‹ Les cent nouvellesChapitre 95 sur 160 · C -, by · texte numérisé non relu

C -, by

de leurs amours estoit dcscourertc et venue deiijà à hr congnoisssance de Alonseigneur son perc et de ma dame sa mere, et de Monseigneur et ma dame de leans: « Et rrecz, dist-elle, avant qu'il soit venu si avant, ce n’a pas este sans passer grans langaiges, au pourchas des rapjjortours, devant tous ceuh de céans et de plusieurs voisins. Et, pourco que Fortune ne nous est pas si amye de nous avoir permis longuement vivre siglprieusement ennostre estât encommencé, et si nous menace, advise, forge , et préparé encore.s plus grans dostourbiers * , se ne poui'voyons à l'encontre ; il nous est mestier utile et nécessité d'avoir advis bon et hastif. Et, pource que le cas beaucoup me touche et plus que à vous, quant au dangier qui sourdre en pourroit, sans vous desdire je vous diray mon opinion. i Lors lu y va compter, de rechief en bout, l’advertissement et conseil de sa bonne compaigne. Girard, desjà ung peu adverty de ceste mauldicte adventure, plus desplaisant que se tout le monde feust mort, mis hors de sa dame, respondit en telle maniéré : a Ma leale et bonne maistresse, vecy vostre humble et obéissant serviteur, ^ qui après Dieu n'ayme riens en ce monde si loyaulment que vous. Et suis celuy à qui vous povez ordonner et commander tout ce que bon vous semble, et qui vous vient à plaisir, pour estre lycment - et de bon cueur sans contredit obeye. Mais pensez qu'en ce monde, ne me pourra pis advenir, quant il fauldra que je esloigne vostre très désiré presence. Uelas ! s'il fault que je vous laisse, il'm’est advis que les premières nouvelles que vous aurez de moy, ce sera ma doulente et piteuse mort adjugée et exécuté à cause de • vostre eslongier mais, quoy que soit, vous estes celle et seule vivante que' je vueil ' obeyr, et ayme trop plus chier la mort en vous obeyssant,

"■ * Embarras, troubles. ■ • • . ■ î-t r.,k

- Joyeusement.

* Ëloigncmeot.

Digilized by tjoog

‘que én'ce monde vivre, voire et eslre perpétuel, non ’■ accomplissant vostre noble commandement ! Vecy le corps de celuy qui est tout vostre : Taillez, rongnez, prenez, ostez et faictes tout ce qu'il vous plaist. » Sc Katherine estoit marrie et desplaisante, oyant son serviteur qu'elle aymoitplus loyaulment que nul autre, le voyant aussi plus troublé que dire on ne le vous pourvoit, il ne le fault penser et non enquerre. Et se ne feust pour la graut ■■vertu* que Dieu en elle n’avoit pas oubliée de mettre brgement et à comble, elle se feust offerte de luy £urc crnnpaigniie en son voyage; mais, espérant de quelque jour recouvrer k ce que très heureusement faillit * , le retira de ce propos : et certaine picce après, si luy dist : « Mon amy, c’est force que vous en allez : si vous prie que vous n’oubliez pas celle qui vous a fait le don de son ‘cueur.' Et, affin que vous ayez couraige de mieulx souste- ' nir la très joyeuse et horrible bataille que Raison vous livre et amaine à vostre douloureux parlement, encontre

■ vostre vouloir et désir, je vous promets et asseure, sur ma foy, que, tant que je vive, autre homme n’auray à espousé, de ma voulenté et bon gré, que vous, voire tant

‘ que vous me soyez leal et entier, comme j’espoire que 'vous serez. Et, en approbacion de ce, je vous donne cêste verge * qui est d’or csmaillié de larmes noires. Et, sc d’adventure on me vouloit ailleurs marier, je me defen- ^ dray tellement et tiendray telz termes, que vous deverez estre de moy content, et vous monstreray que je vons ^vueil tenir, sans faulcer, ma promesse. Or, je vous prie

< C’est-à-dire, si nous comprenons bien le sens de cette phrase ;i peu intelligible, dans laquelle il faut lire saillit au lieu de faillit :

Espérant se retrouver un jour dans des circonstances plus heu-

■ 'reuses ; » ou : « Espérant qu'un jour ou l'autre les choses auraient une heureuse issue. «

* Anneau ; ce mot, qui se dit encore dans les campagnes, vient du latin virgo, parce que c’était l'anneau que l'époux ou le fiancé donnait à son épouse ou à sa fiancée, en signe d’aUiance. De U le vieux dicton : verge à verge.

16i LES CEST NOUVELLES NOUVELLES.

<{ue tantost que vous serez arresté où que ce soit, que in’escripvez de voz nouvelles, et je vous rescripray des miennes. — Ha! ma bonne maistresse, dist Girard, or voy-je bien qu’il faült que je vous abandonne, pour une esjwce ! Je prie à Dieu qu’il vous doiut ‘ plus de bien et plus de joye, qu’il ne m’appert * en avoir. Vous m’avez fait, de vostre grâce, non pas que j’en soye digne, une si haulte et honnorable promesse, que n’est pas en moy de vous en scavoir seulement et suffisamment mercier. Et encores ay-je le pouvoir de le desservir mais pourtant ne demeure pas que je n’en aye la congnoissance ; et si vous ose bien faire la pareille promesse, vous suppliant très humblement, et de tout mou cueur, que mon bon et leal vouloir me soit réputé de tel et aussi grant mérité, que s’il partoit de plus homme de bien que moy. Et adieu, ma dame, ! Mes yculx demandent à leur tour audience, qui coupent à ma langue son parler. » Et, à ces motz, la baisa, et elle luy très serrement * ; et puis, s’qo allèrent chascun en sa chambre plaindre ses douleurs. Dieu scait s’ils ploroient des yeulx, du cueur et de la teste! Au fort, à l’heure qu’il se convint monstrer, chascun s’efforça faire aultre chiere de semblant et de bouche que le désolé cueur ne faisoit. Et, pour abregier. Girard fist tant en peu de jours, qu’il obtint congié de son maistre, qui ne fut pas trop difficile à impetrer ® ; non pas pour faulte qu’il eust fait, mais à l’occasion des amours de luy et de Katherine, dont les amys d’elle estoient mal contens, pour tant que Girard n’esloit pas de si grand lieu ne de si grant richesse comme elle estoit ; et, pour ce, doubtoient

, i Pour donne; c'était un resté de l’ancienne forme du verbe daigner, qui a précédé damier. ,

* M’apparaît, me semble. On peut lire : m'appartient. y

^ Mériter.

* riroitemcnt.

Semblant, démonstration de visage et de parole.

“ OI)tenir.

qu’il ne la fiançast. Ainsi n’en advint pas, et si se partit Girard, et fist tant par ses joiirnée.-!, qu’il vint ou pays de Barrois et trouva retenance ‘ à l’ostcl d’ung grant baron du pays. Et, luy arresté, tantost manda et fist savoir à sa dame de ses nouvelles, qui en fut très joyeuse, et par son messaigier mesmes, luy rescripvit de son estât et du f)on vouloir qu'elle avoit et auroit vers luy, tant qu’il vouldroit estre loyal. Or, vous faut-il scavoir que, tantost que Giranl futparty de Braibant, plusieurs gentilz hommes, escuyers et chevaliers se vindrent accointer de Katherine, dcsirans, sur toutes autres, sa bienveillance et sa grâce; qui, durant le temps que Girard servoit et estoit présent, ne se monstroient, n’apparoient *, saichans de vray qu’il alloit devant eulx 5 l’offrande Et, de fait, plusieurs la requirent à Monseigneur son pere de l’avoir en mariage ; et, entre aultres, luy en vint ung, qui luy fut agréable. Si manda plusieurs ses ainys et sa belle fille aussi; et leurs rcmonstra comment il estoit desja ancien, et que ung des grans plaisirs qu’il pourroit en ce monde avoir, ce seroit de veoir sa fille en son vivant bien alliée. Leur dist au surplus ; « Ung tel gentil homme m’a fait demander ma fille; ce me semble très bien son fait, et, se vous le me conseillez et ma fille me vueille obeyr, il ne sera pas escondit en sa très honnorable requeste. » Tous ses amys et parens louèrent et accordèrent beaucoup ceste aliance, tant pour les vertus et richesses que aultres biens dudit gentil homme. Et quant vint à scavoir la voulcnté de la bonne Katherine, elle se cuida excuser de non soy marier, remonstrant et alléguant plusieurs choses, dont elle le cuidoit desarmer* et eslongier * ce mariage ; mais,

* Ilospilalité, condition, résidence.

