CHAPITRE PREMIER
TYI>E D'HISSAIILIK
Les fouilles faites ù Hissarlik de 187 1 à 1873 par M. Schlicmann ont mis au jour un très grand nombre d'objets, en particub'er des vases, des armes, des ornements qui appartiennent à l'une des plus anciennes civilisations dont nous ayons trouvé jusqu'ici des traces dans les pays grecs (i).
La couche de débris fouillée à Hissarlik était en moyenne de i4 16 mètres. L'ouvrage Troij and its remains (2), p. 10, reproduit la coupe du terrain et la divise en cinq sections qui sont données par l'auteur comme représentant cinq civilisations :
A 16 mètres, le sol primitif, qui est formé par des roches;
De 16 à 10 mètres, i"' stratum;
De 10 à 7 mètres, 2" stratum, où l'auteur des fouilles reconnaît la Troie d'Homère ;
De 7 à 4 niètres, "à" stratum ; De 4 à 2 mètres, 4" stratum ;
(1) La collection, après avoir été à Athènes et à Londres, est aujourd'hui à Berlin. Le musée de Constantinople possède des ohjets trouvés à Hissarlik. Déthier, lu Partie du trésor troyen au musée de Constantinople^ Rev. arch., juin 1876.
(2) Troy and its remoins, a narrative of researches and discovcries made on the site of Ilium and in the trojan pluin, by Dr. Henry Schlicmann, translated, with the author's sanction, edited by Philip Smith, B. A., London, John Murray, 1875; Antiquités truyennes, rapport sur les fouilles de Troie, par le docteur Henry Schliemann, traduit de l'allemand par Alexandre Rizos Rangabé, Paris, Maisonneuve, 187i; Atlas des antiquités troyennes, l'aisant suite au rapport sur les fouilles de Troie, in-i, ^ 18 planches. (Juand nos citations ne sont accompagnées d'aucune indicati(jn spéciale, elles renvoient à l'ouvrage anglais Troy and its renmins. Dans un second ouvrage, publié en 1880, Ilios, tliecity and country of the Trojans, M. Schliemann a fait connaître un assez grand nombre de monuments jusqu'alors inédits. Nous y renvoyons quand il y a lieu.
4 LES PLUS ANCIENNES CÉRAMIQUES
De 2 mètres à la surface du sol, restes de la colonie grecque d'Ilium (i).
Nous nous occupons seulement des quatre couches cjui précèdent la colonie grecque. Les éléments nous manquent pour établir entre ces divers strata des différences évidentes qui aient un caractère scientifique. Nous voyons, au contraire, que les objets- du travail le plus avancé se trouvent parfois à la plus grande profondeur. Par exemple, dans le stratum le plus ancien, nous remarquons des moules d'ornements et d'armes de cuivre, des fibules, des épingles, des bracelets, des morceaux d'ivoire travaillés. A 8 mètres, les fouilles signalent une terre cuite marquée d'une empreinte c{ui appartient tout au plus tôt au second siècle avant notre ère (2). Il n'est pas douteux qu'en tenant compte des accidents de terrain et d'une foule de détails que le progrès des travaux doit avoir révélé jour par jour, il n'eût été possible de i^econnaître sur la colline d'Hissarlik les restes de civilisations différentes ; mais n'ayant pas suivi les fouilles et réduits à en parler d'après les objets cju'elles ont produits et d'après des récits qui ont été rédigés à un point de vue un peu différent de celui que nous aurions choisi, nous ne pourrions tenir compte de la chronologie des divers strata, sans faire à l'hypothèse une part trop grande.
Si on examine avec soin la collection d'Hissarlik, on arrive à cette conviction que le plus grand nombre des objets présentent des caractères communs et par conséquent se l'apportent à une même civilisation. Q)uelques-uns de ces caractères peuvent être précisés. Ils suffisent pour que nous puissions nous faire une idée de l'état de l'industrie chez le peuple qui habitait cette colline dans la haute antiquité (3).
(1) Ces chiffres n'onL évidemnu'iil, même dans la pensée de M. Schliemann, ([n'une valeur approximative.
(2j Troy, p. 295, fig. !2H, tète casquée; llios, n"ol6, poisson de bois trouvé :\ 26 pieds. 11 cstvraique, pour l'objet l'cproduit sous le n» 21 1 par l'ouvrage Tro;i and itsremains, l'ouvrage intitulé llios indique seulement 2 ;i (i pieds de ijrol'ondeur. ///as, p. (il 9.
