‹ Les céramiques de la Grèce propre (volume 2)Chapitre 19 sur 48 · ORIENTALES ET GRÉCO-ORIENTALES · texte numérisé non relu

ORIENTALES ET GRÉCO-ORIENTALES

(Extrait du Journal des Savants, 1884.)

Les archéologues se sont de tout temps préoccupés des terres cuites ; depuis un demi-siècle, en particulier depuis la création de Vl/istiUit de correspondance archéologique à Rome en 1829, s’est guère passé

d’année sans qu’il fût publié un assez grand nombre de ees figurines. Une bibliographie sommaire des notes, articles et études plus étendues dont elles ont fait l’objet, formerait un fort volume; elle comprendrait certainement plus de deux mille numéros. 11 est cependant permis de dire que cette partie de l’archéologie n’a pas été encore ramenée à un corps de doctrines.

Ce qui s’est passé pour les terres cuites est facile à expliquer. Les antiquaires ont étudié les objets isolés qu’ils rencontraient, et, comme il arrive toujours dans les périodes d’essais, au lieu de subordonner les questions, ils les ont toutes traitées à la fois, s’attachant souvent aux plus difficiles. Cependant de si louables efforts ont mieux montré la nécessité de mettre de l’ordre dans ces recherches. En meme temps les découvertes se sont multipliées; on a vu que les terres cuites n’étaient pas [irojjres à l’Etrurie, au royaume de Naples et à la Sicile. A ces pays il a fallu ajouter la Grèce, à la Grèce l’Asie Mineure, la Syrie, les empires de Nini\ e et de Babylone, la Ghaldée ; il a été facile de reconnaître que nous les trouvions partout. On a constaté en même temps que cette forme de l’art était aussi ancienne que les civilisations les plus reculées, que, dès les origines, les peuples avaient traduit de la sorte leurs

TERRES CUITES ORIENTALES

croyances, s’étalent essayés à réaliser par ce moyen l’idée du beau selon leurs forces et selon leur génie national. Ces œuvres ont paru d’autant plus intéressantes que les unes sont tout à fait populaires et se rattachent à ce qu’il y a de plus simple, de plus naïf dans la vie de chaque temps, (pie les autres, au contraire, participent à la perfection de l’art, de l’industrie, des idées religieuses, au\ mêmes époques. Il en est de la céramoplastique pour le monde antique tout entier comme de la peinture sur vases pour les pays grecs du vU an iiU siècle avant notre ère; l’une et l’autre ont été la forme de l’art la plus populaire de l’antiquité, mais la céramoplastique a duré beaucoup plus longtemps et a des origines plus anciennes; dans l’état de la science, elle commence en Chaldée vers le XX® siècle avant notre ère; elle finit avec l’empire romain. De nos jours, le dessin, multiplié à l’infini à l’aide du bois, de la pierre ou du métal, reproduit sur papier, au profit de tous, les œuvres d’art et les symboles: les anciens n’avalent guère que les moules de terre cuite pour le même usage. A bien des égards, il est permis de dire que les terres cuites ont eu pour eux l’importance qu’a, chez les modernes, l’imagerie à bon marché.

Il est facile de marcpier comment devront être subordonnées les questions dans une étude d’ensemble sur la céramoplastique, quand elle sera entreprise. Cette étude comporte des parties principales qui sont peu nombreuses : i" les fabriques classées par pays; 2" les dates dans chaque fabrique; 3“ l’influence des fabriques les unes sur les autres; 4“ l‘i place des terres cuites dans l’histoire des diverses industries et dans l’histoire de l’art; 5“ les rapjiorts des sujets l'cprésentés avec les croyances et les mœurs.

