LA XLV* NOUVELLE
PAB HONSEIGNEVR DE U ROCHE
COMBIEN que nulles des nouvelles histoires precedentes n’ayent touché ou racompté aucun cas advenu ës marches d’Ytalie, mais seulement font mencion des advenues en France, Allemaigne, Angleterre, Flandres, Braibant, etc., si se extenderont- elles toutesfoys, à cause de la fresche advenue à iing cas à Homme advenu, qui fut tel. A Romme avoit ung Escossois, de l’aage d’environ vingt à vingt et deux ans, lequel par l’espace de quatorze ans se maintint et conduisit en estât et habillement de femme, sans ce que en dedans ledit temps il fut venu à la congnoissance publique des hommes; et se faisoit appeller done Marguerite , et n’y avoit gueres bon ostel à la ville de Romme où il n’eust son recours et congnoissance. Especialement il estoit bien venu des femmes comme entre les chamberieres, meschines et aultres femmes de bas estât, et aussi des aucunes des plus grandes de Romme. Et, affin de vous descouvrir l’industrie de ce bon Escossois, il trouva façon d’aprendre â blanchir les draps linges, et s’appeloit la lavendiere ; et soubz cest umbre, hantoit , comme dessus est dit , ës bonnes maisons de Romme, car il n’y avoit femme qui sceust l’art de blanchir draps, comme il faisoit. Mais vous devez scavoir que encores scavoit-il bien plus; car, puis qu’il se trouvoit quelque part à descouvert avec quelque belle fille , il luy
* Cest-à-dire : attendu qu'elles sont arrivées depuis peu.
monstroit qu'il estoit homme. Il demouroit bien souvent au coucher, à cause de faire la buyée ung jour, deux jours, és maisons dessusdictes ; et le faisoit-on coucher avec la chamberiere ou meschine, et aucunesfois avec la fille; et bien souvent et le plus, la maistresse, se son mary n’y estoit , vouloit bien avoir sa compaignie. Et Dieu scait s’il avoit bien le temps, et, moyennant le labeur de son corps, il estgit bien venu par tout; et n’y avoit bien souvent meschine ne chamberiere qui ne se combatist * pour luy bailler la moitié de son lit. Les bourgeois mesmes de Romme, à la relacion de leurs femmes, le veoient très voulentiers en leurs maisons; et, s’ils alloient quelque part dehors, très bien leur plaisoit que done Marguerite aydast à garder le mesuaige avec leurs femrries ; et, qui plus est, la faisoient mesmes coucher avecques elles, tant la sentoient bonne et bonneste, comme dessus est dit. Par l’espace de xiiij ans, continua done Marguerite sa maniéré de faire. Hais fortune bailla la congnoissance de l’embusche de son estât, par une jeune fille qui dist à son pere, qu’elle avoit couché avecques elle et l'avoit assaillie, et lui dist véritablement qu’elle estoit homme. Ce pere fiçt prendre done Marguerite, à la relacion de sa fille ; elle fut regardée par ceulx de la justice, qui trouvèrent qu’elle avoit tous tels membres et oustilz que les hommes portent, et que yrayement elle estoit hom me et non pas femme . Si ordonnèrent que on le mettroit sur ung chariot, et que on le meneroit par la ville de Romme, de carefourc en jCarefourc, et le monstrcroit>on , voyant tout cbascun ses genitoires.^ Ainsi en fut fait, et Dieu scait que la povre donc Marguerite estoit honteuse et surprinse. Mais vous devez scavoir que, comme le chariot vint en ung carefourc et qu’on faisoit ostoicion des denrées de done Marguerite, .ung Roumain, qui le vit, dist tout haut: « Regardez
* •Pour biUe, lessive.
* C'est-à-dire : qui ne se fit prier, qui ne se dispnUU.
^ LES CENT nouvelles NOUVELLES.
quel galioffe ‘ ! il a couché plus de vingt nuytz avec raa femme. » Si le dirent aussi plusieurs aultrcs comme luy; plusieurs ne le dirent poinct, qui bien le scavoient; mais, pour leur honneur , ilz s’en turent en la façon que vous ouez. Ainsi fut pugny nostre povre Escossois , qui la femme contreiist, et, après ceste pugnicion, il fut banny de Homme, dont les femmes furent bien desplaisantes ; car oncques si bonne lavendiere ne fut, et avoient bien grant deul, que si meschanment perdu l'avoient.
