‹ Les cent nouvellesChapitre 98 sur 160 · PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS · texte numérisé non relu

PAR MONSEIGNEUR DE VILLIERS

Apfir que je ne soje seclus ‘ du très heureux et haut mérite deu à ceux qui travaillent et labeurent à l'augmentation des histoires de ce présent livre, je vous racomp* teray en brief une adventure nouvelle, par laquelle Ott me tiendra excusé d’avoir fourny la nouvelle dont j’ay nagueres esté sommé. 11 est notoire vérité qu’en la ville de lloslclleric*, en Castelongne, arrivèrent plusieurs frères mineurs, qu'on dit de l'Observance®, enchacés et déboutés par leur mauvais gouvernement et faincle devocion du royauhne d’Espaigne. Et trouvèrent façon d’avoir entrée devers le seigneur de la ville, qui desjà esloit ancien*; et tant firent, pour abregier, qu’il leur fonda une belle église et beau couvent, et les maintint et entretint toute sa vie le mieulx qu'il sccut. Et après régna son filz aisné, qui ne leur ilst pas moins de bien que son bon pere. Et, de fait, ilz prospéreront, en peu de ans, si bien, < qu'ilz avoient suflisammenttoutceque on scauroit demander en ung couvent de mendians. Et, aflin que vous saichiez qu’ilz ne furent pas oyseux, durant le temps qu'ilz

< Pour exclus.

* HosUlricli, ville de Catalogne, à quarante-deux kilomètres de Uirone.

Cordeliers observantins, qui formaient une des principales^ branches de l'ordre de Saint-François. 11 y avait les Cordeliers de la grande, de la petite et de IVtroile Observance.

* Agé, vieux.

Les cest nouvelles nouvélies. ^ii)

ncqiiirent cos biens, ilz çe misroütau prescher, tant en la ville que par les villaiges voisins et gaignerent tout le peuple, et tant liront, qu’il n’estoitpas bon chrestien, qui ne s’estoit à eulx confessé, tant avoient grant bruit et bon los * de bien remonstrer aux pecbeurs leurs dofaultes. Mais qui les louast et eust bien en grâce, les femmes ostoient du tout données, tant les avoient trouvez sainctes gens, de grant charité et de parfonde devocion. Or entendez la mauvaistié, déception et horrible trayson, que ces faulx ypocrites pourchassèrent à ceulx et celles qui tant de biens de jour en jour leur faisoient : ilz baillèrent entendre generalement à toutes les femmes de la ville, qu’elles estoient tenues de rendre à Dieu la disme de tous leurs biens : « Comme au seigneur, de telle chose et de •telle, à vostre paroisse et curé, de telle chose et telle; et ü nous, vous devez rendre et livrer la disme du nombre des fois que vous couchiez charnellement avec vostre mary. Nous ne prenons sur vous aultre disme, car, comme vous scavez, nous ne portons point d’argent; car il ne nous est rien des biens temporelz et transitoires de ce monde. Nous querons et demandons seulement les biens cspirituelz. Les dismcs que nous demandons et que vous nous devez a’est pas des biens temporelz : c’est à cause du Sainct Sacrement que vous avez reccu, qui est une chose divine et espirituelle ; et de celuy n’appartient à nul reccpvoir la disme, que nous seulement, qui sommes religieux de l’Observance. > L-s povres simples femmes, qui mieulx cuidoient cès bons freres estre anges que hommes terriens *, ne refusèrent pas ce disme ® à payer. 11 n’y eust celle qui ne la payast à son tour, de la plus baultc jusques à la moindre ; mesrnes la femme du seigneur n’en fut pas excusée. Ainsi furent toutes les fem-

■ Bonne renommée; dn latin /ahs, louange.

’ Terrestres.

* Ce mot était, à volonté, masculin ou féminin, suivant qu'on le tirait de décima ou de d'rhnux.

210 LES CEM NOIVELLES TJOEVEILLS.

jnes de la ville appaties * à ces vaillans nioynes ; et ii’y avoit celuy d’eulx, qui n’eust à sa part de quinze à seize feimnes la disme à recepvoir; et, à ceste occasion, ü1eu seait les presens qu’ilz avoienl d’elles tout soubz uinbre de devocion. Ceste maniéré de faire dura longuement, sans ce qu’elle vint à la congnoissance de ceulx qui se fussent bien passez de ce nouveau disme. 11 fut toutesfois descouvert en la façon qui s’ensuit : Ung jeune homme, ïiouvellement marie, fut prié de souper à l’ostel d’ung de ses parens, luy et sa femme ; et, comme ilz relournoient, en passant par devant l’egliso des bons Cordeliers dcssusdilz, la cloche de Y Ave Maria sonna tout à ce coup, et le bon homme s'enclina sur la terre pour faire ses dcvocions. Sa femme luy dist : « Je enlrcroyc voulenticrs dedans ceste eglise? — Et que ferez-vous là dedans à ceste heure? dist le mary : vous y reviendrez bien, quant il sera jour demain ou une aultre fois? — Je vous requiers, distelle, que je y aille, et je reviendray tantost. — Noslrc Dame! dist-il : vous n’y entrerez jà maintenant! — Par ma foy, dist-elle, c’est force; il m’y convient aller; je ne demoureray riens : si vous avez baste d’estre à l’ostel, allez toujours devant, je vous suivray tout à ceste heure. — Piquez, piquez devant, dist-il; vous n’y avez pas tant à faire. Si vous voulez dire vostre Pater nosler ou vostre Ave Maria, il y a assez place à l’ostel, et vous vauldin autant là le dire, que en ce monastère, oi’i l’on ne voit maintenant goutte. — lia de;i, dist-clle, vous direz ce qu'il vous plaira, mais, par ma foy, il fault nécessairement que j’entre ung peu dedans. — Et pourquoy? dist-il. Voulczvous aller couchier avec les freres de leans? » Elle, qui cuidoit, à la vérité, que son mary sceust bien qu’elle payast la disme, luy respondit : a Nenin , je n’y vueil pas couchier; je vouloie aller payer. — Quoy payer? dist-il. — Vous le scavez bien ? dist-elle: et si le demandez? — Que

' Livrées en pûlurc.