Tout livre sur les terres cuites est bon, si les questions y sont étudiées dans l’ordre où elles doivent être traitées, s’il fournit des données précises qui jieuvent prendre place avec certitude dans ces divisions. Il est excellent, si tout ce cju’il dit se classe naturellement dans ces cadres et s’y range si bien que le temps et les progrès de la scienee doivent très peu changer aux faits nouveaux qu’il permet de considérer comme acquis. C’est le cas, croyons-nous, du Cataloyiie des figurines antiques de terre cuite du Musée du Louvre que vient de publier M. Ileuzey. Le volume n’a pas trois cents images in- 12; il a dû demander de longues années de

TERRES CUITES ORIENTALES

travail. On y trouve une série d’idées neuves, de faits jusqu’ici inconnus qui auraient fourni facilement la matière de nombreux mémoires. Il arrivera sans doute aux doctrines de M. Ileuzey ce (jui arrive aux idées justes : elles deviendront des lieux communs et nous oublierons à qui nous en sommes redevables. L’examen scrupuleux de la matière et des caractères propres aux différentes fabriques, l’analyse des moindres détails de la technique, une enquête spéciale sur les conditions de chaque découverte, des rapprochements continus avec d’autres statuettes ou avec les œuvres du grand art, l’habitude de provoquer les conjectures, mais de marquer toujours avec fermeté où s’arrête la certitude, un souci constant des observations en apparence les plus minutieuses et en même temps la force d’esprit nécessaire pour bien marquer les vérités générales qu’il est possible d’admettre comme démontrées, le sentiment très vif du style et des nuances qu’il comporte, l’habitude de rechercher les caractères purement archéologiques ([ul, même en dehors de l’art, indiquent des pays et dans un pays des époques : telles sont quelquesunes des qualités de ce livre.

Aucun ouvrage ne montre mieux que celui-là avec quels scrupules l’autèur prépare scs mémoires les plus simples et en apparence les plus faciles. Les exigences mêmes d’un catalogue descri])tif et méthodique l’ont obligé à ne pas faire disparaître entièrement tous les signes du travail antérieur; il a dii en laisser la trace ici pour nous aider à contrôler scs assertions et nous guider dans l’examen, auquel il nous invite, des originaux dans la collection du Louvre. Bien plus, en inènic temps que M. Ileuzey décrivait ces mille objets, il en surveillait la reproduction par la gravure (i); le dessinateur traduisait les formes par le crayon pendant que l’antiquaire les décrivait; ils comparaient leurs manières de voir et de comprendre; il les contrôlaient ainsi, et les deux artistes s’aidaient mutuellement.

Le présent volume comprend les figurines orientales et celles des îles asiatiques. La première partie, celle des figurines orientales, admet ellemême quatre subdivisions : L Assyrie; 2“ Babylonie, Ghaldée, Susiane;

(Ij Les figurines antiques de terre cuite du Musée du Louvre, gravures d’AchiRc Jacquet, 4 livraisons, Paris, 1883, A. Morel et G'q éditeurs.

ET r.RKCO-OUlENTALES.

3" Phénicie; ép provenances orientales incertaines. Pour suivre pins rigonrensement l'ordre des temps, nous pro[)Osons de placer la Babylonie et la Chaldée avant l’Assvrie.

BABYLONIE ET CHALDEE.

l^es terres cuites de cette série aujourd’hui connues proviennent surtout de c’est-à-dire de la région que couvrent les ruines de Baby-

lonc; d’ünarka, l’ancienne Érecli; de Tello, dans la basse Chaldée. Elles ont été prineipalcincnt découvertes par Pacifique Delaporte, consul général à Bagdad, [)ar Loftus et par 31. Ernest de Sarzec, viceconsul à Bassorah. Elles se voient an Louvre et au Musée britanniejne.

Le petit nombre d’exemplaires que nous jjossédons et la diversité des lieux où ils ont été trouvés n’autorisent pas toujours à définir avec une sulfisantc précision les caractères matériels qui permettaient autrefois de reconnaître les produits de ces fabriques. La terre est fine et serrée, de couleur grise tirant sur le verdâtre, quelquefois brune : ce sont là des faits utiles à constater, mais insuffisants. Les archéologues et surtout les vovageurs devront être attentifs à décrire exactement la terre dont se sont servis les potiers; quand on pourra en retrouver des gisements dans le pays même, le fait sera très utile à signaler.

Les figurines de la Babylonie et de la Clialdée sont en général très petites, o"',i2 à o"’,i5; elles sont pleines, faites au moule; le revers est plat et c[uelquefoIs déboi’de des deux cotés du bas-relicf; elles n’ont pas de base; on devait les coueher sur le sol ou les planter dans le sable; la terre est cuite et parfois très dure.

