LA LXXX' NOUVELLE
PAR MESStBB MICBAOLT
ES marches d’Allemaigne, comme pour vray, ouy nagueres racompter à deux gcntilz seigneurs dignes de foy et de croire •, que une jeune fille, de l’ange d’environ XV xvj ans, fut donnée en mariaige à ung loyal gentil compaignon, bien gracieux, qui tout devoir faisoit depaier le devoir que voulentiers demandent les femhics sans mot dire, quant en cest nage et estât sont. Mais, quoy que le povre homme fist bien la besoingne et se efforçast espoire plus souvent qu'il ne deust, toutesfoys n’estoit l’oeuvre qu’il faisoit en aucune maniéré agréable è sa femme ; car incessamment ne faisoit que rc-
' Cr^uce, croyance, crédit. , -
LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. -iil
chigner et souvent plouroit tant tendfement, comme sc tous ses amis fussent mors. Son bon mary, la voyant ainsi lamenter, ne se scavoit assez esbahyr quelle chose luy povoit faillir, ctliiy demandoit doulcement : « Ilclas, m’amye, et qu’avez-vous? Et n’estes- vous pas bien vestue, bien logée et bien servie, et de tout ce que gens de nostre estât peuvent par raison desirer, bien convenablement partie * ? — Ce n’cst pas là qu’il me tient, distelle. — Et qu’esse donc? Dictes- lo-moy, dist-il, et, se je y puis mettre remede, pensez que je le feray pour * y mettre corps et biens. » Le plus des fois, elle nerespondit mot, mais tousjours rechignoit et de plus en plus triste chiere matte * et mourne elle faisoit, laquelle chose le mary ne portoit pas bien pacientement, quant scavoir il ne povoit la cause de ceste doleance. Il enquist tant, qu’il en sceut une partie, car elle luy dist qu’elle estoit desplaisante® qu’il estoit si petitement fourny de cela que vous scavez, c’est assavoir du baslon de quoy on plante les hommes, comme dit Bocace : « Voire, dist-il, et esse cela dont tant vous doutez? Et, par sainct Martin, vous avez bien cause ! Toutesfoys il ne peutt estre aullre, et fiiult que vous en passez tel qu’il est, voire se vous ne voulez aller au change. » Ceste vie se continua ung grant temps, tant que le mary, voyant cette obstinacion d’elle, assembla, ung jour, à ung disner, ung grant las des amis d’elle, et leur remonstra le cas comment il cslcy dessus touché, et disoit qu’il luy sembloit qu’elle n’avoit cause de soy 'douloir de luy en ce cas, car il cuidoit aussi bieu estre parly’ d’instrument naturel, que voisin qu’il
' Partagée.
* Pour est employé ici éans le sens de jusqu’à.
^ Mine, figure; de l’italien ciera.
* Folle, abattue.
^ Pour morne. La première édition porte moiirme.
s Chagrine, fâchée.
' Partagé, muni, fourni.
4!2t LES CENT HOUVELLES NOUVELLES.
eust ; « Et affin, dist*il, que j’en soye mieulx creu, et que vous voyei son tort évident, je vous monstreraylout. » Adonc il roist sa denrée avant sur la table, devant tous et toutes, et dist : a Vecy de quoy !» Et sa femme, de plorer de plus belle : « Et par saint Jehan ! dirent sa mere, sa seur, sa tante, sa cousine, sa voisine :m'amyc, vous avez tort. Et que demandez-vous ? Voulez-vous plus demander? Qui esse qui ne devroit estre contente d'ung mary ainsi oustillé? Ainsi, m'aist Dieu, je me tiendroye bien heureuse d'en avoir autant, voire beaucoup moins.. Appaisiez-vous et faictes bonne chiere doresenavant.
