PAR HOS8E1CNEUR BB LA ROCHE
COMME il est largement aujourd’fauy de prestres et curez, qui sont si gentilz compaignons, que nulles des follies que font les gens Idiz ne leur sont impossibles ne difficiles, avoit, n’a gueres, en ung bon villaige de Picardie, ung maistre curé qui faisoit raige de aymer par amours. Et, entre les aultres femmes et belles filles, il choisit et chercha une très belle jeune et gente fille à marier; et ne fut pas si peu hardy, qu’il ne luy comptas! tout du long son cas. De fait, son bel et asseuré langaige, cent mille promesses et autant de bourdes la menèrent à ce qu’elle estoit comme contente d’obeyr à ce curé; qui n’eust pas esté pour luy ung petit dommaige, tant estoit belle, gente et de plaisant maniéré; et n’avoit en elle que une faulte, c’estoit qu’elle n’csloit pas des plus subtilles du monde. Toutesfoys, je ne .scay dont luy vint cest advis, ue maniéré de respondre; elle dist ung jour è son curé, qui chauldement poursuivoit la besoigne, qu’elle n'estoit pas conseillée de faire ce qu’il requeroit, tant qu’elle feust mariée; car, se d’aventure, comme il advient chascun jour, elle faisoit ung entant, elle seroit à toujours>mais
deshonnourée et reprouchée de son pere, de sa mere, de ses freres, et de tout son lignaige; laquelle chose elle ne pourroit pour rien souffrir, et n’a pas cueur de soustenir le desplaisir que porter luy fauldroit à ceste occasion : « Et pourtant, boi's de ce propos, si je suis quelque jour mariée, parlez à moy et je feray ce que je pourray pour vous et non aultrement, je le vous dis une foys pour toutes. » Monseigneur le curé ne fut pas trop joyeux de ceste responce absolue; et ne scait penser de quel couraige, ne à quel propos elle dist ces parolles; toutesfoys, luy, qui estoit prins au las d’amour et féru bien k bon escient, ne veult pas pourtant sa queste abandonner; si dist k sa dame : « Or çà, m’amye, estes-vous en ce fermée et conclue * de riens ne faire pour moy, si vous n’estes mariée? — Certes ouy, dist“-elle. — Et se vous estiez mariée, dist-il, et j’en estoye le moyen et la cause, en auriezvous après congnoissance, en me tenant loyaulment et, sans faulser, ce que m’avez promis? — Par ma foy, distelle, ouy, et de rechief le vous prometz. — Or bien grant raercy, dist-il; faictes bonne chiere, car je vous prometz seurement qu’il ne demeurera pas à mon pourcbaz ne à ma chevance *, que vous ne le soyez, et de brief, car je suis seur que vous ne le desirez pas tant comme je fais; et, afïin que vous voyez à l’oeil que je suis celuy qui vouldroye emploier corps et biens en vostro service, vous verrez comment je me conduiray en ceste besoigne. — Or bien, dist-elle, monseigneur le curé, l’on ven-a comment vous ferez. » Sur ce, fist la départie; et bon curé, qui a voit le feu d’amours, ne fut depuis gueres aise, tant qu’il eust trouvé le pere de sa dame. Et se mist en langaige avec luy de plusieurs et diverses matières; et, en la fin, il vint à parler de sa fille, et luy va dire bon curé :
* Affermie et décidée.
* C'est-à-dire : qu'il ne tiendra pas à mes démarches et à mon
argent.