LES EEKT NOUVELLES NOUVELLES. ill

scay-je bien? dist-il; je ne me mesle pas de voz debtes.

— Au moins, dist-elle, scavez-vous bien qu’il me fault payer la disme? — Quelle disme? — Ha bay, dist-elle, c’est uug jamais ' ; et la disme de nuyt de vous et de moy? Vous avez bon temps ; il Fault que je paye pour nous deux.

— Et à qui le payez- vous? dist-il. — A frère Eustace, distelle. AUez tou.sjours à l'ostel! Sim'y laissez aler, que j’en soyc quitte. C’est si grant pecbic de ne la point payer, que je ne suis jamais aise, quant je luy dois riens*. — Il est meshuy trop tart, dist-il ; il est couchié passé à une heure. — Ma foy, dist-elle, je y ay esté ceste année beaucoup plus tart ; puis que on vcult payer, on y entre à toute heure. — Allons, allons, dist-il, une nuyt n’y fait rien. » Ainsi s’en retournèrent le mary et la femme, mal contens tous deux, la femme, pource qu’on ne l’a pas laissée paier son disme, et le mary, pource qu'il se veoit àmsi deceu, estoit tout esprins d’yre et de mal talent^: qui encores redoubloit sa peine, qui ne l’osoit monstrer. A certaine pièce. après, toutesfoys, ilz se couchèrent, et le mary, qui estoit assez subtil, iuterrogua sa femme do longue main, jse Ips aultres femmes de la ville ne paient pas aussi ceste^disme qu’elle fait? « Quny, donc! distelle: par ma foy, çi font : quel previlege auroient-elles plus que moy ? Nous sommes encores seize ou vingt, qui le paions. à frere Eustace. Ua ! il est tant dévot ! Et croyez que ce luy est une grande pacience. Frere Berthelemieii*, eq a autant ou plus, et, entre les aultres, ma

- Dame* est de son ^nombre,. Frere Jacques aussi en a beaucoup, frere Anthoine aussi ; il n’y a celuy d’eulx qui n’ait son nombre. — Sainct Jehan ! distlemary, ilz n’ont pas oeuvre laissée * ! Qr congnois-je bien qu’ilz sont beau-

* C'est t perpétuité. T'-. ?.

* Quelque chose.

* * Désir de Tengeéncc. -

* Altératidn populaire du nom de Barü«.»lemi, Bartholomau».

* La femme du seigneur de la ville.

'Expression proverbiale signifiant; ils n’ont pas été paresseux.

éii

LES CEM' nouvelles NoUVELleS.

coup plus devotz qu'il ne semble; et vrayement je les vueil avoir céans tous l’ung apres l’autre, pour les festoier et ouyr leurs bonnes devises ! Et pource que frcre Eustace reçoit la disine de céans, ce sera le premier. Faigtes que nous ayons demain bien à disner, car je le ameneray. — Très voubmlicrs, disl-elle ; au moins, ne me fuuldra-il pas aller en sa chambre, pour le payer ;il le recepvera bien céans. — Vous dictes bien, disl-il ; or dormons. » Mais créez qu’il n’en avoit garde; et, en lieu de dormir, il pensa tout à son aise ce qu’il vouioit à lendemain excecuter. Ce disner vint, et frere Eustace, qui ne scavoit pas l’intention de son oste, fist assez bonne cliiere soubz son chaperon. Et quant il veoit son point, il prestoit ses yeulx à l’ostesse, sans espargner par dessoubz la table le gracieux jeu des piez : de quoy s’appercevoir bien l’osle sans en faire semblant, combien que ce feust à son préjudice. Apres les ^aces, il apela frere Eustace, et luy dist qu’il luy vouioit monslrer une ymaige de Nostre Dame, et une très belle oraison qu’il avoit en sa chambre ; et il rospondit qu’il le voirroit voulentiers. Adonc ilz outrèrent dedans la chambre, et puis l’oste ferma riiuys dessus eulx, que il ne peust sortir; et puis empoigna une grande hache, et dist à nostre cordelier : « Par la mort bieu, beau pere, vous ne partirez jamais d’icy, sinon les piez devant, se vous ne confessez vérité ! — Helas I mon oste, je vous crie mcrcy ! Que me demandez-vous? — Je vous demande, dist-il, le disme du disme quevousavez prins sur ma femme. » Quant le cordelier ouyt parler * de ce disme, il pensoit bien que ses besoignes n’e.stoient pas bonnes ; si ne sccust que respondre, sinon de crier raercy, et de soy excuser le plus beau qu’il povoit : « Or me dictes, dist l’ostc, quelle disme est-ce que vous prenez sur ma femme et sur les aultres? » Le povre cordelier estoit tmt effroyé, qu’il ne povoit parler, et ne respondoit mot. « Dictes-moy, dist Poste, la chose comment elle va ; et, par ma foy, je vous lairray aller, et ne vous feray

jà inal^ ou si non, je vous tueray tout roide. » Quant l’aultr'e sc ouyt asseurer, il ayma mieulx confesser son pcché et celuy de ses corapaignons et eschapper, que le celer et tenir eloz et estre en dangier de perdre sa vie; si dist : t Mon oste je vous crie inercy ! je vous diray vérité. 11 est vray que mes cotnpaignons et moy avons fait accroire à toutes les femmes de ceste ville qu’elles doibvent la disme des foys que vous couchiez avec elles ; elles nous ont creu : si les payent et jeunes et vieilles, puis qu'elles sont mariées; il.n'en y a pas une qui en soit excusée ; ma dame mesmes la paye comme les aultres, ses deux niepees aussi, et gencralement nulle n'en est exemptée. — lia dea, dist l'aultre, puis que Monseigneur et tant de gens de bien la payent, je n'en dois pas estre quitte, combien que je m'en passasse bien ! Or vous en allez, beau pere, par tel si ‘ que vous me quitterez la disme ‘ que ma femme vous doit. » L'aultre ne fut oncques si joyeux, quant il se fut saulvé dehors ; si dist que jamais n'en demanderoit rien : aussi ne iist*il, comme vous orrez. Quant l'oste du cordelier fut bien informé de sa femme et de ceste nouvelle disme, il s’en vint à son seigneur et luy compta tout du long le cas du disme, comme il est touché ci dessus. Pensez qu'il fut bien esbaby et dist : « Oneques ne me pleurent ces papelars, et me jiigeoit bien le cueur qu'ilz n'estoient pas telz par dedans comme ilz se inonstrent par dehors. Ha ! inauldictes gens qu’ilz sont! mauldicte soit l'heure qu'oneques Monseigneur mon pere, à qui Dieu pardoint, les accointa! Or sommes* nous par eulx gastez et deshonnourez! Et encores ferontilz pis, s’ils durent longuement. Qu’est-il de faire? — Par ma foy. Monseigneur, dist l’aultre, s'il vous plaist et sera* ble bon, vous assemblerez tous voz subjetz de ceste ville : la chose leur touche comme à vous : si leur declairez

* Tiendrez quitte de la dime.

