PAR MONSEIGNEDR DE LA ROCHE
ÜNG gentilhomme de Bourgoigne, nagueres, pour aucuns de sesafTaires, s'en alla à Paris, et se logea en ung très bon ostel ; car telle estoit sa coustume de tousjours que* rir les meilleurs logis. Il n'east guères este en son logis, luT qui bien congnoissoit mouche eu lait, qu'il n'aperceut tantost que la cbamberiere de Icans estoit femme qui debroit faire pour les gens '.Si ne luy cela gueres ce qu'il avoit sur le cueur, et, sans aller de deux en trois, il demanda l’aumosne amoureuse. Il fut de prinsault bien rechassé des meures * : ■ Voire, disUelle, est-ce à moy que vous devez adresser telles parolles ? Je vueil bien quevous sachiez que je ne suis pas celle qui fera tel blasme à l'ostel où je demeure. * Et pour abréger , qui l'oyoit, elle ne le feroit pour aussi gros d'or. Le gentil liomme tantost congneust que toutes ses excusatio ns estoient erres ^ pour besoigner ; si luy va dire. • M'amye, se j'eusse temps et lieu, je vous diroye telle chose que vous seriez bien contente : et ne doubtez point que ce ne feust grandement rostre bien, m'amye, pource que devant les gens ne vous vueil gueres araisonner *, afGn que ne
* C'est-ft-dire : qui devait être humaine pour les galants.
* Expression proverbiale signiriant sans doute : ■ Kuponssé comme
It.nr les épines d'une haie où l’on vent cueillir des mûres. > > Voies, moyens.
* Parler, entretenir.
soyez de nioy souspeconné. Croyez mon homme ‘ de ce que par moy vous dira ; et se ainsi le faictes, vous en vauldrez mieulx. — Je n’ay, dLst-elle, n’à vous n’a luy, que deviser ! » Et, sur ce point, s’en va, et nostre gentil homme appela son varlet, qui estoit ung galant tout esveillé; puis luy compta son cas et le charge de poursuyr * sa bcsoigne sans espargncr bourdes. Le varlet, duyt * à cela, dist qu’il fera bien son personnage. 11 ne l’oublia pas, car, au plus tost qu'il la trouva, pensez qu’il joua bien du bec. Et se elle n’eust esté de Paris, et plus subtille que foison d’aultres, son gracieux langaige et les promesses qu’il faisoit pour son maistre l’eussent tout ‘en • haste abbatue. Mais aultrement.alla, car, après plusieurs parolles et devises d’entre elle et luy, elle luy dist ung mot trenché^ : c Je S(ay bien que vostre maistre vuult, maisil n’y touchera jà, se je n’ay dix escus. » Le varlet (ist son rapport à son maistre, qui n’estoit pas si large, voire au moins en tel cas, que donner dix escus pour jouyr d’une telle daraoiselle. « Quoy que soit, elle n'en fera aultre chose, dist le varlet ; encorcs, y a-il bien. maniéré de venir en sa chambre, car il fimlt passer par celle à Poste. Regardez ^ que vous vouldriez faire? — Par la mort bieu ! dist-il,'> mes dix escus me font bien mal, d'en ce point les laisser' aller, mais j'ay si grant dcvocion au sainct et en ay fait tant de poursuyte, qu’il fault que je besoigne ; au Dyable soit chicheté * ! elle les aura. — Pourtant vous dis-je, dist t le varlet, voulez-vous que je luy die qu’elle les aura ? — Ouy, de par le Dyable, ouy ! » dit-il. Le varlet trouva 1» bonne fllîe et luy dist qu’elle aura ces dix escus, voire et encores mieulx cy après. « Trop bien!* dit-elle. Pour abregier, l’heure fut prinse que l’escuier doit venir cou-
1 G'e8t-i-<Ure : son valet, son homme de confiance.
* Poursuivre,
^ Propre, dressé, h'ou savons gardé le composé, induit.
* Décisif, bien net.
* Avarice.
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LES CEST NOUVELLES NOUVELLES. l-2.'i
cher arec elle, mais, avant que oneques elle le voulsist guyder par la chambre de son maistre en la sienne, il baÙle tous les dix escus contant. Qui fut bien mal content, ce fut nostre homme, qui se pensa, en passant par la chambre et cheminant aux nopces qui trop chier à son gréluy coustoient, qu'il jouera d'ung tour. Ilz sont venus si doulcement en la chambrette, que maistre ne dame rien n'en sceurent. Si se vont despouiller et dist nostre esotier, qu'il emploiera son argent, s'il peut. 11 se met à l'ouvrage et fait merveilles d'armes, et espoire plus que bon ne luy fut. Tant en devises que aultrement se passèrent tant d’heures, que le jour estoit voisin et prouchain à celuy, qui plus voulentiers eust dormy que nulle autre chose fait, mais la très bonne chamberiere luy va dire :
« Or ça, sire, pour le très grant bien, honneur et courtoisie que j’ay ouy et veu de vous, j’ay esté contente mettre en vostre obéissance et jouyssance la chose en ce monde que plus dois chier tenir. Je vous prie et requicr que incontinent vous vueiliez apprester habillier et de cy partir, car il estdesja baulte heure, et, se d’avanture mon maistre ou nÉi^maistresse venoient cy, comme assez est leur coustmne au matin, et vous trouvassent, je seroye perdue et g:istée *; et vous espoire ne serez pas le mieulx party * du jeu. — Je ne scay, nioy, dit l'escuier, quel ^ bien ou quel mal : mais je me repqseray, et si dormiray tout h mon aise et à mon beau loisir, avant que j'en parte. Kl aussi je vueil employer mon argent. Pensez- . vous avoir si tost guigné mes dix escus? Ils ne vous cousient gueres à prendre, mais, par la mort bieu ! affin que je n’ay»î paour, et que point je ne me espante *,
I Dé.cbalûller.
