‹ Les cent nouvellesChapitre 79 sur 160 · PAR MONSEIGNEIIR DE LA ROCHE · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEIIR DE LA ROCHE

En la ville de Brucelles, où maintes adventures sont en nostre temps advenues, demouroit, n'a pas longtems, ung jeune compaigncm picart, qui servit très bien et loyaulment son maistre assez longue espace*. Et, entre aultres services à quoy il obligea sondit maistre vers luÿ, il Gt tant, par son très gracieux parier, maintien et courtoisie, que si avant fut en la grâce de sa Elle, qu'il coucha avec elle, et par ses oeuvres méritoires elle devint grosse et ençaiete. Nostre compaignon, voyant sa dame en cest estât, ne fut pas si fol que d'attendre l'heure que son maistre le pourroit savoir et appercevoir. Si print de bonne heure ung gracieux congié pour peu de jours, combien qu'il n'eust nulle cnvye d'y jamais retourner, faignant d'aller en Picardie visiter son pere et sa mere et aucuns de ses parens. Et quant il eut à son maistre et à sa maistresse dit adieu, le très piteux fut à la Glle, sa dame, à laquelle il promist tantost retourner : ce qu'il ne Est point, et pour cause. Luy estant en Picardie, en l'ostel de son pere, la povre fille de son maistre devenoit si très grosse, que son piteux cas ne se pouvoit plus celer : dont, entre les autres, sa bonne mere, qui au mestier se congnoissoit, s'en donna garde la première. Si la tira à part et luy demanda, comme assez on peut penser, dont elle venoit en cest estai

* Assez longtemps.

81) LES CESï -NOUVELLES SOÜVELLES.

tit qui luy avoit mise. S'elle se list beaucoup presser et admonester avant, qu’elle en voulsist rien dire ne congnoistre, il ne le fault jüt demander : mais, en la fin, elle fut à ce menée, qu’elle fut contrainte do congnoistre et confesser son piteux fait, et dist que le picart varlet de son pere, lequel nagueres s’en estoit allé, l’avoit seduitte et en ce très piteux point laissée. Sa mere, toute enraigée, forcenée et tant marrie qu’on ne pourroit plus, la voyant ain.si deshonorée, se prent à la tenser et tant d’injures luy va dire, que la pacience qu’elle eut de tous cousiez, sans mot sonner, ne riens respondre, estoit assez suffisante d’estaindre le crime qu’elle avoit commis par soy laissier engroissier du Picart. Mais, tielasl ceste pacicncc ne esmeut en riens sa mere à pitié, mais luy dist :

« Va-t-en, va-t-en, arriéré de moy, et fais tant que tu treuves le Picart qui t'a faicte grosse et luy dis qu’il te deflàce ce qu’il t'a fait! Et ne retourne jamais vers moy, jusqu’à ce qu'il aura tout deffait ce que par son oultraige ' il t’a fait. » La povre fille, en l’estât que vous oyez, marrie et desolée par sa fumeuse ‘ et cruelle mere, se met en la queste de ce Picai't qui l’cngroissa. Et croyez certainement que, avant qu’elle en peust avoir aucunes nouvelles, ce ne fut pas sans endurer grant peine et du malaise largement. En la parfin, comme Dieu le voulut, apres maintes gistes qu’elle iist en Picardie, elle arriva, parung, jour Je dimanche, en ung gros villaige, ou pays d’Artois. Et si très bien luy vint à ce propre jour, que son amy le"' Picart, lequel l’avoit engroissée, faisoit ses nopccs, de laquelle chose elle fut merveilleusement joyeuse. Et ne fut pas si peu asscurée pour à sa mere obeyr, qu’elle ne se boutast par la presse des gens, ainsi grosse comme elle estoit; et fist tant, qu’elle trouva son amy et le salua, lequel tantost la congneut, et, en rougissant, son salut lui 'rendit, et luy dist :« Vous soyez 1a très bien venue ! Qui

* Colnro, fiiriouso.