* A cette condition,

■21i LES CENT NOUVELLES NOUVELLES.

ceste adventure, et puis aurez advis avec eulx d’y pourveoir et remédier, avant qu’il soit plus tari. » Monseigneur le voulut ; si manda tous ses subjetz mariez tant seulement, et ilz vindrent vers luy; et en la grant sale de sou ostel il leur declaira tout au long la cause pourqiioy il les avoit assemblez. Se Monseigneur fut bien esbahy de prinsault, quant il sccust premier ces nouvelles, aussi furent toutes bonnes gens qui là estoient. Adoneques les ungs disoient : « Il les fault tuer! » les aultres : « Il les failli pendre! » les aultres ; « Noyer! » Les aultres disoient qu'ilz ne pourroient croire que ce feust vérité, et qu’ilz sont trop devotz et de trop saincte vie. Ainsi dirent les ungs d’ung, et les aultres d’aultre. « Je vous diray, disl le seigneur : nous manderons icy noz femmes, et ung tel maistre Jehan, etc., fera une petite colacion *, laquelle enfin cherra * de parler des dismes, et leur demandera, au nom de nous tous, s’elles s’en acquittent, car nous voulons qu’elles soyent payées : nous orrons leur response. » Et, après advis sur cela, ilz s’accordèrent tous au conseil et à l’opinion de Monseigneur. Si furent toutes les femmes mariées de la ville mandées ; et vindrent en la salle où tous leurs marys estoient. Monseigneur mesmes fist venir madame, qui fust toute esbahye de veoir l’assemblée de ce peuple. Puis après, ung sergent commanda, de par Monseigneur, faire silence. Et maistre Jehan se mist un peu au dessus des aultres et commença su petite colacion, comme il s’ensuit ; « Mes dames cl mes jdamoiselles, j’ay la charge de par Monseigneur qui cy est et ceulx de son Conseil, vous dire en brief, la cause pourquoy estes icy mandées : 11 est vray que Monseigneur, et son Conseil, et son peuple qui cy est, onttenu, à ceste heure, ung chapitre du fait de leurs consciences : la cause si est qu’ilz out voulenté, devant Dieu, dedans

* Allocution, conférence ; en latin cûllatio.

V Aboutira, tombera au point de.,.

LKS CENT nouvelles NOUVELLES. il5

bricf temps, faire une belle procession et devote à la louenge de Nostre Seigneur Jesu Christ, et de sa glo* rieuse Mere, et, à iceluy jour, se mettre tous en bon estât, afOn qu’ilz soyent miculx exaulsez en leurs plus devotes prières et que les oeuvres qu'ilz feront soyentà iceluy nostre üieu plus agréables. Vous scavez que, la mercy Dieu, nous n'avons eu milles guerres de nostre temps, et noz voisins en ont esté terriblement persécutez, et de pestillences et de famines. Quant les aultres en ont esté ainsi examinez *, nous avons peu dire et encores faisons que Dieu nous a préservez. C’est bien raison que nous congnoissoiis que ce vient, non pas de noz propres vertuz, mais de la seule large et liberale grâce de nostre benoist Créateur et Rédempteur, qui bûche et appelle et invite au son des devotes prières qui se font en nostre eglise, et où nous adjoustons très grant foy et tenons en fermes davocions. Aussi, le dévot couvent des cordeliers de ceste ville nous a beaucoup valu et vault à la conservacion des biens dessusditz. Au surplus, nous voulons scavoir se vous acquittez à faire ce à quoy vous estes tenues; et, combien que nous tenons assez cstre en vostre mémoire l’obligacion qu'avez à l'eglise, il ne vous desplaira pas, se je vous en touche aucuns des plus grans pointz : Quatre fois l’an, c’est assavoir aux quatre nataulx*, vous vous devez confesser à vostre curé, ou à quelque religieux ayant sa puissance ; et se receviez vostre Créateur à chaque fois, vous feriez bien ; à tout le moins le devezvous faire une fois l'an. Allez à l’offrande tous les dimanches, et payez Icaulment les dismes à Dieu, comme de fruitz, de poulailles, aigneaulx, et aultres telz usaiges acoustumez. Vous devez aussi une aultre disme aux devotz religieux du couvent de Sainct-François, que nous voulons

* Il faut plutdt lire exanimès, signifi.int inammèn , afT-iiblis.

* Les quatre grandes fêtes natales on de l.i vie du tllirisl : Noël, Mques, la Pentecôte et l'Ascension.

expressément qu’elle soit payée : c’est celle qui plus nous . touche au cueur, et dont nous desirons plus l'entretenance * , et pourtant, s’il y a nulle de vous qui n’en ait fait son devoiraucuncment,quece soit par sanegligence ou parfaulto de le demander, ou aultrement, si s’advance de le dire. Vous scavez que ces bons religieux ne peuvent venir aux ostelz quérir leur disme : ce leur seroit trop grant peine et trop grant destourbier * ; il doit bien suftire s’ilz prennent la peine de le recepvoir en leur couvent. Vêla partie de ce que je vous ay à dire ; reste à scavoir celles qui ont payé et celles qui doibvent? » Maistre Jehan n’eust pas finé son dire, que plus de vingt femmes commencèrent à crier toutes d’une voix : t J'aj payé, inoy ! j’ay payé, moy 1 je n’en dois rien ! Ne moy, ne moy ! » D’aultre cousté, dirent ung centd’aulti'es, et généralement, qu’elles ne dévoient rien ; mesmes saillirent avant quatre ou six belles jeunes femmes, qui dirent qu’elles avoient si bien payé, qu’on leur devoit sur le temps advenir, à l’unequatre fois, à l'aultre six fois, à l’aultre dix fois. Il y avoit aussi, d’aultre cousté, je ne scay quantes ’ vieilles qui ne disoient mot ; et maistre Jehan leur demanda s’elles avoient bien payé leur disme? Et elles respondirent qu’elles avoient faict traidié avec les cordeliers : « Comment! dist-il : ne« paiez-vous pas! Vous devez semondre* et contraindrez les aultres de ce faire, et vous-inesmes faictes la faulte !

