‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 10 sur 37 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Telle était la gloire du présent ; mais quelle serait la garantie de l'avenir? qui guérirait ces plaies radicales et permanentes que j'ai déjà montrées mortelles à la république, et qu'à nulle révolution politique il n'était donné de fermer ? Disons en quelques mots comment ces grandes questions se posaient.

Toute aristocratie qui ne se recrute pas hors d'elle-même tend à décroître, et le peuple romain, je l'ai déjà dit, était une aristocratie véritable. Mais, moins exclusive, plus intelligente que les autres nations antiques , disons mieux , plus favorisée de la Providence et mieux dirigée par ses souverains, Rome, pendant plusieurs siècles, ne repoussa pas les éléments étrangers, ne se ferma par une infranchissable barrière ni à ses alliés, ni à ses sujets, ni à ses esclaves. Plus tard seulement, dans la plénitude de son triomphe, Carthage une fois prise , l'oligarchie des riches devenue dominante , Rome retomba sous la loi commune, n'admit plus que par force de nouveaux citoyens, et n'en admit pas assez pour remplir les vides que laissaient les guerres civiles. La décroissance des familles romaines marcha dès lors rapidement ; César, dans sa dictature, trouva la population citoyenne réduite de moitié (2). Et cependant, comme la milice était un

(1) F. Suëtone. 68. Ovide, Fastes II, 121 et suiv. Calendrier cité par Gruter, Ja- Téoal, etc.

(t) Dion. XUII. 36. Appien. B. o. H. 112. Dureau Deiamalie, tome H, p. 312.

privilège de la cité romaine, comme les sujets de Rome, exclus des légions , ne servaient qu'en seconde ligne et à titre d'auxiliaires , c'étaient les 450,000 citoyens romains qui devaient garder un empire que Pompée avait porté jusqu'au Jourdain, César jusqu'à l'Escaut, Auguste jusqu'au Nil.

Et tandis que la porte restait fermée à l'étranger, elle demeurait ouverte à l'esclave. Les affranchissements, seule voie par laquelle se recrutait la cité romaine , chargeaient Rome de citoyens étrangers à elle par l'esprit, par l'origine, par les mœurs : souvent même on affranchissait son esclave dans l'unique but de prélever une dîme sur les distributions de blé que la république allait faire à ce nouveau maître du monde (1) ; tant, pour le dire en passant, la propriété de l'esclave était souvent onéreuse, tant le travail de l'homme avait peu de valeur !

Grâce à cet appauvrissement et à cette altération de la race romaine, vers la fin des guerres civiles, la population servile, au moins aussi nombreuse que la population libre (2), la déborde de toutes parts. Sextus Pompée se fait le patron des esclaves fugitifs, les arme, les émancipe ; traitant avec Octave, stipule leur liberté, et verse ces nouveaux libres comme un déluge sur l'Italie ; les vestales effrayées ajoutent une prière pour demander aux dieux la délivrance de ce fléau; et Auguste, se croyant autorisé par le danger public à manquer de parole, fait d'un seul coup arrêter tous ces affranchis, renvoyer les uns à leurs maîtres, tuer ceux dont les maîtres ne se retrouvent pas. Néanmoins les esclaves remplissent les

(1) Denya Halic. IV.Suét. in Aug. 42.

(2) Je ne crois pas me mettre en contradiction avec les ingénieux calculs par lesquels M. Deiamalle détruit les exagérations de quelques savants sur la population et surtout la population servile de l'Italie. Ces calculs portent sur Tan de Rome 529. Or, depuis cette époque, la conquête du monde , les progrès du luxe , la concentration des biens, l'usage de la culture servile, avaient dû étrangement multiplier le

' nombre dos esclaves. D*un autre côté , tous les citoyens romains ( il s'en fallait de

I beaucoup ) n'iiabilaîcnl pas Tllalie , et ritalie se nourrissait en bonne partie de Wc

étranger : deux faits qui changent complètement les bases du calcul.

légions, ils se glissent jusque dans le sénat, et un maître qui cherche le sien le retrouve dans un élu des comices prêt à exercer la questure (!)•

Il fallait donc fortifier en même temps qu'épurer la cité romaine. César et son conseiller Salluste avaient eu la pensée de lui agréger quelques populations, fortes et puissantes, voisines par le territoire et par les mœurs. César, au commencement de sa dictature, avait donné le droit de cité à ses amis les Transpadans ; à son dernier jour, il Favait^ disait-on, légué à la Sicile. Antoine avait continué par passion ce que César faisait par politique (2), vendu le droit de cité à des provinces entières : et ce fut ce rapide accroissement de la nation romaine qui fournit aux champs de bataille de Philippes et aux flots de la mer de Leucade les légions sans nombre qu'ils dévorèrent.