Les exempdaires chaldéo-babylonlens du Louvre sont au nombre d’environ soixante. Au point de vue du style, et par suite de ranti([uité relative, on peut établir dans cette série quatre subdivisions. i“ Figures de l’art le plus rudimentaire, modelées à la main; les yeux sont rcpi'ésentés par des boulettes a[)Iaties; quehjues traits [>réelsent le (lessin qui est informe. L’une de ces terres cuites, ([ui est une niarpiette, s’élargit en base de triangle, détail qu’il faut rapprocher des bustes placés sur des cônes creux (n"* 26-27 (Uüaloipie^. — 2“ Développement tie la

TERRES CUITES ORIENTALES

|Dlastique chaldéenne d’une technique et d’un art savants, mais encore très sobres. — 3“ Un art plus gracieux, mais déjà raffiné, quoique gardant les principales qualités de l’époque précédente. Une figure de femme nue qui allaite son enfant représente très bien cette période. Un premier exemplaire avait été trouvé, en i863, à Hillali, par M. Delaporte avec des objets de date récente; un second tout semblable a été rapporté de Tello par M. de Sarzec (i). Ua vérité du modelé, l’originalité du type « rond et plein, relevé par des traits d’une finesse exquise », n’ont pas d’analogue dans l’ancien art oriental (n°® 3o-3i). — 4° Ua continuation et la décadence de cet art chaldéen, plus réaliste encore, moins discret, prodigue d’ornements, s’éloignant de plus en plus de la nature et aussi de la mesure et de la vérité.

Pour l’histoire de l’art dans la vallée du Tigre et de l’Euphrate, ces terres cuites sont d’un très grand intérêt. Quelques-unes d’entre elles avaient déjà permis à M. Heuzey d’exposer le premier plusieurs des vérités que les découvertes de M. de Sarzec devaient rendre évidentes peu d’années plus tard; elles éclairent ces découvertes, mais aussi, grâce aux bas-reliefs et aux statues de Tello que le J^ouvre possède aujourd’hui, elles sont beaucoup plus faciles à mettre à la place qui leur convient dans l’histoire de la plastique chaldéenne.

Jusqu’en 1879 on soupçonnait quelques-uns des caractères de la sculpture chaldéenne; nous avions des cylindres, la statuette de bronze d’une canéphore, quelques autres objets de métal et des figurines d’all)àtre, femmes assises tenant une ampoule. Ces rares documents avaient suffi à M. de Uongpérier pour lui permettre, dans le Musée Napoléon III, d’ouvrir une série réservée aux objets asiatiques antérieurs aux Assyriens et en général au x® siècle. Depuis deux ans, la sculjjture chaldéenne a droit à une place étendue et précise dans l’histoire de l’art oriental (2). L’ar-

(1) [Voy. l’ouvrage de MM. de Sarzec et Heuzey, Découvertes en Chaldée, pl. 3I>.J

("2) Les fouilles ont été commencées en ISTti. L’e.xposition des objets découverts a été faite pour la première fois en 1881. Voici, je crois, les principau.x monuments qui, avant 1879, représentaient pour nous la sculpture chaldéenne. — Au Louvre, canéphore de bronze, trouvée près de Bagdad; Longpérier, Musée Napoléon ///, pl. I [cf. l’exemplaire trouvé à Tello; de Sarzec et Heuzey, op. L, pl. 28, n® 1]. — Figure de prêtre trouvée à Hillah, ihkl. — Trépied, découvert à Bagdad, orné de masques qu’il faut rapprocher des tètes hideuses du dieu de la mort; ihkl. (cf. Rich. Nairative of a Journey to ihe site of Babylon, pl. 7, n® 3).

ET GRÉCO-ORIENTALES

chéoiog'ie est redevable de ce grand progrès à M. de Sarzec, c|ui a fait les fouilles de Tello, et à iM. Hcuzey, cpd de suite en a prévu l’importance et n’a rien épargné pour cpi’elles fussent conduites à bonne fin. Le premier, avec autant de réserve que de sûreté, iM. Heuzey a reconnu les diverses périodes de cet art et nous en a donné la théorie. La connaissance de l’art assyrien date de i846, des premières fouilles de Botta; trente-trois années plus tard, l’art chaldéen nous a été révélé.