* Ni apparaissaient.

* Expres.sion proverbiale signifiant, qu’il avait pris les devants,

7u'il était le préféré. ’

* l.e faire changer d'avis.

* Pour éloigner.

eu la parfin, elle fut à ce inesée, que s'elle ne rouloU . estre en la male grâce de pere, de mere, de parens, d’amys, de maistre et de maistresse, qu'elle ne tiendroit pas la promesse qu'elle a fait à Girard son serviteur. Si s'advisa d’un très bon tour pour contenter tous ses pa>u ^ rens, sans enfreindre la loyaulté qu’elle veult à son ser>

viteur, et dist : < Mon très redoubtë seigneur et pere, je f ne suis pas celle qui vous vouldroye en nulle maniéré du monde desobey r , voire sans la promesse que j'auroye fiûcte ,|r à Dieu mon créateur, de qui je tiens plus que de vous. Or

J estpil ainsi que je m’estoye resolute ' en Dieu, et proposé

F, et promis en mon cueur avoye, non pas de jamais moy-t

marier, mais de le non faire encores, ne encores, attendant que par sa grâce me voulsist enseigner cest estât, ou aultre plus seur, pour saulver ma povre ame. Néant-.; moins, pour ce que je suis celle qui pas ne vous vueil^ I troubler, où je puisse bonnement à l'encontre, je^suis

' contente d'emprendre * l'estât de mariage, ou sulfa« tel;

* qu’il vous plaira, moyennant qu'il vous plaise rooy ckMmer

I*; congié de aiuçois ^ faire un pellerinage à Sainct-NycoUs

de Varengeville * lequel j’ay voué et promis^ avant quOi ‘i jamais je change Testât où je suis. » Et ce. dist-elle, aÔu|ç

il qu'elle peust veoir son serviteur en chemin et luy dire>

; comment elle estoit forcée et menée contre son veu..Let

t pere ne fut pas moyennement joyeux de ouyr le bon vour:

loir et la saige responsc de sa fille. Si luy accorda sa rur; queste et prestement voulut disposer de son partemrat;; et disoit desjà à ma dame sa femme, sa fille preseide

* Pour rfsolue. La formation élymologique du mot ^reiolui«s, *' raoUta) voulait risoM, résolute.

* Entreprendre, accepter.

* Auparavant.

* Bourg de Lorraine, sur la Meurthe, à deux lieues de Naoey.

iM reliques de saiut Nicolas, évêque de Mire, y aUiraient de nom-’ breux pèlerins qui venaient de tous cOtés accomplir un vœu et ap-' <*orter une offrande.-’ • > * - '

« Nous luy baillerons ung tel gentil homnne, ung tel cl ungtel; Ysabeau, Marguerite et Jehanneton, c’i«t assez pour son estât. — Ah ! Monseigneur, dit Katherine, nous ferons aultrement, s’il vous plaist. Vousscavez que le chemin de cy à Sainct-Nycolas n'est pas bien seur, mesmement pour gens qui mènent et conduisent femmes, et il quoy on doit bien prendre garde. Je n'y pourroye aussi aller sans grosse dcspence ; et aussi, c’est une grant voie, et, s’il nous advenoit meschief d’estrejprins ou destrousser de biens ou denostre honneur(que jà Dieu ne vueille !), ce seroit ung merveilleux desplaisir. Si me sembleroit bon, saulve toutesl'ois vostre bon plaisir, que me tissiez faire ung habillement d’homme et me baillassiez en la conduite de mon oncle le bastard *, chascun monté sur un petit cheval. Nous yrions plus tost, plus seurcment, et ù moins de despens ; et s’ainsi le vous plaist, je l’entrepren* dray plus hardiment que d’y aller en estât *. » Ce bon sei- ' gneur pensa ung peu sur l’advis de sa fille, en parla à ma dame ; si leur sembla que l’ouverture qu’elle faisoit luy partoit d’ung grant sens et d’ung très bon vouloir. Si furent ses choses prestes et ordonnées tantost pour partir. Et ainsi se meircnt au chemin la belle Katherine cl son oncle le bastard, sans aultre compaignie. Habillez à la façon d’Allemaigne bien et gentement esloient Katherine, le maistre, l’oncle et le varlet. Hz firent tant par leurs journées, que leur pellerinage voire de Sainct-Nycolas fut acomply. Et comme ilz se meltoient au retour, louant Dieu qu’ilz n’avoient encores eu que tout bien, et devisant d’aultres plusieurs choses, Katherine à son oncle va dire : « Mon oncle, mon amy, vous scavez qu’il est en

' Il y avait, dans toutes les maisons nobles, des bâtards qui se qualifiaient ainsi, et dont la naissance illégilinie n'était alors ni un scandale ni une honte, puisqu'ils portaient la iarre de la bâ- Xardise sur l'éeusson de leurs armes de famille.

* C'est-à-dire : avec une suite, un grand train.

mov, la mercy Dieu, qui suis seule licriliere de Monseigneur mon pere, de vous faire beaucoup de biens ; laquelle chose je feray voulentiers quant en moy sera, se vous me voulez servir en une menue queste ‘ que j’ay entreprinse : c’est d’aller à l’ostel d’un seigneur de Barrois (qu’elle luy nomma) veoir Girard, que vous scavez? Et, affin que, quant nous reviendrons, puisse compter quelque chose de nouveau, nous demanderons leans retenance * ; et se nous Je povoris obtenir, nous y serons par aulcuns jours et verrons le pays ; et ne faictes nulle doubtc que je n’y garde mon honneur, comme une bonne fille doit faire. » L’oncle, espérant que mieulx luy en sera cy après, et qu’elle est si bonne ®, qu’il n’y fault jà guet sur elle, fut content de la servir, et de l’accompaigner en tout ce qu’elle vouldra. Il fut beaucoup mereyé *, n’en doubtez ; et dès lors conclurent qu’il appelleroit sa mepee Conrard. Hz vindrent assez tost, comme on leur enseigna, ou lieu désiré; et s’adressèrent au maistre d’ostel du seigneur, qui estoit ung ancien escuyer, qui les receust comme estrangiers très lyement et honnorablement. Conrard luy demanda se Monseigneur son maistre ne voudroit pas te service d’ung jeune gentil homme qui queroit adventure et demandoit à veoir pays ? Le maistre !• d’ostel demanda dont il estoit, et il dist que il estoit de Braibant : « Or bien, dist-it, vous viendrez disner céans, et après disner, j’en parlcray à Monseigneur. » Il les fist tan- n tost conduire en une belle chambre, et envoya couvrir lau table, et faire ung très beau feu et apporter la soupe, et ,1 la piece de mouton, et le vin blanc, attendant le disner.

* Uctherohe, poursuite.

* Celait l’usage alors de s’arrêter, en voyageant, dans les châ-

teaux des seigneurs, où l'on donnait l'hospitalité à tous ceux qui la demandaient; celle hospitalité devenait une splendide réception, quand le nouveau venu se faisait connaître pour un gentil- ' homme de bon lieu. t.

