LA XVI* NOUVELLE
PAR HONSBIGHEUR LE DDC
En la conté d'Artois nagueres vivoit ung gentil chevalier, riche et puissant, lyé par mariage avec une très belle dame et de hault lieu. Ces deux ensemble, par longue espace, passèrent plusieurs jours paisiblement et doulcement. Et pource que alors le très puissant duc de Bourgoigne, conte d'Artois* et leur seigneur, estoit en paix avec tous les grands princes ebrestiens, le chevalier, qui très dévot estoit, délibéra faire à Dieu sacrifice du corps qu'il luy avoit presté bel et puissant, assouvy* de taille, d'estre autant et plus que personne do sa con-
' Ce doit être Philippe le Hardi, père de Jean-sans-Peur.
* Accompli.
* Apparence, extérieur.
tréc, excepté que perdu avoit ung oeil en ung assault. Et pour faire son ohligacion en lieu oslcu et de luy désiré, après les congiez à ma dame sa femme prins et de plusieurs ses parens, s’en va devers les bons seigneurs de Prusse, vrais defensseurs de la Irès saincte foy chrestienne ‘ . Tant fibt et diligenta qu’en Prusse, après plusieurs adventures que je passe, sain et sauf se trouva, où il fist assez largement degrans proesses en armes, dont le grant bruit de sa vaillance fut tantost espandu en plusieurs marches*, tant à la relacion de ceulx qui veu l’avoient, en leur p,ays retournez, que par lettres que les demeurez escripvoient à plusieurs qui très grant gré leur en scavoit. Or ne fault pas celer que ma dame, qui estoit demeurée, ne fut pas si rigoreuse qu’à la priere d'ung gentil escuier, qui d’amours la requist, elle ne feust tantost contente qu’il feust lieutenant de Monseigneur qui aux Sarrazins * se combatoit. Tandis que Monseigneur jeusne et fait pénitence, ma dame fait bonne chiere avec l’escuier; le plus des fois* Monseigneur se disnc et soupe de biscuit et de la belle fontaine, et ma dame a de tous les biens de Dieu si très largement que trop; Monseign-ur, au mieulx venir*, se couche en la pailladc®, et ma dame en ung très beau lit avec l’escuier se repose. Pour abregier, tandis que Monseigneur aux Sarrazins fait guerre, l’escuier à ma dame se combat, et si très bien s’y porte, que, se Monseigneur jamais ne retournoit, elle s’en passeroit très
* Il s'agit sans doute de la croisade de Jean-sans-Peur contre les Turcs, & la lin du quatorzième siècle. Le narrateur confond ici la Prusse avec la Hongrie, où les seigneurs bourguignons allèrent combattre contre le sultan Ilajazet. Cette expédition chevaleresque, qui eut une fatale issue è la bataille de Nicopolis, en 1396, est admirablement racontée par Froissard.
* Pays. Il y a marchies ou marchiés, dans plusieurs éditions.
’ On confondait tous les nreJiométans sous ce nom.
* Le plus souvent.
* En attendant mieux.
* Sur la paille.
bien, et à peu de regret, voire qu'il ne face aultrement qu’il a commencé. Monseigneur voyant, la Dieu inercy, que l’effort des Sarrasins n’estoit pas si aspre que par cy devant a esté, sentant aussi que assez longue espace a laissé son ostel et sa très bonne femme qui moult le desire et regrete, comme par plusieurs de ses lettres elle luy a fait scavoir, dispose son parlement, et, avec le peu de gens qu’il avoit, se mect en chemin. Et si bien exploita à l'ayde du grant désir qu’il a de soy trouver en sa maison, et ès bras de ma dame, qu’en peu de jours s’y trouva. Celuy à qui cesie haste plus louche que à nul de ses gens, est tousjours des premiers descouchiez ‘ et premier prest et le devant au chemin. Et, de fait, sa trop grande diligence le fait bien souvent chevauchier seul devant ses gens, aucune fois ung quart de lieue ou plus. Advint ung jour que Monseigneur, estant au giste, environ à six lieues de sa maison où il doit trouver ma dame, se leva bien matin et monta à cheval, que bien luy semble que son cheval le rendra à sa maison, avant que ma dame soit descouchée, qui riens do sa venue ne scait. Ainsi comme il le proposa il advint, et, comme il estoit en ce plaisant chemin, dist à ses gens : a Venez tout à vostre aise, et ne vous chaille* jà de moy suyr*; je m’en iray tout mon beau train, pour trouver ma femme au lit. v Ses gens tout hodez*et travaillez,' et leurs eheVauIx 'aussi, ne contredirent pas à Monseigneur, mais s'en viennent tout à leur aise après luy, sans eulx travailler aucunement; mais pourtant si doubtoient-ilz ® de mondil seigneur, lequel s’en alloit ainsi de nuyl tout seul et avoit si grant haste. Cil s’en va et fait tant, qu'il est en brief en la basse court de
* Levés, debout.
* Qu'il ne vous importe.
s Suivre.
* Las. Les étymologistes font venir ce mot du grec o5oî, chemin • mais e’est >me expression picarde, qui dérive de Aoed, mesure* de froment usitée autrefois dans les Flandres.