Dieu ! vous estes la mieulx partie de nous toutes, ce croyT . je. O Et la jeune espousée, oyant lecolliege * des femmes; ainsi parler, leur dist, bien fort en plourant : a Vecy le, |)etit asnon de céans, qui n'a gueres avec demy an de aage, , et si a l’instrument grant .et gros de la longueur d'ung bras? » Et, en ce disant, tenoitson bras par le coùde,^et. le branloit trop bien: « El mon mary qui a bien xxxiij ans, n’en a que ce tant petit qu’il a monstré ; et vous semblet-il que j'en doye estre contente? » Chascun commeiua à rire, et elle, de plus plourer, tant que l'assemblée longuement sans mot dire. Alors la mere print la paiçpjle. et à part dist à sa fille tant d'unes et d’aultres, que aucu-, nement sa contenta ; mais ce fut à grant paine. Vecy. lu guise* des filles d’Allemaigne ; se Dieu plaist, bientost seront ainsi en France. , ^
' Ij'a.vMitnbltic, compagnie.
* Muiiiùi'u, rai;on.
LKS CK«T .NUUVëLLëS «OUVëLLKS.
LA Lxxxr NOUVELLE
PAR MONSEIGNF.DR DE AVAURIN
PUIS que les comptes et histoires des asnes sont achevez, Je vous feray, en brief et à la vérité, ung gracieux compte d’ung chevalier, que la plus part de vous, mes bons seigneurs, congnoissez de pieça. Il fut bien vray que ledit chevalier s’enamoura très fort, comme U est assez bien de coustume aux jeunes gens, d'une très belle, gente et jeune dame, et, du quartier du pays où elle se tenoit, la plus bruyante*, la plus mignonne et la plus renommée. Mais, toutesfoys, quelque semblant, quelque devoir qu’il sceust faire pour obtenir la grâce de celle dame, jamais ne peust parvenir d’estre serviteur retenu; dont il'cstoit très desplaisant et bien marry, attendu que tant ardamment, tant loyallement et tant entièrement l’ayinoit, que jamais femme ne le fut mieulx. Et n’est point à oublier que ce bon chevalier fnisoit autant pour elle que oneques fist serviteur pour sa dame, comme de joustes, d’habillemens et plusieurs esbatemens et neantmoins, comme dist est, tousjours trouvoit sa dame rude et mal traictable, et luy monstroit moins de semblant d’amours, que par raison ne deust; car elle scavoit bien et de vray, que lealement et chierement estoit de luy aymée.^t, à dire la vérité, elle luy estoit trop dure, et est assez à penser qu’il ’ procedoit de fierté, dont elle estoit plus char-
' Réputée, trioniphanlc.
* Passe-temps, parties de plaisir, jeux.
'■ Il est syiioiiyipe de l'ela; c’est-à-dire; cette inuniére il'Olre. cette dureté.
iu LES CEM 2S0DVELLES MuÜVëLLES.
géc que bon ne luy feust, comme on ponrroye dire rentplie. Les choses estans comme dit est, une aultre dame, voisine et amye de la dessusdicte, voyant la queste dudit chevalier, fut tant esprinse de son amour, que plus on ne pourroye, et, par trop bonne façon et moyen, qui trop long seroye à descrire, fist tant par subtils moyens, que en petit de tenips ce bon chevalier s’en apperceut; dont il ne s’esmeut que bien à point, tant s'estoit fort donné auparavant à sa rebelle et rigoureuse maistresse. Trop bien, comme gracieux que il estoit et bien saichant, tant sagement enlretenoit celle de luy esprinse, que, se à la congnoissance de l'aultre feust parvenu, cause n’eust eu de blasmer son serviteur. Or escoutez quelle chose advint de ses amours, et quelle en fut h conclusion. Ce chevalier amoureux, pour la distance du lieu, n'estoit si souvent auprès de sa dame, que son loyal cueur et trop amoureux desiroit. Si s’advisa ung jour de prier aucuns chevaliers et escuyers, ses bons amys, qui toutesfoys de son cas rien ne scavoient, d’aller esbatre, voler * et quérir les lievres en la marche du pays où sa dame se tenoit, saichant de vray par ses espies, que le mary d’elle n’y estoit point, mais estoit venu à la court où souvent se tenoit, comme celuy de qui se fait ce compte. Comme il fut proposé de ce gentil chevalier amoureux et de ses compaignons, ilz partirent le lendemain, bien matin, de la bonne ville où la court se tenoit, et tout querant les lievres, passèrent le temps joyeusement, jusques à basse nonne*, sans boire et sans menger. Et en grant haste viiidrent repaistre en ung petit viliaige; et, après ledisner, lequel fut court et sec, montèrent h cheval et de plus belle s’en vont querant les lievres. Et le bon chevalier, qui ne tiroit qu’à une%
' Chasser au vol, à roiseau.
