JULIANUS ( MARS A JUIN
La mort de Pertinax jeta Rome dans la consternation.
Rome était déshabituée des crises révolutionnaires.
Quatre-vingt-quatre années de paix intérieure (période
bien longue dans quelque histoire que ce soit) lui avaient
donné la douce accoutumance de la sécurité et du repos.
Et, maintenant, en moins de trois mois, deux révolutions
venaient de s'accomplir, Tune, il est vrai, qui avait été
une délivrance, mais l'autre qui était une catastrophe et
une menace. Que faisait le Sénat? le peuple? les soldats?
Le Sénat avait peur. Ce qu'il éprouvait n'était point une
crainte énergique telle que la ressent l'honnête homme qui
s'arme contre le danger public parce qu'il le connaît :
c'était la peur égoïste de l'homme qui s'accommode du
péril public, pourvu qu'à force de bassesses, il échappe au
péril personnel. Le Sénat se cachait, restait enfermé dans
ses demeures, partait pour la campagne, allait chercher
un refuge dans le camp même des prétoriens. Le peuple,
îiu contraire, moins timide, était indigné plus qu'effrayé,
il courait dans les rues, 'cherchant et menaçant les auteurs du meurtre, pleurant tout haut ce bon prince que le Sénat pleurait tout bas. Et enfin les soldats eux-mêmes commençaient à s'effrayer de Tindignation populaire. Les meurtriers de Pertinax lui avaient tranché la tête et l'avaient mise au bout d'une pique, mais ils jugèrent bientôt que le plus pressé était de s'en aller avec leur sanglant trophée, et de se renfermer derrière les murailles du camp prétorien. C'est là que dix mille soldats (et dix mille mauvais soldats) , barricadés par crainte du peuple, disposèrent néanmoins de l'empire du monde.
En effet, dans ce camp, se trouvait pour l'heure Flavius Sulpitianus, préfet de Rome, beau-père de Pertinax. A l'instant des premières alai^mes, Pertinax l'y avait envoyé, pour s'assurer des prétoriens restés au camp, leur demander secours, ou au moins les contenir. La nouvelle de l'assassinat accompli avait donc trouvé Sulpitianus au milieu des prétoriens, et, ne pouvant plus sauver son gendre, l'idée lui vint de lui succéder. Il commença à intriguer, à cajoler les soldats, à leur promettre de l'argent.
Ainsi les soldats qui d'abord avaient eu peur du peuple, voyant que le peuple ne les attaquait pas, reprenaient leur assurance, et, voyant que Sulpitianus les sollicitait, recommençaient à jouer cette fois encore leur rôle d'arbitres de l'empire ; cette fois encore, cet arbitrage n'était pour eux qu'une occasion de s'enrichir. Quoique Sulpitianus fît de belles offres, ils voulurent essayer de trouver mieux, et sans plus de façon, selon le récit d'Hérodien, ils crièrent du haut de leurs murailles, que les enché-
risseurs n'avaient qu'à se présenter à leur porte *. Or, il y avait dans Rome un certain Didius Julianus ^, sénateur et consulaire. Sa famille était de Milan, il avait eu pour arrière-grand-père maternel Salvius Julianus, illustre jurisconsulte sous Hadrien; un autre Salvius Julianus, son oncle, avait péri sous Commode. Il avait été élevé et protégé parla mère de Marc-Aurèle, avait occupé des charges importantes, et sa vie n'était pas sans quelques souvenirs militaires. Aussi sa carrière sous Commode n'avait-elle pas été non plus sans périls. Impliqué dans la même accusation que son oncle, il avait couru de grands dangers ; mais Commode, à cette époque, était encore timide, il venait de faire périr tant de hauts personnages qu'il eut peur d'aller plus loin ; Didius Julianus
fiit absous.
^ Qu'un homme placé dans cette situation et ayant
traversé de telles épreuves, sexagénaire, opulent, doué
1 Cette proclamation et tout ce qui suit n'aurait eu lieu, selon Hérodien, que le jour qui suivit la mort de Pertinax ; mais Dion est à cet égard un témoin bien plus sûr, et il admet implicitement que tous ces faits se sont passés le même jour.
2 M. Didius Sieverus Julianus, né le 29 ou 30 janvier 133; originaire de Milan, fils de Petronius Didius Severus, et d'^milia Clara, celle-ci petite lille <lu célèbre jurisconsulte Salvius Julianus.— Élevé par Domitia Lucilla mère <le Marc-Aurèle.— Nommé parmi les Viginti viri par le crédit de celle-ci. — Questeur avant l'âge légal, puis préteur par le choix personnel de Marc- Aurèle. — Commande une légion en Germanie et y fait la guerre. — Consul. — Crouverne la Dalmatie, puis la Germanie inférieure.— Chargé de l'administration alimentaire en Italie. — Accusé sous Commodeet absous; gouverne la Bithynie.— Consul avec Pertinax, puis proconsul d'Afrique. — Empereur h; 28 mars 193, — Tué le 29 mai.
Sa femme, Manlia Scantilla. — Sa fille, Didia Clara, mariée à Cornélius Hepentinus.