— Dea, dist l’une, ce n’est pas moy ; je me suis présentée plusieurs fois de faire mon devoir, mais mon confesseur n’y veult jamais entendre; il dit tousjours qu’il n’a loisir.

— Sainct Jehan ! dirent les aultres vieilles ; nous composons, par traictié fait avccqucs culx la disme que devons, en toille, en draps, en coussins, en banequiers en oril-

* Entretien, observance.

* Embarras, gêne, trouble ; du latin distnrlatio.

® Combien de.

* Engager, inviter, solliciter.

^ Housses, lapis de banc.

Coogte

Hors, el en aultros telles bagues * ; et ce, par leur conseil et advertissemont, car nous armerions miculx la payer < conune les aultres. — No.stre Dame! dist maistre Jehan, il n’y a point de mal ; c'est très bien fait. — Elles s’en peuvent doiicques bien aller? dist Monseigneur à inaistro Jehan. — Ouy, dist-il, mais, quoy que ce soit, que ces dismcs ne soyent pas oubliées,* » Quant elles furent toutes hors de la salle, l’huys fut serré * ; si n’y eust ccluy des demeurez, qui ne regardast son compaignon ; « Or ça, dit Monseigneur, qu’est-il de faire? Nous sommes acertez^ de la trayson que ces ribaulx moynes nous ont fait, par la déposition du l’iing d’eulx et par noz femmes ; il ne nous fault plus de tesmoings.» Après plusieurs et diverses opinions, la finale et derniere resolucion si fut, qu’ilz yTont bouter le feu ou couvent, et brusleront et moynes et moustier *. Si descendirent en bas en la ville, et vindrent au monastère ; et osterent hors le Corpus Domini, et aucun aultre reliquaire qui là estoit, et l’cnvoierent en la paroisse; et puis, sans plus enquérir, boutèrent le feu en divers lieux leans, et ne s’en partirent tant que tout fut consumé, et moynes, et couvent, et eglise, et dortoir, et le surplus deso^ffices, dont il y avoit foison leans. Ainsi achetèrent bien chierement les povres cordeliers la disme non accoustumée qu'ilz midrent sus. Dieu, qui n'en po* voit mais, en eut bien sa maison bruslée.

' Nippes, eiTets, meubles.

- La porte fut fermée.

^ Ou plulflt acertainrs, assurés.

* Mous/ter ou mnntlier, monastère; do momsterUm, qui s’étail contracté en inoMlerium.

LES OEM nouvelles NOUVELLES.

LA XXXIIP NOUVELLE

l’An MüNSEICSEüR

UNO gentil chevalier des marches de Bonrgoigne, saige, vaillant, et très bien adrecié, digne d’avoir bruit et los, comme il eust tout son temps entre les plus renommez, se trouva tant et si bien en la grâce d’une si belle damoiselle, qu’il en fut retenu serviteur, et d’elle obtint, à petit de piece *, tout ce que par honneur elle donner luy povoit; et, au surplus, par force d’armes, ù ce la mena, que refuser ne luy peut nullement ce que par devant et après ne peust obtenir. Et de ce se print et très bien donna garde ung très grant et gentil seigneur, très clervoyant, dont je passe le nom et les vertus, lesquelles, se en moy estoit de les scavoir racompter, il n’y a celuy de vous, qui tantost ne congneust de quoy ce compte se feroit:ce que pas ne vouldroye. Ce gentil seigneur, que je vous dist, qui se apperceut des amours du vaillant homme dessusdit, quant il vit son point *, si luy demanda s’il n’estoit point en grâce d’une telle damoiselle, c’est assavoir de celle dessusdicte. Et il luy respondit que non; et l’aultre, qui bien scavoit le contraire, luy dist qu’il congnoissoit très bien que si ; € Neantmoins, quelque chose qu’il luy dist ou remontrast, il ne luy devoit pas celer ung tel cas, et que se il luy en estoit advenu ung semblable, ou beaucoup plus grant, il ne luy celeroit jà. » Si ne luy voulut-il oneques dire ce qu’il scavoit certainement.

' En peu de temps, peu ù peu.

- l.p but où il visait.

Adonc SC pensa, en lieu d’auUre chose faire, et pour passer temps, s’il scait trouver voye ne façon, que, en lieu de celuy qui luy est tant eslrange, et prent si peu de fiance en luy, il s’acointera de sa dame et sc fera prive d’elle. A quoy il ne faillit pas, car. en peu d heure, i fut veK elle si très bien venu, comme celuy qui le valoit, qu’il se povoit vanter d’en avoir autant obtenu, sans faire guerés grant queste ne poursuite, que celuy qui mainte peine et foison de travaulx en avoit soustenu; et si avoit ^ bon point, qu’il n’en estoit en rien féru *. Et l’aultre, qui ne pensoit point avoir compaignon, en avoit tout au long du bras et autant que, on en pourroit entasser, a toute force, au cueur d’ung amoureux. Et ne vous fault pas penser qu’il ne fhst entretenu, de la bonne gouge, autant et naieulx que par avant : qui lui faisoit plus avant bouter et entretenir en sa foie amour. Et, affin que vous saichiez que ceste vaillante gouge n’estoit pas oyseuse, qui en avoit à entretenir deux- du moins, lesquelz elle eust à erant regret perduz, et especialement le dernier venu, eup. al, «toit de. plus haultesteffe et trop niieulx garny an ,.poûgnet^ i^e le premier venu. Et elle leur bailloit et assigiKMt toujours beuro del voiir l’ung apres l aultre, comme l’ung aujourd’huy et l’aultre demain. Et, de ceste maniéré: de faire, scavoit'bien le dernier venu, niais il n’en faisoit nul semblant* et aussi, à la venté, il ne luy en ehailloit gueres», sinon que ung peu luy desplaisoit la follie du premier venu, qui trop fort, à son gre, se boutoit en chose de petite value*. Et, de fait, se pensa qu il l’en advertiroit tout du long, ce qu’il fist. Or, scavoit-il

* C’esl-à-Jire : et il avoit cet avantase, qu'il n'en éloit pas épris

lé moins du monde. . , r.

