Les cercles agricoles dans la province de Quebec
Un jour, Richard Gobden rencontra le comte deCavour; et le gentilhomme piémontais, qui était grand admirateur de l'Angleterre, s'adressant à Téminent économiste, lui exprima son regret de voir l'industrie italienne si peu florissante, si en retard sur l'industrie des autres nations. u Nous n'avons pas chez nous l'esprit des machines," dit-il. A quoi M. Gobden répondit en indiquant le soleil : u Vous avez là-haut une machine excellente, la meilleure de celles dont vous pouvez tirer parti."
Ces paroles du savant anglais peuvent s'appliquer également bien au Canada. La principale source de richesses pour notre pays doit être l'agriculture, et c'est sur l'état de l'agriculture et des agriculteurs que notre attention devrait tout particulièrement être attirée.
Tous ceux qui portent intérêt à l'agriculture, déploreront avec nous la fausseté des idées entretenues par le eu ltivateur au sujet
de l'agriculture. Non seulement il ne travaille pas à améliorer la condition de ses terres, — il y a pourtant d'heureuses exceptions, — mais, ce qui est bien pis encore, il n'apprécie pas suffisamment toute la noblesse de son travail ; et, par ses paroles et par son exemple, il est la cause que ses enfants méprisent leur état pcfcur se livrer à des carrières professionnelles pour lesquelles ils n'ont bien sou veat que peu d'aptitude. Avant d'indiquer quelques moyens de remédier à ce mal, nous allons suivre la route parcourue par le travailleur des champs, à différentes époques de l'histoire.
L'éloge de la vie agricole a été fait bien souvent. Cicéron et tous les écrivains de l'antiquité, poètes et philosophes, lui ont rendu hommage. Cicéron disait que '^l'agriculture enseigne l'économie, le travail, la
justice L'amour de la patrie, source de
tant de vertus, existe au plus haut degré dans les populations agricoles qui se perpétuent sur l'héritage de leurs aïeux. C'est parmi elles que naissent les plus braves soldats."
Quand les peuples se révoltaient contre la loi du travail, dont ils méconnaissaient la noblesse, le travail des champs comptait encore des poètes pour le chanter. L'on n'a pas oublié le temps où les généraux
romains quittaient la charrue pour aller au combat, sauf à revenir aux champs après la victoire.
Plus tard, la culture devint le lot des esclaves ; alors l'agriculture perdit toute considération et le peuple-roi se vit à la veille de mourir de faim. Un siècle avant la naissance de Jésus-Christ, Philippus affirmait qu'il n'y avait pas à Rome deux mille citoyens ayant de la fortune. Toutes les mesures prises pour remédier au mal furent inutiles et inefficaces, par exemple : les nombreuses lois agraires portées en vue d'arrêter le développement de la trop grande propriété et de rétablir une classe de paysans libres, le décret ordonnant que les grands propriétaires de bestiaux prendraient au moins un tiers de leurs pâtres parmi les hommes libres. C'est encore une terrible leçon, dit Hettinger dans son Apologie du christianisme, que l'histoire donne, lorsqu'elle raconte que six propriétaires seulement possédaient la moitié de la province d'Afrique, et que Néron les fit mettre à mort.
Cependant, à côté de l'empire romain qui croulait, une société s'inspirant des conseils et des exemples du Christ, remettait le travail libre en honneur. Bientôt les solitudes du désert se peuplent de ces légions de moines dont Guizot a dit u qu'ils furent les défricheurs de l'Europe." Michelet n'a pas hésité à reconnaître ce fait si glorieux pour l'Eglise : u L'ordre de saint Benoît,
dit-il, donne au monde ancien, usé par l'esclavage, le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Pour la première fois, le citoyen, humilié par la ruine de la cité, abaisse ses regards vers cette terre qu'il avait méprisée. Il se souvient du travail ordonné au commencement du monde dans l'arrêt porté sur Adam. Cette grande innovation du travail libre sera la base de l'existence moderne."
L'amélioration de la condition des classes agricoles a donc été l'une des pi us constantes préoccupations de l'Eglise. Toujours elle leur a donné l'exemple du travail et leur a transmis même les procédés qui doivent augmenter la fécondité des champs.
Montesquieu a dit quelque part : u J'aime les paysans ; ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers." Je doute que l'Eglise ait jamais tenu le même langage, a dit Mgr Dupanloup dans son traité de la Haute Education; mais je sais qu'elle n'a cessé dans tout le cours de son existence, déjà dix-huit fois séculaire, de donner aux classes agricoles des témoignages de sa tendresse. Cette prédilection de l'Eglise est bien explicable ; car, outre que les populations des champs conservent plus fidèlement le trésor des mœurs pures et des vertus fortes, ne semblent-elles pas plus
rapprochées de Dieu dans la solitude active et le silence animé de leurs travaux.
