‹ Les Césars du troisième siècleChapitre 7 sur 32 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LUTTE DE NIGER, ALBIMU8 ET SÉYÂRE (193-197;.

Sévère cependant continuait sa marche *. Ce fut à Intéramne (Terni) , à une vingtaine de lieues de Rome, qu'une députation de cent sénateurs vint lui apporter le décret qui l'avait fait empereur et avait condamné à mort Julianus. Cette députation suivait d'une quinzaine de jours celle qui était venue lui dénoncer sa propre condamnation par le Sénat sur la demande de Julianus.

Sévère ne se montra pas autrement reconnaissant de

t L. Septimius Severus, né à Leptis en Libye, le 11 avril 145 ou 146, **l8 de M. Septimius Geta et de Fuivia Pia (deux frères de son père furent ^nsuis). — Questeur en Espagne et en Sardaigne. — Légat du proconsul ^Afrique, préteur en 176 ou 177, gouverneur de la Gaule Lyonnaise vers 186. — Proconsul en Pannonie, puis en Sicile, consul en 189, comman ^ant en lUyrie, 190 ou 191. — Proclamé empereur en Pannonie puis, ^^nnu à Rome, 193, et surnommé Pertinax. Ses titres : Arahiciu •^^yibenicus, Parthicus, Pius en 195; Invictus en 201, Britanieus Maxi- ^^ en 209. — Consul en 194 et 202 — Mort à York le 4 février 211. I ]à épousa lo Martia, morte avant son avènement et plus tard déifiée par î^i ; 2» (avant 175) Julia Domn a, native d'Emèse en Syrie. Celle-ci porte ■*• titres de mater castrorum, mater sena4us, mater patriœ, mater Augusto- T^^, (à cause de ses deux fils). Ses monnaies reproduisent ces différents •J^ï^s. Inscriptions; Orelli 910, 923-925, Henzen 5505, 5507, 5508.— Morte ^n 217. — Déifiée, peut-être par Elagabale (Monnaies avec le mot Conte-

»> Historiens de Septime-Sévère : Xiphilin d*aprësDion. LXXIII, LXXVII; **^i'odien II et III; iËlius Spartianus, in Severo.

cette tardive résipiscence. 11 reçut les sénateurs sous sa tente au milieu de son camp (car il marchait comme en pays ennemi); et, avant de les admettre en sa présence, il les fit fouiller pour s'assurer que leurs robes prétextes ne cachaient pas des poignards. Le Sénat méritait bien cela.

Le lendemain, les fidèles officiers du palais, qui avaient aidé au meurtre de Pertinax, vinrent à leur tour déposer aux pieds du nouveau César l'assurance de leur fidélité inviolable a côté de l'inviolable fidélité du Sénat. Ils y déposèrent aussi, à ce qu'il paraît, le trésor de Julianus, et Sévère put remettre (à titre de gratification ou d'indemnité) 720 pièces d'or à la députation sénatoriale, laissant les députés libres ou de le précéder à Rome, ou, s'ils aimaient mieux, de rester dans son camp pour rentrer dans Rome avec lui.

Mais, après le Sénat et le Palais, il y avait à s'entendre avec le camp du prétoire. C'était une troisième puissance et des trois la plus sérieuse. Les soldats du prétoire avaient abandonné Julianus ; mais quelles conditions allaient-ils proposer à Sévère ? Quelles largesses ne leur faudrait-il pas faire pour s'assurer quelques jours de règne, après que Pertinax et Julianus avaient payé si cher et régné si peu de temps? Fallait-il subir le joug de cette milice insolente, avide, indisciplinée, qui avait d'autant plus de goût pour les révolutions, qu'elle en avait moins pour la guerre ?

Sévère ne le voulut pas. Mais le perfide Africain ne crut pouvoir mieux faire que d'employer la fourberie. Comme il approchait de Rome, il fît inviter les

prétoriens à venir en attirail pacifique lui présenter leurs hommages et recevoir l'annonce de ses largesses. Sans armes, sans cuirasses, en habits de fête, couronnés de lauriers, et portant à la droite de leur ceinture la courte épée qui ne les quittait pas, ils vinrent donc aux portes du camp. Là, Sévère leur fit dire de l'attendre et qu'il viendrait leur parler. Bientôt il parut sur son tribunal, où les acclamations joyeuses et solennelles l'accueillirent. Mais son discours les fit bientôt cesser. Son visage était dur, sa parole violente et irritée. Il leur reprocha leur trahison envers Pertinax, l'empire vendu à Julianus, leur dernière trahison envers Julianus : « Je vous fais pourtant grâce de la vie, leur dit-il, mais vous allez être dépouillés du vêtement militaire. Vous vous retirerez, et, sous peine de mort, vous n'approcherez pas de Rome à une distance moindre de cent milles. » Les prétoriens, pendant qu'il leur parlait, avaient pu s'apercevoir que, peu à peu, les soldats de Sévère armés les entouraient et s'approchaient d'eux. Contre le nombre et les armes, il était impossible de résister. Ils subirent, sans trop de murmure, l'arrêt qui venait d'être prononcé. On leur ôta leurs poignards ornés d'argent et d'or, leurs ceintures et les autres insignes de la milice ; aux cavaliers, leurs chevaux. On les renvoya iépouillés et comprenant assez qu'ils n'avaient pas le droit de se plaindre. Un seul mouvement de susceptibilité militaire se fit remarquer : ce fut de la part d'un cheval i lui, malgré tout ce qu'on put faire, s'obstina violemment à suivre son maître. Le prétorien touché tua le cheval el puis se tua; il semblait, à ce que Dion prétend, que ce

noble animal montrait quelque joie de mourir avec soc^ maître.

Ainsi fut brisée pour la première fois cette milfee à^ prétoire qui datait de Tibère, qui avait fait régner Gauda^ Néron, Galba, Othon, Pertinax, et, en dernier lieu, Julianus ; à qui tous les Césars avaient payé leur avènement ; auxiliaire redoutée, quand elle n'était pas l'arrogante dominatrice, de la puissance impériale. Rome put se réjouir de n'avoir plus cette garnison détestée, mais elle dut s'effrayer d'avoir un Empereur aussi perfide.

Sévère fit ensuite son entrée dans Rome. Sur cette entrée, les impressions diffèrent. Dion, pour sa part, déclare que jamais il ne vit un si beau jour. L'Empereur fut modeste. Il vint jusqu'aux portes de Rome, à cheval et en tenue militaire ; mais là, il prit la toge et entra dans la ville à pied, en simple citoyen, comme avait fait Trajan. Il est vrai que toute son armée le suivait avec armes, chevaux, drapeaux et les enseignes des prétoriens que l'on portait renversées. Toute la ville était ornée de fleurs ; toutes les têtes chargées de lauriers ; partout des parfums, des lumières, des acclamations ; le peuple était joyeusement vêtu de mille couleurs. « Nous étions là, dit-il, en habit sénatorial, au milieu de cette multitude qui s'empressait pour voir Sévère et pour l'entendre, se hissant les uns sur les autres, pour apercevoir ce visage pourtant bien connu, mais qu'il semblait que la fortune

avait embelli. »

Le lendemain. Sévère vint au Sénat. Il annonça qu'il venait rétablir le gouvernement de l'aristocratie, c'est-

