‹ Les cercles de Paris, 1828-1864Chapitre 42 sur 69 · CERCLE AGRICOLE · texte numérisé non relu

CERCLE AGRICOLE

une croisade hypothétique, tentèrent de rallier certains des leurs occupés à étudier les secrets de lagermination, pendant que d'autres , assis autour des tables, jouaient au whist avec des jetons fleurdelisés. Ces paladins pleins de feu, qui n'avaient pas de goût pour les secrets de Tellus et qui, du reste, attendaient des ordres, prirent des cartes et, déposant pour un instant les bannières et les épées, se mirent à jouer en attendant les messagers, laissant les destriers piaffer dans les écuries.

De temps en temps on entendait un grand brait de chevaux dans la cour, et un jeune homme pftle, qui portait un brassard blanc et une croix blanche à son chapeau, entrait précipitamment dans les salons et présentait à l'un des joueurs une dépêche aux armes de France. Les partenaires, jetant les cartes sur le tapis, se parlaient mystérieusement à l'oreille, et on entendait les mots : Vendée... légitimité... levée d'hommes!... Le messager remontait à cheval sans prendre un instant de repos, et le whist continuait.

Plus tard le jeune homme pâle revint; son cheval écumait de sueur, ses vêtements étaient en désordre; il entra précipitamment, murmura le nom d'un maréchal de France et le mot cabalistique... Blaye Tous les joueurs frappèrent du pied et suivirent des

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yeux le messager ; mais bientôt ils reprirent leurs cartes, et le whist recommença.

Enfin, un soir, en novembre 1836, on vit reparaître encore le fidèle serviteur ; il portait un crêpe au bras gauche, et sa croix blanche disparaissait sous un voile de deuil ; il était vêtu de noir, encore plus pâle que de coutume et comme affaissé par la douleur. Cette fois les joueurs se levèrent précipitamment, conduisirent le messager dans un salon retiré et écoutèrent un long récit prononcé dune voix émue, souvent entrecoupée par des sanglots.

Il parla d'un vieux roi mort loin de son pays, d'une famille éploive, d'un jeune prince de seize ans, cita pieusement de grands noms que ses maîtres recommandaient à la vénération des joueurs : les Blacas, les Bouille, les O'Hegerty, les Clermont- Tonnerre, les Mont bel, et d'autres encore. Il peignit le funèbre cortège gravissant péniblement les hauteurs de Uoritz, et, avant de se retirer, donna à tous une carte blanche portant un grand sceau de cire noire qui devait leur ouvrir le couvent des Franciscains quand ils iraient en pèlerinage.

Tous les yeux étaient mouillés de larmes; quelques-uns des assistants, déjà vieux et cassés, et le plus illustre par sa naissance presque tombé en en-

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fance, auquel le messager avait remis un legs précieux, se mirent à sangloter; mais bientôt, n'entendant plus résonner dans la cour les pas des chevaux, ils essuyèrent leurs yeux et s'écrièrent : « Nous

avions les Konneursl » et chacun

reprit sa place à la table de whist.

Depuis ce temps, quelques-uns des joueurs se prirent parfois de compassion pour l'orphelin devenu homme, ils regardèrent du côté de Venise entre deux robs, et prêtèrent l'oreille aux récits des voyageurs qui, de temps à autre, venaient leur annoncer une naissance ou un trépas. Parfois aussi d'autres joueurs, attablés à côté deux et qui regardaient du côté de l'Angleterre pendant que les premiers avaient les yeux fixés sur l'Adriatique, s approchaient, et leur disaient à voix basse : « Mettons en commun nos espérances et nos regrets, nos efforts et nos désirs ; passez-nous le coq gaulois, nous vous passerons les lis ; nos couleurs sont un peu tapageuses, nous en convenons, mais le bleu est cher au Saint-Esprit, et nous éteindrons le rouge. D'ailleurs nos ancêtres sont les mêmes : nous sommes tous fils de saint Louis, et nous n'avons qu'un moyen de ne pas monter au ciel, c'est de nous entendre, s

Quelques-uns secouaient la tète, d'autres ne voulaient rien entendre ; on discutait, les vieilles ber-

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lines sortaient des remises, on entreprenait des pèlerinages, on rédigeait des protocoles.

Bientôt enfin on s'aperçut que toute concession était impossible, et on revint jouer au whist.

A certains jours déterminés, ceux qui formaient galerie autour des joueurs regardaient aux fenêtres et voyaient passer d'anciens ecuyers cavaicadours, qui avaient pris du ventre et qui, couchés dans de grandes calèches à huit ressorts, vêtus d'habits violets couverts de broderies, portaient de grands cordons rouges, les uns en sautoir, les aut res en écharpe ; ils se dirigeaient du côté du Louvre. La galerie mur murait alors, en les montrant du doigt : Renégat!... et les joueurs répétaient ce mot comme un écho.

