‹ Les cercles de Paris, 1828-1864Chapitre 12 sur 69 · JOCKEY-CLUB · texte numérisé non relu

JOCKEY-CLUB

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On s'est habitué à considérer le Jockey-Club comme une arche sainte à laquelle on ne doit pas toucher ; le* homme* de lettre* qui en ont osé parier n'ont fait qu'une nomenclature presque officielle, que leurs relations journalière et leur tempérament bienveillant rendaient forcément élogieuse; l'écrivain aimé du public qui a pu donner un livre hu-

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moristique sur l'armée sans froisser personne (tâche bien autrement ardue), s'est franchement récusé la jour où il devait parler de cette institution, et au milieu de tant de pages charmantes, écrites d'un style précis et clair, a laissé vierge celle en tête de laquelle il avait écrit Jockey-Club (1).

Ltcedoper ignés. — Je le sais, mais trêve de précautions oratoires.

La certitude du respect qui m'anime, la parfaite absence de parti pris donnent une sérénité d'esprit qui me permettra, je l'espère, d'établir sans tergiverser les conclusions qu'il importe de déduire.

Je ne puis voir, dans le Jockey-Club, qu'une institution, une couche sociale que je crois connaître, et qui, correspondant à une des manières d'être de notre société, représente une partie de ses besoins et de ses aspirations.

Sous prétexte de régénération humanitaire et de fusion des classes, on ne saurait traiter sommairement celle qui a si longtemps primé sur toutes les autres, et qui, bénévolement, parfois même avec une chaleur dont il faut lui savoir gré, a fait bon

(1) Sur le Rail, par Joies Noriac.

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marche dos distinctions honorifiques et des privilèges de naissance.

LTnion, considérée dans ses rapports sociaux, o>\ une barrière d'or qui représente assez bien celle do la salle du Trono du palais de Vienne, qui ne s'ouvre que pour les ambassadeurs dos puissances continentales : le Jockey est une chaîne à laquelle on soude chaque jour un nouvel anneau, et qui finira par relier entre elles toutes les classes de notre société. — lœ travail sera*long, la chaîne est bien courte encore.

Deux clauses, extraites du règlement du cercle d'encouragement jwur l'amélioration des races de chevaux en France tel est le titre officiel du Jockeyllub, sa dénomination familière étant empruntée au fameux cercle de New-Markett ) feront comprendre au lecteur la différence qui existe entre lTuioit et lo.Jockey. C'est, du reste, le seul parallèle que j'établirai; chacune des deux réunions a un caractère qui lui est propre, quoique un certain nombre de membres de l'Union fassent partie des deux cercles en mftnc temps.

J'essayerai de définir les diverses parties qui corn*

posent ce tout qui manque un peu d'homogénéité, et qui emprunte son caractère à cette particularité elle-même.

Le nombre des membres est illimité (art 1").

Une boule noire sur six suffit pour l exclusion du candidat (art. 2).

On voit qu'un grand libéralisme préside aux élections du cercle, libéftdisme sans danger, puisque le Jockey se montre très-soucieux de la parfaite honorabilité des candidats.

Mais ces deux clauses suffisent pour donner à la réunion un caractère entièrement différent; la société est plus nombreuse, partant moins étroitement liée ; le salon disparaît pour faire place au club; on ne saurait connaître tout le monde, il suffit qu'on se rencontre sous ces aristocratiques lambris pour qu'on ait la certitude réciproque d'être un gcntteman } mais il faut qu'une occasion vous rapproche de votre voisin pour qu'il s'établisse. s e ne dirai pas une intimité, mais au moins des rapports autres que ceux d'une politesse banale.

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Le cercle se compose de six cent cinquante membres, qu'on peut classer en plusieurs catégories trèstranchées.

Les anciens membres du cercle appartenant à une société relativement moyenne (quelques-uns cependant portent des noms historiques), d'autres sont dotés d'une grande fortune ; ceux-ci, sportmen distingués, ont dû à leur prédilection pour les choses hippiques leur admission d'abord, plus tard leur influenoe.

Un nombre considérable de jeunes gens de province, appartenant à de grandes familles, et qui attachent la plus grande importance h leurs titres et à leur droit de siéger à la tribune du Jockey, en raison du prestige que leur donne chex eux cette fréquentation.