LA XLVP NOUVELLE
PAR HONSEIGNEDR DE THIEüRGBS
CE n'est pas chose estrange ne peu acoustumée que moynes hantent et fréquentent voulentiers les nonnains. A ce propos, il advint nagueres que ung maistre jacopin tant hanta et fréquenta une bonne maison de dames de religion de ce royaulme, qu'il parvint à son intencion, laquelle estoit de couchier avec une des dames de leans. Et, puis qu’il eut ce bien, si estoit diligent et soigneux de soy trouver vers celle qu’il aymoit plus que tout le deinourant du monde ; et tant y continua et hanta que l’abbesse de leans et plusieurs des religieuses se apperceurent de ce qui estoit, dont elles furent bien mal contentes. Mais, toutesfoys, affin de éviter esclandre, elles n’en di-
• Nous avions cru reconnaître dans ce mol-là l’étymologie de gaillard et gouliafre, qui dérive du bas latin goliardas; mais, comme c'est un Italien qui parle, nous pensons que galioffe es\. une transformation l>urlesque de gallione, chapon.
rent mot, voire au religieux, mais trop bien chantèrent la leçon à la nonnain, laquelle se sceut bien excuser ; mais l’abbesse, qui veoit clair et estoit bien appercevante, congneut tanlost, à ses responses et excusances, aux maniérés qu’elle tenoit et aux apparences qu’elle avoit veu, qu’elle estoit coulpable du fait ; si voulut pourveoirde remede, car elle fist tenir bien court, à cause de cette religieuse, toutes les aultres, fermer les huys des clouoistres et des aultres lieux de leans, et tellement fist, que le povre jacopin ne povoit plus venir venir sa dame. Si luy en desplaisoit et à elle aussi, il ne le fault pas demander. Et vous dis bien qu’ilz pensoyent et nuyt et jour par quelle façon et moyen ilz se pourroyent rencontrer, mais ilz n’y scavoient engin* trouver, tant faisoit faire sus eulx le guet ma dame l’abbesse. Or advint, ung jour, que une des niepces de ma dame l’abbesse se marioit, et faisoit sa feste en l’abbaye ; et y avoit grosse assemblée des gens du pays : et estoit ma dame l’abbesse fort empeschée de festoier les gens de bien qui estoyent venus à la feste faire honneur à sa niepce. Si s’advisa bon jacopin de venir veoir sa dame; et que à l’adventure il pourroye estre si heureux que de la trouver en belle * ; et il y vint, comme il proposa. Et de fait, trouva ce qu’il queroit ; et, h cause de la grosse assemblée, et de l’empcschement que l’abbesse et ses guettes® avoient, il cust bien loisir de dire ses doléances et regreter le bon temps passé ; et, elle, qui beaucoup le aymoit, le vit très voulentiers ; et, se en elle eusl esté*, aultre chiere lui eiist fait, Entre aultres parolles, il luy dist : « Helas, m’amye, vous scavez qu’il y a jà longtemps que point ne fumes deviser ainsi que nous soûlions* ; je vous prie, s’il est possible, tandis que l’ostel
* Moyen, invention; du latin, ingenium.
* C'est-à-dire : en lieu propice.
* Espionnes, surveillantes.
* C'est-à-dire : si la chose avait dépendu d'elle.