LUTTE DE NIGER, ALBIMU8 ET SÉVÈRE lit

^Hire du Sénat ; que nul ne serait mis à mort ni même *%prisonné sans jugement ; que les délateurs ne seraient ^luB soufferts. Il prononça avec respect les noms de •Îarc-Aurèle et de Pertinax, se déclarant, par une fiction ^ctroactive, fils adoptif de l'un, se déclarant le vengeur te l'autre dont il voulut même ajouter le nom au sien, les ftrenant tous deux pour ses modèles : et enfin^ à la grande oie du Sénats il répéta cette promesse que tous les em- •ereurs avaient faite, et que tant d'empereurs avaient iolée, de ne faire mourir aucun sénateur. 11 ne se consnta pas de l'appuyer par un serment ; il fit ajouter dans 3 sénatus-consulte cette clause, qui eût semblé trop réolutionnaire à toutes les chartes modernes, que dans le âs où le prince ordonnerait la mort d'un sénateur, le ►xince lui-même et ses enfants, l'auteur du meurtre et «s enfants, seraient réputés ennemis de la République, évidemment Sévère était le plus libéral et le plus constit:itionnel de tous les Césars ; et, revenu de ses frayeurs ^ous Commode et sous Julianus, délivré des prétoriens, e bon Dion ne se tenait pas de joie. Quel heureux avènenaent que celui de cet « empereur qui arrivait au trône du fond de l'Illyrie, sans une goutte de sang, sans même un grain de poussière * ! » Tel est le récit du sénateur enfin ï*assiiré.

Au contraire, selon Spartien, qui n'était pascontempoi*ain, mais qui avait lu Marins Maximus et d'autres contemporains, l'entrée de Sévère dans Rome fut odieuse et terrible. Il ne faut pas oublier que les légions romaines

^ n^ûrov àvBpomoiv xaè /3â(9iXta>v àvaifiaré xoli axovorc roffaOra ««Tùi^wxÔTa. Hérodien II.

se recrutaient en général dans la province où elles naient garnison. Ces soldats romains des légions, coi parés aux Romains de l'Italie, étaient des barbares ^ c'étî donc rUlyrie et la Pannonie qui, à la suite deSévèr triomphaient de Rome captive, comme jadis avait trion phé la Germanie, amenant Vitellius après elle. C^^s paysans du Danube, émerveillés des splendeurs de Ja cité reine, et irrités d'en avoir été si longtemps les ga.^diens pauvres et mal payés, allaient, venaient, s'établiî saient sous les portiques, dans les temples, dans le palai: comme dans leurs bivouacs des bords de la Save, prenaient sans payer, menaçaient de pillage.

Il faut que Dion lui-même en convienne : « Jusque-là 9 dit-il, la garde du prince était composée ou d'Italiens, ou au moins d'Espagnols, de Macédoniens, d'habitants du Norique, gens (|ue nous connaissions, qui avaient bonne façon et bon visage ; mais ces sauvages de toute nation et de toute langue, ces visages farouches, ces voix rauques^ ces manières brutales nous effrayaient. » C'en étîût fait : à partir de ce jour, l'empire de Rome était destiné à recevoir la plupart de ses maîtres de l'autre côté de l'Adriatique ; à partir de ce jour^ l'Italie devait s'habituer à être gouvernée, ou au moins occupée par les barbares* Qu'ils vinssent, comme sous les Césars, des Alpes Carniennes et du Danube, ou comme après l'empire, de la Gothie et de la Scandinavie, ou comme dans les siècles modernes, de l'Espagne, de la France et de l'AUema-^

1 J'ai expliqué cela dans mon ouviage Aome et la Judée, Ire parliez chapitre VlII.

LUTTE DE NIGER, ALBINUS ET SÉVÈRE il3

^e, OU comme aujourd'hui des Alpes piémontaises, peu importait ; l'Italie devait toujours crier : ce Hors d'ici les barbares ! i> et le crier inutilement. ^

De plus, Dion est même obligé de l'avouer, il se passait bien des choses qui ne plaisaient pas aux sénateurs. JL,es vieillards du Sénat qui avaient vu Sévère grandir à côté d'eux (et Sévère lui-même n'était plus jeune) , les vieillards hochaient la tête et engageaient les jeunes gens à ne pas trop se fier aux promesses de ce rusé Africain. Je sais que la malhonnêteté politique est chose sur lacquelle bien des consciences passent facilement; je sais que, dans les derniers temps surtout, sous le nom jadis décrié de machiavélisme, cette malhonnêteté politique a reçu de nombreux hommages. Oui, on la loue et on l'admire, mais on se défie d'elle ; et, lorsque Cartouche deviendra roi, tout en le portant en triomphe, on prendra garde à ses poches.

Sévère cependant croyait trouver beaucoup de dupes.

Car, avant de quitter Rome où il ne resta que peu de

temps, il crut à propos de décerner une belle apothéose

à cet honnête Pertinax qu'il prenait, non sans quelque

restriction mentale, pour son modèle. Sur le Forum, en

face des rostres, fut construit un édifice en bois soutenu

t par des colonnes ornées d'or et d'ivoire. Un lit funèbre

^ y fut disposé, couvert d'une housse de pourpre et d'or,

^ 61, sur ce lit, la statue en cire de Pertinax, en habit de

^ triomphateur. Auprès de lui, un beau jeune homme, te-

ïiantun éventail en plumes de paon, chassait les mouches

^ de son visage, comme s'il eût été vivant etendonni.

Sévère et les sénateurs, en habit de deuil, s'assirent à

rentour, les femmes des sénateurs sous les portiques voisins. Alors passèrent successivement devant le corps, d'abord les statues des illustres Romains ; ensuite des chœurs d'hommes et d'enfants, chantant les louanges du mort ; puis les statues de toutes les nations sujettes de l'Empire, chacune dans le costume qui lui est propre ; puis les licteurs, scribes, hérauts et autres ministres inférieurs, classe par classe; l'armée après eux; après l'armée les chevaux du cirque ; puis les offrandes pour le sacrifice funèbre, envoyées par l'Empereur, par les sénateurs, par leurs femmes, par les plus riches d'entre les chevaliers, par les nations de l'Empire , par les corporations de citoyens. En dernier lieu on portait un autel doré, orné d'ivoire et incrusté de pierres précieuses. Sévère alors, du haut des Rostres, fit l'éloge de son devancier. Il le fit au milieu des acclamations, parfois même des sanglots du Sénat (le Sénat savait trop bien ce qu'il avait perdu). Mais surtout, au moment où il fallut enlever le lit funèbre, les cris de douleur et les larmes redoublèrent. Le lit funèbre, enlevé par les pontifes et les magistrats, fut remis par eux à un certain nombre de chevaliers, et l'on se mit en route pour le champ de Mars. Une partie des sénateurs marchaient en avant du lugubre simulacre, les uns brisés par la douleur, les autres chantant un hymne funèbre qu'accompagnaient les flûtes, compagnes habituelles de toutes les obsèques; Se verre marchait le dernier. Au champ de Mars! sur un bûcher en forme de tour carrée, ornée d'or, d'ivoire et de statues, le char doré dont se servait jadis Pertinax avait été placé; on déposa sur le bûcher, d'abord les offrandes,

puis le lit funèbre. Sévère et les parents de Pertinax donnèrent à la statue qui représentait le mort, un dernier baiser : des cavaliers et d'autres soldats firent autour du bûcher des évolutions pyrrhiques qui rappelaient les |eux de Tamphithéâtre ; les consuls y mirent le feu ; un aigle, captif sur le bûcher, s'eavola vers le ciel ; et ainsi, selon l'expression de Dion, Pertinax devint immortel*.

