‹ Les cent nouvellesChapitre 78 sur 160 · COMPTÉE PAR MONSEIGNEUR DE LAMROT · texte numérisé non relu

COMPTÉE PAR MONSEIGNEUR DE LAMROT

une ville de Hollande, comme le prieur des Augus- JCitins nagueres se pourmenast, en disant ses heures, sur le serain, assez près de la chappelle de Sainct An-

LES CENT NOlVELLEfi NOIVELLES.

thoyne située au bois de ladicte ville, il fut rencontré d'uDg grant luurt Hollandois, si très yvrc qu'à merveilles, lequel demouroit en ung villaige nommé Stcvelinghes, à deux lieux près d’illec Le prieur, de loing le voyant venir, congneut tanlost son cas, par les lourdes desmarcbes et mal seures qu'il faisoit, tirant son chemin. Et quant ilz vindrent pour joindre l’ung à l'autre, l'yvroingne salua premier le prieur qui lui rendit son salut tantost, et puis passe oultre, continuant son service, sans en aullre propos l'arrester ne interroguer. Mais l'yvroiogQe, tant oultré ^ que plus ne povoit, se retourne et poursuit le prieur, et luy rcquist confession. « Confession? di>l le prieur. Va-t en, va-t-en, tu e.s bien confessé. — Helas, sire, respond l'yvroingne, pour Dieu, confessez -moy; j'ay assez très fresche mémoire de tous mes pechiez, et si ay parfaicte contricion. » Le prieur, desplaisant d'estre empesché à ce coup par cest yvroingne, respond : « Va ton chemin ! il ne te fault confesser, car tu es en très bon estât. — üa dea, dist l'yvroingne, par la mort bicu, vous me confesserez, maistre prieur, car j'en ay à ceste heure devocion !» Et le saisit par la manche, et le voulut arrester. Ce prieur n'y vouloit entendre, mais avoit tant grant faim* que merveilles d'estre eschappé de l'aultre, mais rien n’y vault, car il est ferme, en la devociou d’estre confessé, ce que le prieur tousjours reffuse ; et si s’en cuide désarmer^, mais il ne peut. Ladevocion de l’yvroingne de plus en plus s'efforce; et, quant il voit le prieur reffusant d'ouyr ses pechiez, il met sa main à sa grande coustillc et de sa gnyne la tire et dit au prieur qu'il le tuera, si bien il n'escoule sa confession. Le prieur, doubtant le cousteau et la main périlleuse qui le tenoit, si

t De ce lieu, de là. Cette ville de Hollande doit être La Ha]«.

* Plein comme une outre.

^ Grand désir, grand appétit.

V C'est-à-dire : ainsi pense-t-il se débarrasser de l’ivrogne.