<1 Mon voisin, jo inc donne grant merveille, aussi font plusieurs, voz voisins et amys, que vous ne mariez vostre fille* et à quel propos la tenez-vous tant d emprès vous, et si scavez toutesfoys que la garde est périlleuse? Non pas. Dieu m’en vueille garder, que je dye ou vueille dire qu elle ne soit toute bonne : mais vous en voyez tous les jours mesvenir», puis qu’on les tient oultre le terme deu. Pardonnez-môy louteslbys que si feablemcnt vous ouvre et descouvre mon couraige*; car l’amour que je vous porte, la foy aussi que je vous dois, en tant que je suis vostre pasteur indigne, me semonnent* et obligent de ce faire. Par Dieu monseigneur le curé, dist le bon homme, vous ne me dictes chose que je ne congnoisse estre vraie; et, tant que je puis, vous en mereye; et ne pensez pas que, se je 1a tiens si longuement avec moy, c’est à regret; car quant son bien viendra, par ma foy, je me travaillcray pour elle ayder comme je dois. Vous ne voulez pas (aussi, n’est-ce pas la couslume), que je luy pourchasse ung marv; mais, s’il en vient ung qui soit homme de bien, je ferav comme un bon pore doit faire. — Vous dictes très bien, dist le curé, et par ma foy, vous ne povez mieulx faire que de vous en despeschier *, car c’est grant chose de veoir ses enfans allez' en la pleine vie. Et que diriezvous d’ung tel, le filz d’ung tel vostre voisin? Par ma foY il me semble bon homme, bon mesnaigier et ung grant laboureur ». — Saint Jehan ! dist le bon homme, je n’en dis que tout bien; quant à moy, je le congnois pour ung bon jeune homme et ung bon laboureur. Son pere et sa mere et tous ses parens sont gens de bien; et quant ilz feroient cest honneur à ma fille de la requérir à mariaige pour luy, je leur respondroye tellement qu’ilz devroyent
» Mat tourner, aller à mal.
* Cœur, pensée, sentiment.
* M’invitent; du verbe smondTe,
* Vous en débarrasser.
’ Travailleur.
DiO,ti2
cstre contens par raison. — Ainsi m'aïst Dieu ! dist le curé, on ne peut jamais mieulx; et pleust à Dieu, que la chose en feust ores bien laicte, ainsi que je le desire; et, pource que je scay à la vérité que cesle aliance seroit le Lien des parties, je m’y vueil employer; et, sur ce, adieu vous dis. > Se ce maistre curé avoit bien fait son personnaige au pere de sa dame, il ne le flst pas plus mal au pere du jeune homme; et luy va faire un grant promise*, que son filz estoit en aage de marier, et qu’il le deust pieça cstre; et cent mille raisons luy amaine, par lesquelles il dist et veult conclure que le monde esft perdu, se son filz n’est hastivement marié : < Monseigneur le curé, ce dist le second bon homme, je scay que vous dictes au plus près de mon couraige; et, en ma conscience, se je feusse aussi bien à l’avant comme j’ay esté puis ne scay quans ans, il ne feust pas à marier; car c'est une des choses en ce monde que plus je desire, mais faulte d’argent l’en a retardé, et c’est force qu’il ait pacience jusques à ce que Nostre Seigneur nous envoyé plus de bien que encores n’avons. — lia dea, dist le curé, je vous entens bien, il ne vous fault que de l’argent. — Par ma foy, non, dist-il. Se j’en eusse comme autrefois j’ay eu, je luy querroye tantost femme. — J’ay regardé en moy, dist le curé, pource que je vouldroye le bien et advancement de vostre filz, que la Allé d’ung tel seroit bien sa charge®; elle est bonne fille, et a son pere très bien de quoy, et tant en scay-je qu’il la veult très bien ayder; et, qui n’est pas peu de chose, c’est ung saige homme, et de bon conseil, et bon amy, et à qui vous et vostre filz aurez grant recours et très bon secours. Qu’en dictes-vous? — Certainement, dist le bon homme; pleust à Dieu que mon filz feust si heureux que d’avoir aliance en si bon ostel ! Et croyez que, se je sentoye en aucune façon qu’il y
* Exorde, préambule. “
* C'est-à-dire : en avant de mes affaires.
® On dirait maintenant en style familier : son affaiic.
