LA LV* NOUVELLE
PAU llONSEIGNEUlt UE VILLIEBS
] 'année du pardon de Rome* derrain* passé, estoit ou -^Daulphinc la pestillence si grande et si horrible et si espouventable, que la pluspart des gens de bien abandonnèrent et laissèrent le pays. Durant ceste persécution,
‘ Iæ grand jubilé de 14SO.
* Dernier.
f.ES CENT NOUVELLES NOUVELLES. 3i9
une belle, gente et jeune lille se sentit fcrue de la maladie: et incontinent se vint rendre à une sienne voisine, femme de bien et de grant façon, et desjà sur l’aage, et luy compta son pitcui cas. La voisine, qui estoit femme saige et asseurée, ne s'effroia de rien que l'aultre luy comptas! : mesmes eut bien tant de couiaige et d’asseurance, et de hardiesse en elle, qu’elle la conforta do parolle et de tant peu de inedecine qu’elle scavoit : « Delas, ce dit la jeune fi le malade, ma belle voisine, j’uy grant regret que force m’est aujourd'buy d’abandonner et laisser ce monde et les beauk et bons passetemps que j’ay euz assez longuement ; mais encores, par mon serment, à dire entre vous et moy, mon plus grant regret est qu’il fault que je meure sans coup frapper et sans scavoir et sentir des biens de ce monde ; telz et telz m’ont maintesfois priée, et si les ay refusez tout plaincment, de quoy il me de>plaist; et croyez, se j’en pousse fmer d’ung à ceste heure, il ne m’escliapperoit jamais, devant qu’il m'eust monstré comment je fuz gaiiignée*. L’on me fait entendant que la façon du faire est tant plaisante et tant bonne, que je plains et complains mon gcnt et jeune, corps, qu’il fault pourrir, sans avoir eu ce désiré plaisir. Et, à la vérité dire, ma bonne voisine, il me semble, se je peusse quelque peu sentir avant ma mort, ma fin enseroit plus aisée et plus legiere à pa.sser, et à moins de regret. Et, qui plus est, je croy que ce me pourroit estre médecine et cause de guérison. — Pleust à Dieu, dist la vieille, qu’il ne tenist à aultre chose! Vous seriez tost guerie, ce me semble; car. Dieu mcrcy, nostre ville n’est pas encores si desgarnie de gens, que on n’y trouvast ung gentil compaignon pour vous servir à ce besoing. — Ma bonne voisine, dist la jeune fille, je vous requiers que vous alliez devers ung tel (qu’elle luy nomma, qui es-
' Sans avoir fait l’amour.
* Ce mot semble avoir ici le luème sens que dehouêie, dépucelée.
LES CEST XOLVF.LI.es NOUVELLES.
toit ung très beau gentil homme, et qui autresfois avoit esté amoureux d’elle, et faiclcs tant qu’il vienne icy parler à moy. t> La vieille se mist .au chemin, et fist tant, qu'elle trouva ce gentilhomme, et l’envoya en sa maison. Tanlost qu’il fut leans, la jeune fille, à cause do la maladie plus et mieulx coulourée, luy saillit au col cl le liaisa plus de vingt fois. I.c jeune filz, plus joyeux qu’onques-mais de veoir celle que tant avoit aymée ainsi vers luy abandonnée, la saisit sans demeure®, et luy monstra ce (jue tant desiroit. Assavoir s’clle fut honteuse de luy lequel re et prier de continuer ce qu’il avoit commencé ; et pour abregier, tant luy list-elle recommencer, qu’il n’en peut plus. (Juanl elle vit ce, comme celle qui n’en avoit son saoul, elle luy osa bien dire : « Mon amy, vous m’avez maintesfois priée de ce dont je vous requiers aujoiird'huy : vous avez fait ce qu’en vous est, je le scay bien. Toutesfoys, je ne scay que j’ay, ne qu’il me fault, mais je congnois que je ne puis vivre, se quelqu’un ne me fait compaignie en la façon que m’avez fait; et pourtant je vous prie que vueilliez aller vers ung tel et ramenez icv, si chier que