‹ Les cent nouvellesChapitre 97 sur 160 · RACOMPTÉE PAR MONSEIGNEUR DE LA BARDE · texte numérisé non relu

RACOMPTÉE PAR MONSEIGNEUR DE LA BARDE

UN gentil escuier de ce royaulme, bien renommé et de grant bruit®, devint amoureux, à Rohan, d’une très belle damoiselle, et fist toutes ses diligences de parvenir

, * C’ast-à-(lire : que nous prenions notre parti galamment.

* Je révoque.

” Retour, revirement; comme la lierse qu'on fait repasser en sens contraire sur le champ laboure.

* * Pour couvrir, caclipr leur jeu. ' I

* Do grande rcpntation. . .. \.

iVsa grâce. Mais fortune Iny fut si contraire, et sa daine si peu gracieuse, qu’enfin il abandonna sa queste coinnie par desespoir. 11 n’eut pas trop grant tort de ce faire, car elle estoit ailleurs pourveue, non pas qu’il en sceust rien, combien qu'il s’en doubtast. Toutesfoys, celuy qui en jouyssoit, qui chevalier et homme de grant auctorité estoit, n’estoit pas si peu privé de liiy ‘, qu’il n’estoit gucres chose au monde, dont il ne se feust bien à luy descouvert, sinon de ce cas. Trop bien luy disoit-il souvent :

« Par ma foy, mon amy, je vueil bien que tu saiches que j’ay un retour * en cette ville, dont je suis beaucoup assolé; car, quant je n’y suis, je suis tant parforcé de travail et si rebouté*, qu’on ne tireroit point de inoy une lieuette de chemin; et, se je me treuve vers elle, je suis homme, pour en faire trois ou quatre, voire les deux tout d’une alaine. — Et n’est-il requeste, ne priere, disoit l’cscuier, que je vous sceusse faire, que je sceusse tant seulement le nom de celle? — Nenny, par ma tby! dist raultre:tu n’en scauras plus avant. — Or bien, dist l’cscuier, quant je seray si heureux que d'avoir riens de beau, je vousseray aussy peu privé, que vous m'estes estrange *. Advint, ce temps pendant, que ce bon chevalier le pria de souiicr au chasteau de Rohan, où il estoit logié. Et il y vint, et firent très bonne chiere. Et quant le souper fut passé et aucun peu de devises après, le gentil chevalier, qui avoit heure assignée d’aller vers sa dame, donna congé à l’escuier, et dist : « Vous scavez que nous avons demain beaucoup à bcsoigner, çt qu’il nous fault lever matin pour telle matière, et pour telle, qu’il faut expédier; c'est bon do nous

* Familier, intimo avec lui.

* Nous croyons qu'il faut lire : une retourne, expression figurée prise du jeu de brelan ou de la triomphe. Il va sans dire que cette retourne est une femme. Dans notre édition de 18 tO, nous avions mis amour à la place de retour.

* Pour rebuté.

* Étranger.

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coucher de bonne heure, et, pour ce, je vous donne la’ bonne nuyt. » L’escuier, qui cstoit subtil, en ce voyant, doubla tantost que ce bon chevalier vouloit aller couchfr, et qu’il se couvroit, pour luy donner congié, des besoignes de lendemain; mais il n’en fist quelque semblant; ainçoys dist, en prenant congié et donnant la bonne nuyt :