* Sage, vertueuse. f<

* Pour remercié. • ■ , -

Et s’cn alla devers son maistrc et luy compta la venu& d'ung jeune gentil homme de Braibant, qui le vouldroit bien servir, se le seigneur estoit content, et si luy semble que ce soit son fait. Pour abregier, tantost qu'il eut servy son maistre, il s’en vint devers Conrard pour luy tenir compaignie au disner, et avec luy amena, pour ce qu’il estoit de Braibant, le bon Girard dessus nommé, et dist à Conrard : > Vecy ung gentil homme de vostre pays? — 11 soit le très bien trouvé ! ce dist Conrard. — Et vous le très bien venu 1 » ce dist Girard. Mais creez qu’il ne recongneurt pas sa dame ; mais elle, luy, très bien. Durant que ces acccointances se faisoient, la viande fut apportée et assise emprès le maistre d’ostel, chascun en sa place. Ce disner dura beaucoup à Conrard, espérant après, d’avoir de bonnes devises * avec son serviteur, pensant aussi qu’il la recongnoistra tantost, tant » sa paroUe comme aux responses qu’il luy fera de son pays de Braibant, mais il alla tout aultrement; car oneques, durant le disner, le bon Girard ne demandoit après homme ne femme de Braibant : dont Conrard ne scavoit que penser.; Ce disn^ fut passé, et, après disner. Monseigneur retint Conrard en son service. Et le maistre d’ostel, très scient * homme, ordonna que Girard et Conrard, pour ce qu’ilz sont tous d’ung pays, auroyent chambre ensemble. Et, après ceste retenue, Girard et Conrard, se prindrent à bras, et s’en vont veoir leurs chevaulx; mais, au regard de Girard s’il parla oneques, ne demanda rien de Braibant. Si se print à doubler le povre Conrard, c’est assavoir la belle Katherine, qu'elle estoit mise avec lespechiez oubliez, et que, s’il en estoit riens à Girard, il ne se pourroit tenir qu’il n’en demandast, ou au moins du seigneur ) ou de la dame où elle demouroit. La povrete estoit, sans gneres le monstrer, en grant destresse de cueur ; et ne

< Devts^ causeries.

* Très-bien appris, sachant vivre. ,

* Quant à ce qui regarde Girard, quant à Girard.

scavoit lequel faire, ou de soy cncores celer, et de l’esprouver par subtilles parolles, ou de soy prestement faire congnoistre. Au fort, elle s’arresta que encores demourera Conrard, et ne demandera pas Katherine, se Girard ne tient aultre maniéré. Ce soir se passe comme le disner. Et vindrent en leur chambre Girard et Conrard, parlans de beaucoup de choses, mais il ne venoit nulz propos en termes que gucres pleussent audit Conrard. Quant il vit qu'il no diroit rien se on ne luy met on bouche, elle luy demanda de quelz gens il estoit de Braibant, ne comment il estoit là venu ; et comment on se portoit audit pays de Braibant, depuis qu’elle n'y avoit esté, et il en respondit tout ce que bon luy sembla : « Et congnoissez-vous pas, dist-elle, ung tel seigneur et ung tel? — Saint Jehan! ouy, dist-il. » Et, au derrenier, elle luy nomma le Seigneur. Et il dist qu'il le congnoissoit bien, sans dire qu'il y eust demouré, no aussi que jamais en sa vie y eut esté. « On dit, ce dist-elle, qu'il y a de belles fdles leans? Eu congnoissez-rous nulles? — Bien peu, dist-il, et aussi, il ne m’en chault! Laissez-moy dormir, je meurs de sommeil. — Comment, dist-elle, povez-vous dormir, puisque on parle de belles filles? Ce n’est pas signe que vous soyez amoureux !» 11 ne respondit mot, mais s’endormit comme ung pourceau ; et la povre Katherine se doubta tantost de ce qui estoit, mais elle conclud qu’elle l’osprouvera plus avant. Quant vjpt à lendemain, chascun s'habilla, parlant et devisant de ce que plus luy estoit. Girard, de chiens et d'oiseaulx, et Conrard, des belles filles de leans et de Braibant. Quant vint après disner, Conrard fist tant, qu'il destourna Girard des aultres, et luy va dire que le pays de Barrois desjà luy desplaisoit, et que vrayement Braibant est toute aultre marche et en son langaige luy donna assez à congnoistre que le cueur luy tiroit fort devers Braibant. « A quel propos ? ce dist Girard. Que voyez-

* CoDtréo, du bas latin marca.

LES CENT NOl'VELLES NODTELLES.

VOUS enBraibant, qui n’est icy? Et n’avez-vous pas icy les belles forctz pour lâchasse, les belles rivières et les plaines tant plaisantes qu’à souhaitier, pour le déduit des oyseaulx ‘ en tant de gibier, et aultre ? — Encore n’cst-ce rien ! ce dist Conrard. Les femmes de Braibant sont bien aultres, qui me plaisent bien autant et plus que vos chasses et voliers * ! — Sainct Jehan ! c'est aultre chose ! ce dist Girard. Vous y seriez hardiment amoureux en vostre Braibant, je l’oz* bien! — Par ma Iby, ce dist Conrard, il n’est jà meslier qu’il soit celé, car je suis amoureux voircment. Et, h cestc cause, me y tire le cueur tant rudement et si fort, que je Ëtis doubte que force me sera d’abandonner ung jour vostre Barrois, car il ne me sera pas possible à la longue de longuement vivre sans veoir ma dame. — C’est follie donc, ce dist Girard, de l’avoir laissie *, se vous vous sentiez si inconstant ? — Inconstant, mon amy ? Et où est celuy qui peult mestricr ^ loyaulx amoureux ? 11 n’est si saige ne si advisé, qui s’y saiche seurement conduire. Amours bannist souvent, de ses servans, et sens et raison. » Ce propos, sans plus avant le desduire, se passa, et fut heure de souper . et ne se ratellcrent au deviser ®, tant qu’ilz furent au lict couchiez. Et créez que de par Girard jamais n'estoit nouvelles, que de dormir, .se Conrard ne l’eust assailly de procès’’ : qui commença une piteuse, longue, et douloureuse plainte après sa dame (que je passe, pour abregier). Et si dist, en la fin; < Uelas, Girard, et comment povez-vous avoir envie ne faim de dormir auprès de moy, qui suis tant csx eillée, qui n'ay esperit qui ne soit plain de regretz, d’ennuy

' Plaisir de la chasse au vol, de la fauconnerie.

* Il vaut mieux lire ivoleries, chasses au vol.

’ Je l'entends.

* Pour laiuie, dans le patois brabançon.

* Oinnailrc. trouver, mailriser, car meslrie était synonyme Je maUrise et métier.

* Entretien, conversation.

’’ Questions, discussions.

nî LES CE5T XODVELLES NOUVELLES.

et lie soulcy? C’est merveilles, que vous n’cn estes ung peu touchié; et croyez, se c’estoit maladie contagieuse, vous ne seriez pas seulement si près, sans avoir des esclabotures •. Ilelas ! je vous prie, se vous n’en sentez nulles, ayez au moins pitié et compassion de moy, qui meurs surtout, se je ne vois brief ma dame par amours T — Je ne veis jamais si fol amoureux ! ce dist Girard. Et pen.sez-vous que je n’aye point esté amoureux ? Certes, je scay bien que c’est, car j’ay p'assé par là comme vous ; certes si ay ! Mais je ne fus oneques si enraigé, que d’en perdre le dormir ne la contenance, comme vous faictes maintenant. Vous estes beste, et ne prise point vostre amour ung blanc *. Et pensez-vous qu'il en soit autant à vostre dame? Nenny, nenny. — Je suis tout seur que si, ce dist Conrard ; elle est trop leale. — lia dea, vous direz ce que vous vouldrez, ce dist Girard, mais je ne croirav jà que femmes soient si leales, que pour tenir telz termes et ceulx qui le cuident sont parfaits coquars *. J’ay aymé comme vous, et encorcs en ayme-je bien une. Et, pour vous dire mon fait, je partis de Braibant à l’occasion d’amours; et, 5 l’heure que je partis, j’estoye bien en la grâce d’une très belle, bonne et noble fille, que je laissay à très grand regret ; et me despleust beaucoup, par aucuns peu de jours, d’avoir perdu sa présence, non pas que j’en laissasse le dormir, ne boire, ne manger, comme vous. Quant je me veis ainsi d’elle eslongié, je voulus user pour remede du conseil de Ovide®, car je n’eus pas si tost accointance et entrée céans, que je ne priasse une des belles qui y soit ; et ay tant fait, la

1 Éclaboussures.