V . Dion LXXIII. Herodien II. iElius Spartianus in Juliano. Ses monnaies lui donnent le titre inusité jusque-là de rector orbis, bien peu applicable à lui qui ne régna guère que sur l'Italie. Celles de sa femme appellent ivno regina ; celles de sa tille portent hilaritas temporvm ; lui, d'autre concordia militvm. Il était difiicile d'accumuler plus de contre-vérités,
de passions peu violentes, qu'un tel liomme ait eu peur, comme les autres sénateurs, en un jour de révolution ; cela se conçoit. Mais qu'un tel homme, sans doute, éclairé, sur ce que valait l'empire, se soit soucié de la pourpre offerte dans de telles conditions et évidemment pour bien peu de temps ; c'est ce qui semble incroyable. C'est cependant ce qui arriva. Les influences féminines y furent peut-être pour quelque chose : Julianus avait une femme et une fille nouvellement mariée, qui ne purent qu'envier le rare bonheur d'être appelées Augustes, et décidèrent, dit-on, leur mari et leur père à tout risquer pour leur assurer un si beau titre. La superstition aussi put y avoir part : Didius Julianus, comme la plupart des Romains lettrés de son temps, était superstitieux, mais non à la manière romaine ni pour les dieux romains; il pratiquait la magie, les cultes orientaux, les dévotions mystérieuses. Enfin un présage bien insignifiant, ce semble, lui annonçait la pourpre : il avait été consul avec Pertinax ; il lui avait succédé ensuite dans le proconsulat d'Afrique ; ce qui faisait que Pertinax l'appelait souvent et, peu de jours auparavant l'avait appelé : ce mon collègue et mon successeur. »
Quoiqu'il en soit, allant au Sénat qu'il croyait convoqué, Didius Julianus trouva les portes closes. Comme il s'en revenait, il rencontra deux tribuns du peuple : « La place est vacante, lui dirent ceux-ci, pourquoi ne la prendrais-tu pas?^ — Maisilyadéjà un Empereur proclamé. — Non, viens voir au camp.» Et ils l'emmenèrent au camp.
t Hortati ut locum arriporct. Capitoiin.
Au camp où Julianus apporte ainsi son enchère, la criée s'accomplit de la façon la plus méthodique. On ne laisse pas entrer le candidat (tant on tenait à se barricader contre le peuple !) mais, du pied des murailles, il peut se faire entendre. Sulpitianus au dedans offre une largesse déjà énorme : 5,000 deniers par tête de prétorien. Du haut des murs on communique ce chiffre à Julianus. Julianus répond, en levant les cinq doigts de la main, qu'il surenchérit de 6,000 sesterces. Il est riche à millions, il a la somme chez lui ; on sera payé comptant. Il rappelle aussi que Sulpitianus est beau-père de Pertinax et pourrait avoir la fantaisie de venger son gendre. Lui, au contraire, indifférent à la mémoire de Pertinax, admirateur de Commode, il vient venger Commode et honorer cette sainte ménoire, si chère aux prétoriens. Il écrit quelque chose de 3ela sur des tablettes (car la porte restait toujours close) , ît ces tablettes circulent dans le camp. Enfin, les prétonens lui adjugent l'Empire, faisant seulement à son concurrent la galanterie de mettre sur le cahier des charges ju'il aura la vie sauve .
L'Empire adjugé, la porte du camp ne s'ouvre pas encore. On se procure une échelle et le nouvel Empereur lissé sur le rempart est enfin dans les bras de sa fidèle irmée. On lui donne et il accepte le surnom de Commode. 1 décrète le rétablissement des statues de Commode, il ibolit les règles de discipline que Pertinax avait prétendu mposer aux prétoriens ; il donne aux soldats les deux f>réfets du prétoire qu'il leur convient de choisir ; et enfin il ordonnancôy comme nous dirions, le paiement immédiat sur sa propre caisse, des sommes promises aux pré-
8t LIVRE I. - COMMODE
toriens. Cela fait, comme la nuit approche, après un sacrifice offert aux dieux, on arbore sur les drapeaux l'image de Julianus, et on se prépare à montrer à Rome son nouveau maître.
Rome savait la décision des grands électeurs de l'Empire et ne l'acceptait pas sans murmure. Entre la politique de Commode et celle de Pertinax, en d'autres termes entre la politique de Néron et celle d'Auguste, Rome n'hésitait pas, et elle ne craignait pas de témoigner ce qu'elle pensait. Aussi Julianus ne se hasarda-t-il dans les rues qu'avec un cortège de soldats plus nombreux que ne l'avait jamais eu aucun empereur à son avènement. On marchait les piques hautes ; les boucliers élevés au dessus des têtes formaient ce qu'on appelait la tortue, afin de garantir l'Empereur et son cortège contre les attaques qui pourraient venir des fenêtres et des toits. Au milieu de cette escorte menaçante, le prince, souriant, saluait le peuple et chercfiait à le gagner. Mais sur son passage, pas une acclamation, pas un chant de joie ; une imprécation au moins murmurée courait dans les rangs de la foule : au Sénat seul était réservé de faire entendre des acclamations en l'honneur d'un prince qu'il détestait.
Ce fut en effet au Sénat qu'il se rendit. Ce corps était appelé en pareil cas à ratifier le choix des soldats ; mais cette fois, appuyé par le mécontentement populaire, n'eut-il pas pu se refuser, au moins par son absence, à cette ratification? Dion, dont la narration a ici le caractère de véritables mémoires, nous peint très-naïvement ce qu'étaient en cette occurrence les impressions d'un sénateur. « A mesure que ces nouvelles (de la mort de Pertinax et de
rélection de Julianus) arrivaient à chacun de nous, dit-il, la peur nous prenait et de Julianus et des soldats. Ceux d'entre nous, surtout, qui avaient été les amis de Pertinax, étaient effrayés, moi plus qu'un autre ; car, Pertinax, entre autres honneurs qu'il m'avait faits, venait de m'appêler à la préture, et de plus, dans des causes que j'avais plaidées, j'avais révélé des actes iniques de Julianus. Il nous sembla cependant peu sûr de rester à la maison et d'attirer ainsi les soupçons sur nos têtes. Nous vînmes au Sénat, non avec l'empressement de gens effrayés, mais tranquillement, et après avoir soupe. Nous traversâmes les rangs des soldats. Ayant pénétré dans l'enceinte de la Curie, nous entendîmes Julianus. Entre autres choses dignes de lui : « Je vous vois, dit-il, sans empereur, et je ce suis, autant que qui que ce soit, digne de vous comman- « der; je parlerais de tous les avantages que je possède, (c si vous ne les connaissiez pas, et si vous ne les aviez (c depuis longtemps mis à l'épreuve. Aussi n'ai-je pas eu « besoin de beaucoup de soldats, et je suis venu seul au « milieu de vous, afin que vous confirmiez le don qui a m'a été fait par l'armée. »I1 prétendait être venu seul, tandis qu'au dehors il avait laissé une escorte de gens armés, et que, dans le Sénat même, beaucoup de soldats étaient entrés avec lui. Il parla, du reste, ouvertement de la haine et de la crainte qu'il savait bien qu'il nous inspirait. Ayant ainsi reçu l'empire et se l'étant vu confirmer par le Sénat, il partit pour le palais. »
Que fit-il au palais? Selon Dion qui n'y était pas et que sa peur rend suspect, Julianus en arrivant aurait trouvé un souper préparé pour Pertinax et se serait raillé de la
maigre chère (jue faisait cet empereur. Pour se montrer plus digne de l'Empire, il aurait à la hâte fait demander de tous côtés ce qu'il y avait de plus recherché, en fait d'oiseaux, d'huîtres, de poissons, etc. ; il aurait soupe avec une joie bruyante, il aurait appelé le danseur Pylade et se serait amusé de ses tours : tout cela pendant que le corps mutilé de Pertinax était encore gisant. Sa vie toute entière, selon le même témoignage, aurait été marquée par une débauche et une prodigalité grossières.