vous avez ma vie. — 11 est bien vray, m’amye, je le scay bien, qu’il f*Ta ce que vous^rouldrez. t Ce gentil homme fut bien esbahy de ceste requeste ; toulesfovs, pource qu'il avoit tant labouré que plus n’en povoit, il fut content d’aller quérir son compaignon et l’amena devers celle, qui tantost le mist en bcsoingne, et le laissa ainsi que l’aullro,.. Quant elle l’eut maté comme son compaignon, elle hé fut pas moins privée de luy dire son coiiraige, mais luy pria, comme ellè avoit fait l'aullre, d'amener vers elle ung aultre gentij.hémniie: il le list. Or sont jà trois qu’elle a lassez et desconfiz par force d’armes * ; mais vous devez scavoir que le premier
' Qne jamais. ^
* Sans retard. t . •
'■ Les vieux contenr^ comparent sans ce^sc lé jeu a a mou r ù'
£• nficei» iTflirrKnc A lin «IsiaI '•£.-! '■ ’*':*'.*
iiOc passé d'arrifes oh i Un duel.
gentil homme se sentit malade et fem de l’espidimie; tantost qu’il eut mys son compaignon en son lieu, et s’en alla liastivement vers le curé, et tout le mieulx qu’il sceut se confessa, et puis mourut entre les bras du curé. Son compaignon, le deuxiesme venu, tantost aussi que au tiers il eut baillié sa place, il se sentit très malade, et demanda partout après celuy qui estoit jà mort ; et vint rencontrer le curé pleurant et démenant grant deul qui lui compta la mort de son bon compaignon : « Ah ! monseigneur le curé, dist-il, je suis féru tout comme luy, confessez-moy ! » Le curé, en grant crainte, se despescha de le confesser. Et quant ce fut fait, ce gentil homme malade, à deux heures près de sa fin, s’en vint à celle qui luy avoit baillé le coup de la mort, et à son compaignon aussi, et là trouva celuy qu’il y avoit mené, et luy dist : « Mauldicte femme, vous m’avez baillé la mort et pareillement à mon compaignon ! Vous estes digne de cslre brûlée et arse et mise en cendres. Toutesfoys, je le vous pardonne, priant à Dieu qu’il le vous vucille pardonner. Vous avez l’espidimie et l’avez baillée à mon compaignon qui en est mort entre les bras du prestre, et je n’en a y pas momSi » Il se partit à tant et s’en alla mourir, une heure après, en sa maison. Le troisiesme gentil homme, qui se veoit en l’espreuve où ses deux compaignons estoient mors, n’ estoit pas des plus asseurez. Toutesfoys, il print couraige en soy-mesmes et mist paour et crainte arriéré; et s’asseura, comme celuy qui en beaucoup de perilz et de mortelz assaultz s’ estoit trouvé; et vint au pere et à la mere de celle qui avoit deceu ses deux compaignons, et leur compta la maladie de leur fille et qu’on y print garde. Cela fait, il se conduisit tellement, qu’il eschappa du grant péril où ses deux compaignons estoient mors. Or, devez- vous scavoir que, quant ceste ouvrière de tuer gens, fut ramenée en l’ostel de son pere, tandis qu’on luy faisoit ung lit pour reposer et la faire suer, elle manda secrètement le filz d’ung cordon-
nier son voisin, et le fist venir en Testable des chevaulx de son perc et le mist on oeuvre comme les aultres, mais il ne vesquist pas quatre heures après. Elle fut couchée en ung lit, et la fist'On beaucoup suer. Et tantost luy vindrent quatre boces* dont elle fut très bien guerie, et tiens qui en auroit à faire, qu’on 1a trouveroit aujourd’huy ou renc de noz cousines*, en Avignon, à Beaucaire, ou aultre part. Et dient les maistres* qu’elle eschappa de mort, à cause d’avoir sentu * des biens de ce monde ; qui est notable et véritable exemple à plusieurs jeunes filles de point refuser ung bien, quant il leur vient.