* Petite monnaie de billon qui valait six deniers; on dit encore six hlancSy pour deux sous et demi.

* Cest-à-dire ; pour rester longtemps Gdèles à leur parole.

* .Nigauds. Le coquart est un mauvais coq qui se laisse battre par scs poules.

® C’est-à-dire : suivre les conseils qu’Ovide donne aux amants, dans son poème intitulé : Renudium amoris. "

Dieu mcrcy ! qu’elle me veult beaucoup de bien, et je l’ayme beaucoup aussi. Et, par.ce point, me suis-je deschargié de celle que par avant aymoye, et ne m’en est à présent non plus que de celle que oncques ne veis; tant m’en a rebouté ' ma dame de présent ! — Et comment, ce dist Conrad, est-il possible, se vous aymiez bien l'aultre, que vous la puissiez si tost oublier ne abandonner? Je ne le scay entendre, moy, ne concepvoir, comment il se peut faire ! — 11 s’est fait toutesfoys ; entendcz-le, se vous scavez. — Ce n’est pas bien gardé loyaullé, ce dist Conrard ; quant à moy, j’aymeroye plus chier mourir mille fois, se possible m’estoit, que d’avoir fait à ma dame si grant faulseté. Et jà Dieu ne me laisse tant vivre, que j’aye non pas le vouloir seulement, mais une seule pensée de jamais aymer ne prier aultre qu’elle ! — Tant estes-^ vous plus beste, ce dist Girard, et se vous maintenez ceste follic, jamais vous n’aurez bien et ne ferez que songier et muser ; et sécherez sur terre comme la belle herbe dedans le four, et serez homicide de vous-mesmes ; et si n’en aurez jà gré, mesmes vostre dame n’en fera que rire, se vous estes si heureux qu’il vienne jusques à sa congnoissance. — Comment? ce dist Conrard; vous scavez d’amours bien avant ! Je vous requier donc que veuillez estre mon moyen * céans ou autre part, (|ue je face dame par amours, assavoir se je pourroye garir comme vous ! — Je vous diray, ce dist Girard, je vous feray demain deviser à ma dame, et aussi je lui diray que nous sommes compaignons et qu’elle fasse vostre besoigne à sa coinpaigne; et je ne doubtc point, se vous voulez, que encores n’ayons du bon temps, et que bien brief se passera la resverie qui vous affole, voire se à vous ne tient. — Se ce n’estoit pour faulcer mon serment à ma dame, je le desircroye beaucoup, ce dist Conrard, mais, au fort, j’essaierny

* Distrail, détourné.

Intermédiaire, entremetteur. . .

comment il m’en prendra. » Et, à ces motz, se retourna Girard et s'endormit. Et Katherine estoit de mal tant oppressée, voyant et oyant la desloyaulté de celuy qu’elle ayinoit plus que tout le monde, qu'elle se souhaitoit morte et plus que morte. Non pourtant ; elle adossa la tendreur féminine *, et s’adouha * de virile vertu. Car elle eust bien lu constance de lendemain longuement et largement deviser avec celle qui par amours ayinoit celuy au monde que plus chier tenoit ; mesmes força son cueur, et ses yeulx fist estre notaires* de plusieurs entretenaiices, à son très grant et mortel préjudice. Et, comme elle estoit en parolles avec sa compaigne, elle apperceust la verge, que au partir donna à son desloyal serviteur : qui luy parcrcust ses douleurs ; mais elle ne fut pas si folle, non pas par convoitise de la verge, qu’elle ne trouvast une gracieuse façon de la regarder et bouter en son doy. Et, sur ce point, comme non y pensant, se part et s’en va. Et, tantost que le souper fut passé, elle vint à son oncle et lui dist : « Nous avons assez esté en Barrois ! 11 est temps de partir. Soyez demain prest au point du jour, et aussi seray-je. Et gardez que tout nostre bagaige soit bien attinté*. Venez si matin, qu’il vous plaist ? — Il ne vous fauldra que monstrer, respondit l’oncle. » Or devez-vous scavoir que tandis, puis souper, que Girard devisoit avec sa dame, celle, qui la fut, s’en vint en sa chambre et se met à escripre unes lettres * qui narraient tout du long et du large les amours d’elle et Gimrd : « comme les promesses que s’entrefirent au partir; comment on l’avoit voulu ma-

’ Chassa la faiblesse de son sexe. Adoster, c’est : mettre à dos, derrière soi.

* Se cuirassa, s’arma. On dit encore radouber, dans la langue maritime.

’ Cest-à-dire : témoins qui prennent noie, qui dressent acte.

* Préparé,

“ On employait le pluriel, pour dire «ne Mire, comme dans le latin lUtem.

Di^ -cdbyGoogli

.LES CE^T KOUTELLES KOCVELLES. 17ü

ricr, le refus qu'elle en flst, et le pellerinaigc qu’elle entreprinst pour sauver son serment, et se rendre à luy ; b dcsloyaulté dont elle l’a trouvé garny, tant de bouche coniino de oeuvre et de fait : Et, pour les causes dessus dictes, elle se lient pour acquittée et desobligée * de lu promesse qu’elle jadis luy 6st : Et s’en va vers son pays, et ne le quiert- jamais ne veoir, ne rencontrer, comme le plus desleal qu’il est, qui jamais priast femme ; Et si emporte la verge qu’elle luy donna, qu’il avoit desjà mise en main séquestre > : Et si se peut vanter qu’il a couchié par trois nuylz au plus près d'elle ; s’il y a que bien, si le dye, car elle ne le craint. > Escript de la main de celle dont il peut bien congnoistre la lettre, et au dessoubz : Katherine, etc. surnommée Conrard ; et sur le dos : Au desleal Girard, etc. Elle ne dormist gueres la nuyt, et aussitost que on vit du jour, elle se leva tout doulcement, et s’habilla, sans ce que oneques Girard s’esveillast. Et prent sa lettre, qu’elle avoit bien close et fermée, et la boute en la manche du pourpoint de Girard ; et à Dieu le commanda, tout en basset^, en plourant tendrement, pour le grant deul qu’elle avoit du très faulx et mauvais tour qu’il luy avoit joué. Girard donnoit, qui mot nerespundit. Elle s’en vient devers son oncle qui luy bailla son cheval, et elle monte, et puis tirent pays, tant qu'ilz vindrent en Braibant, où ilz furent receuz joyeusement,. Dieu le scait.

Et pensez que leur fust bien demandé des nouvelles et adventures de leurs voyaiges : comment ilz s’y estaient gouvernez ; mais, quoy qu’ilz respondissenl, ilz ne se vantèrent pas de la principale. Pour parler comment il advint à Girard ; quant vint le jour du parlement de 1»

• Dégagée.

- Main tierce ; Conrard était, pour ain.«i dire, séquestre de la bagne que Girard loi avait remise en dépôt.