’ Environ trois heures et demie de l'après-midi ; après l’heure de none.
* Qui n'avait qu'uu seul but.
LËi) CENT NOUVELLES NOUVELLES. i!2j
inoiioit tousjours la brigade le plus qu’il povoit arriéré de la bonne ville, où compaignons avoient grant envie de retirer, et souvent luy disoient : a Monseigneur, le vespre‘ approuche, il est heure de retirer à la ville; se nous n’y advisons, nous serons enfermez dehors, et nous fauldra gésir* en ung meschant village et tous mourir de faim. — Vous n’avez garde, se disoit nostre amoureux: il est encores assez haulte heure’, et, au fort, je scay bien ung lieu en ce quartier, où l’en nous fera très bonne chiere; et, pour vous dire, sc à vous ne tient, les dames nous festieront^ le plus honnestement du monde. » Et comme gens de court se trouvent volontiers entre les dames, ilz furent contens d’eulx gouverner à l’appetit® de celuy qui les avoit mis en train, et passeront le temps querans les lievres, et volans les perdris, tant que le jour si leur dura. Or vint l’heure de tirer au logis. Si dist le chevalier à ses compaignons : o Tirons, tirons pays, je vous meneray bien. » Environ une heure ou deux de nuyt ®, ce bon chevalier et sa brigade arriveront ù la place où se tenoit la dame dessusdicte, de qui tant estoit féru la guide de la compaignie, qui mainte nuyt en avoit laissé le dormir. On heurta à la porte du chasteau, et les varletz assez tost vindrent avant, lesquelz leur demanderont qu’ilz vouloient. Et celuy à qui le fait touchoit le plus, print la parolle et leur commença à dire : « Messeigneurs, monseigneur et ma dame sont-ilz céans? — En vérité, respondit l’ung pour tous, monseigneur n’y est pas, mais ma dame y est. — Vous luy direz, s’il vous plaist, que telz et telz chevaliers et escuyers de la court, et moy ung tel, venons d’esbatre et quérir les lievres en ceste mar-
' Soir ; du latin vesper.
* Coucher.
* C'est-à-dire: il n’est pas encore lard.
‘ Pour festoieront.
^ Désir, caprice, fantaisie.
* C’est à-dire : sept ou huit heures du soir.
