LES SALONS. — LE JEU. - LA BIBLIOTHÈQUE. — LE DINER
l*. cercle est resté ce qu'il était; son installation est confortable, sans luxe; au premier, se trouvent la salle des conférences, deux salons de lecture, un salon de compagnie, quatre salles de jeu et une salle de billard qui fut autrefois la chambre à coucher de la duchesse; une annexe, formant pavillon sur le jardin, contient un second billard. La terrasse qui donne sur le quai Voltaire est très-recherchée pendant les soirées déte.
On sait que les membres des cercles s'y font volontiers adresser leurs lettres d'affaires, l'ne aventure, récemment arrivée dans un des plus brillants clubs de Paris, a motive une mesure nouvelle au Cercle agricole.
Les lettres sont pmeralcment placées dans un tableau formant vitrine et fermé à clef; chaque sociétaire, en arrivant , jette un coup d'œil et voit si le tableau contient quelque missive qui lui soit jterson-
nelle. Un membre du club en question arrive un matin de bonne heure et distingue à travers la vitre une écriture qu'il aurait voulu ne pas reconnaître. Il somme le valet de pied de lui remettre la lettre ; celui-ci objecte qu'elle est adressée à une tout autre personne, et qu'il croit de son devoir de refuser de la livrer. Le jaloux attend tranquillement l'arrivée de l'heureux destinataire, qui s'avance en fredonnant comme un heureux vainqueur. . . . Bataille !
Vous devinez la fin; depuis ce temps-là, toute lettre reçue au cercle est remise sous enveloppe cachetée, et les suscriptions portent une écriture uniforme.
On a supprimé ainsi la providence qui tôt ou tard démasque les menées coupables.
Le whist fut longtemps le jeu en honneur au Cercle agricole ; depuis quelques années le piquet à écrire est fort à la mode, ce qui n'exclut point les autres jeux.
Les échecs y ont détrôné le tric-trac de nos pères, et M. de la Bourdonnaye, qui a mérité le surnom de Napoléon des échecs, y a souvent étonné ses adversaires par la profondeur de ses combinaisons.
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Aujourd'hui les paris sont restreints, et le jeu est calme; on cite pourtant quelques parties célèbres. Récemment encore deux des plus jeunes membres ont fait une parlie liée dont l'enjeu était cinquante mille francs.
I^e billard a beaucoup de succès, et le cercle compte, dit-on, jKirini ses membres, les forts joueurs de Paris. On sent qu'on attache quelque importance à cette distraction, car outre la salle Louis XIV, on a fait élever un autre salon spécialement atfecté à ce jeu qui représente l'appropriation la plus complète de Paris.
La table du club est regardée comme Tune des meilleures; les détails relatifs sont à peu près les mêmes que ceux que j'ai donnés plus loin. De dix heures à minuit, le thé est en permanence.
Parmi les salons, l'un de ceux spécialement réservés à la conversation , a reçu le nom de salon de Wbaslopol; c'est là que, pendant la guerre de Crimée» les opposants discutaient ardemment les opérations du siège ; plus tard, on contrôla avec la même passion les événements d'Italie, et comme le cercle a conservé un esprit d'indépendance inhérent à l'opinion de la majorité de ses membres, il faut bien dire que les marches et contre-marches n'v avaient
pas toujours l'approbation de ceux qui dissertaient.
La bibliothèque est très-suivie et mérite une mention spéciale : elle est très- complète, très-variée, contient quelques éditions célèbres, et, au point de vue de l'économie et de l'agriculture, les plus prédeux renseignements.
M. de Marcellus, l'amant fortuné de la Vénus de Milo, s'était adonné avec ferveur, alors qu'il était commissaire du cercle, à la composition de la bibliothèque.