^ Ainsi que nous avions coutume.
de céans est fort donné à aultre chose que à nous guettier, que vous me diez ' où je pourray parler h vous à part? — Ainsi in’aïst Dieu ! dist-elle : mon amy, je ne le desire pas moins que vous. Mais je ne scay penser lieu ne place où il se puisse faire; car tout le monde est tant par céans, qu’il ne seroit pas en moy d’entrer en ma chambre, tant y a d’eslrangiers qui sont venuz à ceste feste; mais je vous diray que vous ferez. Vous scavez bien où est le grant jardin de céans? Ne faictes pas? — Saint Jehan! ouy, dist-il, je scay bien où il est. — Vous scavez que au coing de ce jardin, dist-elle, y a ung très beau preau, bien encloz de Iwîlles bayes fortes et espesses, et au millieu ung grant poirier, qui rendent le lieu umbrageux et couvert? Vous vous en yrez là et me attendrez; et, tantost que je pourray eschapper, je feray diligence de moy trouver vers TOUS. » Elle fut beaucoup mercyée, et dist maistre jacopin, qu’il s’y en alloit tout droit. Or devez-vous scavoir que ung jeune galant, venu à la feste, n’estoit gueres loing de cas deux amans ; si ouyt et entendit toute leur conclusion, et, pource qu’il scavoit bien le lieu où estoit ledit preau, il s’advisa et proposa en soy de s’en aller embuscher pour veoir le déduit et les armes* qu’ilz avoient entreprins de faire. Il se mist bore de la presse, et, tant que piez le peurent porter, il s’en court vers ce preau, et fist tant, qu’il s’y trouva avant le jacopin. Et, luy là venu, il monte sus le beau poirier qui estoit large et ramu, et très bien vestu de fueiiles et de poires, et s’y embuscha si bien, qu’il n’estoit pas aisié à veoir. Il n’y eut gueres este que vecy bon jacopin qui altrote*, en regardant derrière luy se ame le suyvoit. Et Dieu qu’il fut bien joyeux de soy trouver en ce beau lieu ! Il se garda bien de lever les yeulx contremout * ; car jamais ne se feust doubté
' Pour
* Le plaiüir et les exploits d’amour.
'• Accourt en trottant.
* En haut, en l'air.
qu'il y eust eu quelqu'un ; mais tousjours avoit l'œil vers le chemin qu'il estoit venu. Tant regarda, qu'il vit sa dame venir le grant pas, laquelle fust tost emprès lui; si se firent grant fcste, et bon jacopin d'oster son manteau et son capullaire *, et commence à baiser et accoler bien serreement la belle. Si voulurent faire ce pour quoy ilz estoient venuz : et se met cbascun en point, et, en ce faisant, commença à dire la nonnain « Par Dieu, mon amy frere Auhery, je vueil bien que vous saicbiez que vous avez aujourduy à dame et en vostre beau commandement l'ung des beaux corps de nostre religion ; et je vous en fais juge, vous le voyez, regardez quel tetin, quel ventre, quelles cuisses, et du surplus il n'y a que dire ? — Par ma foy, dist firere Aubery, seur Jehanne m'amye, je con* gnoLs ce que vous dictes ; mais aussi vous povez dire que vous avez à serviteur ung des beaulx religieux de nostre ordre, aussi bien fourny de ce que ung homme doit avoir que nul aultre. » Et, à ces motz, mist la main au baston, dont il vouloit faire ses armes, et le brandissoit, voyant Sa dame, en luy disant ; « Qu'en dicles-vous ? Que vous en semble? N'est-il pas beau? Ne vault-il pas bien une belle fille? — Certes ouy, dist-elle. — Et aussi l'aurez-vous, dist le jacopin. — Et vous aurez, dist lors celuy qui estoit dedans le poirier dessus eulx, des meilleures poires du poirier. » Lors prent à ses deux mains les brances du poirier, et fait tomber en bas sur eulx des poires très largement, dont frere Aubery fut tant effroyé, qu'à peu qu'il n'eust le sens de reprendre son manteau. Si s'en picque* tant qu'il peut, sans arrester, et ne fut asseuré, tant 'qu'il fut dehors de leans. Et la nonnain, qui fut autant efiroyée que lui, ne sesceust si tost mettre en chemin, que le galant du poirier nefeust descendu ; lequel la print par la main et luy deffendit le partir, et luy dist :
' Scapulaire, capuchon, du latin capul, scapularium.
* S’enfuit, conune un cheval qui sent l'éperon.
« M’amye, il vous fault payer le fmictior. » Elle, qui estait prinse et surprinse, veit bien que reffuz n’estoit pas de saison; si fut contente que le fimictier fist ce que frere Aubery avoit laissé en train. !