(3) Pour la bii)liograpIiie généi'ah; aussi bien des écrits rolatii's à la plaine de Troie et à la topographie; de l'Iliade (|u'anx Touilles d'Hissarlik, voir ///«s, p. iSli. Les études les plus complètes sur ces anli([uités sunl celles de M. Newton, Dr. Sc/ilieinutDi's discovcr/cs al Ilinm no-
TYPE D'IÎISSARLIK.
La vilU' occupait un espace l'orl étroit, le sommet d'une acropole moins étendue que celle d'Athènes (r). Les murs d'enceinte étaient formés de pierres non taillées, jointes à l'aide d'un ciment grossier ou sans ciment, et ne rappelant en i-icn \c bel agencement et les proportions des murailles cyclopéennes. L'habitation |)rincipale, probablement celle du chet", et une tour étaient aussi en pierre, du moins à la partie inférieure; le reste de la construction était en bois. Pour les autres maisons, les habitants avaient employé des briques crues et des planches. Cette grande quantité de bois explique les monceaux: de cendres qu'on trouve à Hissarlik, surtout dans le deuxième stratum. La population ne pouvait être que très peu considérable, puisque l'espace était si peu étendu : c'était une sorte de grand village plutôt qu'une ville qui s'élevait sur le plateau d'Hissarlik.
Le mode de construction se rapproche beaucoup de celui qui a été retrouvé à Santorin sous la pouzzolane et que nous verrons au chapitre suivant. A Santorin, l'agencement des pierres est souvent le môme qu'à Hissarlik ; l'emploi du bois y est fréquent bien c{ue moins général; mais ce sont surtout certains villages de l'Asie Mineure décrits par Xénophon dans VAttahase que rappellent les ruines d'Hissarlik. La capitale des Mossynœcjues, en particulier, avec ses murailles de pierre et de bois, ses maisons de bois, sa grande tour, demeure du chef, devait ressembler assez exactement à la ville que M. Schliemann a découverte (2).
Les habitants se servaient à la fois d'objets de métal et de pierre, mais les instruments de pierre étaient de beaucoup les plus nombreux. Parmi ces instruments, nous remarquons un grand nombre de marteaux, quelquefois de grandes dimensions, faits d'une roche très dure, des couteaux et des scies de silex. D'autres armes étaient en cuivre ou en bronze. Très peu de pièces ont été soumises à l'analyse. Deux d'entre elles ont donné une proportion d'étain de sept ou de huit centièmes, près de
vum, Xmdcjinj, 1874, Rav. arcit., novembre 1874; nombreuses remarques dans divers articles, eu particulier dans \ EdinhurijJi Revkw, janvier 1878; et de M. Lenormant, surtout les Antiquités de In Ty-onde, 1876-1880.
(1) Environ 170 mètres de long sur l iO de large. Plan of Trorj, by Émile Burnouf. 1879. Ilios, pl. I. L'Acropole d'Athènes mesure 320 mètres de long sur 150 de large.
(2) Xénophon, Annfjase, V, i; Apollonius de Rhodes^ Scholiaste, II, 379.
6 LES PLUS ANCIENNES CÉRAMIQUES
neuf centièmes (cuivre, 0,9067 ; étain, o,o864) (1). Le bronze qu'on a trouvé à l'Acropole, dans les débris qui proviennent de l'incendie de l'année 480, contenait 11 pour 100 d'étain (2). On voit que la différence entre le bronze d'Hissarlik et celui d'Athènes au v*" siècle n'est pas très considérable. Les formes des armes sont celles qu'on est habitué à trouver dans les pays grecs. Ce même peuple possédait de l'argent en lingot, des vases et des ornements d'or, il est vrai en petite quantité, des objets en ivoire et en os.
Les objets de terre cuite découverts à Hissarlik se divisent en trois classes : 1° les vases, 2'' les statuettes ou les essais de statuettes, 3° les fusaïoles.
