LA LXIII' NOUVELLE
MosTBLEr.D se trouva ung jour qui passa à la foire d’Envers, en la compaignic de monseigneur d'Eslampes lequel le deffraioit et paioit scs despens, qui est une chose qu’il print assez bien en gré. Ung jour, entre les aultres, d’adventure, il rencontra maistre Uimbert de Plaine, maistre Roulant Pipe, et Jehan Letourneur, qui luy firent grant chierc. Et, pour ce qu’il est plaisant et gracieux, comme cbascon scait, ilz desirerent sa compaignie et luy prièrent de venir loger avec eulx, et qu’ilz feroient la meilleure chere de jamais. Mouthleru, de prime face, s'excusa sur monseigneur d’Ëstampes, qui l’avoit là amené -et dist qu’il ne l’oseroit abandonner : « et la raison y est bonne, dist-il, car il me deffroyc® de tous poins. b Néantmoins, toutesfoys il fut content d’abandonner monsei- 'gneur d’Estampes, en cas que entre eulx le voulsissent
' l.c nom du narrateur de celte Nouvelle n'est indiqué nulle part. ^ Est-ce Richard, (ils puîné du duc de Bretagne, Jean V, à qui Charles Vil avait donné le comté d’Étampes, ou bien Robert d’Estampes, conseiller et chambellan de Charles YIl, maréchal et senécbal de Bourbonnais? Ces deux personnages étaient morts avant l'année 1-156, pendant laquelle en suppose que les Cent Nouvelles furent contées.
® Vonv défraye.
ÔfaO LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
deffroier ; et eulx qui ne desiroient que sa compaignie, accordèrent legiereinent ‘ ce marchié. Or escoutez comment il les paya. Ces trois bons seigneurs demeurèrent à Envers plus qu’ilz ne pensoient, quant ilz partirent de la court, et, soubz esperance de brief retourner, n’avoienl apporté que chascun une chemise : si devinclrent les leurssales, ensemble leurs couvrechiefz et petis draps ; et à grant regret leur venoit de eulx trouver en ceste malaise, car il faisüit bien chaull, comme en la saison de Penthecoustc. Si les baillèrent à blanchir à la cbamberiere de leur logis, ung samedy au soir, quant ilz se couchèrent; et les dévoient avoir blanches à lendemain, à leur lever. Mais Montblcru les garda bien; et, pour venir au point, la cbamberiere, quant vint au matin qu’elle eut blanchy ces chemises et couvrechiefz et les eut seebiez, et bien et gentement ployés, elle fut de sa maistresse appelléc pour aller à la boucherie quérir de la provision pour le disner. Elle fist ce que sa maistresse commanda, et laissa, en la cuisine, sur une cscabelle, tout ce bagaige, espérant à retour tout retrouver ; à quoy elle faillyt bien, car Montblerii, quant il peut venir du jour, il se leva de son Ht et print une longue robbe sur sa chemise, et descendit en bas pour faire cesser les chevaulx qui se combatoient, ou pour aller au retrait*. Et, luy, là venu, il vint veoir en la cuisine, qu'on y disoit, où il ne trouva ame, fors seulement ces chemises et ces couvrechiefz, qui ne demandoiant que marchant. Montbleru congneutbmtost que c’estoit sa charge, si y mist la main, et fut en grand esmoy où il les pourroye saulver. Une fois pensoit de les bouter dedans les chauldieres et grans potz de cuivre qui estoient en la cuisine : aultrefois de les bouter dedans sa manche ; briefvement il les bouta en Testable des che- . vaulx, bien enfardelées^ dedans du foing, en ung gros
' Volon tiers.
* Privé, garde-robe.
® Entortillées, empaquetées. ‘ .u. ' '
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LES CEST NOOVELLES NOUVELLES. "6f
monceau de fiens ' ; et, cela fait, il s’en vint couchier em— près Jehan Letourneur, dont il estoit party. Or vccy la chamberiere retournée de la boucherie, laquelle ne treuve pas ces chemises, qui ne fut pas bien contente de ce, et commença à demander partout qui en scait nouvelle. Chascun à qui elle en demandoit disoit que n’en scavoit rien, et Dieu scait la vie qu’elle menoit. Et vecy les serviteurs de ces bons seigneure qui attendoient après leurs chemises, qui n’osoient monter vers leurs inaistrcs, et craingnoierit moult; aussi faisoient l’osteet l’ostesse et la chamberiere. Quant vint environ neuf heures, ces bons seigneurs appellent leurs gens, mais nul ne vient, tant craingnont à dire les nouvelles de ccste perte à leurs maistres. Toutesfoys, en la fin, qu’il estoit entre xi et xii *, l’oste vint et les serviteurs ; et fut dit à ces seigneui’s comment leurs chemises cstoient desrobées, dont les aucuns perdirent pacience, comme maistre llimbert et maislre Roland. Mais Jehan Letourneur tint assez bonne maniéré, et n’en faisoit que rire; et appella Montbleru qui faisoit la dormeveille, qui scavoit et oyoit tout, et luy dist : « Montbleru, vecy gens bien en point! On nous a dérobé noz chemises. — Saincte Marie ! que dictesvous? dist Montbleru, contrelaisant l’endormy : vecy bien mal venu. » Quant on eut grant piece tenu parlement de ces chemises qui estoient perdues, dont Montbleru congnoissoit bien le larron, ces bons seigneurs commenceront à dire : « Il estjà bien tart, et nous n’avons encores point ouy de messe, et si est dimenche; et toutesfoys nous ne povons bonnement aller dehors de céans sans chemises; qu’est-il de faire? — Par ma foy, dist Poste,, je n’y scauroye trouver d’autre remede, sinon que je vous preste à chascun une chemise des miennes, telles
< Paille.