LES UEM NUUVEELES MUUVEljLES.j
clic; et nous sommes csgarez jusques à ces^ heure, qui/j est trop tart de retourner à la ville. Si luy prions qu'il luy . plaise nous recevoir pour ses osles pour lueshuy. — Vou- , lentiers, dist l’aullre, je luy diray. » Il vint faire ce mes-j, saige à sa maistresse, laquelle fist faire la responce, sans.) venir devers culx, qui fut telle : « Monseigneur, dist varlet, ma dame vous fait scavoir que monseigneur soU|> mary n'est pas icy : dont il luy desplaist, car, s'il y feust-il,(> vous fist bonne chiere ; et, en son absence, elle n'oseroit.. recevoir personne. Si vous prie que luy pardonnez, o Lcp chevalier meneur de l'assemblée, pensez qu'il fut bien,, esbahy et très honteux d’ouyr ceste responce, car il cui-, doit bien vcoir et h loisir sa maistresse, et deviser tout à son cueur saoul ; dont il se trouve arriéré et bien loing;.. et encores beaucoup luy grevoit d’avoir amené scs coui».^ paignons en lieu où il s'estoit vanté de lesbien faire fes-^<. toier. Comme saichant* et gentil chevaUer, il ne monstra^ pas ce que son povre cueur portoit*; si dist, de plain VÎ7. saige, à ses coropaignons : « Messeigneurs, pardonnez*,, inoy que je vous ay fait paier la bayée ®; je ne cuydoyei pas que les dames de ce pays feussent si peu courtoises,, que de reffuser ung giste aux chevaliers errans; prenez-r" en pacience. Je vous promet?, par ma foy, de vous mener., ailleurs, ung peu au dessus de céans, où l'en nous fera toute aullre chiere. — Or, avant donc, dirent-ilz, les autres! picquez avant! Bonne advenlure nous doint Dieu!»] Hz se mettent au chemin, et estoit l'intencion .dejeqr, guide de les mener à l'ostel de la dame, dont il estoit lej chier tenu, et dont moins de conte il tenoit, que par rai-^ son il né deust; et conclud, à ceste heure, de soy oster detous poins du l'amour de celle qui si lourdement avoit ru*.
' bien appris, sachant vivre.
- C’esl-à-dirc : ce (ju’il avait Hans le cœur.
’ Expression proverbiale, signi(htul : si Je vous ai ieuiTc (Tuu taux ospoir, si vous en ôtes pour les frais de votra attente. Bayfe, c’est l'action d’attendre, la bouche ouverte, en bayant.
fusé la coiiipaignie, et dont si peu de bien luy estoit venu, estant en son service; et se délibéra d’ayiner, servir et obeyr tant que possible luy seroye à celle qui tant de bien luy vouloit, et où, se Dieu plaist, se trouvera tantost. Pour abregier, après la grosse pluye que la compaignie eut plus d’une grosse heure et deinye sur le dos, on arrive à l’ostel de la danae, dont nagueres parloye; et lieurta-l’en de bon hait* k la porte, car il estoit bien tard, et entre neuf et dix heures de nuyt, et doubtoient fort qu’on ne feust couché. Varletz et meschines* saillirent avant, qui s’en vonloient aller coucher et demandèrent : « Qu’esse-là? » Et on leur dist. Hz vindrent à leur mais*tresse, qui estoit jk en cotte simple, et avoit mis son couvrechief de nuyt; et luy dirent : « Ma dame, monseigneur de tel lieu est à la porte, qui veult entrer, et avecques luy aucuns aultres chevaliers et escuyers de la court jusques au nombre de trois. — Hz soient les très bien venuz! dist-clle. Avant, avant, vous telz et telz! A coup allez tuer chappons et poulailles et ce que nous avons de bon en hastc ! » Brief, elle disposa comme femme de grant façon, comme elle estoit et encores est, tout subit ses besoingnes, comme vous orrez tantost. Elle print bien en haste sa robe de nuyt, et ainsi atournée* qji’elle estoit, le plus gentement qu’elle peut, vint au devant des seigneurs dessusditz, deux torches devant elle et une seule femme avec sa très belle fille; et les autres moctoient les chambres à point. Elle vint rencontrer ses estes sur le pont du chasteau, et le gentil chevalier, qui tant estoit en sa grâce, comme des aultres la guide et meneur, se inist eu front devant, et, en faisant les recongnoissances, il la baisa, et puis après tous les aultres pareillement la baiserent. Alors, comme femme bien enseignée, dist aux
‘ lie lionne humeur, gaienu-ul.
* Servantes.
’ llahillée, parée.
4â8 LEa CEM ?iOlVEELES NOUVELLES.