I<es officiers de l'armée, très-nombreux et «'intéressant tous par état à l'amélioration de la race chevaline; beaucoup d'officiers généraux ou supérieurs attachés à la cour.

t*n nombre très-restreint d'étrangers. — Enfin, les membres du Corps diplomatique, qui jouissent au Jockey des mêmes avantages qu'à lTnion, mats qui, se trouvant dépoysés au milieu d'hommes vi-

vant peu de la vie publique, et d'ailleurs peu renseignés sur le mouvement politique, n'usent généralement pas de celte immunité.

Un beau nom, une existence brillante, le goût des chevaux et de la dépense assurent l'admission an Jockey. Il est toujours sous-entendu que la plus parfaite honorabilité est le premier des titres exigés.

La politique n'y tient aucune place ; l'opinion et les antécédents ne sauraient être une cause d'exclasion; les seuls partis qu'on y connaisse sont ceux des vieux et des jeunes, et encore ces deux divisions ne se manifestent-elles qu'à l'époque des élections. Le parti des vieux se compose des membres de la fondation, ceux qui ont connu le prince Belgiojoso et lord Seymour; le parti des jeunes se recrute parmi les membres de l'ex-club de la rue Royale, qui a fusionné, il y a quelques années, avec le Jockey. Ce dernier parti, plus étroitement lié, a conséquemment plus d'entente, et obtient toujours la prépondérance dans les élections. — Je dois «ijouter que ces partis sont plus réels que nominaux, et que je crée le nom pour bien rendre ma pensée.

On est membre du Jockey par droit de naissance; on doit faire partie de ce cercle, quitte à le peu pratiquer, suivant ses goûts ou ses préoccupations ;

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il est de bon ton d'être inscrit au livre d'or, et quoi qu'on ait dit do l'esprit de libéralisme de cette réunion, beaucoup de candidats, qui ne s'appuyaient que sur leur fortune, ont vu se fermer devant eux les portes du club.

La finance y est représentée par les grandes célébrités spéciales, mais la nouvelle puissance qui s'est élevée depuis quelque temps, et qui a son faubourg et ses salons (quello périphrase pour éviter de dire : la Bourse!) n y a pas encore ses représentants, même les plus brillants et les moins discutables.

La haute industrie y est représentée par des propriétaires d'usines et de hauts-fourneaux, quelquesuns d^ces derniers, comme les banquiers, du reste, sont entrés par la porte du sport.

Chaque salle a son public habituel qui s'y réunit par groujie. Tel membre ne s'assied qu'aux tables de jeu. tel autre fréquente assidûment le salon do lecture, tel autre entin vient au club uniquement pour Mro au courant des choses du jour et pour rencontrer ceux des membres qui lui sont sympathiques ou attachés par des relations d'affaires. Comme dans lrc grands clubs anglais, personne ne se croit foreu de converser avec son voisin; on entre, on sort on va dans le monde, au théâtre, on revient au

cercle ; c'est un grand passage, un incessant* défilé d'hommes du meilleur monde qui se considèrent comme indépendants les uns des autres, et qui ne se doivent que cette exquise politesse que professent entre eux les gens de leur classe.

On conçoit qu'une aussi nombreuse société, quoique composée des plus brillants éléments, n'offre qu'une bien faible ressource à la conversation, les préoccupations sont trop diverses, les groupes trop disséminés, l'homogénéité trop impossible; lo local lui-môme, en raison de ses grandes proportions, se prête mal aux réunions intimes et aux épanebements du foyer; et pourtant, il y a là de bien charmants esprits I

Je ne sais rien de fin et délicat comme un homme du monde préoccupé des choses de l'intelligence; il apporte en ses jugements une impartialité et un tact qui sont le privilège de sa hante éducation soutenue par des connaissances que d'honnêtes loisirs lui ont permis d'acquérir. Mais qui recueillera, au milieu de tant de groupes divers, les fines critiques et les ingénieuses pensées perdues dans cet élégant bourdonnement? Ces éléments trop divers ont peut-être étouffé dans son germe une acn ciété où se serait réfugiée, avec une initiative et une sc\e de jeunesse qui manquent à l'Union, lapréoo-

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m pat ion des choses de l'esprit, toujours si vivace en France, et qui, de tout temps, s'est produite dans la haute société à l'état de menue monnaie.

A défaut de conversation, la causerie y est brillante, vive et légère, et souvent, tel homme d'État ou tel grand seigneur, négligemment adossé à la cheminée, les mains dans ses poches, a fait, au sortir dune première représentation, un feuilleton oral, qu'aurait volontiers signé la plume du littérateur le plus accrédité.