* Faut-il Ureponÿiiel, potiijnel, poignet, pougnie? C&s mots présentent également un sens ; pougnie veut dire combat; pongnel et potignel, lance, pique de tauréador; poignet se prend dans une acception érotique.

= Il ne s’en souciait guère.

* l’mir valeur.

îiÜ LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. '

bien que les jours que la gouge luy deffendoit de venir vers elle, dont il faisoit trop bien le mal content, estoient gardez pour son compaignon le premier venu. Si iist le guet par plusieurs nuytz; et le vcoit entrer vers elle par le inesme lieu et à celle heure que ès autres jours faisoit.

Si lui disl, ung jour entre les aultres : « Vous m'avez trop celé les amoure d’une telle et de vous; et n’est serment que vous ne m'ayez fait au contraire, dont je m’esbahis bien, que vous prenez si peu de fiance en moy, voire <

quant je scay davantaige et véritablement ce qui est entre vous etelle. Et, aflin que vous saichiez que je scay qu'il en est, je vous ay veu entrer vers elle à telle heure et k telle : et de fait, hier n'a pas plus loing, je tins l'oeil sur vous, et, d’ung lieu là pùj’estoye, je vous y vis arriver; vous scavez bien se je dis vray? » Quaqt le premier venu ouyt si vives enseignes, il ne sccut que dire; si luy fut force de confes* ser ce qu’il eust voulentiers celé, et qu’il cuidoit que aine ne le sceust que luy. Et dist à son compaignon le dernier venu, que vraiement il ne luy peut plus, ne veiilt celer qu'il en soit bien amoureux, mais il luy prie qu'il n’en soit nouvelle, c Et que diriez-vous, dist l’aultre, se vous aviez compaignon? — Compaignon ! dist-il; quel compaignon? En amours? Je ne le pense pas, dist-il. — Sainct jehan! dist le dernier venu, et je le scay bien; il ne fault jà aller de deux en trois* : c’est moy. Et, pource que je vous voy plus féru que la chose ne vault, vous ay pieça (

voulu advertir, mais ne y avez voulu entendre; et, se je n’avoye plus grant pitié de vous que vous-mesmes n’avez, je vous lairroye en ceste follie, mais je ne pourroye souffrir que une telle gouge se trompast* et de vous et de moy si longuement. » Qui fut bien esbahy de ces nouvelles, ce fut le premier venu, car il cuidoit tant estre en grâce que merveilles, voire et si croioit fermement que iadicte

• Expression proverbiale, qui équivaut à celle-ci : il nç (lul pas vous faire languir. .,v ,

- * Se jouât, se moquit. - ■* t„rt

LKS CEST :SOüVELLES NOUVELLES. 2îl

gouge n'aviuoit aultre que luy. Si ne scavoit que dire ne penser, et fut longue espace sans mot dire. Au fort, quant il parla, il dist ; « Par Nostre Dame! on m’a bien baillé de l’oignon et si ne m’en doubtoyc guercs ! si en ay esté plus aisé à decepvoir; le Dyable emporte la gouge, quant elle est telle! — Je vous diray, dist le dernier venu, elle se ciiide tromper de nous, et, de fait, elle a desjà très bien commencé, mais il la nous fault mesmes tromper. — Et je vous en prie* dist le premier venu. Le feu Sainct-Anthoinc* l’ai-de, quant oncques je l’accointay! — Vous scavez, dist le dernier venu, que nous allons vers elle tour à tour? II fault qu’à la première fois que vous yrez ou moy, que vous dictes que vous aviez bien congneu et apperceu que je suis amoureux d’elle, et que vous m’avez veu entrer vers elle, à telle heure, et ainsi habillé, et que, par la mort bieu, se vous m’y trouvez plus, que vous me tuerez tout roide, quelque chose qui vous en doye® advenir. Et je diray ainsi de vous, et nous verrons, sur ce, qu’elle fera et dira, et aurons advis du surplus. — C’est très bien dit, et je le vueil, dist le premier venu. » Comme il foidit, il çn fut fait, car, je ne scay quans jours après, le dernier vend éqt son tour d'aller besoigner : si se mist au chemià et au lieu assigne. Quant il se trouva seul à seul avec la gouge qui le receut très doulcement et de grant cueur, comme il scmbloit, il faindit'*, comme bien le savoit faire, une mathe chicre ® et monstra semblant de couroux. Et celle qui l’avoit acoustumé de venir tout aul-

' r.xpics.;ion proveibiaie, qui signifie : on s'est bcauconp joué de moi.

* On a fait de savantes dissertations pour délinir au juste ce que c'était que ce fcH Saint-Antoine qui inspirait tant d'effroi i\ nos aïeux. C'é.tail évidemment une espèce do lèpre vive, qui s’attachait à toutes les parties du corps, et qui causait des chaleurs intolérables dans la partie malade.

* Pour doive.

‘ Pour feignit.

'' Un air troublé, égaré, i'air d'un fou ; eu italien, malla ciera.

