PAR HONSEIGNECR DE VILLIERS
'-pANDis que l’on me preste audience et que ame ne s’a- 1 vance, quant à présent, de parfournir ceste glorieuse et édifiante oeuvre de Cent Nouvelles, je vous compteray ung cas, qui, puis nagueres, est advenu ou Daulphiné, pour estre rais au renc et ou nombre desdictes Cent Nouvelles. Il est vray que ung gentil homme dudit Daulphiné a voit en son ostel une sienne seur, environ de l’aage de dix-huit à vingt ans; et faisoit compaignie à sa femme qui beaucoup l’aymoit et lenoit chiere; et comme deux seurs se doivent contenir et maintenir ensemble, elles se conduisoient. Advint que ce gentil homme fut semons® d’un sien voisin, lequel demouroit à deux petites lieues de luy, de le venir veoir, luy et sa femme et sa seur. Hz y allèrent, et Dieu scait la chere qu’ilz firent. Et, comme la femme de celuy qui festoioit la compaignie menoit à l'esbat® la seur et la femme de nostre gentil homme, aptès soupper, devisant de plusieurs choses, elles se vin-
* Facilement.
* Qui n’était pas responsable.
* Prié, invité.
* A la promenade.
drent rendre à la maisonnette d'ung bergier de leans, qui estoit aupi ès d’ung large et granl parc à mettre les brebis, et trouvèrent là le maistre bergier qui besoingnoit entour de ce parc. Et, comme femmes scavent enquérir de maintes et diverses choses, luy demanderont s’il avoit point froit leans. 11 respondit que non et qu’il estoit plus aise que ceulx qui ont leurs belles chambres verrées, nattées ' et pavées. Et tant vindrent d'unes parolles à aultre par motz couvers, que leurs devises vindrent à toucher du train de derrière. Et 1e bon bergier, qui n’estoit ' ne fol ne esperdu, leur dist que par la mort bieu il oseroye bien entreprendre de faire la|besoingne huit ou neuf fois par nuyt. Et la seur de nostre gentil homme, qui ouytee propos, gettoit l’oeil souvent et mtnu* sur ce bergier; et, de fait, jamais ne cessa, tant qu’elle vit son coup de luy dire qu’il ne laissas! pour rien, qu’il ne la vint veoir à l’ostel de son frere, et qu’elle luy feroye bonne chicre. Le bergier, qui la vil belle fille, ne fut pas moyennement joyeux de ces nouvelles et promis! de la venir veoir. Et, brief, il fist ce qu’il avoit promis, et, à l’heure prinse entre sa dame et luy, .se vint rendre à l’endroit d’une fenestre haulte et dangereuse à monter; toutesfoys, à l’ayde d’une corde qu’elle luy dévala *, et d’une vigne qui là estoit, il fist tant, qu’il fut en la chambre, et ne fault pas dire s’il y fut voulentiers veu. Il monstra, de fait, ce dont il s’étoit vanté de bouche, car, avant que le jour vint, il fist tant, que le cerf eut huit cornes acomplies, laquelle chose la dame print bien en gré. Mais vous devez scavoir et entendre que le bergier, avant qu’il peust parvenir à sa dame, luy failloit cheminer deux
* On SC servait de nattes de paille, en guise de tapis de pied, dans les liôtels, et même dans les palais. Quant aux rerrtéres ou fenêtre.s verrées, elles n'étaient pas encore communes dans les maisons des pauvres gens.
* A petits coups ; coup sur coup ; à la dérobée.
^ Descendit, jeta.