* » Craignaient pour, étaient inquiets de.
lie LKS CEST NOUVELLES NOUVELLES.
son ostel descendu, où U trouva ung varlet qui le desmonta de son cheval. Tout ainsi et bouse* et esperonné, quant il fut descendu, s'en va tout droit, sans rencontrer personne, car encores matin estoit, devers sa chambre où ma dame encore dorinoit, ou e'spoire faisoit ce qui tant a fait Monseigneur travailler*. Creez que l’huys n'estoit pas ouvert, à cause du lieutenant qui tout esliahy fut et ma dame aussi, quant Monseigneur heurta de son baston ung très lourt coup : « Qui est-ce là? ce dist ma dame. — C’est inoy, ce dist Monseigneur, ouvrez, ouvrez! » Madame, qui tantost a cogneu Monseigneur à son parler, ne fut pas des plus asseurées; neantinoins fait habiller incontinent son cscuier, qui met peine de s'advancier le plus qu'il peut, pensant comment il pourra escbap|>er sans dangier. Ma dame, qui falnt d'estre encores toute endormie et non recongnoistre Monseigneur, après le second heurt qu’il fait à l’huys, demande encores : « Qui est-ce là C’est vostre mary, dame, ouvrez bien tost, ou^^f — Mon mary? dist-elle. llelas ! il est bien loing de cy; Dieu le ramaine à joie etbrief! — Par ma foy, dame, je suis vostre mary; et ne me congnoissez-vous au parler? Si tost que je vous ay oify respondre,je congneuz bien que c’ estiez vous. — Quant il viendra, je le scaur.ay beaucoup devant, pour le reccpvoir ainsi comme je dois, et aussi, pour mander messeignours ses parens et amis pour le festoier et convoier à sa bien venue. Allez, allez, et me laissez dormir ! — Saint Jehan, je vous en garderay bien ! ce dist Monseigneur. 11 fault que vous ouvrez Thuys; et ne vou- Icz-vous congnoistre vostre mary? * Alors l’appelle par son nom Et elle, qui voit que son amy est jà tout prest, le fait mettre derrière l’huys. Et puis, va dire à Monseigneur ; € Estes-vous ce? Pour Dieu ! pardonnez-moy, et
■ Botté, avec ses houuaux.
• C’est-à-Hire : faisait peut-être ce que son mari était lui-meme impatient de faire. ,
estes-vous en bon point? — Ouy.Difu mercy; cedist Monseigneur. — Or loué en soit Dieu ! ce dist ma dame, je viens incontinant vers vous et vous mettray dedans; mais que je soye un peu habillée et que j'aye de la chandelle.
— Tout à vostre aise, ce dist Monseigneur, — En vérité, ce dist ma dame, tout h ce coup que vous avez heurté. Monseigneur, j'estoye bien empeschée d’ung songe qui est de vous. — Et quel est-il, in’amye? — Par ma Iby ! Monseigneur, il me sembloit à bon escient que vous estiez revenu, que vous parliez à moy, et si voyez tout aussi cler d’ung oeil comme de l’aultre. — Pleust ores à Dieu ! ce dist Monseigneur. — Noslre Dame ! ce dist ma dame, je croy que aussi faktes-vous ‘ ? — Par ma foy, ce dist Monseigneur, vous estes bien beste; et comment ce pourroit-il faire? — Je tiens, moy, dist-elle, qu’il est ainsy.
— Il n’en est riens, non, dist Monseigneur, Estes-vous bien si foie de le penser? — Dea, Monseigneur, dist-elle, ne me créez jamais s'il n'est ainsi; et, pour la paix de mon cueur, je vous requier que nous l'esprouvons. >« Et à ce coup, elle ouvra * l’huys, tenant la chandelle ardant en sa main. Et Monseigneur, qui est content de ceste espreuve, s’y accorde par les j)arolles de sa femme ; et ainsi le povre homme endura bien, que ma dame luy bouchast son oeil d’une main; et de l'aultre, elle tenoit la chandelle devant l’oeil de Monseigneur, qui crevé estoit; et puis luy demanda : « Monseigneur, ne veez-vous pas bien, par vostre foy ? — Par mon serment, non ! > cedkt Monseigneur. Et entretant que ces devises se faisoient, le liiutenant de mondit seigneur sault de la chambre, sans qu'il fut apperceu de luy. « Or attendez. Monseigneur, ce dist-^lle. Et maintenant vous me voiez bien?Ne faites pas? — Par Dieu ! m'amye, r'cnny, responJ Monseigneur. Comment vous ver- •’oye-je ? Vous avez bouchié mon dextre oeil, et l’aultre est
* Cest-à-dire : que vous avez réellement recouvré la vue.
• Pour outril.
crevé, passé plus de dix ans ! — Alors, dist-elle, or voy-je ’ bien que c’esloit songe voyrement qui ce rapuorl me fist; mais, quoy que soit, Dieu soit loué et gracié, que vous ^ estes cy ! — Ainsi soit-il ! t> ce dit Monseigneur. Et à tant s’entracollerent et baiseront par plusieurs fois, et firent grant leste. Et n'oublia pas Monseigneur à compter comment il avoit laissé ses gens derrière, et que, pour la trouver au lit, il avoit fait telle diligence : t Et vrayement, dist ma daine, cncorcs estes-vous bon mary !» Et à tant vindrent femmes et serviteurs qui bienveignerent * Monseigneur, et le desbouserenf, et de tous points déshabillèrent, Et ce fait, se bouta on lit avec ma dame, qui le repeust du demeurant de l’escuier, qui s’en va son chemin, lye et joyeux d’estre ainsi eschappé. Comme vous avez ouy, fut le chevalier trompé, et n’ay point sceu, iNimbien que plusieurs gens depuis le sceurent, qu’il en fut jamais adverty. ^