Selon d'autres, Julianus n'était pas le débauché qu'on prétend ; il était même d'une telle sobriété et d'une telle épargne, qu'il se réduisait souvent, sans que cette abstinence lui fut de devoir religieux *, à ne souper qu'avec des légumes. D'après ceux- là, il ne voulut pas se mettre à table, que les restes de Pertinax n'eussent été ensevelis. Le souper impérial fut plein dé tristesse, et la veillée qui se prolongea longtemps après, pleine de soucis et d'inquiétudes. Sa femme et sa fille qui avaient, disait-on, stimulé son ambition, n'étaient elles-mêmes entrées au palais que les yeux baignés de "larmes, avec une répugnance et une terreur bien concevables. J'admets sans peine cette dernière version ; à l'âge et avec l'expérience de Julianus, ce n'était pas chose gaie que d'être empereur romain, et de l'être de cette façon.
Ni le prince ni les sénateurs n'étaient au bout de leurs épreuves. Le lendemain, sénateurs et -chevaliers viennent rendre leur hommage au nouveau César, ce Nous feignions la joie et nous cachions notre tristesse,» dit le pauvre Dion
l Nullu exis tente religione. Capitolin.
Cassius. Julianus pourtant, à (jui la nuit avait porté conseil, Julianus, au rebours de la veille, se montre affable et doux, appelle les plus âgés du nom de père, les autres du nom de frère ou de fils.
Mais, ce jour-là, il faut encore qu'il retourne au Sénat et affronte sur son passage ce redoutable peuple romain qui ne se laisse, lui, ni gagner ni effrayer. Ces obstinés de la foule ne cachent nullement leur tristesse ; « ils disent tout haut ce qu'ils pensent, et ils préparent ouvertement ce qu'ils prétendent faire » , dit notre auteur sympathique à leurs sentiments, mais épouvanté de leur audace. Ce peuple qui a vécu sous Marc-Aurèle et Pertinax, ne se fait pas à cet empire acheté, mis à prix, enchéri, surenchéri. Il ne se fait pas à cette résurrection de Tindigne Commode sous la forme d'un sénateur et d'un consulaire quelconque, par la toute-puissante volonté des prétoriens. Aussi ce n'est pas seulement le silence et les sourdes imprécations de la veille, quelques pierres commencent à voler sur le malheureux Empereur qui s'épuise cependant à faire^des signes affectueux au peuple. Lorsque, arrivé aux portes de la Curie, il fait comme d'usage un sacrifice sur l'autel de Janus,les cris redoublent : « Assassin, parricide, voleur de l'empire, quitte la pourpre ; puissent les dieux te donner de mauvais présages ! »
Il entre pourtant dans le sénat; mais là, effrayé de son impopularité, il n'a plus rien de son arrogance de la veille, il est pacifique et prudent, il rend grâces pour lui, pour sa femme, pour sa fille qu'on a déclarées Augustes; il refuse le vote d'une statue d'argent qu'on a la bassesse de lui offrir : « Faites-en une de bronze, dit-il, elle du-
rera. » ^ C'était encore beaucoup trop de présomption.
Sorti du sénat et revenu en face du peuple qui n'avait que faire de cette mutuelle hypocrisie, l'orage éclate de nouveau. Julianus veut monter au Capitole, le peuple lui barre le passage. Julianus a beau gesticuler, promettre des largesses, montrer avec ses doigts le nombre de pièces d'or qu'il donnera par tête de citoyen ; « nous n'en voulons pas, nous les refusons, » est le cri de cette multitude. Il faut enfin que les prétoriens dégainent, et, frappant ceux qui se trouvaient les plus proches de l'Empereur, se fassent jour pour le conduire au temple de Jupiter.
A ce moment, l'alarme est dans toute la ville. Ce ne sont que combats dans chaque carrefour, que citoyens courant s'armer, fugitifs, blessés, poursuivis. On croit être aux jours de cette émeute qui a renversé Cléandre, mais les adversaires de Cléandre avaient trouvé aide dans une partie de l'armée, et cette fois la garnison tout entière combat pour Julianus. Les prétoriens, mieux commandés et mieux armés que l'émeute, la refoulent. Un groupe d'hommes plus désespérés que les autres se laisse investir dans l'immense enceinte du cirque ; ils sont si ardents qu'on n'ose les y attaquer, on compte que la faim les forcera à se rendre. Ils demeurent là toute la nuit, toute la journée du lendemain, n'ayant pas même d'eau à boire ; et lorsqu'enfin la soif, la fatigue, la veille les forcent à tenter la fuite ou à se livrer à la merci des prétoriens, ils poussent un dernier cri, un cri prophétique
1 Dion, apitd Maium. Veteres script.
et qui va cruellement troubler la sécurité du palais, si toutefois il y avait au palais quelque sécurité. Comme si les nuages se chargeaient de transmettre leurs vœux, ils invoquent le secours des légions éloignées et ils demandent à Niger, proconsul de Syrie, d'être leur vengeur et leur prince.