.seigneurs üessusditz : • Messeigneurs, vous soyez les très bien venus! 5!onseigneur4,el (c’est leur guide), je le congnois de pieça; il est, de sa grâce, tout de céans: s’il luy plaist, il fera mes accointances* vers vous. » Pour abregicr, accointances furent faictes : le soupper assez tost apr^ bien apresté et chascun d'eulx logié en belle et bonne chambre bien appointée et bien fournie de tapisse^ rie et de toute chose necessaire. Si vous iault dire que, tandis que le soupper s’aprestoit, la dame et le bon chevalier se deviseront tant et si longuement, et se porta conclusion cntr'.eulx que pour la nuyt ilz ne feroient que ung lit, car, de bonne adventure, le mary n’estoit point leans, mais plus de quarante lieues loing de là. Or est heure, tandis que le soupper est prest et que ces devises se font, que l’en souppe le plus joyeusement qu'on pourra. Après les adventures du jour, que je vous dye de la danse, qui son ostel refusa à la brigade dessusdicte, mesmes à celuy qui bien scavoit que plus l’aymoit que tout Je monde, et fut si mal courtoise que oneques vers eulx ne se monstra. Elle demanda à ses gens, quant ilz furent vers elle retournez de faire son message, quelle chose avoit respondu le chevalier? L'ung luy dist : « ]j|Ia dame, il le fist bien court : trop bien dist-il qu’il menoit ses gens en ung lieu plus en sus • d’icy, où l’cn leur feroye bon recueil 3 et meilleure ebiere. » Elle pensa tantost ce qui estoit et dist : a Ha ! il s’en est allé à l' ostel d'une telle, qui, comme bien scay, ne le voit pas envis*. Leans se traictera, je n'en double point, quelque chose à mon! préjudice. » Et, elle, estant en ceste ymaginacion et pensée, tantost tout subitement le dur courage, que tant avoit rigoureux envers son serviteur porté, tout change et altéré, et en très cordial et bon vouloir transmue, dont en-
* Compliments, politesses.
* Au del.^.
Accueil.
* A contre cœur, de mauvais gré.
Digilized by Coogic;
vie lut pour cestc heure cause et motif; conclu^iou, oncques ne fut tant rigoureitse, qu'à ceste heure trop plus ne soit doulce et désireuse d’accorder h son serviteur tout ce qu’il vouldroye requérir et demander. Et doubtant que la dame, où la i)rigade estoit, ne jouyst de celuy que tant avoit traicté durement, escripvit une lettre de sa main à son serviteur, dont la pluspart des lignes estoient de son précieux sang, qui contenoit, en eftcct, que, tantost ces Jetlres veues, toute aultre chose mise arriéré, il venist vers elle tout seul avec le porteur, et il seroye si agréablement rcceu, que oneques serviteur ne fut plus content de sa dame qu’il seroye. Et, en signe de plus grande vérité, mist dedans la lettre ung dyamant que bien congnoissoit. Ce porteur, qui seur estoit, print la lettre et vint au lieu dessusdit et trouva le chevalier auprès de son ostesse, au soupper, et toute l’assemblée. Tantost après grâces, le tira d’ung costé, et, en luy baillant la lettre, dist qu’il ne fist semblant de riens, mais qu’il acomplist le contenu de ce. Ces lettres veues, le bon chevalier fut bien esbahy et encores plus joyeux; car, combien qu’il eust conclud et délibéré de soy retirer de l’amour de celle qui ainsi luy escrivoit, si n’estoit-il pas si converty que la chose que plus desiroit ne luy feust par ceste lettre promise, il tira son ostesse à part, et luy dist comment son maistre le mandoit hastivement, et que force luy estoit de partir tout à ceste heure, et monstroit bien semblant que fort luy en desplaisoit. Celle qui auparavant estoit la plus joyeuse, attendant ce que tant avoit désiré, devint triste et ennuyeuse. Et, sans faire monstre*, ledit chevalier monte à cheval et laisse ses compaignons leans, et, avec le porteur de ces lettres, vient tantost arriver, après mynuyt, à l’ostel de sa dame, de laquelle le mary estoit nagueres retourné de court et s’apprestoit pour s’en aller coucher; dont Dieu scait en quel point en estoit celle
' Sans l'aire de bruit.