« Monseigneur, vous dictes bien; levez-vous matin, et aussi feray-je. » Quant ce bon escuier fut en bas descendu, il trouva une petite mullette au pié du chasteau, et ne vit amc qui' la gardasl; si pensa tantost que le paige qu’il avoit rencontré, en descendant, alloit quérir la housse de son maistre, et aussi faisoit-il : « Ha ! dist-il en soy-nicsmes, mon oste ne m’a pas donné congié de si haulte heure sans cause; vecy sa mullette qui n’attent aultre chose, que je soyc en voye, pour aller où on ne veult pas que je soye. Ha! mullette, dist-il, se tu scavois parler, tu dirois de bonnes choses; je te prie que tu me maines où ton maistre veult eslre? » Et, à ce coup, il se fist tenir l’estrief par son paige et monta dessus; et luy mist la resne sur le col, et la laissa aller où bon luy sembla, tout le beau pas. Et la bonne mullette le mena par rues et mettes, deçà et delà, tant qu'elle vint arrester au devant d’ung petit guichet qui estoit en une me oblique *, où son maistre avoit accoustunié de venir. Et cstoit l’huys du jardin de la damoiselle qu’il avoit tant avinée et par desespoir abandonnée. Il mist pié à terre et puis heurta ung petit coup au guichet, et une damoiselle, qui faisoit le guet par une faulce treille*, cuidant que ce fust le chevalier, s’en vint en bas et ouvrit l’huys, et dist; « Monseigneur, vous soyez le très bien venu; vêla ma damoiselle en sa chambre, qui vôus attent. » Elle ne le congneut point, pource qu’il estoit tard, et avoit une cornette de veloux® devant son vi-

‘ De traverse, détournée.

* Fenêtre treillissée, grillée; jalousie.

® Le chaperon avait une queue ou comeUe, plus ou moins Ion-

saige. Aflonc l’escuier respondit : « Je voys vers elle ! » Et puis dist à son paige tout bas en l’oreille : « Va t’en bien à haste, et reniaine la inullclle où je l’ay prinse, et puis t’en va coiichier. — Si feray-je, a clist-il. La dainoiselle resserra le guichet, et s’en retourna en sa chambre. Et nostre bon escuier, très fort pensant à sa besoigne, marcha très serreement vers la chambre où sa dame estoit, laquelle il trouva desjà mise en sa cotte simple, la grosse chaine d’or au col. Et comme il estoit gracieux, courtois et bien cmparlé la salua bien honnorablemcnt. Et elle, qui fut tant esbahye que se cornes luy fussent venues, de prinsault ne sceut que respondre, sinon à une piece après, qu'elle luy demanda qu'il queroit leans, et dont il venoit à ceste heure, et qui l’avoit bouté dedans : « Ma damoiselle, disl-il,vous povez assez penser que, se je n’eusse.eu aultre ayde que moy-mesmes, que je ne fusse pas icy; mais, la Dieu mercy, ung qui a plus grant pitié de moy que vous n’avez encores eu, m’a fait cest avantaige. — Et qui vous a amené, sire? dist-elle. — Par ma foy, ma damoisclle, je ne le vous quiers jà celer; ung tel seigneur (c’est assavoir son oste du souper) m’y a envoié. — lia! dist-elle, ,1e traistre et desloyal chevalier qu’il est, se trompe-il* en ce point de moy? Or bien, bien, j’en seray vengée quelque jour ! — lia! ma damoisdlc, dist l'escuier, ce n’est pas bien dit à vous, car ce n’est pas Iraïson de faire plaisir à son amy, et lui faire secours et service, quant on le peut faire. Vous scavez bien la grant amitié qui est de pieça entre luy et moy, et qu’il n’y a celuy qui ne die à son compaignon tout ce qu’il a sur le cueur? Or est ainsi, qu’il n’y a pas long temps que je luy comptay et con-

guc, en étoffe, qui descendait sur la poitrine et retombait ensuite derrière l’épaule: quelquefois aussi, cette cornette formait une espece de crête flottante, qui se balançait sur le visage, et le cachait ù demi.

* Bien usagé, bien élevé.

* Se jooe-t-il, se moque-t-il.