Ils avaient raison. C'était bien la milice des légions qui devait avant peu châtier et détrôner l'orgueilleuse inilice du prétoire. C'étaient les soldats et les généraux des provinces qui devaient délivrer l'Empire desarrogants soldats de la ville de Rome et de leur misérable Empereur. On l'avait déjà vu: lorsqu'après la chute de Galba, les prétoriens achetés eurent donné la pourpre à Othon, les légions, indignées ou peut-être jalouses, s'étaient soulevées toutes à la fois; l'Afrique, la Syrie, la Germanie, rillyrie s'étaient disputées à qui enverrait ses aigles envahir l'Italie, ce jour-là déjà livrée aux barbares. Les révoltes des légionnaires étaient le seul remède possible aux émeutes payées des prétoriens, le seul salut possible pour l'empire, la seule chance possible de restaurer une politique honnête. L'indiscipline provinciale pouvait seule punir l'indiscipline romaine; les aigles du Rhin oude TEuplirate pouvaient seules tenir en échec les aigles insolentes du Mont Palatin. Ne médisons pas trop de ces insurrections des armées les unes contre les autres. Si Rome n'avait eu qu'une seule armée, une d'esprit, de discipline, d'obéissance, Rome eût été pour jamais rivée à la tyrannie. La prépondérance militaire partagée entre plusieurs armées rivales ouvrait au moins quelque chance à un gouvernement plus digne, plus humain, plus sensé. Il pouvait
arriver aux légions de mettre sous la pourpre un général ; les prétoriens ne devaient y mettre qu'un mannequin.
Chacun, du reste, s'y attendait. Le soulèvement provincial appelé par le dernier cri des vaincus et des mourants du cirque, ce soulèvement allait infailliblement avoir lieu; à l'exceptiorj tout au plus de quelques soldats du prétoire, ivres de vin et d'arrogance, il était prévu par tous, amis et ennemis. Pourquoi donc les légions du Rhin, celles duDanube, et ces fières légions de Bretagne, qui avaient lancé à travers le monde leur députation- de 1 ,500 hommes à Commode, eussent-elles subi le sceptrequ'il avait plu aux assassins de Pertinax de mettre aux mains du plus offrant et dernier enchérisseur ? On sentait, et Didius Julianus avait senti le premier, que rien ne se faisait à Rome que de provisoire et de précaire.
Déjà, pendant que cet Empereur faisait un sacrifice d'inauguration aux portes du Sénat, un signe prophétiqu( avait frappé tous les yeux. Trois étoiles étaient apparues^ en plein jour, à côté d'un soleil éclatant; les soldats se les étaient montrées et avaient dit assez haut que Julianus était menacé de quelque désastre. Les sénateurs les avaient:::^ vues et s'étaient réjouis intérieurement; mais ils n'avaientr==^ , osé fixer leurs regards sur ce signe d'espoir que leur donnait le ciel. Ces trois étoiles, c'étaient les trois armées d( Syrie, de Bretagne, d'IUyrie ; c'étaient les trois générau: qui les commandaient, Niger dont j'ai déjà parlé, Albinus, Septime Sévère.
Tous trois étaient de vieux soldats. Pescennius Niger*.
1 G. Pescennius Niger, originaire de la ville d'Aquinum, fils d*Anniu Fuscus chevalier, et de Lampridia. — Consul en..., gouverneur de Syrie a
\}ien qu'il eût été auprès de Commode le protégé de cet ithlète Narcisse qui finit par étrangler Commode, bien |u'il eût pris part aux cérémonies que ce prince célébrait m rhonneur d'Isis ; Niger semble avoir été des trois le ilus distingué et le plus digne. Il avait une noble staure, un beau visage, des cheveux élégamment ramenés, omme c'était l'usage, sur le derrière de la tête, une voix larmonieuse et sonore qui, lorsque le vent portait, se usait entendre à un mille. Il était, comme tous les grands :énéraux de ce temps où les armées étaient si portées à indiscipline, d'une extrême sévérité envers les soldats, lus aimé des peuples qu'il protégeait que des armées ont il réprimait la licence. Sous lui, jamais soldat l'extorqua à un provincial son bois, son huile, son traail ; il fit un jour lapider deux tribuns qui avaient stipulé ans des marchés des gains illicites (stellaturas) . Il ne ouflfrait pas de vin dans ses armées ; ses légions buvaient e Teau et du vinaigre, et, comme en Egypte on lui emandait du vin, il répondait : « Vous avez le Nil. » ^as de boulangers à la suite de son camp ; ses soldats langeaient du biscuit. Pas d'or ni d'argent dans le avresac des légionnaires : il ne voulait pas, en cas de evers, enrichir l'ennemi. Cette sévérité envers autrui, il exerçait envers lui-même : en marche, il prenait ses
împs de la mort de Commode. — Proclamé empereur a Antioche (193). — ''aincu et tué, 194. — Sa femme et ses deux fils tués quelque temps après ni ; ses deux filles survécurent.
Ses monnaies grecques ou latines lui donnent li* surnom de Justus
^cxacoc). Ses monnaies latines portent pour léfçendes AETERNriAS avg.-
lONAP SPEI-IVSTITI\ \VG. -^ ROMAE .ETERNAE — — SPEI FIHM^ etC.
