LA SOIRÉE AU CERCLE
Après le dîner , le vide se fait dans les salons , chacun disparaît pour aller soit dans le monde, soit à l'Opéra, soit aux Italiens ou aux Français; quelques dîneurs restent seuls à lire les journaux. On fume partout , excepté dans la pièce spécialement réservée à la lecture. Si parfois un fumeur traverse cette salle, ou vient y allumer son cigare, les antédiluviens du cercle protestent par une quinte de toux. Je sais un premier secrétaire d'ambassade, qui porte le grand cordon d'Isabelle la Catholique, court parfois en gentleman rider?, et conduit presque tou-
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jours une américaine à deux chevaux, qui ne résiste pas à cette innocente taquinerie.
Il y a là, de huit heures à minuit, trois ou quatre heures d'un calme absolu ; mais, au sortir des théâtres, les salons s'animent , la foule y circule pendant une heure à peu près; on y cause, on y débite les nouvelles du jour, on y juge la pièce nouvelle et le ballet en vogue. A une heure on se retire, et les salons appartiennent désormais à la secte des périi>atéticiens, secte composée de cinq t\ six noctambules qui, sous prétexte d'une partie de whist, se promènent de long en large dans le petit salon du premier étage, épuisant jusqu'à trois et quatre heures du matin tous les sujets de conversation. Ce qui donne le plus d'attrait à ces réunions tardives, c'est la présence d'un grand seigneur étranger qu'il est inutile de nommer et qui joint à l'amour éclairé des beauxarts un grand charme de conversation.
Vers trois heures et demie, souvent quatre heurw, ces amants de la nuit s'en retournent pédestremeni chez eux, se reconduisant mutuellement, et gagmnt h regret leur domicile. Parfois, quelques joueurs attardés à une table de whUt les accompagnent.
Autrefois, vers midi, on voyait arriver un à un au cercle, vernis, polis, frottés, mélancoliques et froidement compassés , une douzaine d'Anglais qu'on ne connaissait que de nom ; ils s'asseyaient tristement, lisaient tristement les journaux, se saluaient gravement, échangeaient quelques mots à voix basse et se dérobaient. De temps en temps l'un d'eux demandait le menu pour s'inscrire au dîner.
Aujourd'hui, à cette heure, les salons sont déserts: Beul, un des membres du cercle se trouvant sur les boulevards vient écrire une lettre ou consulter les journaux. A trois heures, arrivent les joueurs de la grosse partie (dont nous parlerons en disant ce qu'est le jeu du cercle), puis les membres de l'ancienne diplomatie qui ont conservé la curiosité des affaires et s'intéressent aux nouvelles politiques.
La conversation est alors très-générale et trèsanimée; elle ne peut être que d'un énorme intérêt, si l'on considère que presque toutes les affaires importantes de l'Europe sont traitées par des agents politiques qui se trouvent à l'Union.
On se rappellera que, pendant les négociations qui ont précédé la guerre de Crimée, la diplomatie russe a peut-être trop pris l'expression des sentiments particuliers de l'Union comme indice de
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l'opinion du gouvernement. Les soutiens de la légitimité «avaient toujours regardé l'alliance anglaise comme anti-nationale et comme une pure utopie.
Les diplomaties française et européenne sont là tout entières, là aussi ceux qui ont servi aux transactions des gouvernements déchus, ambassadeurs , ministres plénipotentiaires de Louis-Philippe et de Charles X , la plupart hommes de grand talent, tous gens de la meilleure compagnie, tins causeurs, ayant appris la politesse dans les chancelleries et la science des affaires dans toutes les cours du monde.
Les Russes sont très-nombreux, les Anglais plus nombreux encore, puisque le cercle est d'origine anglaise, et quelques Polonais portant des noms héroïques y rencontrent, sans nulle envie de s'entre-déchirer, les Moscovites qui pèsent sur les destinées de leur pays.
On s'imagine Mm quel charme doit avoir la conversation lorsque chacun de ces hommes apporte ses souvenirs personnels; mais ce qu'on te figure plus difficilement, c'est que tant d'intérêts divers et complètement opposés, tant d'opinions si
divergentes n'engendrent jamais une discussion pénible ou une récrimination.
Les conditions requises pour l'admission sont telles, et tel l'exclusivisme, que chaque membre est sûr do son voisin; il résulte de cette sécurité un parfait laisser-aller, une liberté d'allures que nous ne retrouvons dans aucun salon de Paris où la société est nombreuse. C'est le ton de la meilleure compagnie, l'urbanité la plus exquise sans la moindre gêne, et ces royalistes fervents mettent en pratique la maxime unique écrite par la Convention en tète de sa constitution :