Mais la grande question de l'Empire n'était pas à Rome ; et, de plus. Sévère n'ignorait pas que, même dans Rome, on murmurait d'autres noms que le sien. Avant sa venue, le peuple révolté avait un instant pro- :3lamé Niger, et le Sénat parlait tout bas d'Albinus. Albinos et Niger, l'Occident et l'Orient, l'armée de Breis^e et l'armée de Syrie, c'étaient, pour Sévère et pour L'armée d'IUyrie, les deux rivaux qu'il fallait ou vaincre >u se concilier. Ce n'était plus dans Rome que le sort de l*Empire romain se décidait ; les provinces représentées par leurs légions pesaient plus dans le choix des empereurs que Rome dominée par les prétoriens.

Or, Sévère était décidé, s'il se pouvait, à éliminer l'un

C(Mnme l'autre ces deux rivaux. Mais il ne voulait pas

savoir à les combattre tous deux à la fois. Dès le jour où

il s'était soulevé, il avait écrit amicalement à Albinus ;

proclamé dans Rome, il lui adressait de nouveaux éloges,

1 K«i 6 pev Usf/tiyfo^ oirrw; -nB^ifOirKTBvi* LXXIV. 6. La déification de Pertinax est rappelée par plusieurs inscriptions divo pertinaci (Girta ttenier 1825 .) Il y eut des jeux annuels au cirque pour le jour de sa •^^issance et pour celui de son avènement ; ces derniers depuis suppriy*^ par Sévère. Des sodcUes (Confrérie pieuse) Helviani, qui se conton- «irentavec les Marcianiy en l'honneur de Marc-Aurèle, les Commodiani eu • nonneur de Commode, et plus tard les Severiani en l'honneur de Sévère, ^apuol. in Pertinace 15. Insc. de Rome (Orelli 2379).

lui conférait le titre de César et une sorte d'adoption par suite de laquelle Albinus et lui se traitèrent de frères *. Mais en même temps il envoyait, officiellement ou non, un de ses affidés pour commander en Bretagne; en honorant Albinus, il se préparait à le supplanter un jour. X Mais, vis-à-vis de Niger, sa politique était différente. En même temps qu'Héraclitus était parti du camp d'Interramne pour aller commander en Bretagne, un autre serviteur de Sévère, Plautianus, était parti pour Rome et y avait devancé son général afin de s'emparer pour lui des fils de Niger et de les lui réserver comme otages. Les mêmes précautions étaient prises contre les personnages les plus importants de rOrient dont les familles étaient à Rome. On saisissait les correspondances et les proclamations de Niger ; on ne permettait ni qu'elles fussent lues au Sénat ni qu'elles fussent affichées dans Rome. De ce côté-là. Sévère était donc décidé à une guerre ouverte et immédiate ; et, lorsque un peu plus tard Niger lui proposa le partage de l'Empire, un refus absolu fut la seule réponse. Aussi Sévère ne voulut-il pas perdre un moment. Il savait que Niger soulevait l'Orient ; que le roi d'Arménie, sollicité par lui, s'était contenté de se retrancher dans une prudente neutralité ; que le roi des Parthes, au contraire, avait fait appel aux satrapes, c'est-à-dire à ses grands feudataîres, pour qu'ils envoyassent au delà de l'Euphrate leurs guerriers prêter assistance à Niger ; que déjà un Barsémius, roi ou émir d'Hatra (cette ville devant la-

< Voyez plus bas la lettre de Sévère à Albinus et la monnaie d* Albinus où il s'intitule D. clod. sept. alb. ca.esar. li ajoutait ainsi à son nom le nom de son collègue.

quelle Trajan s'était brisé) , avait envoyé ses archers au <ainp de Niger ; que des levées se faisaient en Syrie, di Antioche surtout, avec l'enthousiasme habituel de ces 3)opulations mobiles ; qu'on fortifiait les passages du Taurus ; que Byzance était en armes et servait à l'armée orientale de tête de pont au delà du Bosphore. Sévère savait tout cela et avait hâte de partir. Pendant qu'un de ses généraux courait en Afrique, pour empêcher Niger d'envahir cette province et d'affamer Rome ; lui-même, « donnant une heure aux soins de son empire » naissant, payait les dettes de sa vie privée, dotait et mariait ses deux filles, faisait ses gendres consuls ^ tous deux à la fois et tous deux riches aux dépens du trésor public, assurait les approvisionnements de Rome que Julianus avait laissés fort insuffisants, faisait mettre à mort quelques amis de Julianus (ce qui n'était encore qu'un modeste début dans la voie de la proscription), et quittait Rome (1 ou 2 juillet 193) sans y avoir séjourné plus de trente jours.

Plusieurs de ses généraux étaient déjà en marche vers la Thrace et, quelle que fut son activité personnelle, cette guerre se fit plus par ses lieutenants que par lui-même. Elle fut courte : l'Orient (car, encore une fois, c'étaient, dans la personne des légions, les nations qui combattaient), rOrient était amolli par des siècles de civilisation ; la force des légions s'y énervait. L'Occident au contraire était voisin encore de son temps de barbarie ;

l Elles devaient être nées du premier mariage de Sévère avec Marcia ; elles épousèrent Probus et Aétius ; qui furent, à ce qu'on suppose, les consuls substitués (tuffecti) du 1" juillet 193.

le soldat y naissait plus robuste, et y demeurait p^-^s brave.

La première rencontre eut lieu dans le voisinage -^e Périnthe (appelée depuis Héraclée) sur les bords de la Propontide. Niger s'était de sa personne avancé jusqu. ^là. Mais, un aigle s'étant arrêté sur le sommet d'un ^^e ses étendards et des abeilles ayant fait leur miel siir ea statue, ces signes, qui étaient, à ce qu'il paraît, de mauvais présages, l'avaient effrayé, et il avait de sa personne rétrogradé jusqu'à Byzance. Ce fut son lieutenant Emilianus qui, dans un combat contre un lieutenant de Sévère, fit le premier couler le sang romain. A la nouvelle de ce premier sang versé, le Sénat déclara Emilianus et Niger ennemis publics.

Cependant Sévère, arrivé depuis le combat, juge la position de Byzance trop forte pour l'attaquer immédiatement, fait passer l'Hellespont à ses troupes et transporte la guerre en Asie (194). On se rencontre de nouveau devant Cyzique. Emilianus y est vaincu ; on le soupçonna d'avoir trahi son Empereur ou par orgueil et parce qu'il ne pardonnait pas àNigerd'êtreaudessusdelui» ou par faiblesse et parce que ses enfants, restés à Rome^ étaient eux aussi entre les mains de Sévère. Les généraux sévériens ne semblent pas cependant l'avoir jugé traître envers son parti ; l'ayant pris, ils lui firent trancher li^ tête comme s'il eût servi loyalement son prince.

Cette première défaite ébranle la fidélité de l'Orient envers Niger. La légèreté asiatique n'était pas faite pour soutenir longtemps un empereur vaincu. D'ailleurs les. villes grecques de l'Asie, avant tout rivales les unes des

autres, ne pouvaient demeurer longtemps unies dans une même cause. Laodicée était sévérienne parce que Niger était relu d'Antioche, Tyr détestait Niger parce qu'il était aimé à Beryte. Dans la province même qui avait été le théâtre du combat, Nicée restant fidèle au César oriental, Nicomédie, sa rivale, s'était hâtée de reconnaître le César de l'Occident. Pendant que l'une accueillait les soldats fugitifs du combat de Cyzique, l'autre ouvrait ses portes au vainqueur et lui servait de quartier général.

Bientôt, non loin de ces deux villes, près de Céos, à l'autre extrémité du lac qui baigne Nicée, Niger commandant ses troupes en personne, se rencontra avec Candidus, général sévérien. Les Occidentaux occupaient les hauteurs ; les Orientaux étaient dans la plaine et sur le lac. Le combat fut acharné ; mais la fortune se déclara encore cette fois contre Niger, et, abandonnant l'Asie Mineure presque tout entière, il dut se retirer au sud du Taurus.