Un p. Pescennius Nif^er mentionné comme frère Arval (Marini tah. 32). Yoyez Dion, Hérodien et Spartian. in Nigro.
repas devant sa tente, et ses soldats pouvaient jugem -r que sa nourriture n'était pas meilleure que la leur "**- Jamais il ne chercha un abri contre le vent ni contre 1^^ € soleil ; les esclaves qui le suivaient, au lieu de porter des: ^î meubles de luxe pour leur général, portaient des rations js comme les soldats. De plus, par une bien rare exceptioj aux mœurs païennes, il avait la chasteté d'un chrétien Dans la Gaule, une sorte de sacerdoce druidique q\ supposait une pureté parfaite, lui fut décerné commi au plus chaste \ Enfin, des trois généraux que j'î nommés, il était le seul Romain d'origine ; aussi était-ci lui que, dans son indignation et son désespoir, le peuph de Rome avait appelé comme son libérateur et son prince . Les deux autres étaient des Africains. Clodius Albinu ^ était d'Adrumète et Sévère de Leptis. Le premier avaHl t depuis longtemps une grande importance^ ; chef de c^ ^ légions de Bretagne, qui, par leur éloignement, éobaj^ paient à la puissance romaine et l'effrayaient par leia^ ^ indépendance, il avait inquiété Commode, s'il faut e:^ croire des documents dont l'authenticité paraît, il e^^t vrai, douteuse. Commode lui avait offert le manteau t ^ pourpre et le titre de César, et il les avait refusé^^» ne voulant recevoir de tels titres que du Sénat. 31
1 M\. Spartianus in Nigro. Sévère Taccusait des vices contraires, (ihC^^-^) mais Sévère était son ennemi.
2 D. Clodius Geionius Albin us, d'une famille noble d'Adrumète en Af^^^*!''
que, fils d'un Geionius Posthumus. Commande en Bithynie à l'époque de '*
ifevolte de Gassius (175) et maintient sa province dans le devoir. Gonfe-^J après cette époque. Commande en Gaule, puis en Bretagne sous Gommoci^^e- Fait Gésar par Sévère et prend alors le nom de Septimius. Sa gue^^^^ contre Sévère, sa défaite et sa mort. (196)...
Ses monnaies avec saecvlo frvgifero, minérva pacifera etc.. Deux inscriptions où il est nommé sont douteuses (Orelli 900,901).
*tait né pauvre, quoique, disait-on, d'une famille ancienne. Son caractère était dur, ses passions violentes, ;es mœurs moins entachées pourtant que celles de la >lupart des païens, sa voracité effrayante ^ Mais il tvait, cependant, d'assez nombreux amis dans le Sénat, ît une grande popularité dans ces provinces de la Breagne et de la Gaule d'où sortit plus d'un empereur.
Reste maintenant Sévère. Lucius Septimius Severus, jui, seul de ces généraux, devait régner, semblait de ous le moins digne de régner. C'était un Africain ; il ivait toujours gardé l'accent de son pays, et, quoiqu'il 3Ût été rhéteur de son métier, il était plus éloquent dans a langue punique que dans la langue romaine. 11 avait lu reste été sénateur ; il avait été aussi jurisconsulte, philosophe, et de plus astrologue ; et comme cela irrivait souvent à Rome, la science et la plaidoierie .^avaient mené au gouvernement des provinces et le gouvernement des provinces au commandement des irmées. La division du travail n'était pas aussi exacte, ni [a démarcation entre la milice et la vie civile aussi absolue qu'elle l'est chez nous. Sa jeunesse avait été pleine ie passions violentes et furieuses : il avait comparu devant lulianus lui-même, alors proconsul, pour une accusation d'adultère qui était presque en ce temps une accusation capitale ; Julianus l'avait absous. 11 avait comparu, sous Commode, devant les préfets du prétoire pour avoir con-
1 Selon Ck)r(lus cité par Gapitolin, il mangeait des fruits au delà de ce
3ue la nature humaine permet de croire possible, 500 figues, 100 pêches eCampanie, 10 melons d'Ostie, 20 livres de raisin de Lavicum, 100 becs figues, 400 huitres.
9i LIVRE I. - COMMODE
suite des deviijs, au sujet de Tenipire, disait-on; cette foi s encore il avait été absous; mais il est certain que» supei titieux comme tous les Africains, ou plutôt comme tout 1< monde, il passait sa vie a faire des horoscopes, à lire dans les astres, à consulter des devins. Du reste, horoscopes prédictions, pronostics, étaient une denrée si abondante, qu'il n'est pas un des quatre personnages, alor: compétiteurs pour l'empire, dont la fortune n'eût éte-^ prédite au moins de cinq ou six façons ; et l'oracle di Delphes lui-même, sortant de sa léthargie, faisait enten dre au sujet des trois généraux de Syrie, de Bretagne e d'IUyrie, ce vers soi-disant prophétique :
Optimus est Fuscus, bonux A fer, pessimus Albus.
(le noir (Niger) est le meilleur, l'Africain est bon, 1^ blanc ( AlHnusJ est le pire) . Mais la victoire ne devait pas être pour le meilleur ; elle devait être pour le plu& actif, le plus habile, nous devons ajouter le plus perfide.
Niger paraît s'être jeté le premier dans le combat. Il était à Antiochc, brillant, magnifique, aimé. Il frappait par des jeux et des spectacles l'imagination de ces peuples d'Orient, curieux et passionnés. A la nouvelle des tristes événements de Rome, on le pressa de venir au secours de l'Empire. Réunissant donc les soldats et le peuple d'Antioche, il en appela au patriotisme de son armée, et son armée le proclama César ; on le conduisit au temple, portant le feu devant lui, comme on le faisait pour les empereurs. Les adhésions lui arrivèrent de tout
'Orient, les rois et les satrapes de l'autre côté de l'Eu- ►hrate lui promirent leur aide ; il reçut et fit de magniiqpies présents. Toute l'Asie romaine, et, au delà du tosphore, la ville de Byzance furent à lui. On rêvait peuttre pour lui cet empire d'Orient qu'on avait déjà rêvé our Titus contre Vespasien, pour Vérus contre Marc- ÉLurèle ?