Mais le rejnède devenait un mal à son tour. Les citoyens romains étaient exempts de Fimpôt direct : le trésor public diminuait donc, et, deux ans après la bataille d'Actium, Agrippa déclarait le déficit (3). D'un autre côté, ces citoyens dispersés par tout l'empire pouvaient servir à recruter de nouvelles légions au premier appel de la guerre civile et à la perpétuer d'un bout du monde à l'autre ; mais pour la gran-

(1) On connaît Téner^que InTecUve d'Horace contre Menas, affranchi et amiral de Seitus Pompée, qui avait trahi trois on quatre fois son patron pour Octave ou Octave pour son patron.... « Toi qui portes sur tes flancs la trace du fouet d'Ibéric, A tes pieds la marque des entraves,.*, vols-tu, quand avec six aunes de toge tu balaies la voie Sacrée, les regards d'indignation qui viennent bardimenl se fi\er sur toi ? Quoi donc ! ce misérable , déchiré par le fouet des triumvirs Jusqu'au point de lasser le crieur public, a maintenant mille arpents du territoire de Faleme, et ses coursiers piétinent la vole Appia l Insolent chevalier, au mépris de la loi d'Otbon, il s'asseoit au premier rang du théâtre. A quoi bon mener nos vaisseaux contre les brigands et les esclaves en révolte, quand cet homme-là, cet homme est notre tribun des soldats? «• Épode 4. Ailleurs, parlant de Sextus lui-même :

Ifinatus urbi vincla qus detraxerat Servis amicus perildis.

f2) Clc. Att. XIV. 12. Phillpp. 11. 30. - (3) Dion.

deur véritable de la chose romaine, ce qu'il eût fallu, ce Jetait pas cette nationalité cosmopolite, c'était un centre robuste et résistant ; ce n'étaient pas quelques millions de citoyens inscrits sur les registres du cens , gens de toute langue , de toute nation et de toutes mœurs : c'était une Italie forte et compacte, pépinière de légions vraiment romaines, noyau puissant auquel se serait agrégée toute la force de l'empire.

Or, le sol même manquait sous les pieds de la population italique. Dans l'antiquité, le sentiment de la justice était insuffisant pour défendre la propriété ; ce sentiment, écrit dans le cœur de l'homme, est devenu par le christianisme seul une puissance et une loi. Il fallait, pour que la propriété fût défendue, que la religion la consacrât arpent par arpent, que chaque borne fût un autel arrosé du vin des sacrifices , que chaque patrimoine fût délimité par l'augure d'après les régions du ciel, que chaque propriété sur la terre répondît à une propriété dans le ciel. Et la foi s'affaiblissant aux autels, aux augures, aux symboles, la propriété demeurait sans protection. Ajoutez à cela ces remaniements contraints et violents de la propriété italique pendant la guerre civile, et vous pourrez comprendre ce que devenait le droit de propriété. César, par sa loi agraire, avait 'doté vingt mille familles ^ mais pour combien de temps ? La Campanie, ôtée par César aux fermiers du sénat, passe bientôt des colons de César aux colons d'Antoine, puis aux soldats d'Octave. — Les mesures de César dictateur, si admirablement calculées, restent également sans effet, ou par la force des choses, ou par le trouble des guerres civiles ; il n'en demeure autre chose que cent vingt mille soldats installés propriétaires en Italie. — Antoine, pendant ses quelques mois de consulat , taille et coupe à son gré, partage aux parasites de sa table et aux comédiens de sa maison les meilleures terres d'Italie et de Sicile , accorde trois mille arpents à son médecin , deux mille à son faiseur de discours ; quant au peuple romain, Antoine lui donne à

cultiver les marais Pontins (1). — Sous le Iriumvirat, révolution nouvelle : à force de proscriptions, d'exactions, de chicanes, il n'est pas de fortune qui ne change de main. — Après la victoire de Philippes, c'est mieux encore, c'est l'épée, je l'ai dit, qui se porte seule propriétaire légitime : ici c'est une population coupable d'avoir élevé un tombeau aux soldats de la république, condamnée par Octave à une amende qu'elle ne peut payer , et faute de payement , chassée de ses murs (2) ; ce sont des bandes de cultivateurs dépouillés qui passent les Alpes, passent la mer (3) ; c'est enfin, au milieu de ce bruit des armes, la voix plaintive du cygne de Mantoue : Virgile arrive à grand'peine aux pieds d'Octave, dont la protection même est quelquefois impuissante.