Les divers mémoires lus par M. Heuzey devant l’Académie des inscriptions ont fait connaître sa théorie. Elle a aussi été exposée avec l’histoire des fouilles, dans une étude spéciale, par M. Perrot, qui a repris le sujet d’ensemble dans son Histoire de l’art (i). Nous devons maintenant attendre la pnblication que M. Heuzey et M. de Sarzec préparent (2).

Sans entrer ici dans des détails qui sont déjà très connus, les quatre périodes que nous avons marquées pour les terres cuites sont celles aussi de la plastique chaldéenne. La première période, à peine représentée dans la série des figurines, est riche, au contraire, dans celle de la sculpture sur pierre. C’est un art rudimentaire; voyez en particulier, sur des fragments décorés de bas-reliefs, des hommes morts au-dessus desquels on élève des tumulus, des oiseaux: emportant des tètes, des mains, des bras, un aigle avec les ailes dé{doyées (3).

Les grandes statues assises et debout du Louvre (4) appartiennent presque toutes à la seconde période, à laquelle nous rapportons aussi la statuette d’albàtre que M. de Longpérier a publiée. Cet art rappelle

— Femme assise, en albâtre dur, trouvée près de Bagdad; Longpérier, ouv. cité, pl. IL — Bronze du British Muséum, peut-être une déesse Istar, très grossièrement représentée, les mains relevées sur la poitrine, figure qui se termine par une tige cylindrique ; Perrot et Chipiez, Histoire de l'art, t. II, lig. 293. — Stèle de Merodach-indin-akhi , au British Muséum (xiF siècle?); Perrot, t. II, fig. 233; mélange de motifs chaldéens et assyriens. — Tablette trouvée à Sippava, aux environs de Bagdad, aujourd’hui au British Muséum; hommage au Soleil, Samas, monument de date récente, environs du x“ siècle; Perrot, t. II, fig. 71. — Le caillou Michaux, à la Bibliothèque nationale, postérieur à Sargon. — Bas-relief de Zohah; Rawlinson, Fives (jreal monarchies, t. III, p. 7; Perrot, t. II, p. 803.

(1) T. II, p. 383, et dans la Revue des Deux Mondes, 1" octobre 1882, Les Fouilles de M. de Sarzec en Chaldée.

(2) Découvertes en Chaldée. [Deux livraisons ont paru, Leroux, Paris, 1881-1887].

(3) [Découvertes en Chaldée, pl. 3 et •!.]

(1) [Ibid., pl. 7 à 20.]

TERRES CUITES ORIENTALES

l’ÉgypLe par la simplicité des attitudes et par les grandes surfaces lisses (i); mais les proportions robustes et trapues du corps et de la tête fortement construite sont très originales. La recherche du modelé est habile; le réalisme minutieux s’applique aux détails des surfaces nues et non à ceux du costume; les mains, les ongles, les phalanges, témoignent d’un soin très attentif. L’artiste s’efforee de reproduire les plis des étoffes. Le costume des hommes est le chale à franges des Assyriens, mais sans tunique et beaucoup plus simple. Cette sculpture n’est ni assyrienne, ni égyptienne.

Il faut surtout rapprocher de la charmante terre culte, qui peut être donnée comme le type le plus remarquable de la troisième période, un débris de bas-relief, dont il reste un pied d’un modelé aussi fin qu’habile, et une très petite tête de stéatite qui est un véritable bijou de grâce et de reeherche. Dès 1879, cette terre cuite suffisait à ÎM. Heuzey j)Our lui permettre d’écrire, alors que les objets découverts par M. de Sarzec n’étaient pas au Louvre : « Les progrès de la même fabrique clialdéenne ont produit des ouvrages d’un style perfectionné et d’une rare délieatesse on le premier réalisme s’est changé en une vérité charmante (2). »

Plusieurs statuettes de la quatrième série peuvent être d’une époque relativement récente; cependant ces types s’expliquent tout naturellement par les caractères des périodes précédentes. Les statuettes de déesses nues, surchai-gées de bijoux, sont surtout remarquables à cet égard; elles offrent nn motif que nous n’avons pas encore trouvé en Assyrie. Le grand art assyrien ne représente que très rarement des femmes, et toujours vêtues. On a découvert à Koujoundjik un torse de femme nue jusqu’à la ceinture, cpii, d’après l’inscrijjtion qu’il porte, serait du xU siècle, règne d’Assour-bel-Kala. Ce monument, comme on le voit, est antérieur de quatre siècles environ au palais dans lequel il a été trouvé; il est jusqu’ici une exception qui n’intirme en rien l’opinion admise par les archéologues. Les Assyriens, à la différence des Chaldéens, n’ont pas représenté le nu, et c’est une des raisons de la lour-