vous amaine à ceste lieure, m’amie ? — Ma merc, dist-eiie, m’envoye vers vous, et Dieu sçait que vous m’avez bien fait tenser. Elle m’a chargié et commandé que je vous die que vous me delïaciez ce que vous m’avez fait; et, se ainsi ne le faictes, que jamais je ne retourne vers elle. » L'aultre entend tanlost la folie, et, au plutost qu’il peut, il se dcffist d’elle et luy dist par telle maniéré : « M’amie, je feray voulentiers ce que me roquerez et que vostre mere vcult que je fasse, car c’est bien raison; mais, à ceste heure, vous voyez que je n’y puis pas bonnement entendre: fi vous prie, tant comme je puis, que ayez patience pour meshuy *, et demain je besongneray à vous. » Elle fut contente, et alors il la fist guider et mettre en une belle chambre, et commanda qu’elle fut très bien pancée*, car, aussi bien, elle enavoit bon mestier, à cause des grans labeui's et travaulx qu'elle avoit euz en son voyaige, faisant ceste qiieste. Or, vous devez scavoir que l'espousée ne tenoit pas ses yeulx en son sein, mais se donna très bien garde et apperceut son mary parier à nostre fille grosse, dont la puce luy entre en l’oreille; u’estoit en riens contente, mais très troublée et marrie en estoit. Si garda son courroux, sans mot dire, jusques è ce que son mary se vint couchier. Et quant il la cuida •icollcr et baiser, et au siii'plus faire son devoir, et gner le chaudeau*, elle se vire, puis d’un « d’aultre, tellement qu’il ne peut parvenir à ses dont il est très esbahy et courroucé, et luy va dire : « mie, pourquoy faictes- vous cecy? — J’ay bien cause, dist-elie, et aussi, quelque maniéré que vous facez, il vous chault* gueres de moy : vous en avez bien d’autres, dont il vous est plus que de moy! — Et non ay,

* A présent, aujourd'hui.

* Traitée, hébergée.

’ On apportait aux époux, au milieu de la chaudeau, lait de poule, ou bouillon chaud, ou vin

* Il ne vous soucie; du verbe chaloir.

foy, ma dame, dist-il, ne, en ce monde, jen'ayme aultre femme que vous. — Helas ! dist-eile, et ne vous ay-je pas bien veu, après disner, tenir voz longues parolles à une femme en la sale ? Ouy, voyois trop bien que c'estoit vous, et ne vous en scauriez excuser. — Cela, dist-il, nostre dame, vous n’avez cause en rien de vous en jalouser ! » Et adonc luy va tout au long compter comment c'estoit la .fille à son maistre de Brucelles, et coucha avec elle et l’engroissa; et que à ceste cause il s’en vint par deçà; comment aussi, après son parlement, elle devint si très grosse qu’on s’en apperceut; et comment elle se confessa à sa merc, qu’il l’avoit engroissée; et l’envoyoit vers luy, affin qu’il luy deffist ce qu’il luy avoit fait; aultrement, jamais vers elle ne s’en retournast. Quant nostre homme eut tout au long compte sa râtelée, sa femme ne reprint que l’ung de ses pointz et dist : « Comment, dist-elle,-tlicte8vous qu’elle dist à sa mere que vous aviez couchié avecquos elle? — Ouy, par ma foy, dist-il, elle luy congneut tout. — Par mon serment, dist-elle, elle monstra bien qu’elle estoit beste; le charreton de nostre maison a eouchié avecques moy plus de quarante nuytz, mais vous n’avez garde que j’en disse oneques ung seul mot à ma mere; je m’en suis bien gardée ! — Voire, dist-il, de par le dyable, le gibet y ait part ! Or, allez à vostre charreton, se vous voulez, car je n’ay cure * de vous. > Si se leva tout à coup et s’en vint rendre à celle qu’il engroissa, et abandonna l’aultre. Et quant lendemain on sceust ceste nouvelle, Dieu sçait le grant riz d'aucuns, et le grant desplaisir de plusieurs, especialemcnt du pere et de la mere de ceste espousée.

* Soud, soin, du Kilin cura.

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