Niger put accepter cette pensée, et, en tout cas, il ne ourna pas assez promptement ses yeux et ses pas vers 'Occident. II ne songea pas que, sur le Danube, aux sortes de l'Italie, étaient les armées les plus puissanes et les plus aguerries de l'Empire ; que jadis, grâce i ces armées-là, Vespasien, proclamé comme lui en >yrie, avait été vainqueur à Rome avant même d'y ir^river. Là, en effet, à Carnuntum en Pannonie, dans le '^mp de Sévère, se passait la même chose qui venait de se >£isser à Antioche dans le camp de Niger. Là aussi, on ^i^essait le général d'accepter, avec la pourpre, le nom ràéme dePertinax et le devoir de venger Pertinax. Là, on ï^îomphait d'une résistance sincère peut-être, et la pour- ^ï*e était mise sur les épaules du rhéteur africain devenu iti des plusrudes soldats de l'armée romaine (13 août 193, •^lon Capitolin, mais plus probablement en avril ou mai). ^ la différence de Niger, Sévère sut ne pas perdre de ^mps. Didius Julianus proclamé dans Rome l'inquiétait ^eu ; Niger, proclamé à Antioche, Albinus tout-puissant l^nsles Gaules, le préoccupaient bien davantage, fl com- ^xnt qu'entre lui et Niger qui avait déjà respiré les fumées ^^ la souveraineté, l'orgueil rendait une alliance impossible ; d'ailleurs, pourquoi Sévère, placé aux portes de
ritalie et maître de Rome quand il voudrait, aurait-i il compté avec Niger que six ou sept cents lieues séparaien»^ -^t
du centre de l'Empire? Il n'hésita pasà rompre avec Niger *.
Albinus, au contraire, était plus voisin et ne s'était paî prononcé ; il était possible de s'entendre avec lui. Sévèn lui envoya des messages pleins de ces magnifiques pn messes, toujours faciles aux consciences qui ne leî tiennent pas. Albinus fut gagné ; Sévère put compter tout l'Occident depuis les monts Cheviots jusqu'aux porter de Byzance ; et lorsque, avec la promptitude d'un vieu] soldat, il se mit en marche pour l'Italie, le monde romaii se trouva partagé en deux moitiés, chacune ayant fai son Empereur.
Entre deux, Julianus ne comptait déjà plus. Son gouvernement fut si insignifiant et si court, que l'on ne mentionne aucun de ses actes. Dion nous le dépeint tremblant et flatteur, même envers ce Sénat qui était et si flatteur et si tremblant ; caressant les grands personnages^ saluant les petits, souriant à tous, donnant des festins, passant sa vie au théâtre pour se rendre populaire. « Nou^ n'y avions pas confiance; » dit-il (les sénateursnese fiaient à personne) , « cette excessive affabilité était suspecte à tous^ Tout ce qui est extraordinaire, bien que quelques-uns y prennent plaisir, inspire de la défiance aux sages. »
Ce fut un coup de foudre pour Julianus quand il apprit la révolte de Sévère. Il semble que celle de Niger lui fût déjà connue, mais Niger était plus éloigné et savourait paresseusement le faste delà royauté orientale. Sévère au contraire, plus proche et plus actif ; Sévère déjà ei^ marche, par la même route que, cent vingt ans aupa- —
ravant, Antonius Primus avait suivie à la tête des mêmes légions pour aller détrôner Vitellius et faire régner Vespasien ; Sévère s'était entouré d'une garde de six cents hommes choisis dans tous les corps de son armée Bt qui tous avaient juré de ne déboucler qu'à Rome la 3uirasse qu'ils avaient endossée en Pannon! Pour le coup, le pauvre Julianus ne sut plus que devenir. Tout ce ju'il sut faire fut de commander à son Sénat un nouvel icte de bassesse en lui faisant déclarer ennemi de la patrie le prétendant en qui le Sénat mettait secrètement ses espérances. Un jour fut fixé par le sénatus-consulte, passé lequel les soldats, s'ils n'abandonnaient Sévère, seraient inexorablement traités comme rebelles ; et une iéputation fut envoyée à ce général, pour lui signifier 3e décret auquel le Sénat eût été bien fâché que Sévère 3t les soldats obéissent. Le Sénat était donc la seule et bien trompeuse ressource de ce pouvoir aux abois.
En même temps, néanmoins, Julianus dépêchait à Sévère et un successeuret un meurtrier. Le meurtrier était jn de ces agents presque officiels que Commode employait 3n pareil cas *; et quand ce meurtrier aurait, ce qui n'était 3as facile, exécuté l'arrêt du Sénat sur Sévère, dans sa tente ît au milieu de son camp, alors le successeur désigné levait prendre le commandement des soldats désormais joiunis à Julianus. Pareil message avait déjà été expédié à Siger et sans succès. Spartien a raison de le dire, ce n'était Ms là du crime, c'était de la démence. Et cette démence aurait été poussée plus loin encore, s'il est vrai, comme
1 Aquiiius.. notus caedibuR ducum. Spartien, ïn ÀVr^ro. Notus cœdibus ^«natoriis. Id. in Juliano.
cet écrivain Tavait ouï dire, que Julianus fit assignei Sévère devant les juges, afin de se faire adjuger judiciairement l'Empire romain *.
Mais, si insensé que fût Julianus et si confiant qu'il fûl dans les moyens de résistance légale, il lui en fallait d'autres. Tout empereur surpris dans Rome par une attaque de l'autre côté des Alpes se trouvait étrangemenl au dépourvu. Julianus avait dans Rome ses quatorz( ou quinze mille hommes de garde prétorienne ou municipale ; il avait à Misène et à Ravenne deux flottes dont on pouvait débarquer les rameurs pour en faire d( mauvais soldats ; hors de là, rien. L'Italie était sans troupes, et un recrutement fait dans son sein n'eût amené que des conscrits de mauvaise humeur, sans vétéranî pour leur donner l'exemple, sans officiers pour lei commander. Voilà pourquoi Néron, et Othon après lui,, n'ayant que les forces de l'Italie pour se défendre,, avaient été si facilement vaincus.