® A voix basse.

lK>nnc Katherine, environ dix heures, il s’esveiftaf et regarda que son compaignoii Conrnrd estoit jà levé; si se pensa qu'il estoit tard, et sault‘ tout en baste, et chci^cha son pourpoint : et comme il boutoit son bras dedans l'une des manches, il en saillit unes lettres, dont il fui assez csbaliT ; car il ne luy souvenoit pas que nulles y en eust boutées. 11 les releva toutesfois, et voit qu’elles sont fermées : et avoit au dos escript : Au desleal Girard, etc. Se paravant avoit esté esbaby, encores le fut-il beaucoup plus. A certaine piece après, il les ouvrit et voit la subscription qui disoit : Katherine surnommée Conrard, etc. Si ne scait que penser : il les list néantmoins, et, en lisant, le sang luy monte et le cueur luy fremist, et devint tout altéré de maniéré et de couleur.

A quelque mescbief que ce feust, il acheva de lire sa lettre, par laquelle il congneut que sa desloyaulté estoit venue à la congnoissance de celle qui luy vouloit tant de bien ; non qu'elle le sccust estre tel, au rapport d'aultruy, mais elle-mesmes, en personne, en a faicte la vraye informa- •cion ; et, qui plus près du cueur luy touche, il a couché trois nuytz avec elle, sans l'avoir guerdonnée * de la peine qu'elle a prinse que de si très loing le venir esprouver. Il ronge son frain, et euraige tout vif, quant il se voit en celle pelcterie Et après beaucoup d'avis, il ne scait autre remede, que de la suyr*; et bien luy semble qu'il la rataindra. Si prent congié de son maistre, et se met à la voye, suyvant le froye des chevaulx de ceulx que oncques ne rataignit, tant qu'ilz feussent en Braibant, ‘

‘ Se lève, saute du lit.

* Récompensée.

^ Uysiilication. Ce mot vient de ce qu'on se couvrait de peaux de bêtes pour se déguiser en carnaval et dans les mascarades. On dit encore proverbialement : < Je ne voudrais pas être dans la peau de quelqu'un. »

* Pour suii re.

® Les traces.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. t77

OÙ il vint si ù point, que c'ostoit le jour des nopces de celle qui l'a esprouvé : laquelle il cuida bien aller baiser et saluer, et faire une orde * excusance de ses faultes, mais il ne luy fut pas souffert, car elle luy tourna l'es* paule, et ne sceust, tout ce jour ne oneques puis après, trouver maniéré ne façon de deviser avecques elle. Mesmes il s’advanca une fois pour la mener dancer, mais elle le reffusa plainement devant tout le monde : dont plusieurs à ce prindrent garde. Ne demoura guercs après, que ung aultre gentil homme entra dedans, qui fist corner* les menestriers; ets’advança par devant elle, et elle descendis!, ce voyant Girard, et s’en alla dancer. Ainsi donc, comme avez ouy, perdit le dcsleal sa dame. S’il en est encores d’aultrcs telz, ilz se doibvent mirer en cest exemple, qui est notoire et vray, et advenu depuis JLigueres.

LA XXVIl' NOUVELLE

PJtR MONSEIGSECR DE UEAUTOIR

CE n’est pas chose pou accoustumée, especialement en ce royaulme, que les hclles dames et damoi^lles se trouvent voulentiers et souvent en la compaignie des gentilz compaignons. Et, à l’occasion des bons et jôyeux passetemps qu'eHes ont avec eulx, les gracieuses et doulces requestes, qu’ilz leurs font, ne sont pas si diOicilcs à

■ Vile, vilaine, honteuse.

- Jouer de la corne ou du cor.

impotrer. A ce propos, n’a pas long temps que ung très gentil seigneur, que on peut bien mettre au rcnc et du cousté des princes, dont je laisse le nom en la plume, se trouva tant en grâce d’une très belle damoisellc, qui mariée estoit, dont le bruit d’elle n’estoit pas si peu congneu, que le plus grant maistre de ce royaiilme ne se tenisl* pour très heureux d’en estre retenu serviteur.' Laquelle Iny voulut de fait monstrer le bien qu’elle luy vouloit. Mais ce ne fut pas à sa première voulcnté, tant l’empeschoient les anciens adversaires et ennemis d’amour. Et, par especial, plus luy nuysoit son bon mary, tenant le lieu, en ce cas, dutrèsmaulditDangier*; car, se ce ne feust-il, son gentil serviteur n’eust pasencores à luy tollir® ce que bonnement et par honneur donner ne luy povoit. Et pensez que ce serviteur n’estoit pas moienneinent mal content de ceste longue attente, car l’achevement de sa gente chasse luy estoit plus grand heur, et trop plus désiré, que nul aultre bien quelconque que advenir jamais luy povoit. Et, à ceste cause, tant continua son pourchas, que sa dame luy dist ; « Je ne suis pas moins desplaisante que vous, par ma foy, que je ne vous puis faire aultre ebiere ; mais vous scavez, tant que mon mary soit céans, force est qu’il soit entretenu. — Helas! dist-il, et n’est-il moyen qui se puisse trouver d’abreger mon dur et cruel martyre? » Elle, qui, comme dessus est dit, n’estoit pas en moindre désir de soy trouver à part avec son serviteur, que luy-mesmes, si luy dist : « Venez anuyt à telle heure, heurter à ma chambre : je vous feray mettre dedans ; et trouveray façon d’ estre delivre de mon

’ Pour lint, qui sc dit par contraction, au lieu de tenîl.

* C’est toujours le personnage allégorique du roman de la Bose, le vilain jaloux qui n'a pas d'autre alTaire que de nuire aux dames, en leur tendant des pièges et en les faisant tomber dans de mauvais pas.

^ Oter, enlever; du latin tollere,

* Cette nuit.

mary, se Fortune ne destourne mon entreprinse. » Le serviteur ncouyt jamais chose qui mieukluypleust; et après les remcrcimens gracieux et deuz en ce cas, dont il estoit bon inaistre et ouvrier, se part d’elle, attendant et désirant son heure assignée. Or devez-vous scavoir que environ une bonne heure, ou plus ou moins, devant l'heure assignée dessusdicte, nostre gentille damoiselle, avec ses femmes et son mary qui va derrière, pour ceste heure estoit en sa chambre retraicte ‘ puis * le souper; et n’estoit pas, croiez, son engin® oyseux, mais labouroit* à toute force pour fournir la promesse à son serviteur; maintenant pensoit d’ung, puis maintenant d’ung autre, mais riens ne luy venoit à son entendement, qui peust eslongier ce mauldit mary; et toutesfoys approchoit fort l’heure très desirée. Comme elle estoit en ce parfond penser. Fortune luy fut si très amye, que mesmes son mary donna le très doulx advertissement do sa dure chance et mal adventure, convertie, en la personne de son adversaire, c’est assavoir du serviteur dessusdit, en joie non pareille de déduit, soûlas et liesse Regardant par la chambre, tant regarda qu’il apperceut d’adventure aux piedz de la couchette ung bahu qui estoit à sa femme. Et, affin de la faire parler et Foster de son penser, demanda de qooy servoit ce bahu en la chambre, et à quel propôs on lie le portoit point à la gar-*^ dérobé ou en quelque aiïtre lieu, sans en faire leads parément®? « Il n’y a point de péril. Monseigneur, ce dist ma damoiselle; ame ne vient icy que nous; aussi, je l’y ay fait laissier tout à propos, pource que encores sont aucunes de mes robes dedans ; mais n’en soyez jà mal content, mon amy; ces femmes l'osteront lantost. — Mal

1 Retirée, s Depuis, après, s pspril, imaginalive.

4 'l'ravaillait, élaborait.

» plaisir, récréation cl joie; en hlio, deditolio,s^latium ùllætilia .