LA LVP NOUVELLE
PAR MONSEIGNEl’R RE VILLIEItS
N’a gueres qu’en ung bourg de ce royaulnft, en la duebié d’Auvergne, demouroit ung gentil homme; et, de son malheur, avoit une très belle jeune femme; et de sa bonté devisera mon compte. Geste bonne damoiselle s’accointa d’ung curé qui estoit son voisin de demie lieue, et furent tant voisins et tant privez Tung de Taultre, que le bon curé tenoit le lien du gentil homme toutes les foys qu’il estoit dehors. Et avoit ceste damoiselle une chamberiere qui estoit secrétaires de leur fait, laquelle portoit souvent nouvelles au curé et Tadvisoit du lieu et de
' Rubons de peste.
* Filles de joie, femmes galantes.
* Médecins.
* Pour senti,
“ Conlidcnle.
tES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
J heure, pour comparoir seurument devers sa maistresse. La chose ne fut pas. en la parfin, si bien celée, que mestier ‘ eust esté à la compaignie; car ung gentil homme, parent de celuy à qui ce deshonneur ce faisoit, fut adverty du cas, et en advertit celuy à qui plus il touchoit, en la meilleure façon et maniéré qu’il sceust et peut. Pensez que ce bon gentil homme, quant il entendit que sa femme s’aydoit en son absence de ce curé, qu’il n’en fut pas content, et, se n’eust esté son cousin, il en eust peins vengence criminelle et de main mise *, si tost qu’il en fut adverty. Toutesfop, il fut content de différer sa voulenté jusques à tant qu’il l’eut prins au fait et l’iing et l’anltre. Si conclurent, luy et son cousin, d’aller en pellerinaige à quatre ou six lieues de son ostel, et de y mener ce curé pour mieulx soy donner garde des maniérés qu’ilz tiendroient l’ung vers l’aultre. Au retourner qu’ilz firent de ce voyaige où monseigneur le curé servit amours de ce qu’il peut, c’est assavoir de oeillades, et d’aultres telles menues entretenances ^ le mary se fist mander quérir par ung messagier affaictié*, pour aller vers ung seigneur du pays; il fist semblant d’en estre mal content et de soy partir à regM; neantraoins, puisque le bon seigneurie mande, il n’oseroit desobeyr. Si part et s’en va, et son cousin, l’aultre gentil homme, dist qu’il luy feroit compaignie, car c’est assez son chemin pour retourner en son ostel. Monseigneur le curé et ma damoiselle ne furent jamais plus joyeux que d’ouyr ceste nouvelle : si prindrent conseil et conclusion ensemble, que le curé se partira de leans et prendra son congié, affin que nul de leans n ait suspicion sur luy, et, environ la mynuyt, il retournera et entrera vers sa dame par le lieu acoustumé Et ne demeura gueres, puis ceste conclusion prinse, que nostre
* Nécessaire, besoin.
* Par voies de fait; en mettant la main sur lui.
Intelligences.
* t’upposé
ô2l LES CENT NOUVELLES NOUVELLES'.