Au Canada, l'agriculture doit ses premiers succès aux pionniers de la foi catholique. Qu'auraient pu faire Hébert et Couiilard s'ils n'eussent eu à leurs côtés les pères Récollets, qui firent les premiers défrichements dans la vallée de la rivière Saint- Charles ? Mgr de Laval était tellement pénétré de l'importance de l'art agricole, qu'il fonda de ses propres deniers une ferme-modèle à St-Joachim.
Evoques et curés, jésuites et rérollets, étaient toujours en avant quand il s'agissait de donner l'exemple des grandes actions et des nobles dévouements. Aujourd'hui encore, s'il est question de donner l'impulsion à un mouvement patriotique, la môme chose se répète. La colonisation de nos terres ne se fera que si le clergé prend à cœur cette cause éminemment nationale.
L'agriculture elle-même ne saurait fleurir qu'à l'ombre de cette influence bienfaisante. Qui mieux que le curé de campagne peut faire comprendre au cultivateur la noblesse de son art, et lui faire sentir que le bonheur et l'indépendance se rencontrent plus souvent au village qu'à la ville, et l'attacher par ces moyens à la culture du sol ?
Pour faire progresser l'agriculture, il ne suffit pas de gémir sur l'ignorance de ceux qui s'y livrent. A une théorie bien entendue il faudrait joindre une pratique raisounée. Imbus de cet axiome, que l'union fait la force, nous devrions organiser dans toutes les paroisses des cercles agricoles. Dans chaque centre, il serait indispensable de fonder une bibliothèque populaire, où naturellement une large place serait faite aux ouvrages d'agriculture, d'horticulture et d'arboriculture. La bibliothèque serait le centre d'action intellectuelle de la paroisse. On y passerait les soirées d'hiver, et Ton trouverait dans le curé ou, à son défaut, dans le médecin ou le député, des conférenciers qui traiteraient spécialement d'agriculture. Le cercle aurait à la disposition de ses membres les journaux canadiens qui s'occupent exclusivement d'agriculture, tels que la Gazette des Campagnes etle Journal d'Agriculture.
En résumé donc, nous proposons dans ce petit ouvrage comme des moyens les plus propres à remédier au mal que tout le monde déplore, les suivants :
Création de cercles agricoles sous la direction des curés ;
Fondation de bibliothèques spéciales à l'usage des membres du cercle ;
Conférences suivies sur l'art agricole, données au cercle par le curé, le médecin ou par un agriculteur instruit ;
Lecture des journaux d'agriculture dans la famille et dans les cercles.
Nous n'entendons pas exclure tous les autres systèmes proposés déjà par des agro nomes distingués dans le but de faire progresser l'agriculture, tels que le maintien des écoles spéciales, les expositions de comté, l'enseignement agricole dans les collèges, dans les couvents et les écoles, la diffusion des journaux. Bien loin de nous cette pensée ; au contraire, nous ne désirons rien tant que le succès des écoles d'agriculture, et c'est en développant le goût de la jeunesse pour l'agriculture au sein des paroisses, que nous fournirons à cjs institutions un plus grand nombre d'élèves; de môme qu'en groupant les cultivateurs, nous obtiendrons d'eux l'immense résultat de leur faire lire, comprendre et mettre en pratique les bons enseignements de nos deux excellentes publications agricoles, la Gazette des Campagnes et le Journal d'Agriculture illustré.
Tel est notre but en publiant ce petit ouvrage, qui est écrit sans aucune autre visée que celle de faire un peu de bien à nos compatriotes canadiens français.
Il se produit au milieu de nos populations agricoles un mouvement remarquable et digne d'être souvent mentionné. Nous voulons parler de la formation de cercles ou associations au sein de nos parusses.
Il y a plusieurs années, cinq ou six ans, croyons-nous, que Ton a commencé dans différentes paroisses de notre province à établir des cercles agricoles. C'était précisément durant cette période où le gouvernement avait confié à M. E. A. Barnard la tâche de parcourir la Province pour y prononcer des conférences sur l'agriculture. Les cultivateurs, remués par la parole si convaincue de cet agronome distingué, n'ont pu résister à l'appel chaleureux qu'il leur adressait alors de s'associer et de prendre en main leurs intérêts propres.