Vases. — On peut proposer pour les vases la classification suivante :
i" Vaisselle ordinaire, plats, etc. ;
2" Grands récipients en forme d'amphores;
3° Cratères primitifs, coupes profondes, etc.;
4° Vases de forme sphériquc; la base est formée d'un rebord circulaire, le col est droit et assez haut; 5° Coupes longues à deux anses ;
6" Vases reproduisant grossièrement quelques-uns des attributs de la forme humaine, en général à couvercle, quelquefois à pieds; 7° Vases en forme d'animaux; 8" Quelques formes exceptionnelles ; 9" Vases décorés au pinceau.
Ces poteries ont, comme caractère commun, de n'avoir reçu aucune couverte. Les différences de couleurs proviennent de l'intensité plus ou moins grande de la cuisson, qui a agi à des degrés différents sur l'oxyde de fer contenu dans l'argile. Ils sont noirs, brun foucé, rouges, jaunâtres, gris de cendre. La teinte noire des plus beaux spécimens a été produite par la fumée dans des tours où on brûlait du bois résineux. Beaucoup de ces vases noirs ont été achevés au i)olissoir. Un certain nombre
(1) Anlù/uUés trayaimes, p. 316; Ilios, p. i77. Analyses de M. ChaiUre. Aiili'c proportion, de cuivre contre -j-^ d'élain. La propoilion de l'étain descend jusqu'iï j^.
(2) Dullclin de l'Ecole française d'Alhèim, pai;e l!MI, analyse de M. Gorceix.
Les cotes marquées auprès de chaque vase indiquent le rapport du dessin à la grandeur de l'original.
LES PLUS ANCIENNES CÉRAMIQUES
d'entre eux ont été fabriqués au tour. On remarquera que ce sont essentiellement là des objets d'usage journalier, de la vaisselle ordinaire qui devait avoir une solidité suffisante.
La première classe, qui se compose principalement d'assiettes et de récipients circulaires peu profonds, ne comprend que des objets communs (i).
Les grandes amphores n'ont pas de caractères originaux. Elles pourraient appartenir à toutes les époques ; la forme est déjà celle que nous trouverons durant toute la civilisation hellénique.
Nous rangeons dans la troisième classe une série de vases communs, les gobelets à une anse (fig. i), les coupes profondes à quatre anses, de forme très ordinaire (fig. 2), les récipients à trois pieds et à une anse (fig. 3).
La quatrième série nous offre déjà des vases élégants; le corps du récipient est formé par une sphère ; la sphère est coupée à la partie supérieure où s'attache le col,
Fig. 8. — -j de l'original. , i i •
a la partie inierieure ou un reDorci ch*culaire dessine la base. Ces vases portent souvent sur les flancs deux appendices ou attaches; nous reviendrons sur ces détails. Ce type présente de nombreuses variétés qui permettent de suivre le progrès et la transformation des formes. Le vase fig. 4 n'a pas à la partie inférieure de rebord circulaire; ce rebord paraît un exemplaire reproduit par la fig. 5, mais il est à peine indiqué; déplus le col n'est pas droit. La fig. 6 au contraire nous montre un vase à panse sphéroïdalc avec deux appendices symétriques, à col droit et à base circulaire.
Il V a lieu de rattacher à cette classe des sortes d'anqjoulos sphéri- , ques, à bec, qui portent aussi une anse près du goulot, mais c[ui n'ont pas de base distincte de la panse (fig. 7 et 8).
Les cornets longs à deux anses ont une forme très particulière (fig. 9).
(I) Voyez 011 parliculicv Troy atid ils j'oudi/i.s, p. i l i , lig. 73.
TYPE D'HISSARLIK
Ils ne pouvaient cLro [)lacés sur le fond, (jui est arrondi, ou du iiioins il était nécessaire de les appuyer conlrcî un soutien. Ces vases se sont trouvés en grand nombre dans les fouilles (i).
Beaucoup des vases d'Hissarlik i cproduisent grossièrement quelques traits de la forme humaine. Ils ont fait rol^jet de nombreuses discussions (2), Il est évident que, dans certains cas, l'ouvrier a voulu représenter deux seins (fig. 10, II, 12, i3, etc.), que parfois il a mis autour du cou un collier, sur la poitrine une sorte d'écharpe (fig. i5). Sur plusieurs exemplaires il est impossible même à l'esprit le plus prévenu de ne pas reconnaître les yeux, les sourcils, le nez, la bouche, les oreil-
les, par exemple fig. 16. Nous sommes donc amenés à admettre que les deux appendices relevés que portent plusieurs de ces vases ne sont autre chose que des bras (fig. i3 et id).
