CHAPITRE VIII
Les postillons.
Courriers ou postillons. — Pétards et lanternes. — Les postillons-parachutes de M. Périer-Ador. — Le postillon de GoUadon. — Un enfant enlevé en postillon. — Etablissement d'un va-et-vient.
Lorsqu'un cerf-volant est en l'air, si l'on vient à placer, a cheval sur la ficelle de retenue, un cavalier en papier présentant une certaine surface au vent, par exemple une feuille de papier pliée en éventail, on voit ce cavalier filer rapidement le long de la ficelle et monter ainsi jusqu'au cerf- volant. C'est ce qu'on appelle envoyer des postillons ou des courriers.
Les Chinois sont très amateurs de ce jeu et ils expédient ainsi les choses les plus diverses en postillon : banderoles déployées, lanternes allumées, pièces d'artifice, etc.
Ces expériences sont des plus faciles à réaliser et voici le procédé le plus simple pour les exécuter. On munit l'extrémité inférieure de la ficelle de retenue d'un cabillot semblable à -celui qui sert à la fixer à la bride du cerf-volant. Ce cabillot inférieur passe dans une estrope fixée au dévidoir. Lorsque la ficelle est entièrement déroulée, on sort le cabillot del'estrope et on peut alors, sans la couper, y passer une série d'anneaux en cuivre que l'on trouve dans tous les bazars comme anneaux de rideaux.
Chacun de ces anneaux peut servir à envoyer un postillon. Dans le jour, on pourra envoyer ainsi des drapeaux, des oriflammes, ou encore de gros pétards munis d'une mèche d'amadou assez longue pour ne mettre le feu à la pièce d'artifice que lorsque celle-ci aura atteint les régions élevées.
Lecornu. — Les Cerfs- Volants, 8
ii4
APPLICATIONS DES CERFS- VOL A^TS
\rJ^
Pour éviter que rexplosion n'amène une rupture de la ficelle
du cerf-volant, on attachera le pétard à l'extré* mité d'une ficelle de o'",8o à 1 mètre de longueur et pour que le vent fasse monter le postillon, on attache près de Tanneau un éventail en papier.
On peut ainsi expédier dans les airs tout un chapelet (fig. 99) de ces gros pétards, dont les explosions s'entendent fort loin.
La nuit, on rempla-
Fio. 9g. — Chapelet de pétards lancé en postillon. ^
pétards par des chandelles romaines, des pluies de feu ou autres pièces d'artifice, ou^ ce qui est plus simple et plus curieux peut-être, par une simple
lanterne vénitienne en papier, toute allumée (fig. 100). L'effet de la lanterne envoyée en postillon est beaucoup plus étonnant que si on la fixe simplement au cerfvolant avant le départ.
Rien n'est plus singulier que de voir ainsi, par une nuit obscure^ une lanterne allumée quitter la terre, filer obliquement et s'élever à une grande hauteur sans rien laisser
Fio. 100.
Lanterne vénitienne envoyée en en postillon.
LES POSTILLO.NS I l5
apercevoir autre chose que cette lumière qui voyage à travers Fespace.
L'effet est plus curieux encore si on expédie ainsi cinq ou six lanternes allumées à quelque distance les unes des autres : elles semblent se poursuivre, s'élancer Tune après l'autre, pour se grouper enfin auprès du cerf- volant qui reste toujours invisible. Pour lancer une lanterne en postillon, point n'est besoin de se préoccuper d'y adjoindre un éventail de papier pour donner prise au vent : la lanterne elle-même suffit parfaitement, et l'ascension réussit toujours. Si on en envoie plusieurs, il est bon, pour éviter un heurt au bout de la course, heurt qui pourrait avoir pour effet d'incendier lanternes et cerf-volant, de les attacher aux anneaux avec des ficelles de longueurs différentes.
Lorsque le cerf- volant est de dimensions un peu grandes, i^jBo à 2 mètres par exemple, on peut, par un vent frais, enlever en postillon des objets assez lourds. On peut alors procéder d'une façon moins primitive que celle des anneaux, et nous allons décrire le moyen très ingénieux employé par M. Périer-Ador, le beau-frère de l'illustre physicien suisse Colladon.
M. Périer-Ador se servait, pour ses expériences, d'un cerfvolant de l'^jSS environ de surface, qu'il avait construit en bambous et en toile, avec 3oo mètres de corde, et voici le système automatique qu'il avait imaginé pour envoyer en postillon des paniers remplis de fruits et de fleurs, qui, arrivés à 2 ou 3 mètres du cerf-volant, se décrochaient et retombaient lentement en parachute. Il avait acquis assez d'habileté à ce sport pour amener la chute de ses paniers chez celui de ses amis auquel il destinait son envoi. Manière peu banale, convenons-en, d'envoyer des cadeaux à ses amis.
AAA (fig. ici) est la ficelle, sur laquelle un toc ou butoir est fixé en B, à 2 ou 3 mètres en avant du cerf-volant.
CCI est l'appareil glissant sur la ficelle, et composé d'un tube ce muni d'un appendice I servant à soutenir le panier G et le petit parasol H, qui sert ensuite de parachute pendant la
ii6
APPLICATIONS DES CERFS-VOLANTS
descente, mais qui, auparavant, offre au vent sa surface pour Tascension de l'appareil.
FiG. loi. — Manière originale de faire parvenir des
cadeaux à ses amis.