Il fallait cependant se faire une armée. Pendant quelques jours, Rome fut un camp ; ses places publiques servirent^ d'écuries, de bivouac, de champ de manœuvres aux hom — mes, aux chevaux, aux éléphants. Les soldats, anciens ouinouveaux, menaçaient, insultaient, maltraitaient les cito — yens comme dans une ville prise. Dion et le Sénat eurent:^-encore un accès d'hilarité contenue comme ils l'avaient^-^ eu sous Commode, quand ils virent les prétoriens, soldats de cabaret ou de boudoir, cherchant tant bien que mal à
1 Par insania... quod cum 8evero ex interdicto de imperio egisse fer tur, ut jure videretur ad imperium pervenisse.
JULIANU8 99
s'aguerrir contre l'ennemi qui arrivait ; les matelots de Msène s'exerçant tant bien que mal à manier la lance et répée ; et, pour achever cet ensemble d'éducation militaire, les éléphants de l'amphithéâtre dont on voulait faire des éléphants de combat, se jetant furieux sur les chevaux et renversant brutalement leurs conducteurs. En outre, on fortifiait le palais ; Julianus était convaincu que Pertinax n'avait été tué que faute de grilles et de verroux, et il prétendait se faire de la maison impériale une citadelle invincible en cas de défaite. Il eût voulu même fortifier Rome et avait supplié les prétoriens de creuser des fossés et d'élever des remparts; mais ces soldats opulents avaient les mains trop blanches pour une telle beyne, et ils louaient des ouvriers pour tenir la pioche à leur place.
Rome eût souri volontiers, si le délire de la peur n'eût rendu Julianus sanguinaire. La superstition était plus que jannais éveillée en lui. Il croyait se concilier la faveur des ^Idats, la faveur des dieux peut-être, en offrant un peu de sang aux mânes de Commode. Il fit périr le traître Létus, certes bien digne de mort ; mais Létus put lui rappeler que, sous Commode, Julianus lui avait dû la vie. Marcia périt également, comme meurtrière, hélas! et non 3omme chrétienne. Entouré de magiciens et de devins, fulianus célébrait des cérémonies étranges, faisait chanter devant lui des hymnes barbares, se faisait apporter de ces miroirs magiques, dans lesquels des enfants, les yeux bandés et le dos tourné, voyaient l'avenir. Cette magie non sanglante ne lui suffisait pas encore ; et, cet avenir dont il s'épouvantait, il en cherchait souvent la
connaissance dans les entrailles d'enfants immolés Du reste, ce délire de la peur et de la cruauté allai bientôt finir. Les nouvelles que recevaitJulianus étaient d plus en plus sinistres. Il apprenait que Sévère traversai l'Italie sans résistance; que les villes, gagnées ou effrayées lui ouvraient leurs portes ; qu'on allait au devant de lui avec des hymnes, de l'encens et des guirlandes de flem*s Le préfet du prétoire de Julianus, envoyé pour prendre 1 commandement de la flotte de Ravenne, s'en revenai tristement, après avoir trouvé Sévère maître de la flotte La députâtion du Sénat avait joué un rôle plus pitoyabl encore : arrivée auprès de Sévère, elle l'avait un peu eP frayé d'abord par le grand nom du Sénat ; mais bientô elle s'était laissé elle-même efl'rayer ou séduire, ell» avait fini par haranguer les soldats de Sévère en l'honneur de Sévère, et elle était demeurée dans le camp de^ rebelles. Le découragement était autour de l'Empereur ; les prétoriens eux-mêmes, pour avoir manœuvré dans Rome pendant quelques jours, se déclaraient épuisés de fatigue; l'idée d'avoir affaire à des soldats sérieux les épouvantait.
Julianus désespéré vient de nouveau au Sénat (29 mai): a II n'y a plus, dit-il, qu'une ressource pour sauver la patrie; que tous, sénateurs, consuls, prêtres, vestales; avec la robe prétexte et les bandelettes, aillent au devant de Sévère, comme jadis Véturie au devant de Coriolan. yp Grande ressource eussent été les consuls et les vestales du peuple romain vis-à-vis de l'Africain Sévère et de seè^ soldats Illyriens ou Dalmates *. Le Sénat, cette fois, os^
1 Inane contra barbares milites praesidium parans. Spart. : in Jultofu^ -
JULIANU8 101
reiuser . a Qui ne sait pas combattre ne doit pas régner » , dit-on durement à Julianus. Il fallait que la cause de ce prince fôt bien évidemment perdue.
Le Sénat s'exposait pourtant ; car, s'il faut croire certains rédtSy Julianus songea un instant à faire massacrer les sénateurs, par ce qui restait d'épées à sa disposition. En tout cas, ce peu croyable accès de colère ne dura qu'un instant, et le sentiment de sa faiblesse lui revint bientôt. Alors, nouvelle proposition au Sénat: Sévère n'est plus ennemi public ; on consent à ne pas le faire poignarder, on consent même à le faire empereur: «Écrivez à Sévère, dit Julianus au Sénat, proposez-lui de partager l'empire avec moi.» Un sénatus-consulte est rédigé en ce sens, le préfet du prétoire Tullius Crispinus est chargé de le porter. Mais,comme on le pense^il arrive de ce sénatus-consulte ce que probablement le Sénat en attendait. Sévère n'en veut point ; il déclare qu'il aime mieux avoir Julianus pour ennemi que pour collègue ; il traite Crispinus d'assassin déguisé sous l'apparence d'un envoyé pacifique, il le fait tuer, et il continue à marcher sur Rome.
Arrivé au dernier degré de la terreur, Julianus vient encore au Sénat demander conseil, mais cette fois per- ^nne n'a de conseil à lui donner; le Sénat n'en eut jamais pour les empereurs en détresse. Julianus veut chercher an autre appui ; il écrit à ce vieux et vénéré Ponipeïanus, gendre de Marc-Aurèle, et lui offre le partage de l'empire. Pompeïanus, de sa retraite deTerracine, répond que ^ou âge et l'affaiblissement de sa vue l'obligent à refuser. rulianus,ne dédaignant pas les plus vils auxiliaires, envoie âi Capoue armer les gladiateurs dont cette ville était depuis
des siècles le quartier général. Mais, au même moment, ses soldats, les prétoriens l'abandonnent. Sévère leur a envoyé des messagers, Révère a fait af&cher dans Rome même ses proclamations ; il promet aux soldats la vie sauve et l'impunité, s'ils livrent les meurtriers de Pertinax ; Ips soldats se hâtent de saisir dans leurs rangs les meurtriers et se déclarent pour Sévère. Après avoii*- "" vendu l'empire et en avoir reçu le prix, ils n'ont pas le courage de tenir le marché.