curé SC partit de leans, et dist adieu. Or devei-vous scavoir que le mary et le gentil homme son parent estoient en embusche, en ung destroit par où nostre curé devoit passer; et ne povoit aller ne venir par aultre lieu, sans soy trop destourner de son droit chemin. Hz virent passer nostre curé et leur jugeoit le cueur qu’il retounieroit, la nuyt, dont il estoit party; et aussi c’estoit son intencion. Hz le laissèrent passer, sans arrester ne dire mot, et s’adviserent de faire en ce destroit * ung très beau piege, à l’ayde d’aucuns paysans qui les servirent à ce besoing. Ce piege fut en hastc bel et bien fait; et ne deraoura gueres que ung loup, passant pays, ne s’attrappast leans. Tantost après, vecy maistre curé qui vient, la robe courte vestue et portant le bel espieu* à son col. Et quant vint à l’endroit du piege, il tumba là dedans, avecques le loup, dont il fut bien esbahy. Et le loup, qui a voit fait l’essay®, n’avoit pas moins de paôur du curé, que le curé avoit de luy. Quant noz deux gentilz hommes virent que maistre curé estoit avec le loup logié, ilz en firent joye merveilleuse; et dist bien ccluy à qui le fait plus touchoit que j amais ne partira en vie, et qu’il l’occira leans. L’aultre le blasma de ceste voulenté, et ne se vcult accorder qu’il meure, mais trop bien est-il content qu’on luy trenche ses genitolres. Le mary, toutesfoys, le veult avoir mort. En cest estrif*demourerent longuement, attendaiis le jour et qu’il fist cler. Tandiz que cest estrif se faisoit, madamoiselle, qui attendoit son curé, ne scavoit que penser de quoy il turdoit tant; si se pensa d’y envoier sa chamberiere, affin de le faire advancier. La chamberiere, tirant son chemin vers l’ostel du curé, trouva le piege et tumba dedans avecques le loup et le curé : « Ha! dist le curé,
' Passage étruit, délite.
* Espèce de pciiie liallebarde à courte hampe, que les chasseurs suspendaient à leur cou en allant à la chasse du sanglier.
’ C’esi-à dire : qui était tombé le premier dans le piège.
‘ Débat, contestation.
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je suis perdu, mon fait est descouvert; quelqu’ung nous a pourchacic ce passaige*. » Le mary et le gentil homme son cousin, qui tout entendoyent et veoient, estoienl tant aises, qu’on ne pourroye plus; et se pensèrent, comme se le Sainct Esperit leur eust révélé, que la maistresse pourroit bien suyr* la chamberiere, à ce qu’ilz entendirent d’elle, que sa maistresse l’envoyoit devers le curé pour scavoir qui le tardoit tant de venir, oultre l’heure prinse entre eulx deux. La maistresse, voyant que le curé et la chamberiere ne retournoient point, et, de paour que la chamberiere et le curé ne feissent quelque chose à son préjudice, et qu’ilz se pourroyent rencontrer ou petit boys qui estoit à l’endroit où le piege estoit fait, si conclut qu’elle yra veoir s’elle en orra nulles nouvelles. Et tira pays vers l’ostel du curé, et elle est venue, à l’endroit du piege, tumba dedans la fosse avecques les aultresr II ne fault jà demander, quant ceste compaignie se vit ensemble, qui fut le plus esbahy, et se chascun faisoit sa puissance de soy tirer de la fosse; mais c’est pour néant, chascun d’eulx se repute mort et deshonnouré. Et les deux ouvriers, c’est assavoir le mary de la dainoiselle et le gentil homme son cousin, vindrent au dessus de la fosse saluer la compaignie, en leur disant qu'ilz feissent bonne chiere, et qu’ilz apresteroient leur desjeiiner. Le mary, qui mouroit et enrageoit de faire ung coup de sa main, trouva façon par ung subtil moyen d’envoier son cousin veoir que faisoient leurs chevaulx qui estoient en ung ostel assez près; et, tandis qu’il se trouva descombré^ de luy, il list tant, à quelque meschief que ce feust, qu’il eut de l’estrain * largement, qu’il avala ^ dedens la fosse, et y bouta le feu; et là dedans brusla la compai-
* Préparé, icndu cc piège.
* Pour suivre.
* l)ébaiTassé.
* Paille; du latin, «/rowrn.
* Descendit, jeta.
gnie, c'est assavoir la femme, le curé, la charaberiere et le loup. Après ce, il se partit du pais et manda vers le roy quérir sa rémission, laquelle il obtint de legier ‘. Et disoient aucuns que le roy deust dire qu’il n’y avoitdommaigc que du povre loup, qui fut bruslé, qui ne povoit mais * du meiïait des aultres.
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