Quelques vases de formes variées sont ou des dérivés des formes que nous avons déjà vues ou des complications de ces formes. Ainsi on trouve à Hissarlik des vases à panse arrondie et à double goulot (fig. 17). Un autre vase est composé d'un tuyau de terre cuite en couronne, surmonté de trois larges cylindres et porté sur trois pieds. Certains \ ases sont perforés d'un grand nombre de petits trous, semblables
(1) C'est la forme que M. Schlieniann croit être celle du oî^ra; àat^'.x'jTC:/.Aov crHomèrc, ///os, p. 299. Voir aussi p. 465, autre forme.
(2) Longpérier, Comptes rendus de l'Académie des inscriptions, 187i, p. 9i; Ravaisson, décembre 187i, Rev. urch., l. XXVI, p. iOi.
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à ceux d'une passoire. Toutefois ce sont là des variétés exceptionnelles.
Les vases en forme d'animaux sont plus nombreux. Ils s'expliquent par cette préoccupation, que nous avons déjà signalée, de reproduire la nature. Dans cette classe, nous remarquons surtout les vases qui imitent des porcs, une représentation qui se rapproche beaucoup de l'hippopotame (fig. 18), et un vase étrange formé d'une tête où on remarque deux yeux et le nez, et de deux sortes d'appendices qui, destinés à servir de récipient, pourraient être pris pour des ailes (fig. 19 (1).
Les fragments de poteries décorées au pinceau sont rares. L'un d'eux porte des ondes, des losanges, des points et des lignes (fig. 20); un autre, une figure imparfaite qui paraît représenter un sphinx (fig. 21) (2).
On comprend facilement que le caprice des potiers ait dû créer un cer-
tain nombre de vases qui ne rentrent exactement dans aucune de ces classes, mais qui ne s'en expliquent pas moins très facilement. Il suffira d'en montrer (juclques exemples (fig. 22, 28, 2^, 25, 26, 27). Quand nous aurons ajouté le dessin d'un vase de métal du trésor (fig. 28) et les deux
(1) Ilios, 11° 987, vase représentant le bnste d'une femme qui des deux mains tient un cratère (15 pieds, forme exceptionnelle); llios, u" i87, fraf;ment d'un vase représentant un buste humain, les deux bras sur la poitrine; travail déjà avancé (!20 pieds).
(2j Troisième U-.\<^n\v\\[, llios, n^lilii, sphinx. Ces trois IVafi'nu'nls oui été découverts ;\ une proroiidciir de .'i à (i pieds.
LES PLUS ANCIENNES CÉRAMIQUES
types (fig. 29 et 3o) qu'on verra plus bas (i), nous aurons donné, je crois, une idée complète de toutes les formes que présente la collection d'Hissarlik (2).
Essais de plastique. — Ces essais sont tout à lait rudimentaires, si on excepte quelques vases en forme d'animaux que nous venons de signaler. On trouve de petits morceaux de terre cuite très plats ; le contour de la tête est grossièrement indiqué : deux trous et une ligne ligurent les yeux et le nez. Des morceaux de marbre reproduisent les mêmes détails. Cet art enfantin est inférieur à celui qui a produit les vases à forme humaine [?>).
Fusàioles. — Ce terme de convention désigne de petits cônes tronqués, percés d'un trou, et portant sur la face la plus étendue des dessins au trait. Ces sortes d'objets se sont rencontrés par milliers à Hissarlik. Ils sont décorés de lignes droites et courbes, d'étoiles, de croix de diverses formes, et quelquefois d'animaux. De simples traits suffisent pour figurer le corps, la tète, les cornes et les jambes d'un cerf. Aucun système, que je sache, n'a été proposé qui rende compte d'une laçon satisfaisante de ces objets.
Principes généraux de décoration. — Ces principes sont très simples : ce sont en général seulement des traits et des lignes, — lignes brisées, lignes ondulées, chevrons, cercles, segments de cercles, points, tresses; il n'v a même pas de composition un peu compliquée où ces éléments soient réunis avec art. En général, ces dessins sont faits en creux ; quelquefois dans les rainures l'ouvrier a mis une terre blanche qui fait ressortir les figures. Nous avons ici l'ornement géométrique dans ce (ju'il a de [)lus rudimentaire ; il ne témoigne que d'un sens artistique tout à fait inférieur. C'est vers l'imitation des formes humaines que l'ou-
(I j Voyez p. suiviinle.