i78 LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
peust parvenir, et je feusse foumy d’argent aussi bien que je ne suis mie pour l’heure, je y emploiroye tous mes amys, car je scay tout de vray qu’il ne pourroye en cestc marche ‘ mieulx trouver. — Je n’ay pas donc, dist le curé, mal choisy. Et que diriez-vous se je parloye au pere de ceste besoigne, et je la conduisoye tellement qu’elle sortis! à effect, ainsi que la chose le requiert, et vous faisoye encores, avec ce, le plaisir de vous prester vingt frans • jusques à ung terme que nous adviserons? — Par ma foy, monseigneur le curé, vous me offrez mieulx que je nevaulx,ne que en moy n’est de desservir*. Mais, se ainsi le faictcs, vous me obligerez îi tousjours-inais en vostre service. — Et vraiement, dist le curé, je ne vous ay dit chose que je ne face; et faictes bonne chiere, car j’espere, comme je croy bien, ceste besoigne mener à fin. » Pour abregier, maistre curé, espérant de jouyr de sa dame, quant elle seroit mariée, conduisoit les besoignes en tel est.it, que, par le moyen des vingt frans qu’il presta, ce mariage fut fait et passé, et vint le jour des nopces. Or est-il.de coustume que l’espousé et l’espousée se confessent k tel jour. Si vint l’espousé premier, et se confessa à ce curé; et quant il eut fait, il se tira ung peu arrière de luy, disant ses oraisons et patenostres. Et vecy l’espousée qui se met à genoulx devant le curé et se confesse. Quant elle eut tout dit, il parla voire si hault, que l’espousé, lequel n’estoit pas loing, l’entendit tout du long, et dist : < M’amye, je vous prie qu’il vous souvienne maintenant, car il est heure, de la promesse que me feistes nagueres; vous me promistes que quant vous se-
* Coulrée, province.
* C'est-à-dire : vingt francs d'or, vingt pièces de la monnaie qu’on nommait franc à cheval ou franc iTor, frappée sous Charles V, et valant vingt sous, qui représentent vingt et un francs au taux actuel, mais qui équivaudraient d'ailleurs à une somme au moins sextuple, eu égard à l'augmentation du taux de l'argent.
* Cest-à-dirc : et plus que je ne suis capable de mériter.
LBS CENT NOUVELLLb NOUVELLES.
riez mariée, que je vous chevaulcheroye; or l’estes^vous, Dieu incrcy, par mon moyen et pourchas, et moyennant mon argent que j’ay preste. — Monseigneur le curé, distelle, je vous tiendray ce que je vous ay promis, se Dieu plaist, n’en faictes nul doubte. — Je vous en mercie, » dist le curé. Puis, luy baill.') l’absolution, après ceste dévote confession, et la laissa aller. Mais l’espousé, qui avoit ouy ces parolles, n'estoit pas bien à son aise. Toutesfoys, il n’estoit pas heure de faire le couroucié. Après que toutes les solemnités de l'eglise furent passées, et que tout fut retourné à l'ostel, et que l'heure de coucher aprouchoit, l’espousé vint à ung sien compaignon qu'il avoit, et luy pria très bien qu’il luy fist garnison d’une grosse poingnée de verges, et qu’il la mist secrètement soubz le chevet de son lit. Quant il fut heure, l’espousée fut couchée, comme il est de coustume, et tint le coing du Ht, sans mot dire. L’espousé vint assez tost après et se met à l’aultre bort du lit, sans l’approucher, ne mot dire; et à lendemain se lieve sans aultre chose faire, et cache ses verges dessoubz son lit. Quant il fut hors de la chambre, vecy bonnes matrones qui viennent, et ne fut pas sans demander comment s’est portée la nuyt, et qu'il luy semble de son mary : c Ma foy, dist-eSe, vêla sa place, là loing (monstrant le bort du lit), et vecy la mienne; il ne me approucha annuyt de plus près et aussi u’ay-je luy. » Elles furent bien esbahyes et y pensèrent plus les unes que les aultres; toutesfoys elles s’accordèrent à ce qu’il l’a laissée par devocion, et n’en fut plus parlé pour ceste foiz. La seconde nuytée vint, et se coucha l’espousée en sa place du jour de devant, et le mary arriéré en la sienne, fourny de ses verges; et ne luy fist aultre chose : dont elle n’estoit pas contente. Et ne faillit pas à lendemain à le dire à ses matrones, lesquelles ne scavoient que penser. Les aulcunes dient : « J’espoire qu’il n’est pas homme; si le fault esprouvér, car jusques à la quatriesme nuyt il a continué ceste maniéré. Si fault dire qu’il y a à dire en
son fait; pourtant, sc, la nuyt qui vient, il ne vous fait aul- Ire chose, dirent-elles à l’espousée, tirez-vous vers luy, si l'accolez et baisez, et luy demandez se on ne fait aultrc chose en mariaige. Et, s’il vous demande quelle chose vous voulez qu’il vous fasse, dictes-luy que vous voulez qu’il vous chevauche, et vous orrez qu’il vous dira. — Je le feray, » dist-ellc. Elle ne faillit pas; car, quant elle fut couchée en sa place de tousjours, le mary reprint sou quartier et ne s’advançoit aultrement qu’il avoit fait les iiuytz passées. Si se vira tost devers luy et le prcnt k bons bras de corps et luy commença à dire : « Venez çà, mon mary! Est-ce la bonne chiere que vousmefaictes? Vecy la cinquiesme nuyt que je suis avecques vous, et si ne m’avez daignié approuchier; et, par ma foy, si j’eusse cuidé qu’on ne fist aultre chose en mariaige, je ne m’y fcusse jà boutée. — Et quelle chose, dist-il lors, vous a-l’en dit qu’on fait en mariaige? — On m’a dit, dist-elle, qu’on y chevauche l’ung l’aultre; si vous prie que me chevauchez.