(1) Voyez aussi trois bronzes de cette époque qui portent le nom de Goudéa; homme agenouillé coiffé de la tiare; taureau; statuette dans l'attitude de la canéphore du Louvre; Perrot, t. II, fig. 116, 117, II8; [de Sarzec et lleuzey, op. /., pi. 28.]

(2) Hev. archéoL, 1880, t. XXXLX, Les Terres cuites bah]iIoniennes.

ET GllECO-OIllENTALES.

deiir et du manque de grâce qui caractérise leur statuaire. Leurs artistes qui ont si admirablement reproduit la nature vivante, quand ils traitaient les animaux, n’auraient pas été moins habiles s’ils avaient voulu (igurer le corps humain tout entier au lieu de se borner à la tète, aux bras et aux jambes. Il resterait à supposer que les Assyriens ne traitaient pas le nu dans la scul[)ture monumentale, mais le réservaient pour des œuvres de moindres proportions qui ne nous sont pas parvenues; ici encore les caractères généraux de l’art sont une objection très grave. La dilTércnce est donc considérable à ce point de vue entre la sculpture chaldéenne et celle des palais de Ninive; les terres cuites confirment ici par des documents de grande importance ce que les monuments de Tello avaient déjà permis d’admettre.

Dans la quatrième période de la plastique chaldéenne, le réalisme est devenu trivial; les formes replètes et lourdes, reproduites avec vérité, sont laides; une grâce affectée ne corrige pas ces défauts, mais les rend plus sensibles. Il sera intéressant de prouver, par de nouvelles découvertes et surtout par des statues, que telle a bien été la loi de l’art [)Our la sculpture en Chaldée ; nous ne désespérons pas de trouver des œuvres fie grandes pro[)ortions qui justifient ce que les terres cuites nous permettent de considérer dès maintenant comme certain.

Les sujets représentés j)ar nos figurines sont les suivants : hommes et femmes debout, ramenant les mains sur la poitrine, la droite dans la gauche; femme debout, tenant par le goulot et par le i'ond un vase arrondi; femme accroupie, portant un enfant qui lui presse le sein; femme nue debout, portant également un enfant; femme nue debout, se pressant les seins des deux mains, chargées de bijoux; femme vêtue d’une longue robe, faisant le geste de la déesse nourrice. L’attitude des hommes et des femmes debout ou assis, les mains croisées, est Iréquente dans la collection de Tello; elle se retrouve à Ninive. Il est curieux de rapjjrocher de la statuette d’albàtre du Louvre, que nous avons citée, les figurines (pii représentent une femme tenant par le col une ampoule d’une main, pendant (pie, de l’autre, elle ferme l’orifice intérieur du vase. Ce sujet est gravé sur uii des cylindres cjue Gulllmore a publiés (i). Le

(l) Gulliniore, Oriental cylinders, f. 23. [L’explicalioii du geste de la femme portant le vase

TERRES CUITES ORIENTALES

Louvre possède un exemplaire de ees ampoules, qui paraissent avoir clé d’un usage ordinaire en Chaldée. Le costume des hommes doit être comparé à celui que portent l^eaucoup de personnages sur les cylindres babyloniens. On retrouve sur les cylindres, comme sur les terres cuites, la tiare formée d’un bonnet plat, qui est orné de cornes sur les côtés et surmonté d’une pyramide de trois autres paires de cornes. Le type des ligures est nettement chaldéen; les yeux sont longs et horizontaux, le nez gros et à peine arqué; le corps est quelquefois nu jusqu’à la ceinture (n“ 28). Les femmes portent, sur plusieurs statuettes, une coiffure tombant à l’égyptienne (n''® 17 à 21).

