‹ Les cent nouvellesChapitre 130 sur 160 · PAR ALARDIN · texte numérisé non relu

PAR ALARDIN

UNG gentil homme des marches de Flandres avoit sa mere bien ancienne et très fort débilitée de maladie, plus languissant et virant à malaise que nulle autre femme de son aage : espérant d’elle mieulx valoir et amender*, et combien que ès marches de Flandres il fist sa résidence, si la visitoit-il souvent; et à chascune fois que vers elle venoit, tousjours estoit de mal oppressée, tant que l'en cuidasbqiie l’ame en deust partir. Et, une fois entre les aultres, comme il l’estoit venu veoir, elle’, au partir, luy dist : « Adieu, mon filz, je suis seure que jamais ne me verrez; car je m’en voys mourir. — A dea, ma damoiselle ma mere, vous m’avez tant de fois ceste leçon recordée, que j'en suis saoul ; et a trois ans passez que tousjours ainsi m’avez dit, mais vous n’en avez rien fait; prenez bon jour, je vous en prie; si ne faillez point. » La bonne damoiselle, oyant de son filz la response, quoyque malade et vieille feust, en soubriant, luy dist adieu. Or se passèrent puis ung an, puis deux ans, tousjours en languissant. Ceste femme fut arriéré de sondit filz visitée, et,

* Espérant qu’elle se porterait mieux et guérirait.

ung soir, comme en son lit, en l'ostel d’elle, estoit couchée, tant oppressée de mal qu’on cuidast bien qu’elle allast à Mortaigne 1, si fut ce bon filz appellé de ceulx qui sa mere gardoient, et luy dirent que bien en haste à sa mere venist, car scurement elle s'en alloit : a Dictes-vous donc, disUil, qu’elle s’en va? Par ma foy, je ne l’ose croire; tousjours dist-ellc ainsi, mais riens n’en fait. — Neuny, nenny, dirent ses gardes, c’est à bon escient ; venez-vousen, car on voit bien qu’elle s’en va. — Je vous diray,

• dist-41, allez-vous-en devant et je vous suyvray; et dictes l)ien à ma mere, puis qu’elle s’cn veull aller, que par Douay point ne s’en aille, que le chemin est trop mauvais; à peu que devant hier moy et mes chevaulx n’y demourasines. » 11 se leva neantmoins, et, housse de sa robe longue, se mist en train pour aller veoir se sa mere feroit la derm’cre et finable grimace. Luy, là venu, la trouva fort malade et que passé avbit subite faulte*, qui la cuidoit bien emporter; mais. Dieu mercy, elle avoitung petit mieulx : « N’esse pas* ce que je vous dy? commence à dire ce bon filz : l’en dit tousjours cean.<!, et si fait elleraesmes, qu’elle se meurt, et rien n’en fait! Prenne bon terme, de par Dieu, comme tant de fois luy ay dit, et si no faille point; je m’en retourne dont je vien; et si vous advise que plus ne m’apellez; s’ellc devoit s’en aller toute seule, si ne luy ferayrje pas à ceste heure compaignie. » Or convient-il que je vous compte la fin de mon entreprinse. Ceste damoiselle, ainsi malade que dist est, revint de ceste extreme maladie, et, comme auparavant, depuis vesquit en languissant l'espace de trois ans, pendant lesquelz ce bon filz la vint veoir d’adventure une fois, et au point ^ qu’elle rendit l’espcrit. Mais le bon fut quant on

* C’est-à-dire ; au cimetière. Jeu de roots proverbial sur le noiaile la ville de Mortagne, qui sembletdérivé du mot morl et qui n’en, vient pas {Morilania).

* Ce mot doit s’entendre ici d’un évanouissement. ^

® Au moment même.

le vint quérir pour estre au trespas d’elle ; il vestoit une robbe neufve, et n'y voulut aller. Messaiges sur aultresve* noient vers luy, car sa bonne mere, qui tiroit à sa fin, le vouloit veoir et recommander aussi son ame. Mais tousjours aux messaiges respondoit : < Je scay bien qu'elle n'a point de haste, qu’elle attendra bien que ma robbe soit mise à point. > En la parfin, tant luy fut remonstré, qu'il s'en alla tantost devers sa mere, sa robbe vestue sans les manches, lequel, quant en ce point fut d'elle regardé, luy demanda où estoient les manches de sa robe, et il dist : «c Elles sont là dedans qui n'attendent à estre parfaictes, sinon que vous dcscombrez la place*. — Elles seront donc tantost achevées, ce dist la damoiselle; je m'en voys à Dieu, auquel humblement mon ame recommande et à toy aussi, mon filz. » Lors rendit l’ame à Dieu, sans plus mot dire, la croix entre ses bras : laquelle chose voyant, son bon filz commença tact fort à plourer que jamais ne fut veu la pareille, et ne le povoit nul réconforter, et tant en fist, que au bout de quinze jours il mourut de deul.