Dk^
4d0 LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.
qai son serviteur avoit mandé queiir,‘ par ces lectres^.Oe ten chevalier, qui tout le jour avoit culleté la selle tant en la queste des lievres comme pour quérir logis, sce^, à la porte, que le mary de sa dame estoit venu.; dont Sut aussi joyeux que vous povez penser. Si demanda' à sa guide, qu'il estoit de faire? Hz s'adviserent ensemble, qu’il feroit semblant d'estre ^sgaré de ses compaignens, et que de bonne adventure il avoit trouvé ceste guide, qui leans l’avoit adrecié. Comme il fut dit, il fut fait,.. ea- la malle heure; et vint trouver monseigneur etma dame^'et fist son pcrsoBoaige ainsi qu'il sceut. Après boir0 une fois, qui peu de bien iuy fist, on le mena en sa chambre, où gueres ne dormit la nuyt, et lendemain, ayec son oste, à la court retourna, sans riMis acomplir dn éeaMenu de la lettre dessusdicta. Et vous dis bien que là n’a.i’aoltre* depuis il ne retourna,-, car, tost après, la ceimt ne •départit du pays, et il suyvit le train, et tout fut mis. à nonchaloir et oubly; et ne s'en donna plus de > mauvais temps, car assez en avoit-il eu, comme assez souvent advient en telles besoingnes.
• ' t -I ♦ri)!
; ‘ < ii'J
LA LXXXir NOUVELLE " ^
PAB JEHAN MARTIN
On escoutez, s'il vous plaist, qu'il advint, en ta' chaste-^ ienie de Liste, d'ung bergier des champs et d'une jeune pastourelle, qui ensemble, ou à six piez l'ubg de
* Avait eu le cul sur la selle.
' Chez l'uae ni chez l’aulre.
l’iiiiltre, gardoient leurs lu'cbis. Mardiié se porta entre eulx deux, une fois entre les aultrcs, à la semonce de Nature qui les avoit desjà eslevez en aage de congnoistre que c’est de ce monde, que le bergier inontcroye sur la bergiere pour veoir de plus loing, pourveu toutesfoys qu’il ne l’embrocheroye non plus avant qu’elle-mesines fist le signe de sa main sur l’instrument naturel du bergier, qui fut environ deux doys, la teste franche; et estoit le signe fait d’une meure noire qui croist sur les bayes. Cela fait, ilz se mettent à l’ouvrage de par Dieu, et bon bergier se fourre dedans, comme s’il ne coûtas! riens, sans regarder merche*, ne signe, ne promesse qu’il eust faicte à sa bergiere, car tout ce qu’il avoit enscvelyt jusques au manche; et, se plus en eust eu, il trouva lieu assez pour le loger. Et la belle bergiere, qui jamais n’avoit esté à telz nopces, tant aise se trouvoit que jamais ne voulsist faire aultre chose. Les armes furent asseurées*, et se tira chascun tantost vere ses brebis, qui desjà s’estoient d’enlx fort eslongnées, à cause de leur absence. Tout fut rassemblé et mis en bon train, et bon bergier, que on appeloit üacquin, pour passer temps comme il avoit de couslume, semisten contrepoix, entre deux bayes, sur une baloichere et là s’esbatoit et estoit plus aise que ung roy. La bergiere se mist à faire ung chapelet de florettes sur la rive d’ung fossé et regardoit tousjours, disant la chansonnette jolie, so le bergier reviendroit point à la meure*; mais c’estoit la moindre de ses pensées. Et quant elle vit qu’il ne venoit point, elle le commence à bûcher ; a Et Hacquin! Ilacquin! b Et il respond : « Que veulx-tu? — Vien çà, vien çà? dist-elle; si feras cela. » Et Ilacquin, qui en estoit saoul, luy respondit ; a En nom Dieu ! j’ay
* Pour marque, dans le dialecte llamand.