* Coutelas. ,

' el^iifeodOy t«ogle

tKS CEST SOCVELLES SOEVELIeS. 73

rlemande à l’aultre : « Que tculx-tu dire? — Je me vueif confesser, dit-il. — Or avant! dist le prieur, je le vueil; avance-toy? » Nostre yvroingne, plus saoul que une grive partant d’une vigne, commença, s’il vous plaist, sa devote confession, laquelle je passe, car le prieur point ne la révéla, mais vous pouvez penser qu’elle fut bien nouvelle et estrange. Quant le prieur vit son point, il couppa le chemin aux long ues et lourdes parolles de nostre yvroingne et l’absolucion luy donne; et, en congiéluy donnant, lui dist ; « Va-t-en ! Tu es bien confessé. — Dictes-vous, sire? respond-il. — Ouy vrayement, dist le prieur, ta confession est très bonne. Va-t-en ! tu ne peuz mal avoir. — Et puis que je suis bien confessé et que j’ay l’absolucion rcceu, se k ceste heure je mouroye, n’yroye-jc pas en paradis? ce dit l’yvroingne. — Tout droit, sans faillir, respond le prieur, n’en faiz nul double. — Puis qu’ainsi est, ce dit l’yvroingne, que maintenant je suis en bon estât et en chemin de paradis, et qu’il y fait tant bel et tant bon, je vueil mourir tout maintenant, alïin que incontinent je y aille. » Si prent et baille son Cousteau à ce prieur, en luy priant et requérant qu’il luy tranchast la teste, affin qu'il allas! en paradis. « Ha, dea, dist le prieur tout esbahy, il n’est jà mestier ‘ d’ainsi faire; tu yras bien en paradis par anltre voye. — Nenny, respoiid ï'yniiiifgne, je y vueU aller totit mainténiafit rtntf mains; avancez-vous et me tuez? Non fèlKiy dist le prieur; un prestre ne doit personne tuef. — Si* ferez, sire, par la mort bien! et, se bientost ne me dépésdiiez’ et me mettez en paradis, inoy-mcsnies à mes deur toains Vous occiray. » Et, à a>s motz, brandit son grant cotrs- ‘teau, et en fait monstre aux yeulx du povre prieur tout espo venté et assimply *. Au fort, après qu’il eut ung peu pensé, affin d’estre de son yvroingne despcschié, lequel

< Besoin; de l’italien meiliero.

* Stupéfait, hébété, assolé.

71 I,E8«CEMT JSOUVELI.es NOUVELLES.

de plus en plus l’aggresse et parforce qu’il luy oste la vie, il saisit cl prcnt le coustcau, et si va dire : « Or ça, puisque tu veulx Cner ‘ par mes mains, affm d'aller en paradis, mclz-toy à gcnouiz cy devant moy. » L’yvroingne ne s’en fisl gueres prescbier, mais tout à coup, du hault de luy, tomber se laissa, et à chief de pccliié, à quelque meschier que ce fui, sur les genoulz se releva, et à mains joinctes, le coup de l'espée, cuidant mourir, attendoit. Leprieur, du doz du coustcau, fiert sur le col de l’yvroingne ung grant et pesant coup, et par terre le abat bien rudement. Mais vous n’avez garde qu’il se relieve, mesracs cuide vrayement estre mort et cstre jà en paradis. En ce point, le laissa le prieur, qui pour sa seureté n’oublia pas le Cousteau. El, comme il fut ung peu avant, il rencontra ung cbariot chargé de gens : au moins, de la pluspart, si bien advint que cculs qui avoient esté presens où nostre yvroingne s’estoit cbargié®, y cstoient, auxquels il racompta bien au long le mistere dessusdit, en leur priant qu’ilz le levassent et qu’en son ostel le voulsissent rendre et conduire, et puis leur bailla son Cousteau. Hz promirent de l’emmener et cbargier avec culx, et le prieur s’en va. Hz n’curcnl gueres cbeminé, qu’ilz apperceurent ce bon yvroingne concilié ainsi comme s’il feust mort, les dens contre terre. Et quant ilz furent près de luy, tous à une voix, par son nom l'appelerent, mais ilz ont beau buebier *, il n’avoit garde de respondre; ilz recommencèrent ù crier, mais c’est pour néant. Adoneques descendirent aucuns de leur cbariot, si le prindrent par la teste, par les piez et par les jambes, et tout en l’air le levèrent, et tant bûchèrent, qu’il ouvrit ses yeulx, et incontinent parla et dist : « Laissez-moy, laissez-moy, je suis mort! — Non estes, non, dirent ses compaignons ; il vous faiilt venir

* Finir, mourir.

* On dit encore en style familier : Tomber de son haut.

* Avait bu, s'était chargé de boisson.

