trouvera nue et couchée. Mais il faillit à son entreprise, car, quand vint sur le soir et tart, elle fist de.<<pouillier sa voisine et couebier en sa place, en luy chargeant expressément que elle ne respondist mot à son mary, quand il viendra, mais contreface la muette et la malade. Et si fist encores plus, car elle estaignit le feu de leans, tant en la cuisine comme en la chambre. Et, ce fait, à sa voisine chargea que tantost que son mary sera levé matin, qu’elle s'en voise^ en sa maison. Elle lui promis! que si feroit-

< Payé, récompensé, témoigné de la reconnaissance.

* C'esi-i'dire : tellement ardent à faire l'amour.

^ S'eu aille.

elle. La voisine en ce point logée cl couchée, la vaillante femme s’en va aux CoHeliers, pour mengicr la lamproye et gaignier les panions, comme assez avoit He constume.

Tandiz qu'elle se festoyera Icans, nous dirons du marchant, qui apr^s souper s'en vint en son ostel, esprins de yre et de mautalentà cause de la lamproye. Et, pour excecuter ce qu’en son par dedans * avoit conclud, il vint saisir ses verges et en sa main les tint, cherchant partout de la chandelle, dont il ne sceut onequos recouvrer; mesmes en la cheminée faillit à feu trouver. Quand il vit ce, il se coucha sans dire mot, et dormit jnsques sur le jour, qu’il se leva et s'habilla, et print ses verges et bâtit la licutenante de sa femme, en telle maniéré, que à peu qu’il ne l'accraventast *, en lny ramentevanl * la lamproye, et la mist en tel point, qu’elle saingnoit de tous coustez : mesmes les draps du lit estoient tant sanglans, qu’il sembloit que ung beuf y fust mort ; mais la povre niartire n’osoit pas dire ung mot, ne monstrer le visaige. Ses verges lui faillirent, et fut lassé ; si s’en alla hors de son ostel. Et la povre femme, qui s’attendoit d’eslre festoyée de l’amoureux jeu et gracieux passetemps, s’en alla tost après, en sa maison, plaindre son mal et son martire, non pas sans menasser et bien mauldire sa voisine. Tandiz que le mary estoit allé dehors , revint des Cordeliers sa bonne femme, qui trouva sa chambre, de verges toute jonchée, son lit desrompu, et froissié * et les draps tout ensanglantez. Si congneut bien tantost que sa voisine avoit eu affaire de son corps, comme elle pensoit bien; et, sans tarder ne faire arrest, refist son lit, et d’aultres l>eaulx draps et frez le rempara, et sa chambre nettoya. Après, vers sa voisine, s’en alla qu’elle trouva en piteux point;

* For intérieur.

* Peu s'en Tallut qu’il ne l'assornmftt.

* Rappelant, remémorant.

* Défait.

cl UC fault pas dire quelle ne trouvast Lien à qui parler. Au plus tost qu elle peut, en son ostel s'en refourna et de tous points se deshabilla , et ou beau lit quelle avoit tres-bien mis à point, se coucha et dormit très-bien jusques a ce que son mary retourna de la ville, comme chaiigic de son courroux, pource qu’il s’en cstoitvengié et vint a sa femme qu’il trouva ou lit, faisant la dormeveille':, ht qu est cecy, ma damoiselb*? dist-il : n’est-il pas temps de lever? — Hemy *, dist-elle, est-il jour? Par mon serment ! je ne vous ay pas ouy lever. J’estoye entrée en une songe qui m a tenue ainsi longuement.— Je croy, dist-il que vous songiez de la lamproye? ne faisiez pas? Ce né seroit pas trop grant merveille, car je là vous av bien rameiiteues à ce matin. - Par Dieu! dist-elle, il ne me soiivenoit de vous ne de vostre lamj.roye. - Comment , dist-il, 1 avez-vous SI tost oublié? - Oublié? dist-eUe : unà songe ne me arreste riens. Et, à ce songe, dist-il, de ceste pomgnie* de verges que j’ay usée sur vous n’a pas deux heures? - Sur moy ? dist-elle. - Voire vraiement sur vous, dist-iI. Je scay bien qu’il y pert » largement et aux drap de nostre lit avecques. — Par ma foy, beaulx amp, dist-elle, je ne .«cay que vous avez fait ou songiémais, quanta moy, il me souvient très-bien qu’aiijour- I uuy, au matin, vous me feistes de très-bon appétit le jeu • amours^ aultre chose ne scay-je! Aussi bien, povez-vous avoir songié de m avoir fait aultre chose, comme vous feistes hyer de m’avoir baillié la lamproye? — Ce seroit uneestrange chose! dit-il. Monslrcz ung peu, que je vous voye. » Elle ostn et si reversa la couverture, et toute Hue SC monstra, sans laiche ne blesseure quelconques.

VU aussi les draps beaulx et blans sans soullieure né

Faisant samblant de dormir.

* ri’"'* des femmes en ce temps-là : Hé! moi'

«appelée, remémorée.

* Pour poignée.

* Pour appert, parait.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. ïoS

taiche. Si fut plus esbahy que on ne vous scauroit dire, et se print à muser * et largement penser; et, en ce point, longuement se tint. Mais toutesfoys, assez bonne piece après, il dist : « Par mon serment, m’ainye, je vous cuidoie à ce matin avoir très-fort balue jusques au sang, mais maintenant je voy bien qu’il n’en est rien ; si ne Bcay qu’il m'est advenu. — Dca, disl-ellc, ostez-vous hors de ceste imaginacion de baterie, car vous ne me touchastes oncques : vous le povez bien présentement veoir et appercevoir. Faictes vostre compte, que vous l’avez songé comme vous feisti s hier de la lamproyc. — Je congnois, dist-il lors, que vous dictes vray : si vous requiers qu’il me soit pardonné , car je scay bien que j’euz hier tort de vous dire villennie devant les estrangiers que je amenay céans. — Il vous est legierernent pardonné, distelle, mais toutesfoys advisez bien que vous ne soyez plus si legier ne si haslif en voz affaires , comme vous avez de cousturne. — Non seray-je, dist-il, m’arnye. » Ainsi qu’avez ouy, fut le marchant par sa femme trempé, cuidant avoir songié d’avoir acheté la lamproyc et fait le surplus ou compte dessus escript et racompté.

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