Après cette trahison, c'est au Sénat de trahir. Julianus n'a plus de soldats, tout le monde l'a abandonné, il est' seul au palais avec son gendre Repentinus et son seconcL préfet du prétoire, Génialis. C'est alors que le Sénat s^ décide à lever l'étendard et à déployer toute son énergie* D faut entendre avec quelle naïveté le sénateur Dion Cassius raconte ce haut fait de ses collègues : « Les prétoriens ayant fait part de leur défection au consul Silius Messala, celui-ci nous convoqua dans l'Athénée (ainsi appelé parce qu'il sert aux exercices de ceux qui s'instruisent dans les lettres) , et il nous apprit ce qu'avaient fait les soldats. Alors, » soudainement éclairés, a nous conchmnames Julianus à mort, nous fîmes S.évère empereur, et nous accordâmes à Pertinax les honneurs dus aux demi-dieux. » Voilà comme un sénateur raconte» tranquillement sans ombre d'embarras ni de remords, cet acte d'infâme lâcheté du Sénat.
Le pauvre Julianus (car on arrive àleplaindre ; il est moins^ lâche que ses nouveaux ennemis) , le pauvre Julianus, par ordre du Sénat qui pour la première fois depuis Auguste osait faire à ce point acte de souveraineté^ vit venir aia
JULIANU8 103
palais un simple soldat chargé de le tuer. Il en appela en vain à la pitié de César, c'est-à-dire de Sévère ; et il reçut la mort^ couché à terre, dans un coin des thermes impériales^ ne disant que cette parole « qu'ai-je donc fait? qui ai-je donc tué ?» (17 ou 2 juin 1 93) .
Ainsi finit ce triste drame du règne de Julianus, un des plus humiliants pour la nature humaine et dans lequel on peut dire que, depuis le commencement jusqu'à la fin, ITSmpereur, ses prétoriens et son Sénat, luttèrent entre eux de lâcheté.
On se demande seulement pourquoi le Sénat était si bas à une époque où nous avons remarqué dans le peuple romain un certain retour d'énergie et de dignité. Ce Sénat, pendant plus de quatre vingts ans, avait été traité avec un respect qui eût dû le relever à ses propres yeux. Cinq empereurs, des plus dignes que le monde romain eût connus, s'étaient succédé, l'honorant, le choyant, inclinant devant lui leur puissance, faisant entrer dans ses rangs tout ce qu'ils connaissaient de plus hommes de bien. 11 y avait à peine quatorze ans que Marc-Aurèle était mort ; le Sénat devait encore être composé en grande partie des amis, des protégés, des élus de Marc-Aurèle. Et c'étaient les élus de Marc-Aurèle qui avaient été si tremblants sous Commode, si lâchement triomphants à sa mort, si impuissants après celle de Pertinax, si serviles envers Julianus empereur, si odieusement traîtres envers Iulianus prêt à tomber. C'étaient eux qui avaient marqué par un acte éclatant de lâcheté chacune de ces péripéties de la fortune romaine.
Faut-il s'en prendre à la bonté crédule de Marc-Aurèle
qui faisait que, tout en aimant et recherchant les pla dignes, il rencontrait parfois les plus intrigants, et que se élus à certains moments avaient été bien plutôt les élu^ d'Anaclytus, de Faustine^ de quelque affranchi ou philo — sophe de cour ? J'ai peine à l'admettre ; nous voyon»» qu'au moins dans les choix pour l'armée^ Marc-Aurèl^ avait su trouver des hommes de mérite et de cœur. N^ faut-il pas s'en prendre plutôt à l'éternelle débilité toute vertu humaine ? Nos vertus, et surtout les vertu païennes, ont grandement besoin de s'appuyer sur le sentiment de la responsabilité vis-à-vis des hommes, et, dan^ les assemblées, cette responsabilitéoudisparaît ou diminue* On serait énergique et digne si on agissait pour son propre compte et si on devait porter seul la responsabilité de ses actes ; mais quand on est quatre ou cinq cents pour faire acte de vertu ou de peur, on s'inquiète peu de son quatre-centième de responsabilité, et on ne rougit pas d'une faiblesse partagée entre tant de coupables. Quel membre du long Parlement^ s'il eût été à lui seul le Parlement tout entier, se serait plié à tant de tyrannie^ eût cédé à tant de peurs^ eût toléré de telles insultes^ eût été tour à tour si inique envers Charles P% et si lâche devant Cromwell ? Pas un seul peut-être. Quel membre de la Convention^ s'il eût été à lui seul la Convention tout entière, eût voté tant de crimes, accepté une telle servitude^ subi une terreur aussi dégradante, se fût parjuré tant de fois et eût trahi, tant de fois: trahi le Roi après l'avoir servi, trahi les Girondins après les avoir encensés, trahi Danton après l'avoir béni pour le sang versé, trahi Robespierre après lui avoir voué le culte de la peur ?
Lequel? Personne peut-être. C'est une chose redoutable pour la faiblesse humaine que les mensonges et les parjures qui se votent par assis et levé et après lesquels chacun peut se dire : « Je n'y suis que pour une voix ; la majorité est coupable, mais que suis-je dans la majorité? »
Ajoutons même, pour humilier davantage l'orgueil humain^ que presque toujours ces votes de servitude et de peur sont des votes unanimes. Soyez sûr que le Sénat romain dut être unanime au théâtre pour applaudir Commode^ unanime dans la curie pour charger son cadavre d'imprécations, unanime pour élire Julianus qu'il détestait, unanime pour le faire décapiter. La convention elle aussi fut unanime ou peu s'en faut, pour et contre les Girondins, pour et contre Danton, pour et contre Robespierre. Jamais Joi bienfaisante, libérale, salutaire, bénie, n'a eu en sa faveur une majorité pareille à celle qu*a eue la loi des suspects ou la loi du tribunal révolutionnaire. L'histoire des hommes n'est pas toujours belle, rtiistoire des assemblées l'est moins encore.