C'est alors qu'on vit se fonder des cercles agricoles dans les paroisses de Ste-Anne la Pocatière, de Chambly, de St-Michel Archange, de St-Jacques de PAchigan, de St-Edouard de Lotbinière, de Joliette, de Lambton, et dans plusieurs autres endroits. Mais ce beau zèle se ralentit bientôt, et si tous n'ont pas cessé d'exister, il en est plusieurs qui mènent une vie bien cachée.
Aujourd'hui un nouvel élan est donné vers la formation de cercles agricoles, et cette fois il vient de notre clergé. Sachons
en profiter, et travaillons à établir sur des bases solides ces sociétés que nous croyons, avec beaucoup d'autres, destinées à faire un bien immense.
Serait-il possible que Ton commençât à comprendre qu'il faut briser avec cet esprit routinier qui a toujours rendu inefficaces les efforts de nos gouvernements. A voir le travail qui se produit, on doit commencer à espérer que la classe agricole, mieux éclairée que par le passé, va prendre elle-même ses intérêts, en étudiant les causes des maigres résultats qu'elle a toujours obtenus, pour en tirer des conclusions qu'elle devra mettre en pratique.
Comme nous le disions plus haut, de tous les moyens propres à améliorer l'agriculture et les conditions de l'agriculteur, un des meilleurs est la formation de cercles sous la direction du clergé. Les écoles d'agriculture, les revues agricoles, les exhibitions des produits du sol, sont d'excellents moyens, mais ils n'atteignent qu'une toute petite partie de notre population. Tandis qu'au cercle on discute, on entend les conférences, on apprend ; l'émulation s'y développe avec une grande facilité, car chacun y raconte lessuccès qu'il a obtenus; e\ celui qui réussit à doubler ses revenus, trWvera toujours un auditeur anxieux d'imiter son exemple.
La réunion mensuelle ou bi-mensuelle des cultivateurs d'une paroisse a l'effet de vaincre l'isolement, qui sca toujours un obstacle au progrès. L'homme toujours replié sur lui-môme, fût-il le mieux doué, finit par s'amoindrir, et se laisse bientôt décourager par l'inefficacité de ses efforts isolés. S'il veut grandir, prospérer, il lui faut le contact avec des esprits supérieur» au sien.
Ceux-ci l'auront bientôt transformé, s'il n'y met pas à dessein des obstacles. L'agriculteur, plus que tout autre peut-être, a besoin, et il le comprend bien, de s'instruire ; et, au moyen de l'assistance au cercle, il acquerra vite les connaissances qui lui font défaut. Le curé, le médecin, l'avocat, le notaire, l'instituteur ont des notions justes et agriculture. Tous peut être ne sont pas des agronomes à un égal degré; mais, avec un peu d'étude, il leur est encore relativement aisA d'obtenir assez de notions théoriques pour les inculquer à leurs auditeurs. C'est ainsi que tous ensemble, avec de la bonne volonté et de la persévérance, ils rendront réellement utiles ces sociétés, que la presse et le gouvernement devraient encourager avec tout le zèle possible.
L'enseignement de l'agriculture dans les écoles est considéré comme un des moyens les plus efficaces pour répandre le goftt de l'art agricole. On se plaint partout de ce que les populations rurales désertent leur foyer pour émigrer aux Etats-Unis. Il est probable que si les cultivateurs trouvaient à leur portée uu plus grand nombre d'écoles dans lesquelles leurs enfants pourraient recevoir un enseignement spécial à leur profession, ils en profiteraient volontiers ; et les jeunes gens prendraient plus de goût à suivre la condition de leur père. L'airricultnre y gagnerait doublement, et nous n'aurions pas ce triste spectacle d'enfants dédaignant de se faire agriculteurs par une fausse honte qu'on ne saurait trop condamner.
Le cercle sera l'école où chaque membre viendra puiser les connaissances qui lui manquent : il y sera à la fois élève et maître, et par conséquent rien d'humiliant dans le rôle qu'il sera appelé à y jouer. Il n'est pas de cultivateur qui ne connaisse quelque bonne pratique où il excelle : chez l'un, c'est le soin intelligent de la laiterie, qui lui procure un rendement double de celui de son voisin ; chrz un autre, c'est l'industrie domestique ; chez un troisième, c'est le soin des clôtures et des pâturages, qui lui sauve une grande perte de temps et lui permet l'engraissement plus rapide du bétail. Et combien d'autres pratiques utiles qui se trouvent chez l'un et font défaut à
l'autre. Et voilà comment, par rechange réciproque de connaissances, le cultivateur sera dans le cercle à la fois élève et maître.