U eincnt, ne sceut que penser; si luy deiiiaïuia qu’il avoit et que sa maniéré monstroit que son cueur n’estoit pas à son aise. <( Vrayement, ma damoiselle, dist-il, vous dictes vray, que j’ay bien cause d’estre mal content et desplaisant ! La vostre mercy, toutesfoys, que le m’avez pourchassé * ! — Moy ! ce dist-elle. Ûelas ! dist-elle, non ay, que je saiche; car vous estes le seul homme en ce monde à qui je vouldroye faire le plus de plaisir, et de qui plus près me toucheroye l’enn\iy et le desplaisir. — 11 n’est pas cluiané qui ne le croit, dist*il, et pensez-vous que je ne me soye Lien apperceu que vous avez tenu ung tel (c’est assavoir le premier venu)? Si fait, par ma foy, je l’ay trop bien veu parler à vous îi part; et, qui plus est, je l’ay espié.et veu entrer céans. Mais, par la mort bieu ! se je l’y treuve jamais, son dernier jour sera venu, quelle chose qu’il en doye advenir. Que je souffre ne puisse veoir qu'il me fist ce desplaisir, j’aymeroye mieuk à mourir mille fois, s'il m'estoit possible! Et vous estes aussi bien deslcale, qui scaviez certainement et de vray, que, après Dieu, je n’ayme riens que vous, qui è mon très grant préjudice le voulez entretenir! — lia! Monseigneur, distelle, et qui vous a fait ce rapport? Par ma foy, je vueil bien que Dieu et vous saichez que la chose va tout aultrement, et de ce je le prens à tesmoing que oneques jour de ma vie je ne lins terme * à celuy dont vous parlez, ne h aultre, quel qu’il soit: par quoy vous ayez tant soit peu de cause d’en estre mal content de moy. Je ne vueil pas nyer que je n’aye parlé et parle à luy tous les jours, et à plusieurs aultres; mais qu’il y ait enlrctenance, riens; ains liens que soit le moindre de ses pensées, et aussi, par Dieu, il sc abuseroit. Jà Dieu ne me laisse tant vivre, que aultruy ^ que vous ait'part ne deinye en ce qui est

* Grand merci, louterois, puisque c'csl vous qui m’avez mis en cet étal!

^ Je ne donnai rendez-vous. Peul-être faut-il lire ferme,

’ Pour mtre.

lES CEKT .NOUVELLES NOUVELLES. Ÿî'i

entièrement vostre ! — Ma damoisellc, dist-il, vous le scavez tn\s bien dire, mais je ne suis pas si beste que de le croire. » Quelque mal content qu’il y feust, il fist ce pour qiioy il estoit venu, et, au partir, luy dist : « Je vous ay dit et de rechief vous fais scavoir que. se je me aperçois jamais que l’aultre vienne a>ans, je le mettray ou feray mettre en tel point qu’il ne courroucera jamais, ne inoy ne aultre. — Ha, Monseigneur, dist-elle, par Dieu, vous avez tort de prendre vostre ymaginacion sur luy, et croyez que je suis seure qu'il n’y pense pas. » Ainsi se partit nostre dernier venu. Et à lendemain, son compaignon le premier venu ne faillit pas à son lever, pour savoir des nouvelles; et il luy en compta largement et bien au long tout le demené ‘, comment il fist le courrouce et comme il la menaça de tuer, et les responses de la gouge. « Par mon serment ! c’est bien joué! dist-il. Or laissez-moy avoir mon tour : se je ne fais bien mon personnaige, je ne fus ' oneques si esbaby. » Une certaine pièce apres, sou tour vint et se trouva vers la gouge, qui ne luy fist pas moins de chiere qu’elle avoit de coustume, et que le dernier venu en avoit emporté nagueres. Se l'aultre son compaignon le dernier venu avoit bien fait du mauvais cbeval * et en maintien et en parollcs, cncorcs en fist-il plus, et dist en telle maniéré : « Je dois bien mauldire l’bcure et le jour qu’oneques j’euz vostre accointance; car il n’est pas possible au monde d’amasser plus de douleurs, regretz et d’amers plaisirs au cueur d’ung povre amoureux, que j’en treuve aujourd'liuy, dont le mien est environné et assiégé, llelas, je vousavoye entre aultres choisie comme 1a non \Kireille debeauité, genteté^, et gi'acicuseté, et que je y trouveroye largement et à comble de loyaulté : et, à ceste cause, m’estoye de mon cueur delfait, et du tout *

* Tout ce qui s'etait passé; le iiianégo.

* C'est-à-Uire : s'était emporté, cabré.

^ Gentillesse.

* Tout à fait entièrement.

. .Digiiiz...: ■ J Gu jgle

mis l’avoye en vos'.ro mercy, cuiilant, à lu veiilé, que plus noblement ne en meilleur lieu asseoir ne le pourroye; mesmes m’avez à ce mené, que j’esloye pi est et délibéré d’attendre In mort ou plus, se possible enst esté, pour vostre honneur saulver. Et quant j’ay cuiilé estre plus seur de vous, que je n’ay pas sceu seulement par estrange rapport, mais à mes yeulx aperceuz ung autre estre venu de costé, qui me toult * et rompt tout l’espoir que j’avoye en vostre service d’estre de vous tout le plus chier tenu l — Mon amy, dist la gouge, je ne scay qui vous a troublé, mais vostre maniéré et voz parolles portent et jugent qu'il vous fault quelque chose, que je ne scauroye penser que ce peut estre, se vous n’en dictes plus avant, si non, ung peu de jalousie qui vous tourmente, ce me semble, de laquelle, se vous estiez bien saige, n’auriez cause de vous accointer Et là où je le scauroye, je ne vous en vouldroye pas bailler l’occasion ; toutesfoys, vous n’estes pas si peu accoint^ de moy, que je ne vous aye monstre la chose qui plus en peut baillier la cause d’asseurance ; à quoy vous me feriez tanlost avoir regret, pour me servir de telles paroles. — Je ne suis pas homme, dist le premier venu, que vous doyez contenter de parolles, ear excusarice n’y vault rien ; vous ne povez nyer que ung tel (c’est assavoir le dernier venu) ne soit de vous entretenu? Je le scay bien, r.ar je m’en suis donné garde, et si ay bien fait le guet, car je le vis hier venir vers vous à telle heure et à telle, et ainsi habillé. Mais je voue à Dieu, qu’il en a prins ses caresmeaux-*, car je tiendray sur luy; et fust-il plus grant maistrecent fois, se je le y puis rencontrer, je luy osteray la vie du corps, ou luy à moy : ce sera l’ung des deux; car je ne pourroye vivre,

' -VJ i» 1 ■' ‘ ■ '

* Enlève, ravit; du latin tullit.