(2) Ffiniic Idul à lait oxroi)ti(nuu'll(', lUos, 11° ifli), Idiincaii de terre cnite. l'elile (-«nipe ;i pied et à anse surélevée, type rré(|ueiit àlalysos parmi les poteries eoniumnes. Ilios, u"d1.
(3j llios, terre cuite, n"" 1()l-l!)(i; animal à six pieds, n-'IUl ; (;hien, bceul", etc., n»'' 1204- 1208, etc.; figures de marbre, n« 202-220.
TYPE D'HISSARLIK
vrier semble nvoii- porté tous ses elToi ts. On leninrque dans cette partie de son auivre une véritaljle recherche, quelquefois assez heureuse, et beaucoup plus dans les vases que dans les essais très maladroits de statuettes.
Intérêt (pie présente la collection cVHissarlik. — Comme on l'a vu, les objets trouves à Hissarlik ont des caractères communs (pii permettent de les considérer comme appartenant à une même civilisation. On peut dire que, sauf quelques exceptions, dont la présence s'explique facilement dans des fouilles aussi vastes, il est naturel que tous ces objets aient été trouvés ensemble. Il n'y a rien de surprenant à voir des armes de cuivre et de bronze à coté d'instruments de pierre; on sait que les ustensiles de pierre ont été longtemps employés en même temps que les métaux, et qu'on les voit encore simultanément en usage chez certaines peuplades. La présence de l'or et de l'argent au milieu d'ob-
FiG. 2!). — i Ar.
FiG. 30.—
jets grossiers n'est pas non plus extraordinaire. Sans étudier spécialement
le trésor d'Hissarlik, je puis pourtant signaler quelques remarques de détail; elles montrent, croyons-nous, que le travail de ces objets précieux se rapproche, pour le style, de celui des vases de terre cuite. Un très grand nombre de ces vases communs portent sur les deux côtés deux appendices qui servaient à y passer une corde de suspension. Beaucoup aussi ont un couvercle à long bord, de forme cylindrique, qui s'applique exactement sur le col. Ces deux particularités se retrouvent sur des vases d'argent du trésor (tig. 29 et 3o). La fig. 3i reproduit un vase de terre cuite qui a un couvercle du même genre (i). Pour les appendices de suspension, cf. fig. 6, 10. Ce sont là des détails minutieux, mais qui n'en ont pas
(1) Voy. aussi fig. 16.
LES PLUS ANCIENNES CÉRAMIQUES
moins une véritable valeur, surtout si on remarque que les formes des vases de métal, à Hissai'lik, ou reproduisent celles des poteries ou s'en rapprochent beaucoup (i). Il n'est pas jusqu'aux petites plaques suspendues aux chaînes d'or de certains bijoux qui, par la forme et l'ornementation rudimentaires, ne rappellent les galettes de terre par lesquelles l'ouvrier a voulu représenter des êtres humains. Les procédés d'interprétation sont les mêmes.
L'intérêt de la collection d'Hissarlik, qu'il est possible, croyons-nous, de considérer comme un ensemble où l'unité d'époque est certaine, du moins pour le plus grand nombre des objets, est, à mon sens, de nous offrir des types d'une industrie naissante, des objets d'une très ancienne civilisation; elle est jusqu'ici l'exemple le plus complet de cette industrie ; mais autour de cette collection il est possible de grouper d'autres objets, ou semblables ou analogues, découverts dans le reste des pays grecs, et de prouver que cet état, dont Hissarlik offre le type le plus précis, a été autrefois celui de tout l'Orient hellénique, et se retrouve dans d'autres parties de l'Europe. On remarquera toutefois combien ces études sont encore nouvelles, et que les antiquités de cet ordre n'ont presque jamais fixé l'attention des savants qui étudiaient la Grèce. Je ferai donc seulement un certain nombre d'observations que chaque jour permettra de suivre et de multiplier.
Amies de pierre. — Les formes d'Hissarlik se retrouvent dans toute la Grèce. On sait que ces armes n'avaient été signalées en Grèce que par exception, quand j\I . Finla} entreprit d'en former une collection. Je renvoie aux dessins que j'ai publiés d'après les armes qu'il avait réunies. J'ai donné ces dessins sous ce titre : Collection préhistorique de M. Finlujj à Athènes (2). Le mot préhistorique n'est pas exact. Ces objets peuvent très bien appartenir à une époque dont nous retrouverons l'histoire ; tout au moins est-il certain que la plupart d'entre eux ont été en usage jusqu'à une date relativement récente.