Les forces de son armée s'épuisaient. 11 lui fallut laisser à ses généraux la garde des défilés du Taurus, et regagner Antioche, sa capitale, pour, de là, lever des hommes et de l'argent. A Antioche, il apprit que Tyr ^t Laodicée étaient en révolte; irrité par lesrevers, Niger, qui d'ordinaire était plus humain, livra ces deux malheureuses cités à une cohorte d'archers maures, et ces Africains mirent tout â feu et à sang. Il apprit encore que les passages du Taurus avaient été franchis par l'ennemi : il est vrai, les soldats sévériens s'étaient arrêtés quelque temps, las et décou- Tagés, devant cette muraille naturelle dont les rareslacunes

étaient remplies par des murailles élevées de main d'homme; du haut de ce rempart, les Orientaux leur lançaient en riant leurs javelots et leurs injures. Mais une crue subite d'un torrent vint tout à coup faire une brèche dans ces fortifications que les catapultes n'avaient pu entamer; leurs défenseurs effrayés les désertèrent, et la Cilicie, le dernier coin de l'Asie Mineure demeuré fidèle à Niger, fut ouverte aux troupes sévériennes.

11 ne restait plus à Niger qu'une ressource, engager une dernière lutte dans les passages de montagnes appelées Portes ciliciennes qui séparent la Cilicie de la Syrie. C'était là que, cinq cents ans auparavant, Alexandre ayant, lui aussi, traversé en conquérant l'Asie Mineure, avait rencontré les soldats de l'Orient, et par sa victoire d'Issus, s'était ouvert la Syrie. La ville d'Alexandrie en Asie était encore debout sur les bords de la mer, comme un trophée de cette victoire, et la statue colossale du conquérant macédonien allait être témoin de nouveaux combats. Cette fois aussi, la victoire fut pour l'envahisseur contre le défenseur de l'Asie, pour l'Occident contre l'Orient.

Cependant Niger avait une armée nombreuse ; toute la jeunesse d'Antioche, cette Rome de l'Orient, l'avait suivi avec ardeur : mais cette milice inexpérimentée ne devait pas tenir contre les vétérans de l'armée illyriennei Un orage qui vint frapper en face les soldats de Niger avait commencé à les ébranler ; l'apparition de la cavalerie sévérienne à travers des forêts qu'on avait crues impénétrables acheva de les mettre en déroute. Ils allèrent ou se noyer dans la mer ou se disperser dans les montagnes. Vingt mille, dit-on, périrent, et leur Empereur ne put

que se réftigier dans sa chère et malheureuse Aiitioche.

Antiôche elle-même fut bientôt menacée. Niger voulut s'enfuir chez les Parthes ; il fiit poursuivi, découvert à peu de distance d* Antiôche; et, comme, en pareil cas, on n'hésitait jamais à tuer, on rapporta aux lieutenants de Sévère la tête de cet homme que le peuple de Rome combattant et mourant avait proclamé son Empereur et que les peuples de l'Asie avaient appelé le Jmte *.

Qu'aurait-il été, s'il eût régné? Il est malaisé de le dire ; mais il eût facilement valu mieux que Sévère. 11 avait quelque chose de l'esprit de l'ancienne Rome, et il s'élevait au dessus des petitesses de la vanité impériale. 11 avait vécu au milieu des grands souvenirs de l'antiquité. Soldat, itadmirait, parmi tous les autres généraux. Marins, Annibal, Camille, Coriolan ; et, un jour qu'en vertu de son titre de César, un rhéteur voulut lui faire entendre son propre panégyrique: « Ecris, lui dit-il, les louanges d'Annibal ou de Marins, ou de quelque autre grand général... C'est une dérision que de louer les vivants, et surtout de louer les Empereurs qui peuvent faire notre fortune ou notre malheur. » — Citoyen, il avait peu de goût pour la mémoire des (Césars ; il exceptait Auguste, Ve^pasien, Titus, Trajan, Antonin, Marc-Aurèle ; « le reste, dit-il, n'est que foin ou n'est que poison » (reliquos fœneos aut venenatos) . Il n'admirait que médiocrement les Scipions « plus heureux que braves, dont lajeu-

* Cinq nionnaies de Niger (frappées en Asie) portent le surnom de I (ustus), P (ius), A(i'xseioç). De même un jaspe gravé avec un buste de Niger couronné de lauriers, un autel et le serpent d*Esculape : Alflrx>Jî7r^) IiouXtoç) ÏABdvoç) OmN;t(mîç) EeHfw) Y(7i«ia| A(uto) K.(|»aroj»oç) r(a(ov). nE(7xcvviov) N(ty/9ou} 4((Xffiou.)

nesse et la vie privée avaient été entachées de licence et de luxe. » « S'il eût régné, dit l'historien, il aurait réformé bien des abus que Sévère ne put ou ne voulut pas réformer; il l'aurait fait sans cruauté, il l'aurait fait même avec douceur, mais avec une douceur toute militaire, sans faiblesse , sans niaiserie , sans prêter à la risée. *» Rome garda le souvenir de ce César républicain qui avait été son espérance dans l'extrême péril. Sa maison subsista et dans sa maison son buste avec une inscription à sa louange. Sévère eut le bon goût de ne pas la faire effacer :* « On saura, dit-il, quel est l'homme que j'ai vaincu. »

Antioche, la capitale en deuil de Niger, vit donc arriver dans ses murs. Sévère, son vainqueur, que ses lieutenants avaient précédé. Les passages du Taurus avaient été forcés par Candidus, la victoire des Portes ciliciennes était due à Valérianus et à Anulinus. L'Empereur, venant derrière eux, n'avait plus qu'à compléter leur victoire par la soumission de l'Asie, par la ruine de Byzance qui tenait encore, mais surtout par la pmiition des vaincus.

Cette punition fut rigoureuse. La femme et les fils de Niger cependant furent simplement bannis ; rare clémence, mais qui ne devait pas être de longue durée. Les soldats de Niger réfugiés au delà de l'Euphrate furent rappelés par une amnistie dont la plupart craignirent de profiter, et les Parthes gardèrent chez eux une colonie de déserteurs romains, auxiliaires utiles contre les Césars. Mais, s'il y eut quelque indulgence pour les

t Mlius Spartiantnyij^O-

soldats de Niger, il n'y en eut point pour ses amis politiques ni pour les chefs de son armée. Ils n'étaient coupables cependant que d'avoir obéi à un général commandant au même titre que Sévère et proclamé César comme Sévère. Un sénateur, Cassius Clémens, sut bien le lui dire : a Avant ces événements, dit-il hardiment à Sévère, je ne connaissais ni toi, ni ton rival Niger. Quand je me suis levé pour sa cause, je me suis levé contre Julianus, contre lequel tu te révoltais pareillement. Je n'ai pas abandonné Niger pour passer sous tes drapeaux ; eusses-tu aimé que quelqu'un des tiens t'abandonnât? Si tu me condamnes, tu te condamnes toi-même et tu condamnes tes amis. » Sévère fut touché de cette franchise , le laissa vivre et ne lui prit qu'une moitié de ses biens. Mais s'il se rappela, ce jour-là, son serment de ne faire périr aucun sénateur, en d'autres occasions, il l'oublia. Les sénateurs qui avaient eu un commandement dans l'armée de Niger furent jugés militairement et décapités ni plus ni moins que de simples tribuns. Les autres sénateurs amis de Niger furent exilés et privés de leurs biens. 11 en fut un, le consulaire Lucius Clarus, dont Sévère aurait voulu faire un dénonciateur contre les partisans de Niger; promesses, menaces, tortures, il n'épargna rien; il ne put obtenir de lui une parole, et fut obligé de le laisser libre. * Les villes furent punies comme les hommes. Pendant

i Neque quemquam senatorum qui cum Nigro fuerant, praeter unum, supplicio affecit.... Eos senatores occidit qui cum Nigro militaverant du* cum vel tribunorum nomine (Spartianus in Secero..^ Dion (apud Valestum p. 731) dit cependant sans indiquer d'exception que Sévère ne fit mourir aucun des sénateurs romains, roaÎA confisqua leurs biens et les relégua dans des lies.