J'entre en plein dans mon sujet, et je prends le Jockey à sa source nitme : on verra les diverses transformations qu'a subies cette grande institution, rendons-lui cet éclatant témoignage qu'une aussi nombreuse réunion n'a jamais donné le spectacle du plus léger scandale.

Les plus invraisemblables excentricités des premiers temps sont toutes marquées au coin de l'esprit. Nous ne sommes pas du parti de l'ennui, la gloire solennelle nous séduit peu; il fut un temps où lugrAce, l'esprit, la gniete et unëpirurisme délicat n étaient pas regarde? ranime incompatibles avec un beau nom : c'est la t»»ve qui monte et déborde.

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Aujourd'hui, quelques-uns des élégants viveurs de 1833 ont échangé leur frac noir contre un habit brodé, ils ont marché avec leur époque, et compris le mouvement contemporain.

Il est de bon ton, je crois, de faire la part de l'effervescence de la jeunesse, et de ne rappeler qu'avec discrétion les innocentes saturnales qui ont signalé l'aurore dune institution, grande aujourd'hui par ses relations, animée d'une vitalité puissante, et dont on ne saurait méconnaître les brillants résultats.

SOMMAIRE. — Le Tir aux pigeons de Tivoli. - Un cercle bon rnfant. — I^e"» Badouillards. — Les Pur-Sang. — Les Infotiyabh's. — Fondation du Jockey. — Romicu. — Mystification. — A quelle heure un homme comme il faut doit-il remonter sa montre? — Lord Seyniour. — Labattu. — Un quiproquo qui dure dix ans.

Los jardins de Tivoli furent le berceau du Jockey- Club : c'est cbezun nommé Bryon, qui avait ouvert un tir aux pigeons dans le parc, que se réunirent les premiers fondateurs, qui n'avaient d'autre but

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que de se divertir en buvant frais sous des tonnelles ombreuses, après avoir mis à mort d'innocentes palombes. On envoyait ses armes chez Bryon, on ouvrait des pris, on s étudiait à faire de beaux cartons, on causait un peu de tout et on revenait diner ensemble au café de Paris.

Ce Bryon mériterait une longue mention ; c'était un singulier type, le plus industrieux des Anglais; il était d'une taille démesurée et excellait & tous les exercices du corps : sa vie est une odyssée. A son arrivée en France, il avait conçu la singulière idée d'établir sur les bonU des fleuves et des rivières d<* relais de chiens de Terre-Neuve destinés au sauvetage.

Plus tard, pendant la guerre des Indes, il s'était mis & étudier rhindoustani, et faisait des manuels à l'usage des officiers anglais.

Son idée fixe était l'élevage. Il fut, on peat le dire, le promoteur de l'idée féconde qni a présidé à la création de la Société d'encouragement.

MM. de (t uiche et de G irardin venaient de se livrer avec ardeur à l'étude de l'amélioration de la race chevaline; le duc d'Orléans achetait le haras de Meudon, et y installait comme directeur M. de Cam-

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bis; bref, la question était à Tordre du jour, il s'agissait de créer un centre de réunion ; on se réunit à Tivoli, on recruta douze membres qui jetèrent les bases d'une société.

M. le duc de Guiche , dont nous avons parlé à propos de la fondation de l'Union, — lord Seymour,

— le comte de Cambis, — le comte Demidoff, — Ernest Leroy, — M. Fasquel, — Charles Laffitte, — le chevalier Machado, — le prince de la Moskowa,

— M. Rieussec, un marchand de bois, colonel de la garde nationale à cheval, tué par la machine Fieschi, — M. Maxime Caccia, — M. Delamarre, le banquier, aujourd'hui propriétaire de la Patrie^ — M. de Normandie, — furent les initiateurs. — (Le duc de Guiche, lord Seymour, le prince de la Moskowa, M. Rieussec, M ( de Normandie sont morts. )

— Les amis qu'ils s'adjoignirent n'attachèrent d'abord aucune idée solennelle à ces réunions : ils y voyaient une occasion de plaisir plus qu'un but sérieux, et amenèrent chaque jour de nouvelles recrues de leur monde.

Les courses de chevaux existaient en France depuis 1810, mais les amateurs étaient frappés de la décadence des races chevalines, ils voulaient contribuer, en les relevant, ù, créer dans le pays un nouvel élément de richesse; après avoir constaté le mal, il

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s'agissait d'indiquer le but à atteindre et les moyens d'y parvenir. Les bases principales furent rétablissement des courses et la préférence donnée au chcval pur sang anglais sur le cheval arabe comme étalon. L'appât offert aux éleveurs était l'institution des prix.

