D'ORSAY
Chacun se souvient de d'Orsay : il est resté comme un type d'élégance et de dandysme. C'était un grand jeune homme blond, à cheveux bouclés, le visage rond, l'œil vif, la physionomie ouverte; il était clair et sympathique. On étudiait ses attelages, la tenue de ses chevaux, ses livrées, la coupe de ses pantalons et le tour de ses cheveux. Il avait des gilets inimitables, des cravates dont le nœud rendait rêveurs les gants-jaunes d'alors; on admirait sa tour» nure, l'allure de son cheval, son geste et sa grâce en toute chose : il désespérait les imitateurs par le charmant laisser-aller avec lequel il jetait aux mains de son tigre les guides de son attelage, devant le perron de Tortoni.
C'était en toute chose un heureux vainqueur, qui dépensait sans compter, si bien qu'un jour il dut à son carrossier, à son tailleur et autres fournisseurs des sommes extravagantes, et dut quitter Paris pour
Il CERCLES PARISIENS
vivre à Londres. De l'autre côté de la Manche, il mena encore joyeuse vie ; admis dans tous les cercles, d'une grâce exquise et d'un grand charme, il fut accueilli partout avec faveur jusqu'au jour où il fut forcé de s'enfermer dans une espèce de citadelle capitonnée, hôtel charmant dans lequel il avait réuni tout ce qui peut aider un mortel à attendre, à l'abri des huissiers, d'un dimanche à l'autre, l'heure où il pourra humer l'air frais«du matin sous les allées ombreuses d'Hyde-Parck, monté sur un cheval de race.
Bénéficiant de la loi anglaise, d'Orsay sortait donc dès le lever du jour, et avait soin de rentrer avant l'heure à laquelle cet astre problématique que noe voisins appellent leur soleil se cache derrière Saint- Paul.
Frappait-on à la porte du comte, il fallait, pour pénétrer jusqu'à lui, prouver qu'on n'était ni fournisseur, ni huissier, ni banquier, ni juif; on inventait les subterfuges les plus singuliers pour dépister les créanciers, qui, à leur tour, déployaient, pour pénétrer dans la place, plus d'imagination que Quinola pour sauver Fontanarès.
Un tailleur français, qui venait s'établir à Londres, s'introduisit un jour chex d'Orsay, le suppliant
L'UNION it
de le recommander à ses amis : on connaissait le goût exquis du comte, nul doute qu'en s'intitulant son tailleur les élégants de Londres n'hésiteraient pas à donner leur clientèle au nouveau débarqué. D'Orsay écoutait pensif les doléances du pauvre diable, quand ses yeux se fixèrent sur une toile de canevas servant à envelopper un habit que celui-ci portait chez son unique client. — Vous reste-t-il beaucoup de cette étoffe? dit d'Orsay. — Comment, monsieur le comte? cette toile d'emballage? mais si je le voulais, j'en aurais demain de quoi envelopper toutes les marchandises des docks de Londres. — Il s'agit bien de docks et de marchandises! Demain, à quatre heures, soyez chez moi, et faites-moi pour cette heure un pantalon de cette étoffe. — Mais monsieur le comte se méprend sur la qualité? — J'ai dit.
Le lendemain, à quatre heures, d'Orsay revêtait le fameux pantalon ; h cinq heures, il montait le vaste escalier de Crockford, le cercle à la mode, et la première personne qu'il rencontrait était lord Chestertield. — Vous avez là, dit le lord, une singulière étoffe, quelque rareté sans doute? Ce d'Orsay ! toujours original et toujours charmant! — Ce n'est pas de la dernière élégance, répond celui-ci, mais rien de plus frais et de plus commode, et surtout rien n'est mieux approprié à l'équitation.
l.KS