C’est surtout dans l’interprétation des sujets qu’il faut se garder de toute hypothèse; mais il semble qu’ici les statuettes soient assez claires pour qu’on puisse, du moins, en dire le sens général. Les ligures d’hommes et de femmes vêtues, dans une attitude de respect, paraissent avoir un caractère religieux bien marqué : de même celles qui tiennent un vase; elles font un acte de soumission et d’adoration ou envers une divinité ou envers un roi. Les figurines nues ne ])euvent guère être que des déesses. On les volt sur les cylindres babyloniens, soincnt dans la même attitude.

Le geste qui consiste à rapprocher les deux mains sur les seins se retrouve dans un grand nombre de religions antiques et assez tard même chez les Grecs. Peut-être en avons-nous en Chaldée le plus ancien exemple. Voyez en particulier Cullimore, Oriental Cylmders, fig. 94; entre autres figures, femme debout qui paraît être nue, les deux mains relevées sur les seins; fig. i3, 27, 3i, déesse à moitié vêtue, même geste. Faut-il appeler ces figures Mylitta, nom de l’Aphrodite babylonienne d’Hérodote? Faut-il y reconnaître Anaïti, la protectrice d’Erech, assimilée par les Grecs tantôt à Aphrodite, tantôt à Artémis? L’Anahata de Suze, la iSannala du texte grec de la Bible, considérée comme une Artémis par les Grecs, paraît bien n’avoir été que l’Anat d’Erech. Ces

à libation a été donnée par M. lleuzey, Un Palais chaldéen d'après les découvertes de M. de Sarzec, pp. 70 et suiv., dans la Petite Bibliothèque d'art et d'archéologie, Leroux, Paris, 1888.] Remarquez les plis symétriques et comme tuyautés de la robe. Ils se retrouvent sur une statuette de Tello et sur nombre de cylindres; Perrot, t. II, p. 599. [Sur ce sujet voy. l’article de M. lleuzey dans la Bevue archéologique, mai-juin 1887, Une Étoffe chaldéenne

ET GHECO-OUIENTALES.

statuettes, selon les cultes locaux, poetaient-ellcs quelques-uns de ces noms de déesses que conservent les cylindres babyloniens, ïstar. Allât, Belit, Zarpanit (i)? Nous ne pouvons pour le moment répondre avec précision. Maintenant que d’importantes découvertes ont montré quelques-uns des caractères principaux de l’art et surtout de la sculpture dans l’ancienne Chaldée, de nouvelles études permettront d’éclairer le sujet et surtout de marquer les emprunts considérables ({ue l’Assyrie a faits à la Chaldée. Les relations ont été continuelles, les échanges de toute sorte très nombreux. On trouvera certainement en Chaldée l’origine de motifs et de symboles qui ne sont aujourd’hui connus que par l’Assyrie. Il faudra déterminer des dates avec j)récision, car, dès le xiC siècle, nous voyons dans la vallée du Tigre un art qui est déjà, à bien des égards, assyrien (2), et s’éloigne beaucoup de celui de Tello; il sera aussi nécessaire d’expliquer la présence à Ninive d’objets qui, par le style, pourraient être tout à fait chaldéens (3).

Quoi qu’il en soit, une nouvelle période de l’histoire de l’art est maintenant acquise ; la décoration et l’art assyriens, ([ui ont si longtemps représenté seuls pour nous le style oriental, passent au second rang; l’art chaldéen les a précédés. Nous devinions qu’il en avait été ainsi, mais nous ne pouvions nous ligurer l’importance de cette civilisation, et, dans l’étude des influences orientales que l’industrie grecque avait subies, nous ne savions l’ien de précis avant le x“ et le ix* siècle, avant la l’orme ninivite de l’aid asiatique. Nous devons désormais aller au delà. J’indiquerai quelques-uns des rapprochements qu’il est, semble-t-il, permis de faire. On a dit, et avec raison,, (jue l’art ninivite ne paraissait nulle part à Mycènes. Il en est tout autrement de l’art chaldéen, dont quelques spécimens ont pu être apportés par les Phéniciens. Un des

i Ij Cf. Gelzer, Cultus der assyrischen Aphrodile, Zeitschrift deLepsius, 1875, et les récentes études de M. Lenormant dans la Gazette nrchécdofjique^ t. II, p. 10.

(“i) Par exemple la stèle de Merodach-idin-akhi.