La statistique contient des révélations inattendues : voici un tableau curieux que je livre à la méditation des abstracteurs de quintessence En 1855, les membres du Cercle agricole ont emprunté à la bibliothèque 5,168 ouvrages, dont 3,341 romans et revues, trois traitant de l'économie politique, 57 d'agriculture, 96 relatifs aux sciences et aux arts, 345 voyages et 1,326 historiques ou mémoires.
En 1863, le nombre total des livres empruntés n'est plus que de 3,925 dont 2,645 romans. L'économie politique, qui n'entrait que pour 3 volumes en l'année 1855, est un peu plus en honneur et figure pour 62 ouvrages ; les mémoires pour 811 , le
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voyages pour 203, les sciences et les arts pour 101 !
Puisque nous faisons de la statistique, appliquonsla aux cigares fumés au cercle; libre aux esprits perspicaces do déduire leurs conclusions. Balzac a dit d'un de ses héros : « Sa manière de prononcer les r indiquait une violente propension à la tyrannie. » I^i ferveur des passions politiques ne serait elle jmis en raison inverse de la quantité de londrvs consumés en une année.
Kn 1855, on fume au Cercle agricole pour 2.600 francs do cigares, tandis qu'en 1858 le chiffre s'élève à 0,225 francs. Je passe les années intermédiaires.
Le cercle de la rue de Beaune, de to s ceux dont nous nous sommes occupes, est le plus adonné à la villégiature. Les fonctionnaires publics, les hommes politiques et les diplomates y sont rares : les membre» séjournent donc longtemps hors Paris, adonnes, les uns à la vie de chftteau . les autres aux voyages, aux travaux agricoles, à la chasse et à tous les divertissements qu'entraîne la villégiature.
Pendant la toile saison, les salons sont presque dteerts : aussi les conférences ne durent-elles que quatre mois. Depuis le mois de juin jusqu'au coni-
mencement de décembre, quelques sociétaires reviennent prendre pied à Paris pour une quinzaine de jours, et vivent alors beaucoup au cercle, leur mai- 80|i étant complètement désorganisée.
Les types sont nombreux au cercle. Je néglige à dessein les détails sur les membres vivants, et je résisterai jusqu'au bout de ma tâche à la tentation da faire des personnalités, tout inoffensives qu'elles paraissent.
Je trouve cependant, en parcourant l'annuaire, quelques noms qui méritent une mention particulière.
Le marquis de Barbant ane, — connu au bois par la belle tenue de ses attelages et son éternelle casquette. Le marquis a sur ce point des théories qui révèlent un esprit fort : il raille spirituellement ceux de ses amis qui sont victimes des rigueurs de la bise et de la traîtrise des vents coulis.
Le comte Auguste de Bastard, — un archéolo-
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gue et un érudit qui a voué sa vie et sa fortune à une œuvre immense, qu'il mènera, nous l'espérons, à bonne fin ( Y Histoire de VArt en France au moyen Age).
Le baron Charles de Chassiron. — Les ambassadeurs japonais, lors de leur visite à Paris, ont commandé h leur interprète une traduction de son ouvrage Dans V extrême Orient. — Le baron a écrit encore un Voyage à Tunis. — Il touche du piano comme Rubenstein.
ta comte de la Ch&taigneraye, — le d'Hozier du dix -neuvième siècle, le répertoire vivant de la noblesse française, des alliances et de la filiation des grandes familles. — Le comte, auquel sa chevelure à l'enfant donne une physionomie particulière, est un savant qui a mis ses facultés au service des salons et des ruelles.
M. A. Cochin, — l'écrivain politique et moraliste, regretté comme maire du 11 e arrondissement.
Le marquis de Croix. — un de nos grands éleveurs dont nous avons parlé à propos du Jockey.
Le duc de Fezensac. — General de brigade à vingt-huit ans, écuyer calvacadour de tauis XVUI,
ex -ambassadeur à Madrid. — Le Journal de la campagne de Russie, qu'il publia en 1850, est trèsapprécié par les hommes spéciaux.