Un fil de fer recourbé De\ glacé dans l'intérieur du premier tube, accroche un second fil de fer DE qui fait corps avec la tige du parachute. Le fonctionnement est alors des plus simples : les deux fils de fer étant accrochés, le vent enlève le postillon ; le tube glisse le long de la corde du cerf- volant et le panier est emporté ; mais dès que l'extrémité e' du fil de fer vient heurter le toc B, les deux crochets D se déclenchent, et tandis que le tube, n'étant plus soutenu parle vent, redescend jusqu'au bas de la corde, prêt à être expédié de nouveau avec un second panier, le premier, rendu libre, descend lentement, soutenu par son parachute.
CoUadon, amusé par ces expériences de son beau-frère, conçut
aussitôt une expérience plus hardie et plus originale : ce fut de faire monter de cetl« façon un mannequin de la grandeur d'un Ijommc, attaché sur une chaise, et portant un parapluie en guise de parachute. Le tout devait avoir l'apparence d'un homme assis s'abrilant du soleil (iîg. 102).
Voici la relation de celte expérience par Colladon lui-même,
expérience qui eut un plein succès, au grand ébahisscment des
habitants deCologny,
près de Genève, où
elle fut exécutée en
« Le mannequin i( pesait un peu <i moins de 6 kilo- « grammes ; je le « préparai comme Il suit : un édredon « pesant moins d'un « demi- kilogramme « fut revêtu d'une i< blouse et placé sur « une chaise, dite de Fw. .oa. - M.nM5uii.«nïojéenpo»ii]ion. « Florence, et dont
par Collodon. i . ■
K le poids total était « de 2 kilogrammes 3 hectogrammes ; à cet édredon, l'on avait « fabriqué une tète, et avec un masque et un mouchoir de cou- « leur et un chapeau, il avait l'apparence d'un homme revêtu a d'un chapeau de paille ; l'homme avait deux hras cousus dans « la blouse, et il les croisait sur sa poitrine, tenant un vaste K parapluie qui devait servir de moteur, et dont les branches a étaient retenues pour ne pas être renversées.
« Deux jambes, figurées par des bottes légères, élaient atta- (1 chées à la chaise et le tout était fort bien arrangé. J'apportai « l'homme dAment harnaché sur sa chaise, un jour que le vent « soufflait avec violence ; nous mimes deux tubes, un pour le
« haut du corps et le parapluie ouvert et l'autre pour la chaise,
« où AA' est la ficelle tendue; B etC sont deux liibesqui s'atta-
« chent à la ficelle du mannequin, H, D, 1 sont les points
« d'attache de la chaise et E est le parapluie ouvert, dont \a
« position est tellequ'dsertdepropulseur sous l'action du vent.
« L'action du vent produisit son effet et l'iiomme fut enlevé à
« peu près à aoo mètres de hauteur, au grand ébahissement
a des curieux qui abon-
« daient sur la route.
Il Une diligence qui
« passait s'arrêta même
« quelques moments et
« bon nombre de cu-
« ricux prirent le man-
« nequinpourunhom-
« me véritable(i). »
Nous avons répété cette expérience à Cabourg en 1899, en la modifiant en peu et en nous servant d'un multicellulaire de Lecornu.
Le mannequin (Cg.
io3), formé de vêtements d'enfant, était simplement fixé par les moins au manche du '"ItLTl.ï'.rfpÇ'î"""''"''' I»™pluie, q„i glissail sur la corde par l'intermédiaire de deux anneaux. Poussé par une forte brise, le mannequin fut enlevé à peu près à 200 mètres de hauteur ; l'expérience se termina, la première fois, de la façon la plus comique; le parapluie n'étant pas fixé assez solidement aux an-
(1) La Xalurt, 1887. l. Il, p. 97.
LF.S POSTILI^KS iig
iieanx, se délacha on arrivant contre le cerf-volant et le bonhomme rcdcsccnclit à terre en parachute; mais le plus amusant, c'est «pie la plupart des promeneurs qui, non prévenus de nos préparatifs, avaient assisté de loin à Pexpérience, crurent naïvement que c'était un véritable enfant qui exécutait cette dangereuse ascension et poussèrent des cris d'effroi en le voyant tomber de cette hauteur, soutenu par un simple parapluie.
L'appareil de M. Périer-Ador. que nous avons décrit, est assez compliqué Si construire ; aussi l'avons-nous modifié comme il suit, pour en rendre la construction h la portée de tous.
Un double T en bois ABCD (fig. loi) porte en A et B deux pitons dans lesquels passe la ficelle du cerf-volant. Deux autres pitons a et 6 sont fixés sous la grande branche du T et servent de guide à un verrou mobile cde formé d'une mince tige recourbée de façon à présenter deux crochets, d et e. Ce verrou imsse entre les deux branches de la tige verticale du double T. On accroche en '/ et e deux anneaux reliés par les tringles dD
lao
APPLICATIONS DES CERFS-VOLANTS
et eC à une tige CD qui porte le parapluie à une extrémité et l'objet à enlever à l'autre. Le déclenchement s'opère contre un toc placé à la hauteur voulue sur la ficelle. Le T retombe ensuite par son propre poids.
Lorsque l'on veut envoyer en postillon un objet assez lourd,
FiG. io5. — Envoi en postillon d'un appareil photographique.
par exemple un appareil photographique, comme nous le verrons dans un chapitre suivant, il faut employer un système peu connu et susceptible cependant de donner de bons résultats.
Le cerf- volant principal étant en l'air, on fait passer la corde de retenue à travers deux pitons C et D (fig. io5), vissés sur une planchette AB ; deux autres pitons E et F sont vissés en