‹ Les cent nouvellesChapitre 108 sur 160 · PAR HONSEIGNECR DE LA BOCHE · texte numérisé non relu

PAR HONSEIGNECR DE LA BOCHE

En Pourvence avoit nagueres un president, de baulte et bien heureuse renommée, qui très grant clerc et prudent estoit, vaillant aux armes, discret en conseil ; et, au brief dire, en luy estaient tous les biens de quoy on pourroye jamais louer homme. D'une chose tant seulement estoit noté, dont il n'estait pas cause, mais estoit celuy à qui plus en desplaisoit; aussi, la raison y estait. Et, pour dire la note que de luy estait, c'estoit qu'il estoit coux, par faulte d'avoir femme aultre que bonne. Le. bon seigneur vcoit et congnoissoit la desloyaulté de sa femme et la trouvoit encline de tous poins à sa puterie ; et, quelque sens que Dieu luy eust donné, il ne scavoit remede à son cas, fors de soy taire et faire du mort ; car il n'avoit pas si peu leu en son temps, qu'il ne sceust vrayement que correction n'a point de lieu ‘ à femme de tel estât. Toutesfoys, vous povez penser que ung homme de couraige et vertueux, comme cestuy estoit, ne vivoit pas bien à son aise, mais fault dire et conclure que son dolent cueur portait la paste au four de ceste raauldicte infortune et

• Ne sert de rien.

* C’e.st-à-dire ; son cœur nourrissait les phis douloureuses peu*

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LES CENT NOCVELLES NOUVELLES. Wi

au par dehors avoit semblanl et maniéré de rien scavoir et apperc4!voir le gouvernement de sa femme. Ung de ses serviteurs le vint trouver, img jour, en sa chambre, à part, et luy vu dire par grant sens : « .Monseigneur, je suis celuy qui vous vouldroye advertir, comme je doy, de tout ce qu'il vous peut touchier cspecialeincnt de vostre honneur; je me suis prins et donné garde du gouvernement de ma dame vostre femme, mais je vous a^^eure qu'elle vous garde très mal la loyaulté qu’elle vous a pro- , mise ; car s< urement ung tel (qu il luy nomma) tient ^ vostre lieu bien souvent. » Iæ bon president, saichant bien l'estit de sa femme, luy respondit très fierernent: « Ua, ribanlt, je scay bien que vous mentez de tout ce que me dictes ! Je cengnois trop ma femme ; elle nVst pas telle, non. lit vous ay-je nourry si loiiguemeut, pour me rapporter une telle bourde, voire de celle qui tant est honneste, bonne et loyale? Et vrayement, vous ne m’en ferez plus. Dictes que je vous dois, et vous en allez bientost, et ne vous trouvez jamais devant moy, si chier que vous aymez vostre vie. » Le povre serviteur, qui cuidoit faire grant plaisir à son maistre de son advertance *, dist ce qu’il luy devoit. Le president luy baille, et il le receut et s'en alla. Nostre bon president, voyant encores de plus en plus refreschir la desloyaulté de sa femme, estoit tant mal content et si très fort troublé, que on ne pourroit plus. ' Si ne scavoit que p«-nser ne ymaginer par quelle façon il ^ s’en pourroit bonnestement deschargier. Si aJvisa, comme j’espero que Dieu le voulut ou que fortune le consentit, que sa femme devoit aller à unes nopces assez tost. Il vint à ung varlet, qui la garde de ses chevauli avoit , et aussi d’une belle mulle qu'il avoit, et luy dist : « G.irde bien que tu ne bailles à boire à ma mulle de nuyt ne de jour,

séc*, au sujet de son infortune. Cette expression proverbiale représente l'infortune du mari trompé, comme un four qui cuit sans cesse son chagrin et son ressentiment.

' Avis, avertissement.