fessay tout le long de la grant amour que je vous porte, et que à cestc cause je n’avoye nul bien en ce monde; et, se par aucune iaçon je ne parvenoye en vostre bonne grâce, il ne m’estoit pas possible de longuement vivre en ce douloureux martyre. Quant le bon seigneur a congneu à la vérité, que mes parolies n’estoient pas faintes, doublant le grant inconvénient qui en pourroit sourdre, a fait bien de me dire ce qui est entre vous deux; et ayme mieulx vous abandonner, en moy saulvant la vie, que, en moy perdant, maleureusement vous entretenir. Et se vous eussiez esté telle que vous deveriez, vous n’eussiez pas tant attendu de bailler confort ‘ ou guérison à moy vostre obeyssant serviteur; qui scavez certainement que je vous ay loyaulment servie etobeye. — Je vous requjers, distelle, que vous ne me parlez plus de cela, et vous en allez hors d’icy? Mauldit soit celuy qui vous y fist venir! — Scavez-vous qu'il y a, ma damoiselle? Ce n’est, dist-il, pas mOn intencion de partir d’icy, qu’il ne soit demain. — Par ma foy, dist-clle, si ferez, tout maintenant! — Par la mort bien, non feray, car je coucheray avecques vous. » Quant elle vit que c’estoit à bon escient et qu’il n’estoit pas homme pour enchacier* par rudes parolies, elle luy cuida donner çongié par doiilceur, et dist : « Je vous prie tant que je puis, allez-vouS'Cn pour meshuy; et par ma foy, je feray une aultre fois ce que vous vouldrez. — Dea, dist-il, n’en parlez plus, car je coucheray annuyt avecques vous. » Et lors commence à soy despouiller, et prent la damoiselle et la rnaine banqueter. Et fist tant, pour abregicr, qu’elle se coucha et luy emprès elle. Hz n’eurent gueres esté couchiez, ne plus couru d’une lance, que vecy bon chevalier, qui va venir sur sa mullette, ët vint heurter au guichet. Et le bon escuier, qui l’ouyt, le congneut tanlost ; si commença à glappir, contrefaisant le

• Donner assistance.

* Expulser, faire sortir de lü-

irs CENT NOUVELLES NOUVELLES.

chiea très fierement. Le chevalier, quant il ouyt, ü fut bien esbahy et autant courroucé. Si reheurte de plus belle très rudement au guichet, et l'aullre, de recommencer à glappir plus fièrement que devant : < Qui est-ce là qui grongne ? dit celuy de dehors. Par la mort bieu, je le scauray ! Ouvrez l’huys, ou je le porteray en la place ! » El la bonne gentil femme, qui enraigeoit toute vive, saillit à la fonestre, en sa cotte simple, et dist: « Eslcs-vous faulx et desloyal chevalier! Vous avez beau heurter, vous n’y entrerez pas ! — Pourquoy n’y entreray-je pas ? dist-il. — Pourcc, dist-elle, que vous estes le plus desloyal qui jamais femme accointast; et n’estes pas digne de vous trouver avecques gens de bien. — Ma damoi.selle, dist-il, vous blasonnez très bien mes armes M Je ne scay qui vous meut, car je ne vous ay pas fait desloyauté, que je saiche. — Si avez, di&t-elle, et la plus grande que jamais homme fist à femme. — Non ay, par ma foy ! Mais dictes-moy qui est là dedans? — Vous le scavez bien, dist-elle, traistre mauvais que vous estes 1 » Et, à ceste foys, bon cscuier, qui estoit ou ht, commença à glappir, contrefaisant le chien, comme par. avant : «. A dea ! dist celuy de dehors, je n’entens point cecy; et ne scauray-je point qui est ce grongneur? — Sainct Jehan! si ferez, ® dist l’escuier. Et il sault sus et vint à la fenestre d’emprès sa dame, et dist : « Que vous plaist-il. Monseigneur? Vous avez tort do nous ainsi resveiller. » Le bon chevalier, quant il congneut qu’il parloit à luy , fut tant esbahy que merveilles. Et quant il parla, il dist : « Et dont viens-tu cy? — Je viens de souper de vostre maison, pour coucher céans. — A male faulte^! » dist-il. Et puis ndreçasa parolle à la damoiselle et dist ; « Ma damoiselle, hebergez-vous telz estes céans? — Nenny, Monseigneur, dist-elle; la vostre

’ Expression proverbiale cinprnnlée û l'art héraldique, et signi- Uani : vous me dites bien mon fait!

