‹ Les cent nouvellesChapitre 83 sur 160 · PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

ES mectes * du pays de Hollande, ung fol nagueres s'advisa de faire du pis qu’il pourroit, c’est assavoir soy marier. Et tantost qu'il fut affuble du doulx manteau de mariaige, jà soit ce que alors il fust yver, il fut si très fort eschauffé, qu’on ne le scavoit tenir de nuyt, encores veu que les nuytz, qui pour ceste saison duroient neuf ou dix heures, n’estoient point assez soufflsantes no d’assez longue durée pour estaindre le très ardent désir qu’il avoit de faire lignée. Et, de fait, quelque part qu’il renconlrast sa femme, il la abatoit : fcust en la chambre, feust en Testable, ou en quelque lieu que ce feust, tousjours avoit ung assault. Et ne dura ceste maniéré ung mois ou deux seulement, mais si 1res longuement que pas ne le vouldroye escripre, pour Tinconvenient qui sourdre en pourroit, se la folie de ce grant ouvrier venoit à la congnoissance de plusieurs femmes. Que vous en diray-jc plus ? H en fist tant, que la mémoire jamais estaincte n’en sera audit pays. Et, à la vérité, la femme qui nagueres au bailly d’Amiens se complaignit, n’avoii pas si bien matière do soy complüindre que ceste-cy. Mais, quoy qu’il feust, no-

* Frontières, confins; wr/*.]

nobstant que de ceste plaisante peine se fcust très bierr aucune fois passée, pour obeyr comme elle devoit à son mary, jamais ne fut rebourse * à l’esperon.

Advint, ung jour, après disner, que très beau temps faisoit, et que le soleil ses raies * envoioit et departoit dessus la terre paincte et broudée de belles fleurs, si leur print Toulenté d’aller jouer au bois euh deux tant seulement, et si se misrent au chemin. Orne vous fault>il pas celer ce qui sert à l’histoire: A l’heure dioictement * que noz bonnes gens avoient ceste devocioii d’aller jouer au bois, advint que ung laboureur avoit perdu son veau qu’il avoit mis paistre dedans ung pré, en ung pastiz oudit bois ; lequel le vint cherchier, mais il ne le trouva pas, dont il ne fut point trop joyeux. Si se mist en la questc, tant par le boiz comme ès prez, terres et places voisines de l’environ, pour trouver sondit veau, mais il n’en scet avoir nouvelles. U s’advisa que par adventure il se seroit bouté en quelque buisson pour paistre, ou dedans aulcune fosse herbue, dont il pourroit bien saillir, quant il auroit le ventre plain. Et à celle fin qu’il puisse mieulx veoir et à son aise, sans aller courir çà ne là, se son veau ostoit ainsi comme il pensoit, il choisist le plus hault arbre et mieulx houchié, ♦ de bois qu’il peut trouver, et monte sus. Et quant il se trouve au plus hault de cest arbre, qui toute la terre d’environ couvroit, il luy fut bien advis que son veau estoit à moityé trouvé. Tandis que ce bon laboureur gettoit ses yeulx de tous costez après son veau, voicy nostre homme et sa femme, qui se boutent ou bois, chantans, jouans, devisans et faisans feste, comme font les cueurs gaiz, quant ilz se trouvent ès plaisans lieux. Et n’est pas merveilles se vouloir luy creust et se désir l'enhorta d’accoller sa femme en ce lieu si plaisant

I Rétive.

* Pour rais, rayons.

* Précisément.

* Pour koussé, couvert.

et propice. Pour exécuter ce vouloir à sa plaisance et à son beau loisir, tant regarda un coup à dextre, l'aultre à senestre, qu’il apperceut le très bel arbre dessus lequel estoil le lui oureur, dont il ne scavoit riens ; et soubz cest arbre, se disposa et conclud ses gracieuses plaisances acomplir. Et quant il fut au lieu, il ne démolira gueres après lu semonce ‘ de sondit désir, mais tantost mist la main à la bcsoigneet vous commença à assaillir sa femme : et la gette par terre, car à l’heure il estoit bien en ses gogues *; et sa femme aussi, d’autre part. Si la voulut veoir par devante! par derrière : et, de fait, prent sa robe et la luy osta, et en cote simple la met. Après, il k> haulsa bien hault, maulgré d’elle, ainsi comme efforcée, et ne fut pas content de ce; mais encorcs, pour le bien veoir à son aise et sa beaiillc regarder, la tourne et revire, et, à la fin, sur son gros derrière sa rude main par trois ou quatre fois il fait descendre ; puis, d’aultre part, la retourne; et comme il eut son derrière regardé, aussi faitil son devant ; ce que la bonne simple femme ne l’eult pour rien consentir : mesmes avec la grant rcsistence qu’elle fait, üieuscait que sa langue n’estoit pas oiseuse. Or, l’appelle maulgracieux, maintenant /bZ et enragié, l’aultre fois desh onnesle, et tant luy dist que c’est merveille, mais riens n’y vault : il est trop plus fort qu’elle, et si a coiiclud de faire inventoire de ce qu’elle porte, si est force qu’elle obéisse, mieulx aymant, comme saige, le bon plaisir de son mary, que par reffus le desplaisir. Toute défense du costé d’elle mis arrière, ce vaillant homme va passer temps à son devant regarder, et, se sans honneur on le peust dire, il nefust pas content se ses mains ne descouvrirent à ses yeulx les secretz dont il se devoit bien jwsser d’enquerre *. Et comme il estoit en ceste parfonde estude, il disoit maintenant ; f Je voy cecy ! Je voy cela !

* Invitation, excitation.

* Pour goguettes, gaietés.

’ Enquérir, faire enquête.

encores cecy ! encores cela ! » et qui Toyolt, il veoit tout le monde et beaucoup plus. Et, après une grande et Ion* gue pose, estant en ceste gracieuse contemplacion, disl de rechief : « Saincte Marie, que je voy de choses l — ilelas ! dist lors le laboureur sur l’arbre, bonnes gens, ne veez-vous point mon veau ? Sire, il me semble que j’en voy la queue. » L’aullre, jà soit qu’il fusl bien esbaliy, subitement fist la response et dist : « Cette queue n’est pas de ce veau. » Et à tant part et s’en va, et sa feiiiiue après. Et qui me demanderoit qui le laboureur mouvuit de faire celte question? Le secrétaire de cette histoire respond que la barbe du devant de ceste femme estoit assez et beaucoup longue, comme il est de coiitumc à celles de Hollande, si cuidoit bien que ce feust la queue de son veau, attendu aussi que le mary d’elle disoit qu’il veoit tant de choses, voire à peu près tout le monde; si pensoit en soyitiesmes que le veau nepovoitguerescstreeslorigué,et que avec d’aultrcs choses leans pourrait estre cmbuschié

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