O l'ai ade; comme d’un meuble de parcrticR/’.

content? dist-il. Nenny, par ma foy; je l’ayine autant icy que ailleurs, puis ((u’il vous plaist, mais il me semble bien petit pour y mettre vos robes bien à Taise, sans les froisser, attendu les grandes et longues traynées* qiTon fait aujourd'tiuy. — Par ma foy. Monseigneur, dist-elle; il est assez grant. — Il ne le me peut sembler, dist-il ; vraiement, et le regarde bien ? — Or ça, Monseigneur, dist-elle, voulez-vous faire un gaige* à moy ? — Ouy, vraiement, distil :quel serait-il? — Je gaigeray, s’il vous plaist, pour demye douzaine de bien fines chemises encontre le satin d'une cote simple, que nous vous bouterons bien dedans tout ainsy que vous estes? — Par ma foy, dist-il, je gaige que non. — Et je gaige que si. — Or avant ! ce dirent les femmes : nous verrons qui le gaigncni. — A Tesprouver le scaura-t-on, » dist Monseigneur. Et lors s’avance et fist tirer du bahu les robes qui estoient dedans ; et, quant il fut vuide, ma damoiselle et ses femmes, à quelque meschief que ce feust, firent tant, que Monseigneur fut dedans tout à son aise. Et à cèst coup fut grande la noise et au-^ tant joyeuse, et ma damoiselle alla dire : « Or, Monseigneur, vous avez perdu la gaigeure? Vous le congnoissez bien, faictes pas? — Ouy, dist-il, c’est raison. » Et, en disant cos parolles, le bahu fut fermé, et tout jouant, riant' et esbatant, prinrent toutes ensemble et homme et bahu, et Tempoiiercnt en une petite garderobe assez loing de la chambre. Et il crie et se demaine, faisant grant bruit;,, et grant noise, mais c’est pour néant, car il fut là laissé toute la belle nuit. Pense, dorme, face du mieulx qu’il i peut ! car il est ordonné, par ma damoiselle et son estroit conseil *, qu’il iTen partiroit meshuy^, pource qu’il a tant ,

' Qàeucs traînantes, qui avaient plus d'une demi-aune.

* Pari, gageure avec moi.

’ Querelle, débat, discussion.

* Conseil privé, secret. Ce sont ces femmes, ces confidentes intimes, que i'on nommait bella cousines; de lè, le -surnom de

I héroiiio du roman ou de VUistoire du petil Jehan de üainlri.' ■; - “ -Aujourd'liui, ce jour-là. ' -

empesché le lieu ^ Pour retourner à la matière de nostre propos encoinniencé, nous laisserons nostre homme et nostre bahu, et dirons de ma dainoiselle, qui attendoit son serviteur avec ses femmes, qui estoient telles et si bonnes et si sécrétés, que riens ne leurs estoit celé de ses affaires. Lesrjuelles scavoient bien que le bien aymé serviteur, se ù luy ne lenoit, tienilroit, la nuyt, le lieu de celiiy qui au bahu fait sa penitence. ]Ne demoura gueres que le bon serviteur, sans faire effiroy ne bruit, vint heurter à la porte; et, au heurter qu'il fist, on lecongneut tantost, et là estoit celle qui le bouta dedans. Il fut receu joyeusement et lyement, et entretenu doulcement de ma damoiselle et de sa compaignie. Et ne se donna garde qu'il se trouva tout seul avecques sa dame, qui luy compta bien au long la bonne fortune que Dieu leur a donnée, c'est assavoir comment elle fist la gaigeure à son mary d'entrer au babu, comment il y entra, et comment elle et ses. femmes l’ont porté en une garderobe : « Comment! ce dist le serviteur, je ne cuidoye point qu'il fust céans? Par ma foy, je pensoye, moy, que vous eussiez trouvé aucune façon de l’envoyer ou faire aller dehors, et que j’eusse icj tenu meshuy son lieu. — Vous n’en yrez pas pourtant, dist-clle ; il n'a garde de yssir * dont il est, et si a beau crier, il n'est ame de nulz sens ^ qui le puist ouyr, et croyez qu'il demourra meshuy par moy ; se vous le voulez desprisonner, je m’en rapporte à vous? — Nostre Dame! diatil, s'il n'en sailloit tant que je l'en fisse oster, il auroit bel attendre I — Or faisons donc bonne chiere, dist-elle, et n’y pensons plus. » Pour abregier, chascunse dépouilla, et so couchèrent les amans dedans le beau lit, ensemble, bras a bras, et firent ce pourquoy ilz estoient assemblez, que mieulx vault estre pensé des lisans qu’estre noté de l’es-

* C'esl-à-dire : pour le punir d’avoir été si longtemps gênant et importun.

* Sortir, du latin exire.

* Nous croyons qu’il faut plutôt lire : lime.

cripvant. Quant vint au point du jour, le gentil serviteur se partit de la dame le plus secrètement qu’il peut,. et vint à son logis dormir, comme j’espoire, ou desjeuher, car de tous deux avoit besoin. Ma damoiselle, qui n'esfoit pas moins subtille que saigc et bonne, quant il fut heure, se leva et dist à ses femmes : « Il seroit désormais heure de oster nostre prisonnier; je voys veoir qu’il dira et s’il Se vouldra mettre à finance*. — Mettez tout sur nous, dîrent-elles : nous l’appaiserons bien. — Croiez que si fe- . ray-je, » dist-elle. Et, à ces motz, se seigne* et s’en yà; et, comme non pensant ù ce qu’elle faisoit,tout d’agu^’ et à propos, entra dedans en la garderobe où son mary encores estoit dedans le bahu clos. Et quant il ouyt, il cqii^ naença à faire grant noise et crier à la volée : « Qu’est-ce ..cy? Me laisscra-on cy dedans? > Et sa bonne femméj qui l’ouyt ainsi demencr, respondit elfreem^t*, et comme . craintivement, faisant l’ignorante: x llemy**! qui.est-ce là que j’ay ouy crier ? — C’est moy, dé par Dieu, c’estmoy ! dist le mary. — C’e|t vous? dist-elle. Et dont venez-vous à ceste heure? — Dont je viens? disti-ü ; et vous le scavez bien , ma damoiselle ! 11 ne fault jà qu'on le vous dye.; mais se vous faictes de moy, au fort^ je feray quelque jour de vous ! » Et, s’il cust enduré ou râé. 'il se feust voulenUeârs courroucé et eust dit vilennie à sa bonne -femme. Et, elle, qui le congnoissoit, luy coupa da parolle et dist « t jUbn- ; seigneur, pour Dieu, je vous orte mercy>! Par mon^Mrment, je vous asscure que je ne vous cuidoie paé îcyà ceste heure : et croiez que je ne vous y eusse pasquis*^

. et ne me scay assez esmerveillcr dont vous venez à y estre

* C cst-5-dire : a rançon. * ■ '* i

W- » Pour ite signe, fait un signe de croix. ‘

f * C’esl-à-diie : en prëiant l’oreille, comme si elle était aux aguets..

* Avec effroi, d'un air effrayé.

* Exclamation, à moi! ...i i

* Cherché, du verbe quérir. On a conservé scuteneirt le composé : requis. ^

encores, car Je cliargay hier au soir à ces femmes, qu'elles vous missent dehors, tandis que je disoyc mes heures, et elles me dirent que si feroient- elles. Et, de fait, l’une me vint dire que vous estiez dehors et desjà allé en la ville, et que ne reviendriez meshuy. Et, à ceste cause, je me couchay assez tost après, sans vous attendre. — Sainct Jehan! dist-il, vous voyez que c’est! Or vous advancez de moy tirer d’icy, car je suis tant las, que je n'en puis plus. — Cela feroye bien, Monseigneur, dist-elle, mais ce ne sera pas, devant que vous n’ayez promis de moy payer de la gaigeure que avez perdue ; et pardonnez-moy toutesfoys, car aultrement ne le puis faire. — Et advancez-vous, de par Dieu ! je le paieray vraiement. — Et ainsi vous le promettez? — Ouy, par ma foy. » Et ce procès fine, ma damoiselle defferma* le bahu, et Monseigneur yssit dehors, lassé, froissé et travaillé*. Et elle le prent à bras, et baise, et accolle tant doulcemcnt, que on ne pourroit, plus, en luy priant pour Dieu qu’il ne soit point mal content. Adonc le povre coquart dist que non estoit-il, puisqu’elle n’en scavoit riens, mais il punira trop bien ses femmes, s’il y scait advenir. « Par ma foy. Monseigneur, dist-ellè, elles s’en sont ores bien vengées de vous ; je ne double point que vous ne leur ayez fait quelque chose. — Non ay, certes, que je saiche, mais croiez que le tour qu’elles m’ont joué leur sera chier vendu. » Il n’eut pas finé ce propos, que toutes ses femmes entrèrent dedans, qui si très fort rioient, et de si grant cueur, qu’elles ne sceurent mot dire, grant piece après. Et Monseigneur qui devoit faire merveilles, quant il les vit rire en ce point, ne se peust tenir de les contrefaire. Et ma damoiselle, pour luy faire compaignie, ne s’y faignit point Là veissiez-vous une merveilleuse risée, et d’ung costé et d’autre,

* Ouvrit.