« pésliononie.
5 Partagé.
* Le vei'be s'apanter, qui n'est pas une contraction A'ipowiaagjgniliait s effarer, perdre haleine et contenance. Nous avons ^’servé sou composé: patUois.
VOUS me ferez compaignic, s’il vous plaist. — Ha, Monseigneur, dist-ellc, il ne se peut ainsi faire, par mon serment ! Il vous convient partir : il sera jour trestout en haste ‘ ; et, se on vous trou voit icy, que seroit-ce de moy ? J’aymeroye mieulx estre morte, que ainsi en advenist. Et, se vous ne vous advancez, ce que trop je doubtc en adviendra! — 11 ne me chault, moy, qu’il adviengne, dit l’escuier, mais je vous dis bien que, se ne me rendez mes dix escus, jà ne m’en partiray. Adviennue ce que advenir peut. — Vos dix escus? dist-elle? Etestes-vous tel, se vous m’avez donné aucune courtoisie ou gracieuseté, que vous me le voulez après retollir * par ceste façon? Sur ma foy ! vous monsirezmalque vous soyez gentil homme! — Tel que je suis, dist-il, je suis celuy qui de cy ne partiray, ne vous aussi, tant que me ayez rendu mes dix escus ; vous les auriez gaignez trop aise! — Ha ! dist-elle, si m’ayt Dieu ! Quoy que vous disiez, je ne pense pas que vous soyez si malgracieux, attendu le bien qui est en vous, et le plaisir que je vous ay fait, que feussiez si peu courtois que vous ne aydissiez à garder mon honneur! Et pour ce, de rechief, vous supplie que ma requeste passez et accordez, et que de cy vous partez? » L’escuier dist qu’il n’en fera rien. Et jwur abregier, force fut à la bonne gentil femme, tel regret que Dieu scait, de desbourscr les dix escus, affin que l’escuycr s’en alast. Quant les dix escus refurent en la main dont ilz estoient partis, celle qui les rendit cuida bien enrager, tant estoit mal contente, et celuy, qui les a, leur fait grant chiere : « Or avant, di t la courroucée et desplaisantc qui se voit ainsi gouvernée®, quant vous vous estes bien joué et farce de moy, au moins advancez vous, et vous suflàse que vous seul congnoissez ma folie, et que, par vostre tarder *,
I Tout i l'heure.
* neprenrfre, Telol'ere.
® Menée, traitée.
* Helnrd à partir de lil.
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elle oe soit congnene de ceulx qui me deshonnoreront, s’ilï en voient l’aparence. — A vostre honneur, disl re>cuier, point je ne touche. Gardez-le autant que vous l'aymez ; vous m'avez fait venir icy, et si vous somme qiut vous me rendez et remettez ou lieu dont je partis, car ce n'est pas mon inlencion d'avoir les deux peines de venir et retourner. » La chamberiere, voyant que rÿns n’avoit eu, sinon le courroucer, voyant aussi que le jour cornmençoit à apparoir, avec tout le desplaisir et crainte que son ennuyé cueur portoit dudit cscuier, se hourde * de cest escuier et à sou col le chaire. El comme, à-tout ce fardeau, le plus souef * qu'elle oneques peust, le courtois gentil homme portoit, tenant lieu de bahu, sur le dos de celle qui sur son ventre l'avoit soustenu, laissa couler ung gros sonnet, dont le ton et le bruit firent l'oste esveiller; et demanda assez effrement ® : « Qui est là?— C'est vostre chamberiere, sire, dist l'escuier, qui me porte rendre où elle m’avoil emprunté. » A ces motz, la povre gentil femme n’enst plus cueur, puissance, ne vouloir de soustenir son desplaisant fardeau : si s'en va d'ung cousté, et l’escuier de l’autre. Et l’oste, qui bien congnoissoit que c’est, et aussi, avecques ce, s’endoubtoit bien, parla très bien à l’espousce qui toute demeura deceue et scandalisée, et lost après se partit de leans. Et l’escuier, en Bourgoigne, s’en retourna, qui, aux galans et compaignons, de la sorte, joyeusement et souvent racomptason adventure dessusdicte. ‘ "
* Se garnit le dos, se charge.
‘ Doucement; du latin suave.
= Avec effroi.