Au milieu de ce déchirement de la propriété, vous comprenez que la culture est abandonnée (4) même dans la fertile Gampanie : les nouveaux maîtres sont de trop nobles hommes pour manier la charrue ; ils affluent dans les villes, passent leur vie au théâtre, jouent aux dés le bien mal acquis (5) ; et toutes ces révolutions de la propriété aboutissent, en ligne de compte, à l'enrichissement définitif de quelques aventuriers de toge ou d'épée.

(0 Phlllpp. H. 17. 39. 40. V. 2. VI. 12. 13. 14. — (2) Suét. in Aug. 12.

(3) Nos dulcla linqulmus arva ;

Nos patriam fugimus

Et nos hinc alii sitientes ibimus Âfros

Pars Scythiam

Implas hsc tam culta novalia miles habeblt. . . Barbarus has segetes ! . . . . Eclog. I.

(4) Tàin molUe scelerum fades, non uUus aratro

Dignus honor, squalent abductia arva colonis. Georg. I. 506.

. . Quamvis lapis omnia nudus Limosoque palus obducat pascua jonco. Eclog. 1.

(&) Sur cette vie des vétérans aux différentes époques. V. Salluste, Gat. 16. 18. CIc. in Catil. 11. 0. PMlipp. XI. 9. Ils ont mieux aimé, dit Varron, fatiguer leurs mains au théâtre qu'à la charrue. De re rusticâ. I. II. 9.

C'est en face de ces maux qu'Auguste délibérait entre Agrippa et Mécène (725).

A côté d'Agrippa, le rude homme de guerre, toujours vêtu de la saye guerrière, et qui, lui, opinait franchement pour le rétablissement de Tancienne république, Mécène était, comme nous disons, Thomme des idées nouvelles, le repré- ' sentant du progrès, tout à fait un galant homme (pour parler comme La Fontaine) digne de la petite cour de madame la duchesse de Mazarin, Mécène, l'auteur de cette boutade épicurienne que vous savez (1), boutade fort peu romaine en effet; Mécène, qui ne voulut jamais être sénateur; Mécène qui portait le pallium, se couvrait la tête, siégeait sur son tribunal en tunique flottante, marchait au Forum entre deux eunuques ; qui , épris d'une femme capricieuse et coquette, la répudiait, la reprenait sans cesse, et se maria cent fois sans avoir jamais eu qu'une seule femme; Mécène, qui dans ses chagrins amoureux , se faisait endormir par le son lointain des symphonies (2) ; Mécène le protecteur de la littérature nouvelle, le patron du style enjolivé dans les arts, le modèle de l'éloquence traînante et dissolue (3) ; Mécène était aussi l'homme de l'humanité ; et lorsqu'au début de son règne, Auguste, assis à son tribunal et empoilé par la passion, commençait à prononcer des sentences de mort. Mécène courait à lui , et arrêté par la foule, lui jetait ses tablettes avec ces mots écrits : « Lève-toi donc enfin, bourreau (4) 1 »

(1) Debilem facito manu

Debilem pede, coxâ, elc. Dans Sénèquc, Ep. 101.

Et la traduclion de La Fontaine :

Méccnas fat un galant hotnine, Il a dit quelque part, etc.

(2) Sénèq. de ProTidenlîà. I. 3. 9. 10. Ep. 19. 101. 114.

(3] F. quelques phrases de lui à peu près incompréhensibles à force d'afféleric. Sénèque, pp. 114. «Cette éloquence d*un homme ivre, dit Sénèque, embarrassée, vagabonde , pleine de licence. *

(4) Surge tandem , carnifex !

Mécène disait : « Proclamez Tunité du monde ! Appelez tous les hommes libres au droit de cité, les notables de toutes les provinces à Tordre équestre et au sénat. Effacez sous ce grand niveau ces différences infinies de lois » d'usages , de gouvernement local ; de celte agrégation de petites républiques 9 faites une monarchie une et puissante , établissez Funité des poids, des monnaies, des mesures, un seul impôt égal pour tous, applicable à tous. Vendez ces vastes et peu productifs domaines que TÉtat possède dans les provinces ; constituez une banque qui soutiendra par ses prêts Findustrie et Tagriculture » (t).