(1) Ces rornu's sont |)arr<)is idciiLifiues. Ou rcnianiucra en paiiiculier les lypcs i'ei)i(i(luils par les ligures u"" 1 el I; nous les donnons d'après des vases en argent du trésor, mais on les retrouve ou semblables ou analogues en terre cuite.
(2) Maliiriaux pour servù' à lliislotre p7-imilioe de lliontine, niai 187"2.
TYPE D'HISSARLIK. l.S
Les marteaux dessinés sous le numéro :i, Troij and ils remains, sont semblables aux numéros lO, 19, y.G de nos planches. Marteaux avec trou pour emmanchement, Troij..., n " "iô, 67 ; Matériau:/:...^ n" 18.
Trojj 5o, pierre percée d'un Irou; voyez Matériaux...^ pl. citées,
Troij..., n°' 58-6i, scies de silex, mêmes formes, mais d'obsidienne, dans la collection de Santorin.
Troy..., n"' 66-68, pierres rondes, dites pierres de fronde; Matériaux..., n" même forme.
Troy..., n° la^i fine agate polie; Matériaux..., n" 3^.
La plupart des formes constatées à Hissarlik ont déjà été retrouvées dans d'autres parties de la Grèce et en Asie Mineure, bien que ces sortes de recherches datent à peine de quelques années (1).
Fusa'ioles. — On a trouvé des fusaïoles en Grèce, mais en général sans y faire grande attention. J'en ai fait dessiner quelques-unes, d'un style déjà avancé, et recouvertes de figures au pinceau. En Italie, elles se sont rencontrées en grand nombre, en particulier dans le Bolonais et dans le Modénais.
Elles reproduisent parfois les dessins mêmes cpie l'on remarcjue à Hissarlik (2).
Armfjs, objets divers. — J'ai vu autrefois dans la collection Finlav une arme, sorte de marteau de cuivre mêlé de très peu d'étain, qu'il faut rapprocher de plusieurs types découverts à Hissarlik.
La fibule d'argent, Troy, n^go, le bracelet de cuivre, n° 88, ont des formes qui se sont souvent rencontrées dans les pays grecs et en Italie. J'en dirai autant des épingles d'ivoires, n^'ga-ioi. La pierre à moudre le blé, n" io2-io3, s'est retrouvée toute semblable à Santorin (3).
Vases. — Nous avons à Santorin des morceaux de poteries percées
(1) Pappadopoulos Kéramcus, AïOîvr, èko/'Ô bi rr, }Av/.r^ï knix. Smyme, 187o. Institut de correspondance hellénù/ue, 1876, fascicule II, p. 8.
(2) Antiquités tjmjennes, page 38.
(3) Collection de l'École française d'Athènes.
16 LES PLUS ANCIENNES CÉRAMIQUES
de trous nombreux dans le même genre que le fragment reproduit sous le n" 187 .
Le fragment de poterie n" 21, p. 8, est une exception dans la collection d'Hissarlik ; le sphinx très particulier qu'il représente se voit sur les ivoires de Spata (cf. ch. iv et Bulletin de correspondance hellénique, 1878, pl. XVII).
La manière compliquée dont sont faits certains vases bizarres, les imitations de forme d'animaux, se retrouvent parmi les vases noirs étrusques. La forme Troy, n° 281 , n'est pas rare non plus en Etrurie.
Le principe qui consiste à donner aux vases une forme qui rappelle celle du corps humain, à indiquer grossièrement le cou, un collier et la poitrine, se constate dans la collection de Santorin (i). Le col des \ases V i)orte aussi quelquefois un ornement qui n'a aucune utilité et qui rappelle de loin la figure humaine. Cette idée d'imiter ainsi le corps humain a été très répandue en Orient et s'y perpétue de nos jours. Des vases de ce genre se fabriquent encore aux Uardanelles. Du reste, ce principe est celui que Chypre a développé avec une singulière variété. On le retrouve en Egypte, où les récipients à tètes d'animaux ne sont pas rares, et où certaines momies en donnaient naturellement l'idée.