En 1833, les premières courses de chevaux eurent lieu à Chantilly. Le prince Labanoff y avait une installation; on chassait en forM, on se réunissait pour déjeuner à l'hôtel du Grand-Cerf, et un soir, MM. de Normandie et de Cambis prirent pour piste une belle pelouse, propice à la course, et organisèrent une poule : tel est le vrai point de départ île l'institution. — Chaque jour l'idée fermenta davantage, et en 1834 eut lieu la première réunion sérieuse : on afficha un drapeau , un manifeste fut publié.

MM. Demidoff, lord Henry Seymour et lp prince de la Moskowa donnèrent chacun" un prix : les sportuien ouvrirent une souscription : les courses étaient fondées, car & partir de 1834 elles eurent lieu régulièrement.

Comme toutes les idées nouvelles, celle-£i trouva beaucoup d'adhérents; les pistes manquaient, «m se contentait de courir dans une des allées du bois de

Boulogne appelée le Mille de Dreck, où on traça des obstacles; toute la nobility y accourut à l'envi.

Il est important d'établir, dès le principe, la distinction qui existe entre la Société d'encouragement et le cercle de la Société ; quoique dépendant l'une de l'autre, ce sont deux choses distinctes : le cercle est le corollaire de la Société, et ce sont les membres de cette dernière qui eurent l'initiative de la fondation du Jockey.

Ce fut un projet vite réalisé : on s'occupa de chercher un local ; on mit cinq mille francs à la disposition des délégués, qui choisirent l'appartement qui forme le coin du boulevard des Italiens et de la rue du Helder, au-dessus de l'armurier Devisme. Lord Seymour fut appelé ù, la présidence du nouveau cercle.

Ces membres étaient très-unis; c'était un cercle bon enfant qu'on administrait comme une propriété; on y convoquait des assemblées générales sous le *plus futile prétexte, assemblées qui se terminaient généralement par d'abondantes libations ; on était jeune, gai, spirituel, aimable, on scandalisait volontiers les passants.

Ce fut un décaméron sans fin, un souper éternel;

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combien de fois renouvela-t-on, au clair de la lune, les invocations qu'Henri Heine place dans la bouche des étudiants qui ont gravi le Harz.

Ce fut la période la plus originale de cette réunion : on s'y amusait à outrance, on y réalisa les plus terribles excentricités, l'ennui était à. jamais proscrit, il fallait être inventif atout prix, c'était un chevron de gagné que de trouver une mystification bien ourdie, un nouveau plaisir inventé valait une victoire.

Ces folies eurent leur contre-coup dans le quartier latin: on forma des sociétés de plaisir, un jury examinait sérieusement les candidats. L'article 5 du code des Badouillards enjoignait au néophyte de jurer haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en fournissant un répertoire de chants et chansons politiques, erotiques et autres. Les Pur- Sang, les Bottsingots, les Infatigables fonctionnaient au grand scandale des paisibles habitants du cloître Saint-Benoit, les artistes avaient établi leur quartier général à La Childebert et impasse du Doyenné; les étudiants en droit et les médecins chez Olicari, et plus tard à la Grande-Chaumière.

€ Voilà cinq jours que je suis en malin, je suis fatigué, et cela m'ennuie, je vais me mettre en bar-

gère, pour changer, » disait à cette époque un viveur qui s'en défend aujourd'hui. Vous voyez qu'on était âpre au plaisir.

Toutes ces folies n'ont rien à voir avec l'institution qui existe aujourd'hui ; je ne saurais pourtant, en ces récits où l'anecdote a forcément sa place , passer sous silence celles relatives à quelques-uns des membres de l'Association.

Il faudrait citer de l'inédit ou raconter avec une grâce exquise pour se faire pardonner ces redites; je passerai donc rapidement pour arriver à la partie vivante de mon sujet. D'ailleurs IL Scribe a dit * « Tout ce qui sera coupé ne sera pas sifflé. »

Coupons donc toutes les anecdoctes relatives à Romieu , — à M. de Narbonne — et bien d'autxes. — Ne parlons ni du bal de la Renaissance, ni dn bal des Variétés, ni des Vendanges de Bourgogne, ni à'OUvari, lieux qui furent le théâtre des folies de ce temps-là.

Je cite l'anecdote de la montre pour prouver que je pourrais m'etendre sur ce genre de récits , sans avoir la prétention de faire une étude solennelle.

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