Il serait trop long de rapporter tous les témoignages favorables à l'établissement des cercles agricoles. Depuis près de vingt ans, la presse s'est occupée de cette question, sans y attacher toutefois toute l'importance qu'elle aurait dû. Nous pourrions citer, cependant, les paroles de plusieurs de nos agronomes les plus distingués et d'écrivains qui ont travaillé à faire progresser l'agriculture ; mais le cadre restreint de cet ouvrage nous oblige à ne mentionner que les témoignages qui vont suivre.
Dans une visite faite en juillet 1877, par plusieurs délégués de la Chambre d'agriculture, à l'école de S;e-Anne la Pocatière, M. Louis Lévesqne, président de ce comité, conseillait aux cultivateurs de cette paroisse d'établir un cercle agricole. u Afin de rendre efficace, disait-il, votre désir de travaillera promouvoir la cause agricole par une bonne culture, l'union, (le cercle) est un puissant moyen pour en arriver à ce but."
M. le docteur Hubert Lame, qui a écrit de si bonnes choses sur l'agriculture, disait en 1867 :
11 Qu'est-ce qui pourrait empêcher les cultivateurs de nos paroisses de faire une légère souscription entre eux pour l'achat de petites bibl iothèques composées de livres à la fois instructifs et amusants ? ObjVctera-t-on les frais que ferait encourir une telle acquisition ? Mais que de dép-nses inutiles ne font pa< tous les jours même les économes ! Que les habitants de nos campagnes mettent moins de vanité dans leurs habits, moins de luxe sur leurs voitures, «t il l^ur sera bientôt permis de créer des bibliothèques de paroisses, qui ne manqueront pas d'avoir le meilleur effet sur l'esprit et le cœur de leurs enfants. Pou quoi encore ne formerait-on p^s (\vsassocialio?is dans nos campagnes, associations <io:it les membres se réuniraient de temps à autre pour entendre une lecture sur l'histoire du Canada, par exemple, sur les beaux arts ou les arts industriels, sur la science agricole avant tout? Je dis sur la science agricole avant tout ; en effet, dans les pays constitutionnels, chacun est tenu d'avoir sa marotte politique ; celui-ci tient pour la confédération, celui là pour l'annexion ; l'un veut le renouvellement, du traité de réciprocité,
l'autre je ne sais trop quoi Toutes ces grandes
questions politiques n'ont, à mes yeux, qu'une importance secondaire : et à cent coud-es au dessus d'elles je place ma marotte à moi, qui est l'an agricole et la colonisation."
" A notre avis, dit le Journal $ Agriculture, les cercles ont une mission toute tracée. Ils doivent d'abord servir de trait d'union entre leurs membres, leur permettant d'obtenir plus facilement et à meilleur marché, par l'association, tout ce dont ils ont besoin : grains et graines de semence, instruments et animaux améliorés, etc.. etc. Les ce- clés peuvent aussi faciliter grandement les entreprises publiques
d'utilité générale, telles que les fromageries, les beurrer ies, les fabriques de sirop de sorgho et même celles de sucre de betterave."
De son roté, la Gazette des Campagnes disait dans le numéro du 27 décembre 1877 :
44 Que les cultivateu-s fassent partie des cercles agricoles que l'on i oudrait établir dans tontes nos pa'ois-es, en tenant à honneur d'être au nombre de ces cultivateurs .qui voudraient ne former qu'une seule famille dans le but de s'instruire mutuellement, &u moyen de réunions fréquentes, pendant nos longu. s soirées de l'hiver. C'est' en conversant avec ceux qui s'occupent d'agriculture que l'on s'instruit. Les enfants, voyant que leurs parents ne laissent perdre aucune occasion de s'instruire, en apprécieraient davan»age l'importance.
La culture de nos champs n'est-elle pas la première, la j lus utile des industries ? Eh bien ! groupons nous, comme un seul homme, autour de ceux qui voudraient la voir prospérer.
Nous le savons, un grand nombre de cultivateurs dénigrent ces associations, et bien souvent nous avons entendu dire : A quoi servent ces cercles agiicoles? le plus grand nomhre de ceux qui y appartiennent ne font pas mieux que nous ; l'agriculture î-ans cela a p» ogresse; si i ous pouvions dépenser autant d'argent qu'eux pour améliorer nos terres, bien t-ûr que nou* ies battrions d'un grand bout ; il y a autre chose là- lessous : ils voudraient parvenir, en travaill nt à faire passer des lois à la Chamb;e pour obtenir des places ! Ces cultivateurs sont assurément trop défiants à l'égard de ceux qui ne leur voudraient que du bien.
Voilà l'obstacle que nous avons à rencontrer delà part de ceux que, <.n toute sûreté, nous pouvons appeler routiniers.
Quand nous aurons réussi à démontrer par des faits l'importance de ces associations, elles deviendront pour ces cultivateurs obstinés une nécessité."