* I>réoccuper, tourmenter. ^

* Lié, conjoint, intime. , . t.-io „

* Expression proverbiale, pour dire : qu'il a fait son Carêmefrcnanl, son carnaval, ses jouis gras, avec sa maîtresse.

LES CENT NOUVELLES NOUVELLES. Îi3

voyant ung autre joiiyr de vous. Et vous estes bien faulsc et desloyale, qui m’avez en ce point deceu; et, non sans cause, inauldis-je l'heure que oneques vous accointay, car je scay tout certainement que c’est ma mort, se l’aultre scait ma voulenté, comme j’espere que ouy. Et par vous je scay, de vray, que je suis mort; et, s’il me laisse vivre, il aguise le Cousteau, qui sans inercy à ses derniers jours le mènera. Et s’ainsi est, le monde n’est pas assez grant, pour me saulver, que mourir ne me faille. » La gouge n’avoit pas moyennement à penser pour trouver soudaine et suffisante ezcusance, pour contenter celuy qui est si mal content. Toutesfoys, ne dernoura pas qu’elle ne se raist en ses devoirs pour l’oster hors de ceste melcncolie, et, pour assiete en lieu de cresson *, elle luy dist :

« Mon amy, j’ay bien au long entendu vostre grant râtelée, qui, à la vérité dire, me baille à congnoistre que je n’ay pas esté si saige comme je deusse, et que j’ay trop tost adjousté foy à voz scmblans et décevantes parolles, car elles m’ont conclue et rendue en vostre obéissance; vous en tenez à ceste heure trop moins de biens de moy. Aultre raison aussi vous meut, car vous scavez assez que je suis prinse et que amours m’ont à ce nlcné^* que sans vostre présence je ne puis vivre ne durer. Et, à ceste cause et plusieurs aultres qu’il ne fault jü dire, vous me voulez tenir vostre subgette en esclave, sans avoir loy de parler ne deviser à nul aultre que à vous. Puis qu’il vousplaist, au fort, j’en suis contente, mais vous n’avez nulle cause de moy souspeçonner en rien de personne qui vive, et si ne fault aussi j:\ que je m’en excuse: Vérité, qui tous vainct, en tin m'en deffendra, s’il lui plaist. — Par Dieu, m’amye, dist le premier venu, la vérité est toile que je vous ay dicte; si vous en sera quelque jour prouvée et chier

‘ C'est-à-dire : pour lui .servir un Iwn jilal au lieu de cic.ssoii; rexpression proverbiale qui signilie : pour lui donner pleine saüsfactijn.

vendue pour aultruy et pour inoy, se auUrc provision de par vous n’y est ^ise. » Après ces paroUes et aultres trop longues à raconîpter, se partit le premier venu, qui pas n’oublia lendemain tout au long raconter à son compaignon le dernier venu. Et Dieu scait les risées et joyeuses devises qu'ilz eurent entre eulx deux ! Et la gouge, en ce lieu, avoit des eslouppes en sa quenoille ^ qui veoit et scavoit très bien que ceulx qu’elle entretenoit se doubtoieiit et apercevoient aucunement chascun de son compaignon, mais non pourtant ne laissa pas de leur bailiier tousjours audience, chascim à sa foys, puis qu'ilz la requeroient, sans en donner à nul congié. Trop bien les advertissoit qu’ilz venissent bien secrètement vers elle, affin qu’ilz ne fussent de nulz apperceuz. Mais vous devez scavoir, quant le premier venu avoit son tour, qu’il n’oublioit pas à faire sa plainte comme dessus; et n’estoit rien de la vie de son compaignon, s’il le povoit rencontrer. Pareillement, le dernier jour de son audience, s’eflbrcoit de monstrer semblant plus desplaisant que le cueur ne luy donnoit; et ne valoit son compaignon, qui oyoit son dire, gucres mieulx que mort, s’il letreuve en belles*. Et la subtille et double damoiselle les cuidoit abuser de parolles, qu’elle avoit tant à main et si prestes, que ses bourdes sembloient autant véritables que l’Evangile. Et si cuidoit bien que, quelque double ne suspicion qu ilz eussent, jamais la chose ne seroit plus avant enfonséc, et qu’elle estoit femme pour les fournir tous deux trop mieulx que l’ung d’eulx à part n’estoit pour la seule servir à grc. La fin fut aultre, car le dernier venu qu’elle craignoit beaucoup à perdre, quelque chose que feust de l’autre, luy dit ung jour trop bien sa leçon. Et, de fait, luy dit qu’il n’y retourneroit plus; et aussi, ne fist-il, de

* Proverbe emprunté à la langue technique «les lileuses ; peur (lire qu’elle avait bien îles ressources dans l'iinaginalive.

* En flagrant délit; s’il le prend sur le fait. On dit encore familièrement : attendre si belle, pour : attendre une occasion lavorable.

LK$ Cë.NT nouvelles NOUVELLES. Ü7

granl pièce après : dont elle fut très desplaisante et mal contente. Or, ne fait pas à oublier, affin qu’elle eust encorcs mieulx le feu *, il envoya vers elle ung gentil hOmme de son estroit conseil, affin de luy renionslrer bien au long le desplaisir qu'il avoit d'avoir compaignon en son senice; et brief et court, s’elle ne luy donne congié, qu’il n’y reviendra, jour qu’il vive. Comme vous avez ouy dessus, elle n’eust pas voulentiers perdu son accointance : si, n’estoit sainct ne saincte qu’elle ne parjurast, en soy excusant de l’entretenance du premier; et en fin, comme toute foretmee, dist à l’cscuier : t Et je monstreray à voslre maistre que je l’aime; et me baillez vostre Cousteau ! » Adonc, quant elle eut le Cousteau, elle su desatourna*, et sicouppa tous ses cheveulx, de ce Cousteau, non pas bien uniment. Toutesfoys, l'aultrc print ce présent, qui bien scavoit la vérité du cas, et se offrit du présent faire devoir, ainsi qu’il tist tantost après. Le dernier venu receut ce- beau présent qu’il destroussa et trouva les cheveulx de sa dame, qui beaux estoient et beaucoup longz; si ne fut puis gucres aise, tant qu’il trouvast son compaignon, à qui il ne cela pas l’ambassade que ou lui a mise sus, et h luy envoyée, et les gros presens qu’on luy envoyé, qui n’est pas peu de chose; et lore monslra les beaux cheveulx : « Je croy, dist-il, que je suis bien en grâce; vous n’avez garde qu’on vous en face autant?— Sainct Jehan! dist î’aultre, vecy aultre nouvelle; or voy je bien que je suis frit. C’est fait, vous avez bruit tout seul»; sur ma foy, je croy fennement qu’il n’en est pas encore une pareille ! Je vous requiers, dist-il, pensons «pi'il est de faire? 11 lui fault monslrer à bon escient, que nous la congnoissons telle qu’elle est. — Et je le vucil ! >i

* Expression figurée, qui signifie : afin de la mettre encore plus cans 1 emlxaiTiis. On dit encore dans le même sens: mettre le feu aux junibes à quelqu'un.

