‹ Les cent nouvellesChapitre 123 sur 160 · LA LXIX' NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA LXIX' NOUVELLE

PAU UONSEiaNECR

IL n’est pas seulement congneu de ceulx de la ville de Gand (où le cas, que je vous ay à descrire, est, n’a pas long temps, advenu), mais de la part de ceulx du pays de Flandres, et de plusieurs aultres, que, à la bataille ‘ qui fut entre le roy de Hongrie et le duc Jehan, lesquels Dieu absolve, d’une part, et le grant Turc en son pays de Tur-

* Envoya.

* Dataille de Nicopolis, en 1393, où le roi de Hongrie, Sigisniond, et Jean-sans-Peur, Tils du duc de Bourgogne, furent complètement défaits par le sultan Bajazet !•', contre lequel ils avaient formé une croisade avec l'aide de la cbevalerio de toute la chrétienté.

Digilized by Gi ‘Ogie

quie d’aullre, où plusieurs notables chevaliers et- escuiers françoys, ilamens, alemans et picars furent prisonniers ès mains du Turc, les aucuns furent mors et persécutez, présent ledit Turc, les aultres furent encbartrés * à perpétuité, les aultres condamnez à faire office de clerc d'esclave : du nombre des quelz fut ung gentil chevalier dudit pays de Flandres, nommé messire Clays Utenchonen. Et par plusieurs fois exerça ledit office d'esclave, qui ne luy estoit pas petit labeur, mais martire intoUe^ râble, attendu les delices où il avoit esté nourry et le lieu dont il estoit party. Or, devez-vous scavoir qu'il estoit marié par deçà à Gand, et avoit espousé une très belle et bonne dame, qui de tout son cueur l’aymoit et le tenoit chier : laquelle pria Dieu journellement que brief le peust revenir par deçà, se encores il estoit vif; s'il estoit mort, que, par sa grâce, il luy voulsist ses pochez pardonner et le mettre au nombre des glorieux martirs, qui, pour le reboutement ‘ des infidèles, et l'exultacion de la saincte foy catholique, se sont voulentairement ofTers et abandonnez à mort corporelle. Geste bonne dame, qui riche, belle et bien jeune estoit et bonne, estoit de grans amys continuellement pressée, et assaillie de ces amys, qu'elle se voulsist remarier; lesquels disoient et affermoient que son mary estoit mort, et que, s'il feust vif, il feust' retourné comme les aultres; s'il feust aussi prisoimierÿ on eust eu nouvelle de faire sa finance Quelque ch(fêe qu'on dist à ceste bonne dame, ne raison qu'on luy sceost amener d'apparence en cestny &it, elle ne vouloit condescendre en cestuy mariage, et, au mieulx qu'elle scavoit, s'en excusoit. Mais que luy valut ceste excusance, certes pou* ou rien; car elle fut à ce menée de ses parents et

* Mis en eAar/r«, en prison. . . i .iî? ! ni"

* Pour repousser les Turcs, qui avaient envahi l’Europe chrétienne.

* L'argent de sa rançon.

*Poorpe«. .1

amys, que elle fut contente d’obeyr. Mais Dieu scait que ce ne fut pas à peu de regret, et estoient environ neuf ans passez, qu’elle estoit privée de la présence de son bon et leal seigneur, lequel elle reputoit pieça mort; aussi faisoient la plus part et presque tous ceulx qui le congnoissoient. Mais Dieu, qui ses serviteurs et champions préservé et garde, l’avoit aullrement disposé, car encoros vivoit et faisoit son ennuyeux office d’esclave. Pour rentrer en matière, ceste bonne dame fut mariée à ung aultre chevalier, et fut environ demy an en sa compaignie, sans ouyr aultres nouvelles de son bon mary que les precedentes, c’est assavoir qu’il estoit mort. D’adventure, comme Dieu le voulut, ce bon et leal chevalier messire Clays estant encores en Turquie, à l’heure que ma dame sa femme s’est ailleurs alyée, faisant le beau mestier d’esclave, fist tant par le moyen d’aucuns chrestiens gentilz hommes et autres qui arrivèrent ou pays, qu’il fut délivré, et se mist en leur galée*, et retourna par deçà. El comme il estoit sur son retour, il rencontra et trouva, en passant pays, plusieurs de sa congnoissance qui très joyeux furent de sa delivi-ance; car, à la vérité, il estoit très vaillant homme, bien renommé et bien vertueux. Et tant se espandit ce très joyeux bruit de sa desirée délivrance, qu’il parvint en France, au pays d’Artoys et en Picardie, où ses vertur n’estoient pas moins congneucs que en Flandres, dont il estoit natif. Et, après ce, ne tarda gueres que ces nouvelles vindrent en Flandres jusques aux oreilles do sa très belle et bonne dame, qui fut bien esbahye, et de tous ses sens tant altérée et surprinse qu’elle ne scavoit sa contenance : a lia ! dist-elle, après certaine piece, quant elle peut parler, mon cueur ne fut oneques d’acord de faire ce que mes parens et amys m’ont à force contrainte de faire! Helas! et qu’en dira mon très loial seigneur et mary, auquel je n’ay pas gardé loyaulté comme je dousse,

galère; du bas latin galea.

mais comme femme legiere, fresle et muable de couraige, ay baillé part et porcion à aultruy de ce dont il estoit et devoit eslre seigneur et maistre ! Je ne suis pas celle qui doye ne ose attendre sa presence ; je ne suis pas aussi digne qu’il me vueille ou doye regarder, ne jamais veoir en sa corapaignie. » Kt, ces parolles dictes, acompaignées tle grosses larmes, son très honneste, très vertueux cueur s'csvanouyt; et cheut à tene pasmée. Elle fut prinse et portée sur ung lit, et luy revint le cueur; ma» depuis ne fut en puissance de homme ne de femme de la faire inenger ne dormir; ainçois fat, trois jours continuelz, tousjours plourant, en la plus grant tristesse de cueur de jamais. Pendant lequel temps elle se confessa et ordonna comme bonne chrestienne, criant mercy h tout le monde, especialement à monseigneur son. mary. Et après elle mourut, dont ce fut grant dommaige; et n'est point à dire le grant desplaisir qu'en print mondit sei> gneur son mary, quant il sceut la'nouvelle; et, à cause de son deul, fut en grant danger de suyr, par semblable ao cident, sa très loyale espouse; mais Dieu, qui l’avoit saulvé d’aultres grans perilz, le préserva de ce danger.

Page 1