qu'on relevait à grands frais celles (|ue la colère de Niger avait livrées au pillage, Antioche, cette reine de rOrient contre laquelle Sévère avait de vieilles rancunes, devenait l'humble servante de sa rivale Laodicée. Pendant que les Juifs ennemis de Niger étaient traités avec une certaiue amitié * , la samaritaine Néapolis (Naplouse) perdait ses droits de colonie romaine. Sévère était un financier implacable et eiïronté: (|uiconque, peuple, ville, ou particulier, avait de gré ou de force donné de l'argent à Niger, dut en payer quatre fois autant à son vainqueur*. Mais il fallait ()ue la répression passât la frontière romaine, rette fois moins contre les alliés de Niger (jue contre ses ennemis. Bien des émirs asiatiques sous prétexte de se révolter contre Niger, s'étaient révoltés contre Rome, avaient pris les forteresses et les garnisons romaines, proposaient de rendre les garnisons en gardant les forteresses, et attendaient de Sévère, non amnistie, mais remerciements. Pour faire de ces amis trop ardents des sujetsdociles, il fallut passer l'Euphrate (195), souffrir bien des journées de chaleur pendant lesquelles les soldats ne savaient plus que prononcer cette seule parole : De Veau ! Il fallut combattre à la fois tous les

l Niger avait tHô i'onnomi dos Juifs. Car c'oat d'eux probablement qu'il faut entendre ce passage de Sparticn : il répondit aux habitants de la Palestine qui demandaient une diminution d'impôts : « Vous voulez que je dégrève vos U*Trv.s ; si je le pouvais, je taxerais l'argent que vous accaparez. » Par contre, les Juifs furent, dans le commencement, bien traites par Sévère et ses fils. Sur cette parole de Daniel : (XI, 34) « Lorsqu'ils tomberont, ils seront relevés par l'aide d'un enfant. » Saint Jérôme remarque que « les Juifs l'appliquèrent à Sévère et h Antonin (Garacalla) son fils qui eurent pour eux beaucoup d'affection. » (Hieronym. in Daniel loeo cit.) Abulpharage parle d'une guerre entre les Samaritains et les Juifs dans la première année de Sévère. Cela s'accorderait assez avec cette, faveur de Sévère pour les Juifs et sa sévérité contre Naplouse

itv( yÀytù rot, Gj&u^^oûfMV9( éTrocicro. Dion apud Vales

LUTTE DE NIGER, ALBINU8 ET 8ÉVÉRË lîft

bandits du désert ; la hardiesse du brigandage était telle <]u'un chef de bande^ Claudius, signalé et poursuivi par Hes troupes romaines dans toute la Syrie, ne craignit pas ^'entrer avec des cavaliers et sous le costume de tribun <lans le camp romain^ de saluer Sévère sous sa tente, de o^ecevoir le baiser impérial, tout cela sans être ni arrêté ni même reconnu.

L'activité de Sévère vint à bout de toutes ces difficultés. L'Osrohène (royaume d'Édesse) fut obligée de se soumettre. Une autre province de la Mésopotamie ayant Nisibe (Nézib) pour capitale fut ajoutée à l'Empire, coûteux et embarrassant cadeau que Trajan lui avait déjà fait une première fois. L'Adiabène fut vaincue. Les Arabes (ou certaines tribus arabes) furent assez rudement traités. Les Scythes (qui faut-il entendre par ce mot?;, voulant attaquer le camp romain, en furentdotournés par un orage pendant lequel la foudre tua trois de leurs chefs. La paix se fit ou la trêve se maintint avec les Parthes. Le Sénat décerna à Sévère avec les honneurs du triomphe, les surnoms d'Arabique, de Parthique, d'Adiabénien. Sévère, qui n'avait pas les petites vanités de l'ambition ne Voulut, ni du surnom de Parthique pour ne pas offenser inutilement son voisin le roi des Parthes, ni des honneurs du triomphe pour ne pas paraître faire trophée d'une guerre où il avait combattu contre des Romains.

Sa victoire, d'ailleurs, n'était pas complète. Byzance résistait toujours. Cette grande cité rêvait peut-être déjà la royauté de l'Orient. Entre la Thrace riche par la culture et l'Asie manufacturière, entre le Pont Euxin et la Méditerranée, son admirable position lui assurait depuis

in UVRE î. - COMMODE

bien des années les triples avantages deragriculture, de la navigation et du commerce. Elle s'était dévouée à Niger comme à l'homme qui devait mettre le comble à sa gloire, croissante chaque jour. Dès le commencement de la guerre, Niger en avait fait sa place d'armes contre. l'Occident.

Byzance avait alors, du côté de la terre, une admirable enceinte de murailles, extérieurement revêtues d'airain, et dont les blocs de pierre milésieune, étroitement unis, semblaient ne former qu'une seule pierre ; le haut de ce rempart était une large plate-forme d'où l'on combattait à couvert ; des tours voisines l'une de l'autre, fortement saillantes, garnies de meurtrières à droite et à gauche^ tenaient en respect, sous leur terrible menace, quiconque eût osé s'approcher des portes. Du côté de la mer, la muraille, moins forte, était comme doublée d'un autre rempart et d'un rempart imprenable par lesrochers du rivage; les deux ports qui s'ouvraient sur le Bosphore étaient défendus par des tours et fermés au besoin par des chaînes de fer. A ces moyens de défense, la prévoyance de Niger et le zèle des Byzantins en avaient ajouté d'autres: une flotte de cinq cents bâtiments dont quelques-uns, ayant à chacune de leurs extrémités, gouvernail, éperon, pilotes, rameurs, pouvaient, sans virer de bord, revenir sur leurs pas, et faire face en tous sens à l'ennemi; une artillerie formidable qui pouvait, ou écraser sous des madriers et des quartiers de roche les assaillants parvenus au pied de la muraille, ou même les atteindre au loin à coups de pierres et de javelots, ou enfin lancer aux ennemis une sorte de harpon au moyen duquel on les ramenait vivants aux

Tnains des assiégés. Machines et navires étaient dus en ,^nde partie à l'ingénieur nicéen, Priscus. Plus heureux qu'Archimède, son talent devait le sauver, et, plus tard, quand la ville fut prise, Sévère le voyant au pied de son tribunal, l'épargna comnie un utile auxiliaire dans ses guerres futures.

