LA LXIV NOUVELLE
PAR MESSIRE MICflAULT DE CIIANGT
IL est vray que nagueres, en ung lieu de ce pays que je ne puis nommer, et pour cause, mais, au fort, qui le scait, si s’en taise comme je fais, en ce lieu Ik, avoit ung maisire curé qui faisoit raige de bien confesser * ses paroissiennes. Et, de fait, il n’en escbappoit nulles, qu’ilz ne passassent par là, voire des jeunes; au regard des vieilles, il n’en tenoit compte. Quant Q eut longuement
* Au figuré, dans le sens libre de dipichtr.
maintenu ceste saincte vie et ce vertueux exercice, et que la renommée en fut espandue par toute la marche et ès terres voisines, il fut pugny, ainsi que vous orrez, par Tindustrie d’ung sien prouchain à qui toutesfoys il n’avoit point encores riens loeffait touchant sa femme. Il estoit ung jour au disner, et faisait bonLis chiere en l’ostel d’ung sien paroissien que je vous ay dit. Et comme ilz estaient ou meilleur endroit de leur disner et qu’ilz faisoient la plus grant chiere, vecy venir leans ung homme, qui s’appelle Irenchecoille *, lequel se mesle de tailler gens, d'arracher dens, et d'ung grant tas de brouilleries’^ ; et avoit ne scay quoy à besoingnier à l'oste de leans. L'oste le recueillit très bien et le fist seoir, et, sans se faire trop prier, il se fourre avec nostre curé et les aultres; et, s’il estoit venu tart, il inettoit paine d’aconsuyr * les aultres qui le mieulx avoient viandé Ce maistre curé, qui estoit un gnmt farceur et ung fin homme, commence à prendre la parolle à ce trenchecoille, et le trenchecoille luy respondit au propos de ce qu'il scavoit. Certaine piece après, maistre curé se vire vers l'oste et en l’oreille luy dist : « Voulons-nous bien tromper ce trenchecoille? — Ouy, je vous en prie, dist l’oste, mais en quelle maniéré le pourrons^oos faire? — Par ma foy, dist le curé, nous le tromperons trop bien, se me voulez aucunement ayder.
— Et, par ma foy, je ne demande aultre chose, dist l’oste.
— Je vous diray que nous ferons, dist le maistre curé : je fâindray avoir grant mal en ung coillon, et puis je marchanderay à luy de le me ester, et me mettray sus la table et tout en point, comme pour le trenchier. Et quant
‘ Cn de ses voisins.
* Cet important personnage, qui ne taille plus que les porcs, les chevaux et les ânes, sans se mêler même d'arracher les dents, s'appelle maintenant le chûireux.
’ C’est-à-dire ; une foule de choses dissemblables et conftises.
* Rejoindre, suivre de près.
^ Mangé.
3(kî LES CE5T KOCTELLES SOCVELLES.
il viendra près et il vondra veoir que c'est et ouvrer * de son mestier, je luy montreray le derrière. — Et que c’est bien dit ! » respondit l’oste, lequel à coup se pensa ce qu'il vouloit faire: « Vous ne fistcs jamais niieuU; laisseznous faire entre nous auitres, nous vous aydarons bien à parfaire la farce. — Je le vueil ! > dist le curé. Après ces parolles, monseigneur le curé de plus belle rassaillitnostre taillccoille d'unes et d’aultres*, et, en la parfin, luy commença à dire ; « Pardieu ! qu'il avoit bien raeslier d'ung tel homme qu'il estoit, et que véritablement il avoit ung coillon pourry et gasté, et vouldroil qu'il luy eust cousté lionne chose, et qu'il eust trouvé horaïue qui bien luy sceust oster. s Et vous devez scavoir qu'il le disoit si froidement, que le trenchecoille cuidoit véritablement qu’il dist tout vray. Âdonc il luy respondit : t Monseigneur le curé, je vueil bien que vous saichiez, sans nul despriser, ne moy vanter de riens, qu'il n'y a homme en ce pays, qui mieulx de moy vous sceust aider; et pour l’amour de l'oste de céans, je vous feray telle courtoisie de ma paine, se vous voulez mettre en mes mains, que par droit vous en serez et deverez estre content. — Et vrayement, dist maistre curé, c’est très bien dit à vouJ. » Conclusion , pour abregier, ilz furent d’acort. Et incontinent après, fut la table ostée, et commença nostre maistre trenchecoille à faire ses préparatoires ® pour besoingnier; et, d’aultre part, le bon curé se mettoit à point pour faire la farce qui ne luy tourna pas à jeu; et devisoit à l’oste et aux auitres, qui estoient presens, comment il devoit hiire. Et cependant que ces apprestes * so faisoient, d’ung cousté et d'aultre, l’oste de leans vint au trenchecoille, et luy dist : « Garde bien, quelque chose que ce presse te dye, qqant tu le tiendras en tes mains, pour ou-
* Opérer, travailler. , .