Il y avait parmi les assistants un savant vénérable qui avait doté son pays d'une science nouvelle si trouvé les lois de la polarisation de la lumière, qui ne comprenait rien à ces exclamations, il regardait ses nobles compagnons comme les cygnes de» lacs regarderont les phoques de M. Babinet; puis un médecin fameux par ses études physiologiques, qui ne saisissait pas davantage le sens, un grand chimiste qui trouvait tout cela un peu suranné, et un ancien receveur général qui adorait le whist et qui détestait la discussion : tous ceux-là laissaient dire

et ne voulaient pas sacrifier leurs partenaires à leurs opinions.

Les années s'écoulèrent, les catastrophes amenèrent des réactions inévitables, et un grand fait accompli devint un droit par sa propre force. La solitude se fit dans le noble faubourg, qui, sans cesser d'exister, accrocha ses écussons aux portes des hôtels du faubourg Saint-Honoré (un peu trop près, disait-on, des quincailliers et des mercières) . Les très-fidèles seuls vinrent, comme par le passé, s'asseoir sur la terrasse d'où le duc de Richelieu épiait l'arrivée de Louis XV.

C'est à l'ombre de ces jardins d'Académus que ces nobles péripatéticiens relurent Saint-Simon et discutèrent les bulletins des vainqueurs de Sébastopol. Ils avaient là ce qu'il faut à ceux qui ont connu et servi des rois littérateurs et des rois chevaliers, les œuvres d'Horace, l'Armoriai nobiliaire, une table clémente aux gastralgies ; et la plupart d'entre eux vécurent sinon heureux au moins paisibles, se réfugiant dans le souvenir et conservant je ne sais quelle vague espérance s'effaçant chaque jour de plus en plus.

De temps à autre un noble voyageur, qui portait un beau nom latin, venait raconter dans un brillant langage les tentatives qu'il faisait pour arracher

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leurs secrets à la blanche Oloossonne et à la douce Camyre ; il parlait des reines ou des courtisanes, des débauches de Caprée ou des rives du Cydnus; les abeilles de THy mette voltigeaient sur ses lèvres ; il perdait, il est vrai, toute son éloquence et soulevait des tempêtes dans les assemblées politiques, quand il parlait de l'autel et du trône 1 du trône et de l'autel! mais lorsqu'il évoquait le souvenir d'une divinité de marbre, implacable et sereine, qui gisait mutilée aux rives de la Grèce, les heures s'écoulaient rapides et charmées.

Une autre fois, c'était un savant qui venait révéler à ces exilés volontaires qui regardaient la Seine oomme un Rubicon, les conquêtes faites sur la nature, et pendant que de l'autre côté du fleuve les uns couraient après les honneurs, les autres après la fortune, ceux-ci vivaient dans un monde qu'ils s'étaient créé, entre les souvenirs classiques et d'aimables délassements; gardiens des belles manières et des grandes traditions, polis, cultivés, bienveillants et affables, honorables avant tout ; soucieux de leurs éoussons, boudeurs et sceptiques ; mais ce scepticisme et cette bouderie avaient leur grand côté, car il n'y avait entre la ruine de quelques-uns et une splendeur souvent offerte que la distance d'une conviction. On les vit peu à peu s'habituer à une inertie politique pleine d'intelligents loisirs, songeant à

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peine à trouver dans leurs propres familles, parmi les fils des preux, la foi et la sève nécessaires à la revendication de droits désormais historiques.

L'âge et le temps ont facilement raison de la passion politique ; on peut, après avoir beaucoup vu les hommes et les choses conserver au cœur une tendresse toute platonique pour une cause et avoir graduellement renoncé à s'en faire le champion. Des espérances déçues, des coups successifs que vous porte le sort avec son implacable dureté, des fins de non-recevoir que le destin vous oppose constamment : tous ces échecs imprévus vous accablent en s'amoncelant, et tel qui semblait né pour la lutte, goûte avec joie les fruits de la paix et se résigne.

Ces considérations, qui n'ont rien de trop majestueux pour une cause qu'on a le droit de considérer comme auguste, selon son éducation et le milieu social où Ton est né, ont évidemment contribué à donner à la société qui nous occupe le cachet de placidité qui la caractérise. Des raisons d'un autre ordre ont amené le mélange et les alliances des classes entre elles.

Dans les premiers temps du règne de Louis-Philippe, parmi le* membres du Cercle agricole, une seule famille (la famille de Montesquiou) était dé-

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vouée aux d'Orléans. On conçoit aisément que cette réunion, s'étayant des grands noms légitimistes que nous avons cités, devait en peu de temps les réunir tous ou presque tous. C'était pour ainsi dire donner un gage à la cause et faire un acte d'adhésion. Or, le faubourg Saint-Germain est limité, on peut facilement compter le nombre de ceux qui le composent, et les nouveaux sociétaires devaient appartenir ou aux mêmes familles et se recruter parmi les fils ou neveux des anciens membres, ou aux classes immédiates, et le niveau du cercle (en tant que naissance) devait forcément baisser.