* Fatigué.

^ Me s'ea fit pas faute, ue se priva pas de rire.

mais ccluy, qui en avoit le moins cause, ne s’en pouvoit l’avoir *. Après certaine piece,ce passetemps cessa, et dist Monseigneur ; « Ma danioiselle, je vous inei cye beaucoup de la courtoisie que m'avez anuyt l'ait ! — A vostre commandoinent, Monseigneur, respondit l'une; encores, n’estes-vous pas quitte : vous nous avez faict et faictes toujours tant de peine et de meschief, que nous vous avons gardé ceste pensée ; et n’avons aultre regret, que plus vous n’y avez esté. Et se n’eussions sceu de vray, qu'il n'eust pas bien pieu à ma dainoisellc, encores y fussiezvous, et prenez-en gré. — Est-ce là? dist-il. Or bien, bien : vous verrez comment il vous en prendra; et par ma foy, je suis bien gouverné, quant, avec tout le mal que j’ay eu. on ne me fait que farcer, et encores, qui pis est,

U me faut payer la cote simple de satin ! Et vraiment, je ne puis, à moins que d’avoir les chemises de la gaigeure, en recompensacion de la peine qu’on m’a faicte. — Il n’y a, par Dieu, que raison, dirent les damoiselles : nous voulons à ceste heure estre pour vous. Monseigneur, et vous les aurez; n’aura pas, ma dainoiselle? — Et à quel propos? dist-elle. Il a perdu la gaigeure. — Dea, nous scavons trop bien cela, il ne les peut avoir de droit; aussi no les demande-il pas à ceste intencion, mais il les a bien desservies * en aultre maniéré. — A cela ne tiendrail pas, dist-elle ; je feray voulentiers finance de la toilic, pour l’amour de vous, mes damoiselles, qui tant bien procurez * pour luy, et vous prendrez bien la peine de les coustre*. — Ouy, vraiement, ma damoiscdle. » Comme coluy qui ne fait que escourre'^ la teste, au matin, quant il se lieve, qu'il ne soit prest, ainsi estoit Monseigneur, car

* C'est-à-dire : Celui qui avait le moins sujet de rire ne pouvait

reprendre son sérieux. ,.<!

* Méritées, gagnées. ..

’ Plaidez. .1, ; nJ,

* Pour coui/re, . ^ , , , -y» '

’ Secouer. , ::r-.aru

LES CENT NOCTELLES NOUVELLES. ISl»

il ne luy ÊiilHt que une secousse de verges à nettoyer sa robe et ses chausses, qu’il ne fut prest. Et ainsi à la messe s’en va, et ma damoiselle et ses femmes le suyvent : qu’ilz faisoient de luy, je vous asseure, grans risées. Et croyez que la messe ne se passa pas sans foison de ris soudains, quant il leur souvient du giste que Monseigneur a fait au bahu, lequel ne le scait encores, qui fut celle nuyt enregistré on livre qui n’a point de nom^ Et se n’est que d'adventure ceste ystoire vienne entre ses mains, jamais n’en aura, se Dieu plaist, congnoissance : ce que pour riens je ne vouldroye. Si prie aux lisans qui les congnoissent, que bien se gardent de luy monstrer.

. ‘ LA XIVIIP NOUVELLE

, . ^ PAR MESSUIB HIOUCLT DE QIANGT

SE au temps du très renommé et éloquent Boccace l’adventure, dent je vueil fournir ma nouvelle, fut adve« nue à son audience et congnoissance parvenue, je ne doubte point qu’il ne l’eust adjoustée et mise ou renc des Nobles hommes mal fortunez Car je ne pense pas que noble homme, jamais, pour ung coup, eust gueres

,* C'est-à-dire : dans la liste des maris trompés parleurs femmes. * A ses oreilles.

’ C'est le traité, écrit en latin :de Catibus virorum illtulrium. Ce traité, qui n'était pas moins célèbre que le Decamerone de Boccace, fat traduit «n français par Laurent de Bremierfiit, secrétaire du duc de Berri, Uls du roi Jean et frère de Charles V. Celte translation, achevée le 15 avril 1409, parut, imprimée pour la première fois, à Paris, chez J. Dupré, en 1483, sous ce titre : Les livres de J. Boccace^ des easdes nobles hommes et femmes infortnvez; elle se trouvait alors en manuscrit dans toutes les bibliothèques princières.

fortune plus dure à porter, que le bon seigneur, que Dieu piirdoint *, dont je vous complcray l’advenlure. Et se sa male fortune n’est digne d’estre oudit livre de Bocacc, j’en fais juge tous ceulx qui l’orront * racompter. Le bon seigneur, dont je vous parle, en son temps estoit ung des bcaulx princes de ce royaulnie, garny et adressié * de tout ce qu’on scauroit louer et priser en ung noble homme. Et, entre aultres ses proprictez, il estoit tel destiné, qu’entre les dames jamais homme ne le passa de gracieuseté. Or, luy advint que, au temps que ceste renommée et destinée florissoit, et qu’il n’estoit bruit que de luy. Amours, qui senie ses vertus où mieulx luy plaist et bon luy semble, fist aliance à une belle fille, jeune, gente, gracieuse et en bon point en sa façon, ayant bruit autant et plus que nulle de son temps, tant par sa grant et non pareille beauté, comme par ses très belles meurs et vertus ; et, qui pas ne iiuysoit au jeu, tant estoit en la grâce de la royne du pays, qu'elle estoit son demy lit *, les nuytz que ladicte royne point ne couchoit avec le roy. Ces amours, que je vous dis, furent si avant conduictes, qu’il ne restoit que temps et lieu pour dire et faire, chascun à sa partie, la chose au monde que plus luy pourroit plaire. Hz ne furent pas peu de jours, pour adviser lieu et place convenable à ce faire ; mais, en la fin, celle qui ne desiroit pas moins le bien de son serviteur que la salv.vcion ^ de son aine, s'advisa d’ung bon tour, dont tantost l’avertit, disant ce qui s’ensuit : « Mon très loyal amy, vous scavez comment je 'Couche avec la royne, et que nullement ne m’est possible, se je ne vouloye tout gaster, d’abandonner cest honneur

* Céiait la formule ordinaire qu'on employait pour recomman- 4lcr 5 Dieu rame d'une personne morte.

* L'entendront.

® Orné, paré.

* Compagne do lit.