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tant que jo le te dirav: et, à cliascunc fois que tii liiy donneras'•on avoine, si liiy metz pariny une bonne poignie’ de sel; et gardes que tu n’en sonnes mol! — Non feray-je, dist le vai let, et si feray ce que vous me commandez. — (Juant le jour des nopces de la cousine de ma dame la présidente approucha, elle dist au bon president : « Monseigneur, si c'estoit vostre plaisir, je me trouveroye voulentiers aux nr>pces de ma cousine, qui se feront diinencbe prouchain en ung tel lieu? — Vraiement, m’amye, disl-il, j'en suis très bien contint; allez. Dieu vous comluie! — Je vous mereye, Monseigneur, dist-clle, mais je ne scay bonnement romment y aller : je n'y menasse point vouli ntiers mon ch.ii iot, pour le tant peu que jo y ay à estre; vostre liaquenée aussi est tant desroyée*, que, par ma foy, je n'oserove pas bien entreprendre le cbemin sus elle. — . El bien, m’amye, si [irenez ma mulle; elle est belle beste et si va bien doulx, et aussi sture du pié, que j'en trouvasse onrques jioint. — Et, par ma foy, 3fonseigneur, dist-elle, je vous en mereye, vous estes bon mary.» I.e jour de partir vint, et s’apresterent les serviteurs de ma dame la présidente et ses femmes qui la dévoient servir et arcompaigner: pareillement vont venir à cheval, deux ou trois gorgias® qui la dévoient accompaignicr, qui demandent se madame est preste, et elle leur fait scavoir qu'elle vienilra maintenant. Elle fut preste et vint en bas, et luy fut amenée la belle mulle au montouer*, qui n’avoit l eu de huit jours; si enraigeoit de soit, tant avoit mengié de sel. Quant elle fut montée, les gorgias se misdrent devant elle, qui laisoient fringuier leurs clievaulx, et estoit raige qu’ilz sailloient bien et hault. Et se pourroit

* VouT poigtiie. •

* Désurdonnée, capricieuse.

® Galants, muguets, beaux UU.

* Il y avait, à l'entrée de chaque maison, une bauquellc de pierre qui servait de marchepied |iour monter û thcval sans s« servir de rélricr.

bien faire que aucuns de la compaignie scavoient bien que ma dame scavuit faire. En la compaignie de ces gentilz gorgias, avccques scs femmes et ses ."erviteurs, passa ma dame la présidente par la ville, et se vint trouver aux champs; et tant alla, qu’elle vint arriver en ung très mauvais destroit*, auprès duquel passe la grosse rivière du Rosne, qui en cest endroit est tant roide que merveilles. Et, comme ceste mulle, qui n’avoit beu de huyt jours, apperceut la rivière, courant sans demander pont ne passaige, elle, de plain vol, saillit dedans à-tout .sa charge qui estoit du précieux corps de ma dame. Ceulx qui le virent la regarderont très bien; mais aultre secours ne luy firent, car aussi il n'estoit pas en eulx; si fut ma dame noyée; dont ce fut grantdommaige. Et la mulle, quant elle eut beu son saoul, naigea tant par le Rosne, qu’elle trouva l’issue et saillit dehors. La compaignie fut beaucoup troublée, qui a perdu ma dame; si s'en retourna à la ville. Et vint l’ung des serviteurs de monseigneur le president le trouver en sa chambre, qui n’attendoit aultre chose que les nouvelles, qui luy va dire tout pleurant la piteuse adventure de ma dame sa maistresse. Le bon president, plus joyeux en cueur que oneques ne fut, se monstra très desplaisant, et, de fait, se laissa cbeoir à terre du bault de luy, menant très piteux deul, en regretant sa bonne femme. 11 mauldissoit sa mulle, les belles nopces qui firent sa femme partir ce jour : « Et Dieu^ dist-il, ce vous est grant reprouche, qui estes tant de gens et n’avez sceu rescourre ® la povre femme qui tant vous aymoit ; vous estes lasches et raeschans, et l’avez bien monsiré. » Le serviteur et les aultres aussi s'excusèrent le moins mal qu’ilz sceurent; et laissèrent monseigneur le president, qui loua Dieu à joinctes mains de ce qu’il est si honnestement quitte de sa femme. Quant il fut à point, luy fîst faire ses funérailles

* * PasMge, défilé.

* Secourir.

comme il appartenoit; mais croyez, combien qu’il feust encores en aagc, il n'cust gat de de soy l ebouler en mariage, craignant le dangier où tant aroit este.

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