* Abandonnées; c'esl-à-dire que la joute amoureuse prit lin.
•' Pour balançoire.
* C'est-à-dire, au jeu d’amour, par allusion nu signe de la mure, que le joueur ne devait pas outrepasser
Ki LES CENT nouvelles NOUVELLES.
aussi cher de n'en faire lien; je m'esbas bien ainsi. > la liergiere luy dist ; « Vien çà, üacquin, je te laisseray liouter plus avant, sans faire mcrche. — Saint Jehan! dist Uacquin, j'ay passé le signe de la meure; aussi, n'en aurez vous plus maintenant. » 11 laissa la hergicre, à quû bien dcsplaisoit de demeurer ainsi oyseuse. ^
LA LXXXIIl* NOUVELLE ’
I ■ ) Mt-
COMME il est de coustume par tous pays, ès villes et yil-r laiges souvent s'espandent les bons religieux men>^ dians, tant de l'ordre des Jacobins, Cordeliers, Carmes et Augustins, pour prescher au peuple la foy catholicqae, blasmer et reprocher les vices, les biens et vertus exaulcer et louer. Advint que, en une bonne petite ville, en la conté d’Artois, arriva ung carme do couvent d'Arras; par ung dimenche matin, ayant intencion d'y prescher, comme il bst bien dévotement et baultement; car il es>toit bon clerc et bon langaigier ^ Tandis que le curé dir soit la grande messe, ce maistre cai'me se pourmenoijt, attendant que quelqu'un le ûst chanter, pour gaigner deux patars, mais nul ne s'en advançoit Et, ce voyant, uup vieille damoiselle veufve, à qui il print pitié du povre religieux, le fist dire messe, et par son varlet bailler deux patars, et encores le fist prier de disner. Et maistre moyne happa cest argent, promettant de venir au dLsner,
‘ Fort savant et lion oratenr.
* C’est-à-«liri' : mil ne se pressait de le faire. •
cuiiiine il list après le preschement, et que la graiit I messe de la paroisse futfinée*. La bonne damoiselle, qui l’avoit fait chanter et semondre* a>i disner, se partit de l’eglise, elle et sa cbamberiere, et vindrent fi l’ostel faire
/tout prest pour recevoir le prescheur, qui en la conduictc d’ung serviteur de ladicte damoiselle vint amver à l’ostel, où il fut rcceu. Après les mains lavées^, la damoiselle luy assigna sa pbice, et elle se mist auprès de luy, et le varlet et la cbamberiere se misrent à servir; et de prinsault apportèrent la belle porée* avec le beau lart, et bulles trippes de porc, et une langue de beuf rostie. Dieu scait comment, tantost que damp moyne vit la viande, il lire ung beau long et large cousteau, bien trencbant, qu’il avoit à sa ceinture, tout en disant Bénédicité, et puis se met en besoigne à la porée. Tout premier qu’il l’eut despeschée et le lart aussi, cy prins cy mis ®, de là il se tire à ces trippes belles et grasses, et fiert dedans comme le loup fait dedans les brebis. Et, avant que la bonne damoiselle, son ostesse, eust à moitié mengé sa porée, il n’v avoit ne trippe ne trippette dedans le plat. Si se prent à ceste langue de beuf, et, de son cousteau bien trencbant, en fist tant de pièces, qu’il n’en demoura oncques loppin. La damoiselle, qui tout ce, sans mot dire, regardoit, gettoit souvent l’oeil sur son varlet et sa cbamberiere, et eulx tout doulcement, en soubriant, pareillement la regardoient. Elle fist apporter une piece de bon beuf salée, et une belle piece de bon mouton, et de bon endroit, et mettre sur la table. Et ce bon moyne, qui n’avoit d’appetit ne plus qu’ung chien venant de la chassé, se print à la piece de beuf; et, s’il avoit eu peu de pitié des trippes
' l'our finie, aclicvde.
