‹ Les cent nouvellesChapitre 122 sur 160 · LA LXVIII* NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA LXVIII* NOUVELLE

PiR ItESSlRE CHRESTIEK DE DTG0I6NE

CE n'est pas chose peu acoustumée ne de nouveau mise sus ^ que femmes ont fait leurs maris jaloux, voire, par Dieu, coijx. Si advint nagueres, à ce propos, o,n la ville iI'Envers, que une femme mariée, qui n'estoit pas des plus seures du monde, fut requise d'ung gentil compaignon de faire la chose que scavez. Et, elle, comme courtoise et telle qu'elle estoit, ne refusa pas le service que ou luy presentoit, mais débonnairement se laissa ferrer,

* AimUijla, annula, cassa.

• Délivre.

’ Mise en avant, reprusenlée, exposée. ; •

et maintint ceste vie assez longuement. En la parfm, comme Fortune voulut, qui ennemye et desplaisante estoit de leur bonne chevance *, flst tant, que le mary trouva la brigade en présent meffait*, dont en y eut de bien es-' bahys. Ne scay toutesfoys lequel l'estoit le plus, de l’amaiit, de l’amye ou du mary; neantmoins, l’amant, à l’ayde d’une bonne espée qu’il avoit, se saulva, sans nul mal avoir. Or demourerent le mary et la femme; de quoy leurs propos furent, il se peult assez penser. Après toutesfoys aucunes parolles dictes, d’ung coslé et d’aultre," le mary, pensant en soy-niesmes, puis qu’elle avoit commencé à faire la follye, que fort * seroye de l’en retirer; et, quant plus elle n’en feroit, si estoit tel le cas, qu’il estoit jà venu à la conguoissance du monde; de quoy il en estoit noté, et quasi deshonnoré; considéra aussi de la batre ou injurier de parolles, que c’estoit paine perdue; si s’advisa après, à chief *, qu’il la chasseroye paistre hors d’avecques luy, et ne sera jamais d’elle ordoyée ® sa maison; si dist à sa femme : « Or ç'a, je voy bien que vous ne m’estes pas telle que vous deussicz estre par raison; toutesfoys, espérant que jamais ne vous adviendra de ce qui est fait, n’en soit plus parlé. Mais devisons d’ung aultre. J’ay ung affaire qui me touche beaucoup, et à vous ausii; si nous fault eugaiger tous nos joyaulx, et, se vous avez quelque mynot® d’argent à part, il le vous fault mettre avant; car le cas le requiert. — Par ma foy, dist la gouge, je le feray de bon cueur; mais que me pardonnez vostre maltale.nt^ — N’en parlez, dist-il, non plus quemoy. » Elle, cuidant estre absolue* et avoir remis-

‘ Pour chance.

* En Qagrant délit.

’ Dilficile.

A la On, en dernier lieu.

* Salie, déshonorée.

• .Ancienne mesure de capacité, contenant un pied culte.

A condition <jue vous me pardonniez l'outrage oue je vous ai feit,

• Pour absoute.

LF.S.CENT SOLVEI.LES NOUVELLES.

sion de ses pechiez, pour complaire à son mary, après ]a noyse dessusdicle, bailla ce qu’elle avoit d’argent, ses verges *, ses tissus, certaines bourses estoffées bien richement, ung grant tas de couvrechiefz bien fins, plusieurs pennes * entières et de bonne valeur; brief, tout ce qu’elle avoit, et que son mary voulut demander, elle luÿ bailla, pour en faire son bon plaisir : cc En dea, dist-il, encores ne ay-je pas assez ! » Quant il eut tout jusques à la robbe et la cote simple, qu’elle- avoit sur elle : « 11 me fault avoir ceste robbe! dist-il. — Voire, dist-elle, et je n’ay aultre chose à vestir. Voulez-vous que je voise toute nue? — Force est, dist-il, que la me baillez et la cote simple aussi, et vous advancez; car, soit par amours ou par force, il la me fault avoir. » Elle, voyant que la force n’estoit pas sienne, se desarma de sa robe et de sa cote simple, et demeura en sa chemise : « Tenez, dist-elle, fay-je bien ce qu’il vous plaist? — Vous ne l’avez pas tousjours fait, dist-il. Se à ceste berne vous me obeyssez, Dieu scait se c’est de bon cueur; mais laissons cela et parlons d’ung aultre’. Quant je vous prins à mariage à la male heure, vous n’aportastes gueres avecques vous, et encores le tant peu que ce feust, si l’avez-vous forfait* et confisqué; il n’est jà mestier qu’on vous dyc vostre gouvernement ’ ; vous scavez mieulx quelle vous estes, que nul autre, et poiir ce, telle que vous estes h ceste heure, je vous baille le grant congié et vous dy le grant adieu. Vêla ®riiuys, prenez chemin, et, se vousfaictes que saige, ne vous trouvez jamais devant moy. » La povre gouge, plus esbahyo que jamais, n’osa plus demeurer, après

' Bagues, anneaux d’or.

* Fourrures;- du bas latin panniis et pantin, qui signifiait aussi drap, tissu de laine.

’ B’aulre chose.

* Dissipé, mal employé.

® Il n’est pas besoin qu’on vous dise quelle a été votre conduite,

® Pouruoi/é.

ceste liorrible leçon, ains se parût et s’en vint rendre, ce croy-Je, à l’ostel de son aray par amours, pour ceste première nuyt, et fist mettre sus * beaucoup.-d’embassadeurs pour ravoir ses bagues et ses habillemens de corps; mais ce fut pour néant, car son mary, obstiné et endurcy en son propos, n’eu voulut oncques ouyr parler, et encores moins de la reprendre; si en fut beaucoup pressé tant des amys de son costé comme de ceulx de la femme, toutesfoys elle fut contrainte de gaigner des aultres habillemens, et, en lieu 'de mary, user de amy, attendant le rapaisement de sondit mary, qui, à l'beure de ce compte, estoit encores mal content, et ne la vouloit veoir pour rien qui feust. V -

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