* Entre onze heures et midi.
’ Quand on eut longtemps parlé.
r>G2 lES CENT NOUTELLES NOCVELLES.
<}ue elles sont, combien que elles ne sont pas pareilles aux rostres. Mais clics sont blanches, et si ne povez mieulx faire, ce me semble. » Hz furent contens de ces dicrpises de l'oste, qui estoient courtes et estroictes, et de bien dure et aspre toille, et Dieu scait qui les faisoit bon vcoir. Hz furent pretz, Dieu raercy : mais il estoit si lart, que ilz ne scaroient où ilz pourroyent ouyr la messe. Alors dist Montbleru qui tenoit trop bien maniéré:
<1 Quant est de^la messe, il est dès mesbuy * trop tartjpour l’ouyr, mais jescay bien une eglise en ceste ville, où nous ne fauldrons point à tout le moins deveoir Dieu. — Eneorcs il vault mieux de le veoir que rien, dirent ces bons seigneurs, allons, allons et nous advancons vistement; c’est trop tardé ; car, perdre noz chemises, et ne ouyr point aujourd’huy de messe, ce seroye mal sur mal; et pourtant il est temps d’aller à l’eglise, si meshuy nous voulons ouyr la messe. » Montbleru incontinent les mena en la grant église d’Envers, où ily a ung Dieu sur ungasne *; etquantiiz (îureiit chascun dit leurs patenostres et leurs devocions, ilz dirent à Montbleru: « Où esse que nous verrons Dieu? — Jelevous monstreray, dist-il, tout maintenant. » Alors il leur monstra ce Dieu surl’asne, et puis il leùr dist: a Vêla Dieu ! Vous ne fauldrez jamais de veoir Dieu céans, à quelque heure quecesoit. » Adoneques ilz commencèrent à rire, jâ ^.soit ce que la douleur de leurs chemises ne feust point enîcores appaisée. Et sur ce point, ilz s’en vindrent disner et furent depuis ne scay quans jours à Envers : et après s’en partirent sans ravoir leurs chemises; car Montbleru les mist en lieu seur, et les vendist depuis cinq escuz d’or. ,0r advint, comme Dieu le voulut, que en la bonne sep- *maine du carcsroo ensuivant le mercredy,*, Montbleru se
■ * l'our aujom-d'hui. '
* Bas-relief ou tableau qui représentait Jésus-Christ entrant à Jérusalem, monté sur un âne, dix jours avantsa passion.
® La première semaine du Carême , après le mcm'ctli , dos •Cendres.
trouva au disner, avec ces trois bons seigneurs dessus nommez; et, entre aultres paroUes, il leur ramenteust* les chemises qu'ilz avoient perdues à Envers, et dist : « Hélas! le povre larron qui vous desroba, il sera bien damné, se son roeffàit ne luy est pardonné de par vous ; et, par Dieu, vous ne le vouldricz pas ? — Ha dist maistre Himbert, par Dieu, beau sire, il ne m’cn souvenoit plus, je l’ay pieça oublié. — Et au moins, dist Montbleru, vous luy pardonnez? Ne faictes pas? Saint Jehan ! ouy, distil ; je ne vouldroye pas qu’il feust damné pour moy. — Et, par ma foy, c’est bien dit ! dist Montbleru. Et vous, maistre Rolant, ne luy pardonnez-vous point aussi ?» A grant peine disoit-il le mot : toutesfoys, en la fin, il dist qu’il luy pardonnait, mais, pource qu’il perdait à regret, le mot plus luy coustoit à prononcer : « Et vrayement, dist Montbleru, vous luy pardonnez aussi, maistre Rolant? Qu’avez-vous gaigné de damner ung povre larron, pour une meschante chemise et ung couvrechief? — Et je luy pardonne vrayement, dist -il lors, et l’en clame quicte*. puis que ainsi est que aultre chose n’en puis avoir. — Et, par ma foy, vous estes bon homme. Or, » vint Letourneur. Si luy dist Montbleru : « Or ça, Jehan, vous ne ferez pas pis que les aultres ; tout est pardonné à ce povre larron des chemises, se à vous ne tient. — A moy ne tiendra pas, dist-il : je luy ay pieça pardonné, et luy en baille de recbief tout maintenant devant vous l’absolucion. — On ne pourroit mieulx dire, dist Montbleru, et, par ma foy, je vous scay bon gré de la quittance que vous avez faicte au larron de vez chemises, et en tant qu’il me touche, je vous en remereye tous ; car je suis le larron mesmes qui vous desroba à Envers. Je prens ceste quictance à mon prouffit, et de rechief vous en remereye toutesfoys, car je le doy faire. j> Quant Montbleru eut
i llappela, remémora.
^ Je le déclare quitte, absous.
ôC4 les cent nouveleles nouvelles
confesse ce larrccin, et qu’il eut trouvé sa quictancc par’ le party que avez ouy, il ne fault pas demander se maistre Rolant et Jehan Lctourneur furent bien esbahys, car ilz ne se feusscnt jamais doublez qui leur eust faitceste courtoisie. Et luy fut bien reprouché ce povre larrecin, voire en esbatant. Mais luy, qui scait son entregens, se desarmoit gracieusement de tout ce dont chargier le vouloient ; et leur disoit bien que c'estoit sa coustume que de gatgnier et de prendre ce qu’il trouvoit sans garde, especialement à telz gens comme ilz estaient. Ces trois bons seigneurs ii’en firent que rire ; mais trop bien ilz luy de* mandèrent comment il les avoit prinses, et aussi en quelle façon et maniéré il les desroba. Et il leur declaira tout au long, et dist aussi qu'il avoit eu de tout ce butin cinq escuz d'or, dont ilz n’eurent ne demandèrent oneques aultre chose.