* Inviter.
^ Au commencement du repas, on prêseiilail l’uiguièrc au couvive, pour qu’il se lavât les iiiaiiis.
* Soupe aux poireaux, Irês-ustiméc alors.
^ Avalée à la hâte.
* Tout aussitôt.
cl (le la langue de beuf, eucores en eut-il moins de ce beau beuf entrelardé. Son ostesse, qui grant plaisir prcnoit à le veoir inenger, trop plus que le varlet et la meschine qui entre leurs dens le mauldissoient, luy faisoit tousjours emplir la tasse si tost qu'elle estoit vuide. Et pensez qu’il descouvroit bien Viande*, et n’espargnoit point le boire. 11 avoil si grant haste de fournir son pourpoint'*, qu'il ne disoit mot; au moins, si peu que rien. Quant la )iiecc de beuf fut comme toute dcspeschée, et la pluspart de celle de mouton, de laquelle ï’ostesse avoit ung tantinet mengé, elle, voyant que son oste n’estoit point eucores saoul ilst signe à sa chamberiere, quelle apportast uug gros jambon cuit du jour de devant. Lu chamberiere, tout mauldissant le preslre qui tant gourmandoit*, fist le commandement de sa inaistresse, et mist le jambon à la table. Et bon moyne, sans demander qui vive, frappa sus et le navra car, de prinsault, il luy trenclia le jarest, et de tous points le desmembra, et n’y laissa que les os. Qui adonc eust veu rire le varlet et la meschine, il n’eust eu jamais les fievres, car il avoil desgarny tout l’ostel, et avoient grant paour qu’il ne les niangast aussi. Pour abregier, la dame iist mettre à la table ung très bon fourmaige gras, et ung plat bien fourny de tartes et pommes et de fourmaige, avec la belle pièce de beurre fraiz, dont on n’en reporta si petit que rien. Le disner fut fait ainsi qu’avez ouy, et vint à dire grâces, que maistre moyne abrogea, plus ront que ung tiquet®, se leva sus et dist à son ostesse : « Damoiselle, je vous remercie
* Expression proverbiale, signifiant qu’il ne laissait pas de viande après les os.
* On disait plus ordinairement; remplir le moule de son ponrpoint, c’est-à-dire son estomac.
* Rassasié.
* Uangeait goulûment.
Lui fit une entaille, une blessure, comme si ce fût un ennemi dont il voulait avoir raison. ^
* Insecte de forme ronde, qui s'attache à la peau des chiens cl des chevaux, pour vivre à leurs dépens.
LES CERT KüUVELLES NOUVELLES. 43S
tic voz biens; vous m’avez tenu bien aise, la voslre raercy ! Je prie à Celuy * qui repeut cinq mille hommes de trois pains et de deux poissons, dont, après qu’ilz furent saoulez de manger, demeura de relief* douze corbeilles, qu’il le vous vueille rendre! — Sainct Jehan! distlachamberiere qui s’avança de parler; sire, vous en povez bien tant dire, je croy, se vous eussiez esté l’iing de ceulx qui furent repeuz, qu’on n’en eiist point tant reporté de relief, car vous eussiez bien tout mangié, et moy aussi, se je y eusse esté. — Vrayement, m’ainyc, dist le moyne, je ne vous eusse pas mengée, mais je vous eusse bien embrochée et mise en rost, ainsi que vous povez penser qu’on fait. » La dame commença à rire; aussi firent le varlet et la chainberiere, maulgré qu’iiz en eussent. Et uostre moyne, qui l’avoit pensé farcer, mercia de rechief son ostesse, qui si bieu î’avoit repeu, et s’en alla, en quelque autre villaige, gaigner son souper; ne scay si fut tel que le disner. '