La première hypothèse ne s'est pas réalisée, car on comprendra sans peine que les jeunes fils de grandes familles n'aspirent qu'à s'émanciper loin des auteurs de leurs jours, qui peut-être ont parié cent louis, en 1829, que Montessu, la sœur du délirant Paul, la Panchette, la Rosine et h Manon Lescaut de l'Opéra, était fidèle à son mari, et qui ne comprendraient pas que leurs fils soient assea prodigues pour parier dix louis, en 1864, que D..., aux yeux plus doux que le miel, a la plus jolie jambe de Paris (ce qui, du reste, est très-difficile à prouver).

On a vu des hommes se survivre à eux-mêmes, se faire les ami* plutôt que les mentors de leurs fil*, les prétenter au Juckey 'ou a l'Union, oomme 11. de

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Chntauvillard et M. d'Hinnisdal ; mais c'est une exception, et les jeunes gens se trouvent dépaysés dans le milieu sérieux du Cercle agricole. Les diamants deSch... n'y ont pas le moindre succès. Les coulisses, l'Opéra, les dames étiques, qui font les délices de la confrérie des cols cassés, y sont ignorés, et l'anecdote scandaleuse n'y a cours qu'autant qu'un nom du noble faubourg s'y trouve intéressé.

La fusion des Moutards et du Jockey avait lieu en 1856; en 1857 on s'occupait déjà de réunir les éléments d'un nouveau cercle de même nature, ce qui prouve incontestablement qu'il n'y a pas d'assimilation possible entre les pères et les fils. Il faut aux jeunes gens un entourage jeune , ils aiment avoir leurs coudées franches, et la question du Schleswig-Holstein ne les absorbe pas tout entiers, ils veulent parler chevaux, cocottes et paris sans que les vénérables chefs de famille puissent pour cela concevoir quelques doutes sur la bonne administration des fortunes qu'ils laisseront un jour à leurs héritiers. On voit qu'inévitablement on doit descendre du gentilhomme au notaire, au professeur, au médecin, pour recruter de nouveaux membres.

J'ai dit descendre pour le besoin de la cause; on me comprendra, je l'espère ; il importait d'expliquer comment on trouve môles aux grands noms que j'ai

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cités d'autres noms profondément honorables mais qui n'ont point d'ancêtres.

Il n'y a donc d'autre issue que la rénovation complète dans un espace de temps plus ou moins éloigné. La majorité est composée d'hommes do très-grand monde; tout ce qui se rattache au faubourg Saint-Germain, qui ne fait pas partie du Cercle agricole, appartient h l'Union ou au Jockey, et n'a aucune espèce de raison pour se présenter an cercle de la rue de Beaune; d'où je conclus, les nouvelles adhésions ne pouvant venir de la jeune génération, comme je viens de le démontrer , que le cercle devra forcément accueillir des hommes professant d'autres opinions et une autre philosophie que les siennes. La réunion, à partir de ce jour-là, perdra son caractère ; elle la déjà perdu à un certain degré, et il ne faudrait prendre la premiers partie de mon introduction au pied de la lettre que pour le côté historique de mon siyet.

Voici donc l'esprit du cercle; d'une part, des hommes politiques appartenant a un ancien régime et lui ayant donné les preuves les moins équivoques de leur constant dévouement, mais dont les forces ont été paralysées par des cas de force majeure et dont les idées ont été modifiées ou amorties par Tige; — d'autre part, quelques orléanistes qui, eu

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face d'un ennemi commun, font cause commune avec ceux qui, vingt années auparavant, auraient été accueillis par des boules noires; — quelques membres de l'Institut, des savants et des artistes entrés au cercle par la porte du salon des conférences; — des économistes et une pointe de conseillers, de magistrats et de notaires.

Somme toute, le Cercle agricole est un grand salon, une représentation importante du Paris social; il faut compter avec lui quand on tente d'étudier la composition de la société de ce tempe-ci. Malgré l'immixtion d'un élément nouveau qui est fatalement entré dans ses rangs, il serait injuste de dire que ce cercle tient le milieu entre l'Union et le Jockey ; les comparaisons sont inutiles, elles peuvent être blessantes; mais la grande majorité des noms de Y Annuaire ne le cèdent en rien par la naissance à ceux qui sont inscrits aux rôles du grand cercle que nous avons étudié d'abord; l'adjonction de l'élément nouveau donne à cette réunion un caractère complexe qui ne contribue pas pour peu de chose à l'intérêt que peut avoir cette étude.

Ces diverses observations feront peut-être bien comprendre le milieu où nous allons entrer. Je prends la société à son origine et je prélude par

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