Ce siège dura trois ans. Les Byzantins trouvaient pour résister des ressources inattendues. Tantôt de hardis plongeurs venaient sous l'eau enfoncer un clou dans le flanc des trirèmes sévériennes, y attacher un cordage, couper le câble qui les rattachait aux ancres ; et tout à coup le navire, sans l'aide de la voile ni des rames, se détachaitde son mouillage, et venait s'échouer au courant du Bosphore sur les quais de Byzance. Tantôt de légers pirates allaient sur la Propontide et sur le Pont Euxin capturer des vaisseaux marchands qui étaient souvent leurs complices, les emmenaient à Byzance et y vendaient à bas prixleur cargaison. Quand le bois, les cordages, le pain vinrent à manquer, Byzance construisit des vaisseaux avec le bois de ses maisons démolies, tressa des câbles avec les cheveux de ses femmes, jeta sur la tête des assaillants le marbre de ses théâtres ruinés et les statues de bronze arrachées de ses monuments, se nourrit de peaux d'animaux bouillies et macérées. On en vint jusqu'à vivre de chair humaine, et à s'égorger les uns les autres. Quelquesuns, pour échapper à cette affreuse extrémité, s'embarquèrent à la dérobée et purent aller se jeter sur quelque rive voisine où ils vécurent en maraudeurs. Mais d'autres, dont les navires étaient trop chargés, furent ou brisés par la mer ou saisis et coulés par l'ennemi. Leurs compa-

gnons restés à Byzance voyaient du rivage cette lutte suprême, imploraient les dieux, gémissaient, et pendant toute une nuit les hurlements de la douleur retentirent au sein de la malheureuse ville. Le lendemain, la mer était encore toute couverte de débris, de cadavres, de sang, et la côte d'Asie, ainsi que les îles de la Propontide, recueillaient les douloureuses épaves de la ruine de Byzance. Alors seulement et en face de ces épouvantables désastres, la cité prit le parti de se rendre (196), et abandonna, je ne dirai pas la cause de Niger, mais son souvenir. Car longtemps auparavant Sévère lui avait envoyé et avait fait promener sous ses yeux la tête de l'Empereur pour lequel elle combattait. Sévère, lorsqu'il reçut en Mésopotamie la nouvelle de ce succès, jeta un cri de joie : (( Enfin, dit-il, enfin nous avons pris Byzance. »

Cette joie de la victoire n'alla pas jusqu'à la générosité envers les vaincus; dans Byzance, sauf le nicéen Priscus, tous les gens armés, tous les magistrats furent mis à mort. Les théâtres, les bains, les monuments furent détruits ; Byzance fut destituée de sa qualité de ville libre et même de ville ; on en fit une bourgade dépendante de Périnthe comme Antioche de Laodicée. Mais surtout sa glorieuse muraille fut détruite, et longtemps on put en admirer les gigantesques décombres. Folle vengeance ! Dion le remarque avec justesse : on ôtait ainsi à l'Europe un boulevard contre les barbares de l'Asie ^

1 Dion avait vu Byzance debout et en vit les ruines. On y remarquait, dit-il, sept tours qui allaient de la porte de Thrace jusqu'à la mer; le son émis dans la première se répercutait successivement sur les six autres ; au contraire, frappées directement par le son, les six dernières étaient muettes.

Im cause de TOrient était donc perdue; Sévère régnait jusque sur les bords du Tigre. Mais Sévère dans son triomphe ne pouvait oublier qu'un dernier coin de VEmpire, la Bretagne, était soumis à un autre César que lui, et qu'il avait là un rival qu'il appelait son frère.

Âlbinus, d'ailleurs, était fait pour l'inquiéter. Il avait tout ce qui manquait à Sévère. Il était admis que sa famille, bien que devenue africaine, était originairement romaine et le rattachait à Lucius Yérus, collègue de Maro-Aurèle. Sa tenue, son port, l'élégance de sa chevelure, la blancheur éclatante de sa peau à laquelle il devait son surnom ', son courage personnel confirmaient ce qu'on disait de sa haute naissance et laissaient bien loin derrière lui le rhéteur basané de Leptis, général actif et habile plutôt que brave soldat. Il était lettré comme Sévère, mais littérateur, dirions-nous, de meilleure compagnie; agriculteur, il avait fait des Géorgiques; homme du monde, il avait écrit des Milésiennes, c'est-à-dire des romans. Enfin, dès le temps de Commode, et lorsqu'il y avait danger à le faire, Albinus s'était proclamé l'homme du Sénat; tandis que Sévère, par ses cruautés après la défaite de Niger, ne laissait déjà pas que d'alarmer les honnêtes gens et le Sénat. Le Sénat votait des honï»eurs à Albinus, ainsi qu'à un frère d'Albinus resté à Rome, tandis que le Sénat, au gré de Sévère, votait de trop maigres éloges pour les victoires de Sévère en Orient. Albinus, dit Capitolin,futamiduSénatcomme jamais

^ Capillo renodi et crispo. fronte lata, candore mirabili. Capitol, in

4lbino.

prince ne l'avait été; on espérait de lui un Trajan, on pressentait en l'autre un Tibère.

Il n'y avait cependant pas cette fois de prétexte de guerre, et Sévère, qui ne se faisait scrupule que des crimes inutiles, ne recula pas devant l'assassinat.

Il écrivit d'abord à Albinus une épître toute familière et tout aimable : ce J'ai vaincu Pescennius (Niger) et j'ai écrit à Rome une lettre que le Sénat, qui t'aime tant, a lue avec plaisir. Je t'en prie, porte dans les affaires publiques ce cœur qui m'est si cher^ frère de mon âme, frère de mon empire. Bassianus et Géta » (les fils de Sévère encore enfants) « te saluent; notre Julie vous salue ma sœur « (la femme d' Albinus) « et toi'. J'enverrai à ton jeune enfant Pescennius Prineus des cadeaux dignes de son rang et du tien. Conserve ton armée pour la République et pour nous, très-bon, très-cher, très-intime am . »

Cette lettre était portée en Bretagne par cinq des messagers confidentiels de l'Empereur (cinq, c'était beaucoup) ; lorsqu' Albinus eut achevé de lire, les envoyés ajoutèrent qu'ils avaient à faire au César une communication plus intime et demandèrent à lui parler sans témoins. Albinus les mena au bout d'une longue galerie ; là, ils ne se trouvèrent pas encore assez seuls. Ils le dirent, et ils éveillèrent la défiance ; Albinus était déjà prémuni contre ce frère bien-aimé, et depuis longtemps il ne recevait pas un envoyé de lui sans faire tâter ses vêtements, chose du reste fort ordinaire à cette

l Te quaeso, ut eo unimo rempublicam rcgas, quo dilectus es tValcr animi iiiei, fréter imperii... mi unanime, mi carissime, mi a

mihi, aman tissime !

LUTTE DE NIÛER. ALBINU8 ET SÉVÈRE 18i

époque. Les messagers furent donc arrêtés ; on trouva sur eux des poignards; ils furent mis à la torture; ils avouèrent un projet d'assassinat. La guerre entre l'Auguste et le César, entre Sévère et son frère chéri, fut inévitable. Mais, cette fois encore. Sévère sut mettre de son côté les avantages de la promptitude. Les troupes qui occupaient rillyrie ou la Pannonie eurent l'ordre de s'emparer des passages des Alpes Noriques afin d'assurer la rentrée de Sévère en Italie. L'armée qui avait assiégé Byzance se porta à marches forcées vers le Danube. Sévère, de sa personne, ne tarda pas à la rejoindre, et se mit à sa tête, ne lui laissant prendre et ne prenant lui-même aucun repos, ne s'arrêtant pas même les jours de fête, marchant à pied, tête nue, parle soleil, la pluie, le vent, le froid des montagnes. AViminiac (Semendria), ville de la Mésie supérieure sur le Danube, il proclama César son fils aîné Bassianus, âgé au plus de neuf ans, et l'appela Marcus Aurelius Antoninus, soit parce qu'il lui avait été prédit en songe qu'un Antonin lui succéderait, soit par suite de la fiction intéressée par laquelle il prétendait se f attacher à la famille des Antonins. Mettre ainsi sur les épaules d'un enfant la pourpre qu'il avait donnée à AJtinus, c'était une déclaration de guerre. Aussi, ce Jour-là ou peu après, il haranguait ses troupes, faisait proclamer par elles Albinus ennemi public, et les ï^é compensait de leur zèle par une largesse distribuée au ïï om du nouveau César.