LA LXXVIIP NOUVELLE

PAR JBHAN MARTIN

OU bon pays de Braibant, qui est bonne marche * et plaisante, fournie à droit et bien garnie de belles filles, et bien saiges coustumierement et le plus; et des hommes, on veult dire, et se treuve assez véritable, que tant plus vivent, que tant plus sont sotz : nagueres advint que ung

' Vidiez, quittiez la place ; c’est-à-dire : rendiez le dernier soupir. • Contrée, province.

414 le;s cent koüvelles nouvelles.

gentil homme, en ce point né et destiné, il luy print voulenté d’aller oultcu mer voyager en divers lieux, comme en Cypro, en Rodes et ès marches d’environ; et, au dernier, fut en Jherusalem où il receut l’ordre de chevalerie. Pendant lequel temps de son voyaige, sa bonne femme ne fut pas si oyseuse, qu’elle ne prestast son quoniam à trois compaignons, lesquels, comme à court plusieurs servent par temps et termes, eurent audience. Et tout premier ung gentil escuier, frès et frisque et en bon point, qui tant rembourra son bas*, à son chier coust et substance, tant de son corps comme en despence de pecune (car à la vérité elle tant bjen le pluma, qu’il n’y failloit point renvoyer), qu’il s'ennuya et retira, et de tous poins l’abandonna. L’aultre après vint, qui chevalièr estoit et homme de grand bruyt, qui bien joyeux fut d'avoir gaigné la place, et besoingna au mieulx qu’il peut comme dessus, moyennant de quitus *, que la gouge tant bien scavoit avoir, que nul aultre ne la passoit Et brief, se l’escuyer, qui auparavant avoit la place, avoit estérongié®, damp chevalier n’en eut pas moins. Si tourna bride et print congié et aux aultres abandonna la queste. Pour faire bonne bouche, la bonne damoiselle, d’ung maistre prestre, s'acointa, et, quoy qu'il feust subtil et sur argent bien fort luxurieux, si fut-il rançonné de robes, de vaisselle, et de aultres bagues® largement. Or advint. Dieu mercy, que le vaillant mary de ceste gouge fist scavoir sa venue, et comme en Jherusalem avoit esté fait chevalier: si fist sa bonne femme l’ostel aprester, tendre, parer et nettoyer au mieulx qu’il feust possible. Brief, tout estoit bien net et plaisant, fors elle seulement, car du plus et butin qu’elle avoit à force de rains gaigné, avoit acquis vaisselle, tapisserie, et d’autres meubles assez. A l’arriver

* Jeu de mots sur bas et bât.

* Argent; espression encore usitée dans le peuple.

* Plumé, dépouifié, ruiné.

Heubles, nippes.

que fist le doulx mary, Dieu scait la joye et la festc qu’on luy fist, celle en especial qui le moins en tenoit compte, c’est assavoir sa vaillante fcmme. Je passe tous ses biens vueillans* et vien à ce que monseigneur son mary, quoy coquart qu’il feust, si se donna garde de foison de meubles, qui avant son partement n’estoient pas leans. Vint aux coffres, aux bufetz et en assez d’aultres lieux, et trouve tout multiplié, dont le butin® luy monta en la teste, et, de prinsault, son cueur en voulut descharger; si s’en vint, eschauffé et mal ineu®, devers sa bonne femme, et luy demanda tantost d’où sourdoiejit tant de biens comme ceulx que j’ay dessus nommez : « Sainct Jehan ! monseigneur, ce dist ma dame, ce n’est pas mal demandé; vous avez bien cause d’en tenir telle maniéré, et de vous eschauffer ainsi. Il semble que vous soyez courroucié, à vous veoir? — Je ne suis pas bien à mon aise) dist-il, car je ne vous laissay pas tant d’argent à mon partir, et si ne povez pas tant avoir espargné, que, pour avoir tant de vaisselle, de tapisserie, et le surplus de bagues que j’ay trouvé par céans, il fault (et je n’en double point, car j’ay cause) que quelqu’un se soit de vous accointé, qui nostre mesnaige a ainsi renforcé? — Et par Dieu ! monseigneur, respond la simple femme, vous avez tort, qui, pour bien faire, me mettez sus telle vilennie ! Je vueil bien que vous saichez que je ne suis pas telle, mais meilleure en tous endroits, que à vous n’appartient, et n’esse pas raison que, avec tout le mal que j’ay eu d’amasser et espargner, pour acroistre et embellir vostre ostel et le mien , j’en soye reprouchée et tencée? C’est bien loing de congnoistre ma peine, comme bon mary doibt faire à sa bonne preude femme; telle l’avez-vous, meschant maleureux, dont c'est grand dommaige, par

* Nous croyons qu'il faut lire biens vaillants; c'esl-â-dire ; je ne m’étends pas snr tous les biens qu’elle avait amassés.