* En parlant de chose et d’autre. • T-':‘ •
•*' VoüT prèparatift, ^ ■ -- •
* Pour apprit a'. ■
vrer à ses coilloiis, que tu luy trenches tous deux riisibus, et garde Lien que tu n’y failles point, si chier que tu aymes ton corps. — Et, par saint Martin ! si feray-je, dist le trenchecoille, puis qu’il vous plaist. J’ay ung instrument qui est si prest et si bien trenchant, que je vous feray présent de ses genitoires, avant qu’il ait loisir de riens me dire. — Or, on verra que tu feras, dist l’oste, mais, se tu faulx, par ma foy, je ne te fauldray pas.» Tout fut prest et la table appointée, et monseigneur le curé en [K>urpoint, qui contrefaisoit l’ydole^, et promeltoit bon vin à ce trenchecoille. L’oste aussi et pareillement les serviteurs de leans dévoient tenir damp curé : qui n’avoient g.arde de le laisser eschapper, ne remuer en quelque maniéré que ce féust. Et, affm d’estre plus seur, le lieront trop bien et estroit, et luy disoient que c’estoit pour mieux et plus couvertement faire la farce, et quatit il voudroit, ilz le laisseroyent aller; il les creut comme fol. Or vint ce vaillant trenchecoille, garny en sa cornette de son petit rasoir, et incontinent commença à vouloir mettre les mains aux coilles de monseigneur le curé : « A ! dist monseigneur le cure, faictes à trait ^ et tout beau! Tastez-les le plus doulccment que vous pourrez, et puis après, je vous diray lequel je vueil avoir osté. — Et bien!» dist le trenchecoille. Et lors tout souef* lieve la chemise du maistre curé, et prent ses maistresses coilles, grosses et quarrées, et sans plus enquérir, subitement, comme l’eclipse^, les luy trencha tous deux d’ung seul coup. Et bon curé de crier, et de faire la plus male vie que jamais fîst homme. « Holà! hola! dist Teste, pille pa-
' Expression proverbiale signifiant: qui se faisait prier, ou bien qui avait l’air superbe, ou bien qui jouait la comédie.
* Chaperon, bonnet.
* D'un seul trait, d’un seul coup. Nous avions proposé de remplacer ce mot, par adrel, adroitement.
* Tout doucement.
® Comme l’éclair. ,
ÔC8 les cent nodvelles nouvelles.
cience! Ce qui est fait est fait; laissez-vous adouber* si vous voulez. » Alors le trenchecoille le inist à point du surplus que en tel cas appartient, et puis part et s en va, attendant de l’oste il savoit bien quoy. Or ne fault-il pas demander se monseigneur le curé fut bien camus de se veoir ainsi desgarny de ses instrumens. Et mettoit sus * à l’oste, qu’il estoit cause de son meschief et de son mal; mais Dieu scait s’il s’en excusoit bien, et disoit que, se le trenchecoille ne se feust si tost saulvé, qu’il l’eust mis en tel point que jamais n’eust fait bien après, a Pensez, dist-il, qu’il me desplaist bien de vostre ennuy, et plus beaucoup encores, de ce qu’il est advenu en mon ostel. » Ces nouvelles furent tost volées et semées par toute la ville; et ne fault pas dire que aucunes damoiselles n’en fussent bien marries d’avoir perdu les instrumens de monseigneur le curé; mais, aussi, d’aultre part, les dolens inarys en furent tant joyeux qu’on ne vous scauroye dire, ne cscripre la dixiesme partie de leur lyesse. Ainsi que vous avez ouy, fut pugny maistre curé, qui tant en avoit d’aultres trompez et deceuz; et oncques depuis ne se osa veoir ne trouver entre gens; mais, comme reclus et plain de melencolie, fina bien tost après ses dolens jours.