* Appeler à voix haute, crier.

avec nous? — Non feray, dist Tyrroingne. Où yray-je? Je suis mort et desja en paradis. — Vous vous en viendrez, dirent les aullres; il nous fault aller boire. — Boire? dist'il. — Voire, dist l’aultre. — Jamais je neboiray,dlst-il, car je suis mort. » Quelque chose que ses compaignons luy dissent, ne fissent, il ne vouloit mettre hors de sa teste qu'il nefeust mort. Ces devises ^ durèrent beaucoup, et ne scavoient trouver les compaignons façon ne maniéré d'emmener ce fol yvroingne, car, quelque chose qu'ilz dissent, tousjours respondoit : < Je suis mort !» En la fin, ung entre les aultres se advisa et dist : f Puis que vous estes mort, vous ne voulez pas demeurer icy, et, comme une beste, aux champs estre enfouy ; venez avec nous ; si vous porterons enterrer, sur nostre chariot, au cymitiere de nostre ville, ainsi qu'il appartient à ung crestien; aultremenl, n’yrez pas en paradis. » Quand i'yvroingne entendit qu'il le falloit enterrer, ains qu’il montast en para* dis, si fut content d'obeyr; si fut tuntost troussé et mis dedans le chariot, où gueres ne fut sans dormir. Le chariot estoit bien bastelé‘; si furent tantost à Stevelinghes, où ce bon yvroingne fut descendu tout devant sa maison. Sa femme et ses cnfans furent appelez, et leur fut ce bon corps saint rendu, qui si fort dormoit, que, pour le porter du chariot en sa maison et en son lit le jecter, jamais ne s'esveilla, et là fut-il ensevely entre deux linceulx’ sans s’csveiller, bien deux jours après.

' Ou devis, propos, paroles.

* * Qtargé de inonde; on dit encore une bcUelée, en langage familier, pour désigner un amas de gens.

’ Draps; du bas latin, lincius.

LA VIP NOUVELLE

PAR NON8EIGNGCB

U NC orfevre de Paris, nagucres, pour despeschier plusieurs besongnes de sa marchandise, à l’encontre d’une foire du Lendit et d’Auvers *, fit large et grant provision de charbon de saulx*. Advint, ung jour entre tes aultres, que le cliarreton, qui ceste denrée livroit, pour la grant haste de l’orfevrc, fist si grant diligence, qu’il amena deux voitures plus qu’il n'avoit fait ès jours par avant; mais il ne fust pas si tost en Paris, à sa derreniere charretée, que la porte à ses tuions ne fust fermée toutesfois, il fust très bien venu, et bien de l’orfevre receu. Et, après que son charbon fut descendu et ses chevaux mis en Testable, il voulut soupper tout à loisir, et firent très grant cbicre, qui pas ne se passa sans boire d'autant et d’autel Quant la brigade fut bien repoue, la cloche va sonner douze heures, dont ilz se donnèrent grant merveille, tant plaisamment s’estoit le temps passé li ce soup-

■ Toutes les éditions portent d'envers, que M. Leroux de Lincy a écrit d'Anvers, dans la sienne. Mais il n'est pas probable qu'un orrévre de Paris ail songé i la foire d’Anvers, en Hollande. 11 s’agit certainement de la foire d’Aurers, emprès Pontoise (à six kilomètres de cette villé), d'autant mieux que cette foire était la continuation île la célèbre foire du LaniHt, qui se tenait à Saint-Denis le premier lundi après la saint Barnabé.

‘‘ De bois de saule.

^ On fermait les portes de la ville après le couvre-feu sonné, ht six heures du soir en hiver, et à huit en été.

* Jeu de mots. On disait boire dmiant, dans le sens de boire beaucoup.