* .Maudite soit ma faute ! Au diable la faute !

inercy, qui me l’avez envoyé. — Moy! dist-il, Sainct Jehan! non ay ! Je suis inesmes venu pour y trouver ma place, mais c’est trop tart! Et, au moins, je vous prie, puis que je n’en |)iiis avoir aucune chose, ouvrez moy l'huys? Si Loiray une fois. — Vous n’y entrerez, par Dieu ! jà ! distelle. — Sainct Jehan ! si fera, » dist l'escuier. Lors descendit et ouvrit l’huys, et s’en vint recouchicr, et elle aussi, Dieu scait bien honteuse et bien mal contente. Quant le bon seigneur fut dedans, et il eut alumé de la chandelle, il regarde la belle compaignie dedans le lit, et dist : « Bon preu ' vous fasse, ma damoiselle, et à vous aussi, mon escuier' — Bien grant merci, Monseigneur! » dist-il. Mais la damoiselle, qui plus ne povoit se le cueur ne luy sailloit dehors du ventre, ne peut oneques dire ung seul mot. Et cuidoit tout certainement que l’escuier fut leans arrivé par l’advertissement et conduicte du chevalier; si luy en vouloit tant de mal, que on ne vous le .scauroit dire. « Et qui vous a enseigné la voye de céans, mon escuier? dist le chevalier. — Vostre mullelte. Monseigneur, dist-il, que je trouvay en bas, ou chasteau, quant j’eus soupe avec vous; elle estoit là, seule et esgarée : si luy deinanday qu’elle attendoit, et elle me respont qu’elle n’atlendoit que sa housse et vous. « Et pour où « aller? dis-je. — Où avons de coiistume, dist-elle. — Je « scay bien, dis-je, que ton maistre ne ira meshuy dehors, « car il se va couchier; mais maine-moy là où tu scais « qu’il va de coustume et je t’en prie. » Elle en fut contente; si montay sur elle, et elle m’adreça céans, la sienne bonne mmy ! — Dieu mette en mal an Torde beste, dist le bon seigneur, qui m’a encusé*! — lia! que vous le valez loyaulment, monseigneur! dist la damoiselle, quant elle peut prendre la peine de parler. Je voy bien que vous trompez de luoy, mais je vueil bien que vous sai-

‘ Prvu, profit, bien.

• Pour aveuié^ trahi.

chez que vous n’y aurez gueres d’honneur. Il n’estoit jà mcstier, se vous n’y vouliez plus venir, de y envoyer aultruy soiibz umbre de vous. Mal vous congnoist, qui oncques ne vous vit! — Par la mort bieu! je ne luy ay pas envoyé, dist-iF, mais, puisqu’il y est, je ne l’en chaceray pas; et aussi il y en a assez pour nous deux; n’a pas, mon compaignon? — Ouy, Monseigneur, dist-il, tout au butin, et je le vueil; si nous fault boire du marché. » Et lors se tourna vers le dressoir, et versa du vin en une grant tasse que y estoit, et dist : « Je boy à vous, mon compaignon ! » et puis fist verser de l’aultre vin, et le bailla à la damoiselle qui ne vouloit nullement boire; mais, en la fin, voulsist ou non, elle baisa la tasse. « Or ça, dist le gentil chevalier, mon compaignon, je vous laisseray icy; besoignez bien vostre tour aujourd huy, le mien sera demain, SC Dieu plaist; si vous prie que vous me soyez aussi gracieux, quant vous m'y trouverez, que je vous suis maintenant. — Nostre Dame! mon compaignon, aussi seray-je, ne vous doublez. » Ainsi s’en alla le bon chevalier èt laissa l’escuier, qui fist au mieulx qu'il peut ceste première nuyt ; et advertit la damoiselle de tous pointz de la vérité de son adventure, dont elle fut ung peu plus coutente que se l'aultre luy eust envoyé. Ainsi fut la belle damoiselle deceue par la mulettc et contrainte d’obeyr et au chevalier et à l’escuier, chascun à son tour : dont en la fin elle s’accoustuma et très bien le print en patience. Mais tant de bien y eut, que, se le chevalier et l’escuier s’entraymoienf bien par avant ceste adventure, l’amour 'd’entre eulx à ceste occasion fut redoublée, qui, entre aucuns mal conseilliez, eust engendré discort et mortelle haine:

LES CENT NOnVELLES NOUVELLES.

LA XXXir NOUVELLE

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