® Salut; du latin salvalio.

et advanceirient, dont la plus femme de bien de ce royaulme se tiendrait pour bien heureuse et honnorée ; combien que, par ma foy, je vous vouldroye complaire, et faire vostre plaisir et d’aussi bon cueur comme à elle. Et qu'il soit vray, je le vous monstreray de fait, sans abandonner toulesfoys celle qui me fait et peut faire tout le bien et l’honneur du monde. Je ne pense pas aussi, que vous voulsissiez que aultremeut je fisse? — Non, par ma foy, m’amye, respondit le bon seigneur; mais toutesfoys, je vous prie qu’en servant vostre inaistrcsse vostre leal serviteur ne soit point arriéré du bien que faire luy povez, qui ne luy est pas moindre chose de à vostre grâce et amour parvenir, que de gaigner le surplus du monde. — Vecy que je vous fcray, Monseigneur, dist-elle : la royne a une levriere, comme vous scavez, dont elle est beaucoup assotée', et la fait couchier en sa chambre; je trouveray façon anuyt de l’enclore hors de la chambre, sans qu’elle en saiche rien ; et quant chascun sera retrait, je feray ung sault jasques en la chambre de parement *, et deffcrmeray l'huys et le laisserayentreouvert. Et quant vous penserez que la royne pourra estre au lit, vous viendrez tout secrètement, et entrerez en ladicte chambre et fermerez l’huys ; vous y trouverez la levriere, qui vous congnoist assez :si se laissera bien approuchier.de vous ; vous la prendrez par lesr oreilles et la ferez bien hault crier ; et quant la royne l’orra *, elle la congnoistra tantost : je ne doubte point qu’elle ne me fasse lever incontinent pour la mettre dedans. Et, en ce point, viendray-je vers vous. Et ne faillez point, se jamais vous voulez parier à moy. — Ha! ma trèschiere et loyale amye, dist Monseigneur, je vous mereye tant que je puis ! Pensez

* C'est-à-dire : dont elle raffole.

• Salle d'honneur, de réception, qu’on appelle aujourd'hui jalon.

® L’entendra.'

que je n’y fauldray pas. » Et à tant se part et s’en va, ‘et sa dame aussi, chascun pensant et désirant d'achever ce qui est proposé. Qu’en vuuldroit le long compte? La Ie> vriere se cuida rendre, quand il fut heure, en la chambre de sa maistresse, comme elle avoit accoustumé; mais celle, qui l’avoit condamnée, dehors la fist retraire en la chambre, au plus près. Et la royne se coucha, sans qu’elle s’en donnast de garde; et, assez tost après, luy vint faire coropaignie la bonne damoiselle, qui n’attendoit que l’heure d’ouyr crier la levriere et la semonce de bataille Ne demoura gueres que le gentil seigneur se inist sur les rens, et tant fit, qu’il se trouva en la chambre où la le-', vriere se dormoit ; il la quist ^ tant, au pié que à la main, qu’il la trouva, et puis la print par les oreilles, et la fist hault crier doux ou trois fois. Et la royne, qui l’oyoit, congncust tantost que c’estoit sa levriere, ét pensoit qu’elle^ vouloit estre dedans. Si appella sa damoiselle et luj dist: « M’amye, vêla ma levriere, qài"se'|datn| là dehors? Levez-vous; si la mettez dedans. — Vodentiére, ma dame, » dist la damoiselle. Et, jà soit qu’elle attendit la bataille dont elle-mesmes avoit l’heure et le jour assigné, si ne s’arma-elle que de sa chemise ; et en ce point, en ^ vint à l’huys et l’ouvrit, où tantost luy vint à l’encontre ^ celuy qui l'attendoit. Il fut tant joyeux et tant surprins, ^ quant il vit sa dame si belle et en si bon point, qu’il per- ^ ^ dit force, sens et advis; et ne fut en sa puissance adonc-^ ' ques tirer sa dague, pour esprouver s’elle pourroit pren-'^ dre sur ses cuyrasses ®. Trop bien de baiser, d’accoler,^ de manier le tetin, et du surplus, il faisoit assez diligence, mais du parfait, nichii. Si fut force à la gente damoiselle, qu’elle retoumast, sans luy laisser ce qu’a-

* Le signal du combat amoureux. , .

•Chercha. ÿ »/ ,■(*

^ • Image tirée d’un com)«t à outrance, dans lequel rasaaiuant tirait sa dague, pour en frapper son adversaire an défaut de la cuirasse.

voir ne povoit, sc par l'orce d’armes ne le conqueroit. Et, ainsi qu’elle se voulut partir, il la cuidoit retenir par force et par doulces parolles, mais elle n’osoit demeurer : si luy ferma l’huys au visaigc et s’en revint par devers la royne. qui luy demanda s’elle avoit mis sa levriere dedans. Et elle dist que non, car oncques puis ne l’avoit sceu trouver, et si avoit beaucoup regardé. « Or bien, dist la royne, couehez-vous? Tousjours l’aura-on bien.» Le povre amoureux estoit à celle heure bien mal content, qui se veoit ainsi deshonnorer et anéantir : et si cuidoit auparavant, et bien tant en sa force se fioit, qu’en moins d’heure qu’il n’avoit esté avec sa dame, il en eust bien combatu, telles trois, et venu au-dessus d’elles à son honneur. Au fort, il reprint couraige et dist bien en soy-mesmes : S’il est jamais si heureux que de trouver sa dame en si belle ‘, elle ne partira pas comme elle a fait l’aultre fois. Ainsi animé et esguillonné de honte et de désir, il reprent la levriere par les oreilles, et la tira si rudement, tout courroucé qu’il estoit, qu’il la fist crier beaucoup plus hault qu’elle n’avoit devant. Si hucha arriéré *, à ce cry, la royne sa demoiselle, qui revint ouvrir l'huys, comme devant, mais elle s’en retourna devers sa maistresse, sans conquester ne plus ne moins qu’elle fit à l’aultre fois. Or revint la tierce fois que ce povre gentil homme faisoit tout son pouvoir de besoigner comme il avoit le désir, mais au Dyable de l’homme, s’il peust oucques trouver maniéré de fournir une povre lance à celle qui ne dom.indoit aultre chose, et qui l’altendoit tout de pi'é quoy ! Et quant elle vit qu’elle n’auroit pas son panier percié, et qu’il n’ estoit pas en l’aultre mettre * seulement sa lance en son arrest, quelque advantaige qu’elle

* Occasion est sous-enlcndu.

* Appela (le loin.

^ C’est-à-dire ; sans avoir fait l'amour.

* C'est-à-dire: qu'il n’était pas capable de mettre... '

luy fist, tantost congneut qu’elle avoit à la jouste failly, dont elle tint beaucoup moins de compte du jousteur. Elle ne voulut là plus demeurer, pour conqueste qu’elle y tist. Si voulut rentrer en la chambre, et son amy la retiroit à force et disoit ; « Helas! m’amye, demeurez encores ung peu, je vous en prie! — Je ne puis, distelle, laissez moi aller; je n’ay que trop demouré, pour chose que j’aye prouffité !» Et à tant se tourne vers la chambre, et l’aullre la suyvoit, qui la cuidoit retenir. Et, quant elle vit ce, pour le bien payer, et la royne contenter, alla dire tout en haiilt ; « Passez, passez, orde caigne* que vous estes ! Par Dieu, vous n’y entrerez meshuy, meschante beste que vous estes! » Et, en ce disant, ferma l'huys. Et la royne, qui l’ouyt, demanda : « A qui parlez-vous, m’amyc? — C’est à ce paillart chien, ma dame, qui m’a fait tant de peine de le quérir ; il s’estoit bouté soubz ung bang là dedans et cachié tout de plat le museau sur la terre, si ne le scavoye trouver. Et quant je l’ay eu trouvé, il ne s’est oneques daingné lever, pour quelque chose que je luy aye fait. Je l’eusse très voulentiers bouté dedans, mais il n’a oneques daigné lever la teste : si l’ay laissé là dehors, et, à son visaige, tout par despit, ay fermé l’huys. — C’est très bien fait, m’amye, dist la royne, couchez-vous; si dormirons. » Ainsi que vous avez ouy, fut mal fortuné ce gentil seigneur; et, pource qu’il ne peust, quant sa dame voulut, je tien moy, quant il eust bien depuis la puissance à commandement, le vouloir de sa dame fust hors de la ville.

Page 1