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per. Cbascun rendit grâces à Dieu, faisans très peti^ yeulx, et ne demandoient que le lit; mais, pource qu'il estoittant tart, l’orfevre retint au coucher son charrelon, doubtant la rencontre du guet qui l’eust boute en Cbastelet*, se à cestc heure l'eust trouvé. Pour celle heure*, nostre orfevre avoit tant de gens, qui pour luy ouvroient que force luy fut le chaireton, avec luy et sa femme, en son lit hebergicr; et, comme saige et non suspeçonneux, il fit sa femme entre luy et le charreton couchicr. Or, vous fault-il dire que ce ne fut pas sans grant mistere *, car le bon charreton refusoit de tous points ce logis, et, à toute force, voiiloit dessus le banc ou dedans la grange couchier : force luy fut d’obeyr à l’orfevrc. Et, après qu’il fut despouillé, dedans le lit se boute, ouquel estoient jà l’orfevre et sa femme en la façon que j’ay dicte. La femme, sentant le charreton à cause du froit et de la petitesse du lit d’elle approuchier, tost se vira devers son mary, et, en lieu d'oreiller, se mist sur la poitrine de sondit mary, et ou giron du charreton son derrière reposoit. Sans dormir ne se lindrent gueres l’orfevre, et sa femme, sans en faire le semblant; mais nostre charreton, jh soit qu'il fust lassé et travaillié, n'en avoit garde. Car, comme le poulain s’eschauffe, sentant la jument, et se dresse et Jemainc, aussi faisoit le sien poulain, levant la teste contremont * si très prouchain de ladicte femme. Et ne fut pas en la puissance dudit charreton, qu’à elle ne se joignit et de près. Et, en cest estât, fut longue espace, sans que la femme s’esveillast, voire ou au moins qu’elle en fist semblant. Aussi, n'eust pas fait le mary, se ce n’eust esté la teste de sa femme qui sur sa poitrine es-

' Le grand Châtelet était la prison de la ville; le chevalier du guet y envoyait les vagabonds arrêtés la nuit dans les mes de Paris.

* En ce iiiomenl.

’ Travaillaient.

* C'est-â-dire : sans beaucoup de façons, sans sc faire prier.

^ En haiil, en l'air.

toit reposant, qui, par l'assault et hurt de ce poulain, luy donnoit si grant branle, que assez tost il se resvcilla. Il cuidoit bien que sa femme songeast, mais, pource que trop longuement duroit, et qu’il ouyoit le charreton soy remuer, et très fort soufller, tout doulccment leva la main en hault; et, si très bien à point en bas la rabatit, qu'en dommaige et en sa garenne le poulain au charreton trouva : dont il ne fut pas bien content, et ce, pour l’amour de sa femme. Si l'en flst en haste saillir S et dist au charreton : « Que faictes-vous, meschant coquart*? Vous estes, par ma foy, bien enraigié, qui à ma femme vous prenez! N’en faictes plus. Je vous jure, par la mort bieu, que s’elle se fust àcecoupesveillée, quant vostre poulain ainsi la harioit*, je ne sçay moy penser que vous eussiez fait; car je suis tout certain, tant la congnois, qu’elle vous eust tout le visaige esgratiné, et à* ses mains lesyeulx de vostre teste esrachez ®. Vous ne savez pas comme elle est merveilleuse, depuis qu’elle entre en sa malice, et si n’est chose ou monde qui plu^tost luy boutast. Ostez-vous, je vous en supplie, pour vostre bien. » Le charreton, à peu de motz, s’excusa qu’il n’y pensoit pas; et comme le jour fut prochain tantost, il se leva, et, après le bon jour donné à son ostesse, part et s’ en va, et à charrier se met. Vous devez penser que la bonne femme, s’ellc eust pensé le fait du charreton, qu’elle l’eust beaucoup plus grevé que son mary ne disoit ; combien que depuis il me fut dit que assez de fois le charreton la rencontra en la propre façon et manière qu’il fut trouvé de l’orfevre, sinon qu’elle ne dormoit pas; non point que je le vueille croire, ne en riens ce raport faire bon.

* Sortir.

* Petit coq, coqueltHr.

La heuruit comme un bélier (aries). 0i\ disait dans le même sens : arieter.

‘ C'est l'fl privatif latin; de, avec, par.

* Pour arrachés.

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