Albinus cependant avait passé le détroit et traversait ^^ Gaule. Il avait écrit aux armées de Germanie, aux ^Vkefs des nations gauloises, demandant des secours en

i32 LIVRE I. - COMMODE

hommes et en argent. Les sympathies ne manquaient pas en Occident pour ce chef des armées occidentales qui promettait aux nations gauloises un peu plus de liberté qu'on ne pouvait en attendre de Sévère. Il y eut sans doute à sa demande plus d'une réponse évasive et prudente ; mais il y eut aussi adhésion, acclamation , assistance, de bien des côtés, même du fond de l'Espagne *.

Que pensait-on à Rome ? Le Sénat avait peur. Ses vœux secrets étaient pour Albinus ; mais l'armée de Sévère, maîtresse des Alpes, était bien plus proche que celle d' Albinus ; mais Sévère, de son camp, écrivait des lettres menaçantes et ironiques pour reprocher au Sénat son penchant vers Albinus : « J'ai approvisionné Rome de blé ; je l'ai approvisionnée, je dirais presque, de plus d'huile qu'il n'y en a au monde ; j'ai combattu pour elle. J'ai tué Pescennius Niger et je vous ai délivrés de la tyrannie. Vous m'avez grandement payé de ces services! Vous m'en avez rendu de belles actions de grâces ! Un Africain, un homme d'Adrumète, un prétendu parent des Ceionius est celui que vous prétendez faire prince , quand je suis prince et quand j'ai un

fils ! Vous me préférez cet imposteur qui a tout

falsifié, même sa prétendue noblesse ! » Puis il ajoutait avec la jalousie de l'homme de lettres : « Ce qui me peine encore plus, c'est que vous le considérez et le louez comme homme de lettres ; un homme occupé à des contes de vieille femme, qui a vieilli sur une littéra-

' Ici se place l'inscription que j'aimerais à croire authentique, i. o. m.

<:L. ALBINO C. F. V. C. p. GAL. AVG. et LVr». LIBERTATIS ADV. SEVBRVM ACER-

RiMO viNDici ; trouvéc près de Lyon. Orelli 900.

ture d'enfant et sur les romans afiricains de son Apulée *ï 2>

Le Sénat avait donc peur.a Nous nous tenions cois, dit oc le sénateur Dion, ceux du moins d'entre nous qui ne <K s'étaient trop ouvertement prononcés ni pour l'un ni et pour l'autre des compétiteurs, qui avaient su ainsi ne c< prendre part ni aux espérances ni par suite aux dan- €€ gers de l'un ni de l'autre ^. »

Quant au peuple, depuis qu'il avait perdu dans la personne de Niger son Empereur de prédilection, il n'espérait plus rien et il ne pouvait se consoler, ce II n'y avait pas moyen, dit encore Dion, de le faire taire et de l'empêcher de se plaindre tout haut. C'était le dernier jour des jeux du cirque (17 novembre 196) avant les Saturnales, et ils avaient attiré un grand concours de spectateurs. J'y étais présent par amitié pour le consul i^ui donnait les jeux, et j'ai pu recueillir exactement tout oe qui se disait. La foule était immense pour, voir la oourse de six chars à la fois comme elle s'était faite au temps de Cléandre ; mais pas une des acclamations usitées ne se faisait entendre. Et quand la course fut terminée, ^t que les cochers se disposaient à en commencer une ^utre, il y eut un moment de silence, après lequel toutes les mains applaudirent à la fois, toutes les voix s'élevèrent ensemble pour prier les dieux de sauver le peuple romain : « Sauvez Rome, cette reine immortelle. Jusques

1 Gum ilie nœniis quibusdam anilibus occupatus inler Milesias punicas fat ludicra litteraria Apuleii sui consenescefet.

2 Hfatç ^fv oc jSowXcurai ri^rj^^^ite» ^yo^sv, 00*0 tyLVinpôç toutov ^cxccvov ^avcoûç àTroTrXcxotvTCc, cxccvfijvouv vcpiffc X0ei T6)v xivSuvuv xaî tûv iXttcSuv. 1.XXV.

« à quand souffrirons-nous ces calamités ? Jusques^ quand a la guerre durera- t-elle ? » Et après quelques acclamations semblables, ils s'écrièrent : Ainsi en eat-il • , et la course commença. Il semblait, ajoute Dion, que ce fut une inspiration divine qui suggérait à tant de milliers d'hommes les mêmes acclamations en même temps, comme si c'eût été le chœur le mieux discipliné. Ce qui accrut encore notre émotion, ce fut de voir, quand la nuit ûit venue, une lumière se produire tout à coup dans le ciel, du côte du Nord, à tel point que la ville semblait tout en feu, et que l'incendie semblait gagner le ciel même. L'étonnement fut plus grand encore, lorsque le matin, par un jour sans nuage, des gouttes de pluie ayant les apparences d'argent tombèrent dans le Forum d'Auguste. Je ne les ai pas vues tomber; mais je les ai vues sur le sol, et j'ai pu, après les avoir recueillies, m'en servir pour argenter quelques pièces de monnaie de cuivre. La couleur d'argent est restée pendant trois jours. Le quatrième jour, elle a disparu. »

Ni ce gémissement inspiré du peuple romain, ni cette aurore boréale, si c'en était une, ni cette pluie d'argent, aucun de ces présages n'avait tort. On touchait à une époque fatale, où la tyrannie, jadis fondée par Tibère, msfls tempérée par la longue série des princes adoptifs, allait être rétablie sur des bases nouvelles, et assurer l'irrémédiable décadence du monde romain. Le pouvoir de Sévère, précaire et disputé jusque-là, par suite modéré et presque libéral, allait avant peu de jours être débarrassé

1 Oti ToOra lori. — Ibidem. '

le toute rivalité et de toute contrainte, par suite dispensé le toute modération.

Achevons donc le récit de cette guerre. Entre Âlbinus t Sévère, la question était de savoir qui des deux, artantTun de la Bretagne, l'autre de Byzance, poursdt le premier mettre Rome derrière lui. Si Albinus eût u arriver à temps dans la haute Italie, y attendre Sévère, e fortifier pendant cette attente de l'infaillible adhésion u Sénat, de la sympathie du peuple, des forces de tout C>ccident ralliéesà ce centre commun, il eût vaincu. Mais évère, d'abord, s'était assuré les passages des Alpes irientales afin de pouvoir au besoin fermer les Alpes Oc- ' identales à son adversaire, et de plus il s'était occupé de sQentir, sinon d'arrêter, la marche de celui-ci à travers la raule en jetant quelques bandes d'aventuriers sous ses pas.

Ainsi, un grammairien de Rome, Numérianus, avait oudâin quitté ses écoliers, parcouru les Gaules, s'y était onné pour sénateur et pour délégué de Sévère, y avait assemblé quelques soldats, battu quelques détachements [e cavalerie albinienne, s'était fait presque une armée, t, grâce au pillage des provinces, avait envoyé à Sévère ', 500^,000 deniers. Plus tard, la guerre finie, il se préenta à Sévère qui l'avait traité comme général et comme énateur, lui avoua qu'il n'était l'un que tout récemment jt l'autre pas du tout, ne demanda même pas à être véritadément sénateur, et acheva sa vie à la campagne, conent d'une pension modique que l'Empereur lui fit, et des [uelques mois de distraction qu'après les ennuis de l'école a guerre lui avait procurés «.

l Dion LXXV. 5

Grâce à ces enfants perdus du parti sévérien, Albinm n'était encore qu'auprès de Lyon, lorsque les légions de Sévère se rencontrèrent face à face avec lui> arrivées sans doute à travers les plaines de la Lombardie. Sévère s'était détourné pour aller de sa personne à Rome, mais n'y itait pas resté au delà de quelques jours \

Une première rencontre eut lieu entre les troupes d'Aïbinus et Lupus, lieutenant de Sévère, ; ce dernier fut battu et perdit beaucoup de soldats. Mais bientôt, l'armée sévérienne tout entière engagea le combat, et dans la plaine de Trévoux se rencontrèrent au nombre de 150,000 soldats, les deux armées d'Illyrie et de Bretagne, les plus aguerries de l'Empire romain ( 1 9 février 1 97) .