— Chevauchier? dist-il. Cela ne vouldroye-je pas faire encores, je ne suis pas si mal gracieux. — Helas, distelle, je vous prie que si faciez, car on le fait en mariaige.
— Le voulez-vous? dist-il. — Je vous en requiers, » distellc. Et, en le disant, le baisa très doulcement. « Par ma foy, dist-il, je le fais à grant regret, mais, puis que vous le voulez, je le feray, combien que vous ne vous en louerez jà. » Lors prent, sans plus dire, ses verges de garnison*, et descouvre ma damoiselle, et l’en bastit et dos et ventre, tant que le sang en sailloit de tous coustez. Elle crye, elle pleure, elle se demaine, c’est grant pitié que de la vcoir; elle mauldit qui oneques luy fist requerre d’estre chevauchée ; « Je le vous disoye. bien, dist lors son mary. » Après la prent entre ses bras, et la roncina *
' C'est-à-dire : les verges dont il s’était muni, comme si c’était la garnison de son lit conjugal.
* Ou voHcina, chevaucha, au figuré.
Les cent nouvelles nui^velles. 281
très bien et luy fist oublier la douleur des verges : t Et comment appelle-on, dist-elle, cela que vous m’avez maintenant fait? — On l’appelle, dist-il, souffle en cul. — Souffle en cul? dist-elle; le nom n’est pas si beau que chevauchier; mais la maniéré de le faire vault trop mieulx que chevauchier. C’est assez; puisque je le scay, je scauray bien doresenavant duquel je vous doy requerre. » Or devez-vous savoir que Monseigneur le curé tendoit tousjours l’oreille quant sa nouvelle mariée viendroit à l’eglise, pour luy ramentevoir ses besoignes, et luy faire souvenir de sa promesse. Le jour qu’elle y vint, Monseigneur le curé se pourmenoit et se tenoit près du benoistier *; et, quant elle fut près, il luy bailla de l’eaue benoiste, et luy dist assez bas : « M’amye, vous m’avez promis que je vous chevaucheroye, quant vous seriez mariée; vous l’estes, Dieu mercy, voire et par mon moyen : si seroye heure de penser quant ce pourroye estre. — Chevauchier? distelle. Par Dieu, j’aymeroye plus chier que vous fussiez noyé, voire pendu; ne me parlez plus de chevauchier, je vous prie. Mais je suis contente que vous soufflez ou cul, si TOUS voulez. — Et je feray ! dist le curé. Votre fievre quartaine, paillarde que vous estes, qui tant estes orde et sale et raalhonneste! Ay-jc tant fait pour vous, pour estre guerdonné de vous souffler ou cul?> Ainsf mai content se partit monseigneur le curé, de la nouvelle mariée, laquelle s’en va mettre en son siège pour ouyr la devote messe que le bon curé vouloit dire. En la façon qu’avez dessus ouy, perdit monseigneur le curé son adventure de jouyr de sa dame, dont il fut cause et nul aultre, pource qu’il parla trop hault à elle le jour qu’il la confessa; car son mary, qui ce ouyoit, le einpescha en la façon qu’est dit dessus, par faire acroire à sa femme que ronciner s’appelle souffle en cul.
* Pour bénilier.