* Dépit, colère.

^ Mal disposé, mal intentionné.

mon ame, se ce n'estoil pour mon honneur et pour mon' amel > Ce procès, quoy qu’il feust plus long, pour ung temps cessa, et s’advisa maistre mary, pour estre acer^ tené de l’estât de sa femme, qu’il feroit tant avec son curé; qui son très grant ami estoit, que d’elle orroit'Ia de^, vote confession : ce qu’il tist au moyen du curé qui tout couduist; car, ung bien matin, en la bonne sepmaine*;^ que de son curé pour confesser approucha, en une chapjielle devant il l’envoya, et à son mary vint : lequel il adouba de son habit et l’envoya devers sa femme. Se nostre mary fut joyeux, il ne le fauli jà demander, quant en ce point il se trouva. Il vint en la chappelle, et,' aui siégé du prestre®, sans mot dire, entra; et sa femme, d’àp- t proueber, qui à genoulx se mist devant scs piéz, cuidant pour vray estre son curé, et sans tarder commença à dire Ilenedicite. Et nostre sire son mary respondit Domint^s;au niiculx qu’il scout, comme le curé l’avoit aprins, acheva de dire ce qui afûert Après que la bonne femmo eust dit la generale confession, elle descendit au particulier et vint parler comment, durant le temps que 's<m mary avoit esté dehors, ung cscuieravoit esté son lieutenant, dont elle avoit, tant en or, en argent, que en bsH' gués, beaucoup amendé®. Et Dieu scait qu’en oyant ceste: confession, sc ie mary estoit bien à son aise:s’il eust osé,voulentiers l’eust tuée, à ceste heure; toutesfoys, aibn de ouyr le surplus, il eusf patience.' Quant elle eut dit tout au long de ce bon escuier, du chevalier s'est accusée, qui'' comme l’aultre l’avoit bien baguée. Et bon mary, qui de deul se crieve, ne scait que faire de soy descouvrir et bailler l’absolucion sans plus attendre; si n’en fist-il riens ; ncantmoins, print loisir d’escouter ce qu’il orra. Après

* La aeinaine de Pâques. '

* Affubla, revêtit. - . ■ • . '

® C’est-à-dire : au confessionnal.

* Convient, importe ; ce qu’il faut.

® Acquis.

le tour (lu chevalier, le prostré vint en jeu, mais, à cest roup, t)on mary perdit pacience et ne peut plus ouyr : si getta jus ‘ cliapperon et surplis ; en soy monstrant, luy (list : (( Faulce et desloyale, or voy-je et congnois vostre grant traïson! Et ne vous suffisoit-il de l’escuyer et puis du chevalier, sans à ung prestre vous donner, (jui plus me desplaist que tout ce que fait vous avez? » Vous devez scavoir que de prinsault ceste vaillant femme fut esbahye; mais le loisir qu’elle eust de respondre très bien l’asseura, et sa contenance si bien ordonna, de maniéré qu’à l’ouyr à sa response, plus asseurée estoit que la plus juste de ce monde, disant à Dieu son oraison; si rcspondit bintost apres, comme le Saint Esperit l’inspira, et dist bien froidement : « Povre coquart, qui ainsi vous tourmentez, scavez-vous bien pourquoy? Or, oyez-moy, s’il vous plaist : et pensez-vous que je ne sceusse bien que c’estiez vous à qui me confessoye? Si vous a y servy comme le cas le requeroit, et sans mentir de mot, vous ay tout confessé mon cas. Vecy comment ; de l’escuyer me suis accusée, et c’est esvous* ; quant vous m’eustes à mariage vous estiez escuyer, et lors flstes de moy ce qu’il vous pleust; le chevalier aussi dont j’ay touché, c’estes vous, car, à vostre retour, vous m’avez fait dame; et vous estes le prestre aussi, car nul, se prestre n’est, ne peut ouyr confession. — Par ma luy ! m’amye, dist-il, or m’avez- •vous vaincu, et bien inonslrez que sage vous estes, et à tort vous ay chargée, dont je me repens et vous en crye incrcy, promettant de l’amender à vostre dit. — Legierement il vous est pardonné, ce dist sa femme, puis que le cas vous congnoissez. » Ainsi que avez ouy, fut le bon chevalier deceu par le subtil engin ’’ de sa femme.

• Jeta bas, ôta vivement.

* Pour e'esi vous.

'• Esprit; (lu latin ittfimiiwi.

Page 1