Selon Hérodien, Albinus ne parut pas sur le champ de bataille et resta dansLvon. Selon tous les historiens. Sevère, qui depuis qu'il était empereur n'avait livré bataille que par ses lieutenants, paya de sa personne. Un instant^ néanmoins, il put se croire perdu. L'aile droite des Albiniens qui était en face de lui avait employé une ruse qu'elle avait pu apprendre, dans ses longues années de séjour en Bretagne, des montagnards calédoniens. EUe avait creusé entre elle et l'ennemi des fossés profonds qu'elle avait recouverts de branchages et d'un peu de terre. Attirés par une feinte retraite, les soldats de Sévère se précipitèrent dans ce piège ; hommes et chevaux roulèrent pêle-mêle, et les Albiniens revenant à la charge mirent la gauche sévérienne en pleine déroute. Sévère lui-même fut atteint, dit-on, d'une balle lancée par une

1 Monnaie : Adventvi Avgvsti frlicissimo. T. p. IIII imp. VIII : avec Sévère à cheval suivi d*un drapeau.

LUTTE DE NIGEH, ALBINU8 ET SÉVÈRE 137

fronde, renversé a bas de son cheval, et, pour ne pas être reoonnu, il déchira son manteau de pourpre, le jeta loin de lui et se cacha.

On le crut mort et c'est ce qui amena sa victoire. Dans ces guerres, la trahison était partout. Un corps de Tarniée sévérienne était resté en arrière, ou pour servir de réserve, ou par une coupable inaction de son chef. Tous les historiens accusent Juhus Létus (]ui le commandait d'avoir voulu se ménager une chance d'arriver lui-même à la pourpre; il comptait, lorsque Albinus et Sévère seraient» Tun défait, l'autre très-alfaiWi, intervenir avec une armée nouvelle et de se faire proclamer sur le champ de bataille entre les deux partis épuisés. A l'annonce de la mort de Sévère, il crut le moment venu. Ses troupes s'ébranlent donc, tombent sur les Albiniens triomphants et en désordre : la fortune d'Albinus fléchit. Mais au montent même, au grand désespoir sans doute et d'Albinus et de Létus, Sévère reparaît ; il a retrouvé un cheval et "n manteau de pourpre. Dès lors, comme l'aile gauche ^'Albinus, moins heureuse que son aile droite, a eu le dessous dès le premier moment, c'en est fait ; les soldats de ^ï^etagne sont vaincus partout ; l'Empire n'aura désor* "^^is plus qu'un seul maître.

Dans ces guerres impitoyables, le sort d'Albinus ne pouvait être douteux. On avait, disent les historiens, P^^édit à Sévère, pour Albinus comme aussi pour Niger, lue ses ennemis ne tomberaient pas en sa puissance, mais ^ échapperaient pas non plus à la' mort, et qu'ils périraient Pï^ès des eaux. Comme il fallait toujours que ces prédictions sie réalisassent^ on crut voir l'accomplissement de

celle-ci dans ce fait qu*Albinus, caché dans une maisoc sur les bords du Rhône, n'y aurait pas attendu les meur triers, mais se serait doniié la mort. Son cadavre, ou selon d'autres, son corps animé d'un reste de vie, fu présenté à Sévère. Le vainqueur prit une cruelle joie le voir et à l'insulter ; il lui fit couper la tête ; il fit passe son cheval sur ses malheureux restes, et comme Ym mal, plus humain que l'homme, répugnait à fouler au pieds l'œuvre de Dieu, il l'encouragea hautement d geste et de la voix; il fit partager en morceaux cett pauvre dépouille, la fit exposer devant sa porte et pui jeter au Rhône, sauf la tête qu'il réservait pour Romei pour le Sénat.

La guerre civile était donc finie. En moins de quatr ans. Sévère avait balayé trois empereurs, Didius Juliaou à Rome, Pescennius Niger en Orient, Clodius Albinus e Occident, l'un qui était l'élu des prétoriens, l'autre le favoi du peuple, le troisième ami du Sénat. Sévère, à vrai dire était l'élu de sa propre épée. Sa royauté était le tenn définitif de ces quatre années d'anarchie militair qui avaient suivi la mort dft Commode, comme Tanai chie militaire qui, pendant dix-huit mois, avait suivi 1 mort de Néron. On rentrait dans la voie d'une politiqu stable et d'un gouvernement régulier.

Oui, sans doute, d'un gouvernement régulier ! 0 pouvait s'en assurer en parcourant les plaines de Trévou couvertes de morts, dont beaucoup ne portaient aucun trace de blessure, mais avaient péri écrasés sous une fil de cadavres, en contemplant ces sillons semés d'armure brisées et d'aigles sanglantes, ces deux fleuves entre les

quels la bataille s'était donnée, rougis du sang de l'Europe et de l'Asie . Ce spectacle sur lequel les vainqueurs eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de pleurer attestait assez que les légions romaines ne sauraient plus tenter contre Sévère un nouvel effort, et que, s'il y avait encore une armée d'illyrie pour le défendre, il n'y aurait plus d'armée de Bretagne pour élever contre lui un rival.

Oui, d'un gouvernement régulier! Et Ton pouvait déjà reconnaître ce gouvernement à ses œuvres. Avec la tête d'Albinus, message assez intelligible, était partie une lettre sardonique et triomphante de Sévère au Sénat. Après Albinus, sa femme et ses enfants^ un instant pardonnés^ avaient été jetés dans le Rhône ; les proscriptions commençaient dans la Gaule et dans l'armée^ en attendant qu'elles se continuassent dans Rome et dans l'Empire.

Tout cela sans doute témoignait d'un gouvernement fort et régulier, parce que tout cela était voulu, comnaandé, dirigé par une seule tête, par la bonne tête de Sévère. On n'allait donc pas avoir un Néron, un ComïHode, c'est-à-dire une tyrannie jeune, voluptueuse, insensée. On allait avoir une tvrannie réfléchie, mais une tyrannie maintenant sure de son fait, et qui n'avait plus à craindre de rivaux. On allait avoir, au lieu d'un Néron, un Tibère^ et l'on se rappelait que Tibère, vieilli dans la pourpre, avait duré vingt-deux ans. Voilà à quel prix et dans quelles conditions on avait acquis ce grand bien, la ^lité du pouvoir. N'eut-on pas préféré revenir à ce "froment où l'on voyait légion contre légion, César contre

César, crainte d'un côté, mais du moins espérance l'autre? Avaient-ils été si coupables ces soldats indisci] nés de Syrie ou de Bretagne* qui, voyant leurs camara d'Illyrie faire un tyran, avaient prétendu faire un moin tyran? L'instabilité du pouvoir est un mal sans doi mais un moindre mal que la stabilité de la tyrannie.

' Adhuc Syri cadaverum odoribus spirant, adhuc Galliae Rhodano non lavant, ' écrit Tertullien en Afrique quelques années après. 4 tog. Î5.

LIVRK II

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