M. Esnest de la Faulotte, — connu des amateurs de Thôtel des ventes par le sang-froid avec lequel il met les enchères les plus élevées. — M. delà Faulotte possède une curieuse collection d'objets d'art.
M. Lebrun, sénateur, — invariablement désigné sous le nom de V auteur de Marie Stuart. — Pallas, Jils d'Evandre; Coriolan, la Colère d'Apollon et Ulysse sont déjà loin de nous. Il est évident, M. de Marcel lus n'existant plus et M. de Carné siégeant sous la coupole, que la longévité de l'auteur du poëme sur la mort de l'Empereur ne gêne personne. Mais bien des gens, en apprenant la fin de M. Lebrun — qui vivra longtemps, nous l'espérons du moins — répéteront le mot de Méry apprenant la mort de Baour-Lormian : Encore I
En 1808, le 27 février, Napoléon présidait le conseil d'État et reçut une députation de l'Institut, chargée de lui lire un rapport sur l'état de la littérature. Chénier signalait dans ce discours le jeune Lebrun — il avait alors vingt-trois ans — comme un poète tirant des sons harmonieux de la lyre ptndarique.
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Je n'invente rien.
M. Fortuné de Maingoval, — Je plus majestueux chef de bataillon de la garde nationale, un homme d'esprit respecté de ses soldats,
\# duc de Mortemart, — une longue carrière bien diversement appréciée. Il y a encore des gens, en France, qui attribuent au duc la déchéance de la branche ainée. C'est à M. de Mortemart, qui accourait auprès de Charles X, à Saint-Cloud, au bruit de l'émeute, que le roi répondit : « Rappelez-vous, monsieur le duc, que je ne monterai pas en charrette comme Louis XVI, mais à cheval. » Nommé président du conseil in extremis, il lit retirer les ordonnances, d'accord avec MM. d'Argout, de Sémonville, de Vitrolles et de (iirardin; mais M. Bérard inventa ce jour-là le mot qu'on plaqua, vingt-huit ans plus tard, dans un autre drame- // est trop tard '
I* duc est un peu entaché de littérature ; il a réuni ses I/iscours politiques en un volume et écrit une Xotice historique sur le château de i/eittant.
M. le marquis de Montesquiou, — un artiste distingué auquel Decamps léguait ses pinceaux en mourant.
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Le marquis de Nicolaï (de Bercy), — le propriétaire de ce magnifique château situé près de Paris et démoli il y a deux ans. Lie marquis emploie une fortune princière à faire discrètement le bien.
Le baron de Plancy, — ancien grand écuyer du prince Jérôme. Représentant d'une race disparue, la souplesse de corps du baron, qui en remontrerait aux Spartiates et aux clowns, n'est égalée que par la souplesse de son esprit.
Le marquis de Pomereu, — avocat disert, — chroniqueur bien informé, — architecte distrait. — Il fait volontiers ses plans; il lui est arrivé un jour d'oublier la salle à manger; une autre fois, il oublia l'escalier dans un croquis de ch&teau : on proposa de réunir les deux demeures, auxquelles il ne manquerait rien désormais. Le marquis est très-artiste et bon juge en matière littéraire.
Le prince Stourdza. — Ex-hospodar de Valachie.
Le baron de Wykerslooth de Weerdestein, — un nom terrible à prononcer, mais très-noblement porté. Le baron a épousé la princesse de La Trémouilie. On m'a raconté à Turin, à l'hôtel Trombetta, que, voyageant en Italie, la princesse, après avoir écrit son nom de la Trémouilie sur le registre, avait
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ajouté : « Vous demanderez au valet de chambre de mon mari le nom de son maître, je n'ai jamais pu le retenir. »
(Quand M. de Valabrègue épousa madame Catalani, les huissiers, habitués au nom de la grande cantatrice , ne manquaient jamais d'annoncer : Monsieur et madame Catalani.)