La collection de Santorin contient des poteries qui portent sur le côté deux petits appendices de suspension (2). Ces appendices, si fréquents à Hissarlik (3), se remarquent souvent sur les vases que représentent des bas-reliefs égyptiens.
Les vases d'argent du trésor (fig. 29 et 3o) se rapprochent pour la forme d'un vase de Santorin en terre très fine (4). Les deux récipients ont une base étroite sur laquelle s'élèvent des bords qui vont en s'élargissant jusqu'à l'attache du col ; tous les deux portent sensiblement à la môme hauteur des appendices de suspension ; les vases d'Hissarlik possèdent de plus un couvercle (5).
(1) pi.i,
{t) Pl. I, fig. 5; pl. 11, fig- 10.
(3) Outre les e.xemples cilés, voyez llios, fig. 2:^, 2i; 38, jarre, sur le bord, aux deux extrémités symétriques, trous de suspeusiou ; \\<^. 37, égalemeut; lig. i6.
(4) Pl.I, fig. 2.
Comparer plusieurs rondelles d'or du trésor d'Hissarlik, llios, n"» 903, 90i, avec des feuilles du niènie genre trouvées à Mycèiies. l/oriienien(ation de eerlains bijoux, décorés
TYPE D'HISSARLIK
On admettra, jo crois, les conclusions suivantes, qui inoriirent le grand intérêt de la collection d'Hissarlik, bien que nous ayons laissé de côté une foule de questions qui ont été discutées à propos de ces objets :
1° Ces objets appartiennent à un même état industriel, encore assez peu avancé, très diflerent de celui que l'on constate dans les maisons les plus anciennes de Santorin, et, croyons-nous, inférieur à celui de Santorin ;
2" Il n'y a trace évidente, dans la collection d'Hissarlik, d'aucune influence de la décoration dite orientale (i) : nous entendons par ces mots aussi bien l'Egypte que Ninive, Tyr et Sidon. Cependant ces produits variés supposent des relations commerciales étendues. Il n'est pas douteux que les progrès de la science ne montrent par la suite des rapports précis entre la civilisation d'Hissarlik et celle des plus anciennes industries de l'Asie Mineure (2).
3° Des objets semblables ou analogues à ceux d'Hissarlik se sont rencontrés en petit nombre dans tout l'Orient grec et dans les pays classiques. On en trouvera certainement beaucoup d'autres dès qu'on sera attentif à les chercher. La science doit multiplier ces rapprochements qui donneront à cette collection son plus grand prix;
d'enroulement, n"* 873-(S7i, est conforme au type de Mycènes. Un oiseau d'or, Ilius, n"^ 925- 926, doit être également rapproché d'objets semblables provenant de Mycènes. La seiche, qui tient une si grande place dans l'ornementation marine d'Ialysos et de Mycènes, paraît avoir été figurée sur une poterie d'Hissarlik, ///os, n» 4Si.
(1) Voir chapitre VI pour les ditlerentes périodes de l'inlluence orientale. 11 faut cependant noter ici la rosace à sept pétales sur un fragment de vase trouvé à 26 pieds, Illos, n° 230, et quelques rosaces à nombre varié de pétales sur des bijoux du trésor. Rosace sur ivoire, ///os, n° 539.
(2) Bien que le mémoire de M. Sayce, T lie Inscriptions f'uund al Hissnrlik, Ilius, p. 691 et suiv., n'arrive pas, selon nous, à des conclusions suffisamment démontrées sur les rapports de l'écriture chypriote et de divers caractères conservés parles objets d'Hissarlik, il montre bien que la comparaison de ces antiquités et des plus anciens monuments de l'Asie occidentale doit être pctursuivie avec soin. [Contein/m-arij Revieic, décembre IHIS; Atltenœiaa et Academy, octobre 1S79.) Dans cette voie, on ne peut man([uer de faire d'importantes découvertes. Le trésor d'Hissarlik, qui représente l'industrie la plus avancée qui ait été constatée dans les fouilles, indique par quelques exemples assez rares (voir p. 16, note 5) que cet art a subi une influence qu'on retrouve beaucoup plus forte à Mycènes et qui, selon toute vraisemblance, est asiatique. Voyez encore une petite idole de plomb, Ilius, n" 226, et une tète d'animal, peut-être de lion, taillée dans un morceau de cristal, n" 517.