* t'o décoifTa, ôta sou bonnet.

* C’est-à-dire : il n’est question que de voue.

i28 . LLS CENT SüliVELLES NOUVELLES.

dist l'aultre. Tant pensèrent et contrepenseient, qu ilz s’arresterent de faire ce qui s’ensuit. Le jour ensuyvant, ou tost après, les deux conipaignoiis se trouvèrent en une chambre ensemble, où leur loyale dame avec plusieurs autres estoil; chascun saisit sa place au mieulx qu'il luy pleut, le premier venu auprès de la bonne damoiselle, à laquelle, tantost après plusieurs devises, il monstra les cheveux quelle avoit envoyez à son compaicnon. Quelque chose qu’elle en pensast, elle n en monstra nul semblant, ne d’effroy; mesmes disoit qu elle ne les congnoissoit, et qu’ilz ne venoient point d elle. « (gomment, dist-il, sont-ilz si tost changiez et descongneuz . — Je ne scay qu’ilz sont, dist-elle, mais je ne lescongnois. » Et quant il vit ce, il se pensa qu’il estoit heure déjouer son jeu; et fist manière de mettre son chaperon, qui sur son espaule estoit*; et, en faisant ce tour, à propos luy list heurter si rudement à son atour *, qu il 1 envoya pai terre, dont elle fut bien honteuse et mal contente. Ll ceulx qui là estoient apperceurenl bien que ses cheveulx estoient couppez. et assez lourdement ^ Elle faillit sus en laste et repri.it son atour et s’en entra en une aultre chambre pour se ratourner, et il la suyvit. Si la trouva toute courraucée et marrye, voire bien fort pleurant de deul qu e c avoit d’avoir esté desatournée. Si luy demanda qu elle avoit à pleurer, et .à quel jeu elle avoit perdu ses cheveulx? Elle no scavoit que respondre, tant e.stoit a celle heure surprinse. Et, luy, qui ne se peut plus tenir de excecuter la conclusion prinse entre son compa.gnon et lu Y, dist : « Faulse et desloyale que vous estes, il n a pa. tenu à vous que ung tel et nioy ne nous sommes entre-

* 1.‘ « hancron, <lu temps de Charles VU. était attaché sur l’c.

derrière le do®. ►

• Coiffure de femme, ténia, haut bonnet.

» Neladroitemeiit, grossièrement. ^ t

Digttized by Gooj^h

LÈi CLNT NODVELLES NOUVELLES. 259

tuez et deshonnourcz. Et je liens, moy, que vous l’eussiez bien voulu, à ce que vous avez inonstré, pour en racoiuter deux aultres nouveaulx; mais. Dieu inercy ! nous n'en avons garde. Et, affui que vous saitliiez son cas et le mien, vecy vos cheveulx, que luy avez envoyez, dont il m’a fait pre.seiit; et ne pensez pas que nous soyons si bestes, que nous avez tenuz jusques icy. » F.x)rs appella son compaignon, et il vint; puis dist: « J’ay rendu h ceste bonne damoiselle ses cheveux et luy ay commencé à dire comment, de sa grâce, elle nous a bien tous deux enlretcnuz; et, combien que, à sa maniéré de faire, elle a bien monstre qu’il ne luy challoit, se nous deshonnourions l’img l’aultre. Dieu nous en a gardez. — Sainct Jehan! ça mon*!» dist-il. Et lors mcsines adreça sa jinrolle à la gouge; et Dieu scait s’il parla bien îi elle, en luy remonstrant sa très grant lâcheté et desloyaullé de cueur. Et ne pense pas que gueres oneques femme fut niiculx capitulée*, qu’elle fut à l'heure, puis de l’ung, puis de l’aultre. A quoy elle ne scavoit en nulle maniéré que dire ne respondre, comme surprinse eu meffuit évident, sinon de larmes qu’elle n’espargnoit pas. Et ne pense pas qu’elle eusl gueres oneques plus de plaisir, en les entretenant tous deux, qu’elle avoit à ceste heure de desplaisir. La conclusion fut telle toutesfois, qu'ilz ne l’abandonneront point, mais par acort doresnavant chascun aura son tour; et, s'ilz y viennent tous deux ensemble, l’ung fera place à l’aultrc et seront bons amys, comme par avant, sans plus jamais parler de tuer ne de batre. Ainsi en fut-il fait, et inaintindrent assez longuement les deux compaiguons ceste vie et plaisant passetemps, sans que la gouge les osast oneques desdire. Et, quant l’ung alloit à sa journée *,

‘ Exclamation qui s’écrivait aussi : c'esl mon! signifiant : en vérilé, vraiment!

* Chapitrée, comme on dit encore dans la même acceplinn; c'étaient les religieux qu’on chapitrait, quand on leur adrossaitdcs remontrances en plein chapitre.

^ ’ C’est-à-dire; à scs amours.

il le (lisoitàTaultre; et, quant d’adventure l’ung cslongcoit le marcliié, le lieu à l’aultre demouroit. Très bon faisoit ouyr les reconnnatidacions qu’ilz faisoient au départir; mesmeinenl ilz firent de très bons rondeaux, et plusieurs chansonnettes, qu'ilz manderont et envoyèrent l’ung à l’aultre, dont il est aujourd’huy grant bruit, scrvans au propos de leur matière dessusdicte, dont je cesseray de parler, et si donneray fin au compte.

Page 1