(3j Ivoires qui représentent la Vénus chaldéenne; Perrot, t. II, lig. 231-232. L histoire de la sculpturej assyrienne ne commence guère pour nous que vers le x* siècle avec les constructions d’.Vssournazirpal à Nimroud. Ouelques rares monuments chaldéens du xii* et du X' siècle offrent de très grands rapports avec Part assyrien et diflèrent beaucoup, selon nous, des statues de Tello, c’est-à-dire de Part véritablement chaldéen. G est le passage de 1 ait de Tello à celui de Ninive dont nous ne connaissons pas l’histoire et qu il importerait d éclairer.

13tj TERRES CUITES ORIENTALES

j)lus curieux oljjcis découverts par ^I. Schliemauu est uu temple d’or, grossièrement dessiné, surmonté de deux colombes. Ce temple est eouvert de rectangles rentrant les uns dans les autres. Ce mode de décoration se trouve en (ihaldée; il se voit en partieulier sur la stèle de Merodaeh-iclin-aklii (vers le xii® siècle), où il orne des autels (i). Une autre applique de Mycènes rej)résente une femme nue accostée de trois colombes. Il est diffieile de ne pas la rapprocher de nos nombreuses terres cuites (2). Les pierres gravées se prêteront à des comparaisons d’autant plus certaines que le rielie éclat de l’induslric chaldéenne ne peut plus laisser place à aucun doute; elles rendront des services qu’on ne j)Ouvait leur demander jusqu’ici qu’avec beaucoup de réserve et d’hésitation (3).

(1) Brilish Muséum; Perrot, t. II, p. 509; Schliemann, Mijcènes, p. 549, lig. 423.

(2) Cette femme porte les mains à la poitrine comme la déesse chaldéenne; voyez Mijcnnes, lig. 267, 26S.

(3) J’ai signalé ailleurs plusieurs de ces rapprochements [dans le tome 1, p. 53]. Les têtes de vaches de Mycènes doivent être comparées avec la tête de vache que M. Rassam a rapportée de Bagdad (Perrot, Hisl. de l'art, t. II, p. 556). Sur un bas-relief de Tello, à côté d’un taureau, tète de vache ou de bœuf (Perrot, t. 11, lig- 291). Amulette représentant une doul)le hache; Mj/c'enes, fig. 329-330, et Longpérier, Le Culte de la Hache {Œuvres, t. I, pp. 170 et 218). Les ornements de beaucoup de bijoux, rayons courbes autour d’un cercle central, se retrouvent sur les monnaies de Lycie; le tombeau de Midas en Phrygie reproiluit dos croix et des carrés qui offrent une grande ressemblance avec la décoration de Mycènes (Milchhœfer, ouv. cité plus bas, !>. 21). 11 y a aussi à Mycènes des formes et des types que nous voyons dans l’art grec à des époques relativement récentes. Les animaux très allongés sont fréquents sur les vases de Eamiros. L’usage de porter des têtes de bœufs ou de vaches eu bijoux se remarque Chypre. On trouve dans cette île des ligures en forme de cône qui ont une tête de bœuf. M. de Cesnola a publié la statue d’un personnage qui porte la main un masque; ce masque est une tète de bœuf. Les petites terres cuites de Mycènes qui ont })aru à quelques savants l’image de Héra (îoctiTri; ont des analogues lalysos, à Dali et sur d’autres points.

M. Milcbhœfer, dans son récent ouvrage [Die An fange der A'unst, Leipzig, 1883) est très frapj)é par le costume do femmes qui ont la poitrine nue et qui portent seulement un jupon attaché à la taille {Mycènes, fig. 530, bague'. Cette disposition rappelle un usage indien; mais elle se trouve toute pareille sur un beau bronze do Babylone qui est au Louvre et sur des porcelaines égyptiennes de Camiros. Est-on sûr qu’un ne la reconnaisse pas sur différents vases grecs de très ancien style? 11 est vrai que le costume fait moins l’originalité de cette bague que le style général, auquel je ne connais rien de semblable. Rapprochez de cette bague la i)artie du bouclier d’Achille où Hépbaistos a représenté la Terre, le Ciel, le Soleil, la Lune pleine (Brunn, Die ILunsl bel Ilonier, p. 14; Ilelbig, Annali, 1882, p. 239; IL, xviii, 483). — MM. Newton et Milcbhœfer ont très bien montré les ressemblances que présentent

Page 1