lieues de terre, et puis passer 5 nagîer la grosse riviere du Rosne qui batoit à l'ostel où sa dame deinouroit. Et quant le jour venoit, luy falloit arriéré repasser le Rosne; et ainsi s'en retournoit à sa bergerie, et continua ceste manière et ccste façon de faire une grande espace de temps, sans qu’il feustdescouvci t. Pendant ce temps, plusieurs gentil'/, hommes du païs demandoient ceste daiooiselle, devenue bergiere, à mariaige; mais nul ne venoit à son gré : dont son frere n’estoit pas trop coûtent, et luy dist plusieurs fois. Mais elle estoit tousjours garnie d’excusations et de responces largement, dont elle advertissoit son amy le bergier, auquel ung soir elle promis! que, s’il vouloil, elle n’auroye jamais aultre mary que luy. Et il dist qu’il ne demandoit aultre bien : « Mais la chose ne se pourroye, dist-il, conduire, pour vostre frere et aultres vozamys? — Ne vous chaille *, disl-elle, laissez m’en faire, j’eti ‘cheviray bien *. )• Ainsi promisrent l'ung à l’aultre. Neantinoins toutesfoys il vint ung gentil homme, qui fist arrière requérir nostre damoiselle bergiere, et la vouloit avoir seulement vestue et habillée, comme à son estât appartenoit, sans aultre chose. A laquelle chose le frere d’elle eust voulentiers entendu et besoingnié, et cuida mener sa seur à ce qu’elle se y consentist, luy reinonstrant co que on scait faire en tel cas; mais il n’en peut venir à chief, dont il fut bien mal content. Quant elle vit son frere indigné sur elle, elle le tire d’une part et luy dist : « Mon frere, vous m’avez beaucoup parlé de moy marier à telz et à lelz, et je ne me y suis voulu consentir; dont je vous requiers que vous ne m'en scachiez nul mal gré*, et me vueillez pardonner le mautalent* que avez sus moy, et je vous diray aultrement la raison qui à ce me meut et contraint en ce cas; mais que me vueillez
‘ Ne vous inquiétez p,is.
* J'en viendrai à l)out.
* Mauvais gré.
* Colère, ressenliracnt.
asscurer que ne ra’en ferez ne vouldrez pis ? » Son frère luy proinist voulentiers. Quant elle se vit asseurée, elle liiy dist qu'elle estoit mariée autant vault, et que, jour de sa vie, aultre homme n’auroit à mary que celuy qu’elle luy rnonstrera annuyt, s’il veult : « Je le vucil bien veoir, dist-il, mais qui est-il? — Vous le verrez par temps! » dist-elle. Quant vint à l’heure acoustumée, vecy bon bergier, qui se vient rendre en la chambre de sa dame. Dieu scait comment mouillié d’avoir passé la riviere; et le frere d’elle le regarde et veoit que c’est le bergier de son voisin; si ne fut pas peu esbahy, et le bergier encores plus, qui s’en cuida fuyr, quant il le vit. < Demeure, demeure, dist-il, tu n’as garde. Est-ce, dist-il à sa seur, celuy-là dont vous m’avez parlé? — Ouy, vrayement, mon frere, dist-elle. — Or luy faictes, dist-il, bon feu, pour soy seichier, car il en a bon mestier; et en pensez comme du voslre*; et vrayement vous n’avez ps tort, se vous luy voulez du bien, car il se met en grant dangier pour l’amour de vous. Et, puis que voz besoingnes sont en telz termes, et que vo.stre couraige est à cela que d’en faire voslre mary, à moy ne tiendra-il pas, et mauldit soit-il, qui ne s’en despeschera. — Amen, distelle. A demain qui vouldra ! — Et je le vueil, dist-il. Et vous, bergier, dist-il, qu’en dictes vous? — Tout ce qu’on veult. — Il n’y a remède, dist-il, vous estes et serez mon frere; aussi, suis-je pieça de la boulette *, si dois bien avoir ung bergier à frere. » Pour abregier le compte du bergier, le gentil homme consentit le mariaige de sa seur et du bergier, et fut fait, elles tint tous deux en son ostel, combien qu’on en parlas! assez par le pais. Et, quant il estoit en lieu que on luy disoit que c’estoit merveille qu’il n’avoit fait balre ou tuer le bergier, il
* Hcgardez-le comme voire mari.
* C’est-à-dire : il n’y a pas longtemps que je suis sorti de la roture.
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respondoit que jamais il ne pourroye vouloir mal à riens que sa seur aymast, et que trop mieulx vouloit avoir le bergier à beau-frere, au gré de sa seur, que ung aultre bien grant iiiaistre, au desplaisir d’elle. Et tout ce disoit par farce et esbatement, car il estoit et est toujours très gracieux et nouveau et bien plaisant gentil homme; et le faisoit bon ouyr deviser de sa seur, voire entre ses amys et privez compnignons.