Ceci n'a rien d'antique. Celte rigueur mathématique avec laquelle Mécène concevait l'unité du pouvoir et l'égalité des sujets, celte idée d'une patrie universelle, d'un gouvernement construit en dehors de tout esprit national , c'est du dix-huitième siècle tout pur, ou si l'on veut, du Napoléon. Il fallait que l'on sentit bien l'écroulement du patriotisme antique et le besoin d'une loi nouvelle pour aller ainsi deviner des idées qui avant dix-huit siècles ne se sont pas produites avec celle hardiesse.

Mais quel serait le drapeau de cette vaste union ? Sous quel symbole marcheraient tant de peuples ? Quel lien moral à celle immense unité matérielle ? Le christianisme sans doute, si le. christianisme eût pu être deviné d'avance et entrer dans les combinaisons du pouvoir, si Dieu eût voulu laisser à la force lemporelle le soin de préparer les voies à sa vérité , si quatre siècles de lutte n'eussent pas été nécessaires pour jusliFier la divinité du christianisme. Même au bout de deux cents ans, Tertullien ne comprenait pas que jamais les Césars pussent être chrétiens.

Or, le besoin d'un tel -symbole et d'une telle force morale, Auguste le sentait à un haut degré. Homme des choses possibles , il comprenait que l'unité politique n'est à elle seule

(1) Dion. LU. H-40.

qu'une fausse et artificielle unité, qu'à toute société il faut un esprit commun , une foi commune» un drapeau. Le drapeau de la vieille Rome était le seul qui n'eût pas été déchiré , et ce fut sous ce drapeau qu'il résolut de marcher.

D'ailleurs il est un phénomène à observer : ceux qui arrivent comme Auguste pour terminer les guerres civiles, s'ils sortent un peu, dans l'usage de leur souveraineté, de la ligne de juste-milieu et de politique équivoque qu'ils adoptent d'ordinaire , c'est presque toujours pour réagir contre le parti qu'ils ont soutenu dans leur principe et qui les a portés au pouvoir. Les partis crient à l'ingratitude comme si on leur devait de la reconnaissance et non aux hommes : celte ingratitude n'est qu'une réaction nécessaire. Henri IV, devenu roi, sentit très-bien qu'il devait être roi de tout le monde et non des protestants, et que s'il se devait à quelqu'un, c'était plus encore à la Ligue avec qui il avait transigé qu'aux royalistes qui avaient combattu pour lui. Bonaparte, avant même d'être empereur, Bonaparte qui avait été révolutionnaire, relevait le culte et la noblesse, et pour premiers ennemis, il avait les compagnons de ses victoires, Pichegru, Moreau, Bernadotte, comme Henri IV le maréchal de Biron.

Cela doit être : un parti vainqueur, ou qui se croit tel, ne comprend pas cette transaction tacite ou formelle sans laquelle ne se terminent pas les guerres civiles ; il se croit , comme les émigrés de 1814 ou les patriotes de 1830 , des droits exclusifs et sans borne ; il ne reconnaît de droits à personne autre ; il ne s'imagine pas de réfléchir, lui prolestant, que son chef, pliant le genou devant la Ligue, s'est fait catholique à Saint-Denis , et que si Henri FV est entré dans Paris, c'est avec le consentement et en assurant le principe de la Ligue. Il ne comprend pas , lui émigré , la charte de Saint- Ouen, ni lui patriote, les coups de fusil dans les rues de Paris contre les continuateurs arriérés de 1830 ; voilà pourquoi si son chef est habile, il se trouve bientôt en dissentiment avec son chef.

De plus f c'est aux vaincus que Ton doit assistance ; dans toute société, il faut un peu de chaque chose, et c'est le côlé qui a souffert qu'il faut relever. La vieille Rome , la Rome aristocratique était vaincue ; battue à Pharsales et à Philippes, où son parti était mort les armes à la main ; battue dans la cité où ses mœurs, sa foi, ses lois étaient mises en oubli ; battue dans les temples qu'envahissaient les dieux étrangers; battue dans le sénat qui était avili et mêlé de Barbares. Et par cette raison, ce fut la vieille Rome, la Rome aristocratique qu'Auguste chercha à relever. Cette réaction, cette restauration ressemble à ce que tentait Napoléon en relevant le culte, rétablissant une noblesse , ramenant une cour, refaisant de la morale, de la bienséance , de l'honneur à la façon du siècle passé. Ces deux situations sont admirablement analogues ; chacun des deux princes , frappé de ce qui manquait au régime nouveau, cherchait à le retrouver dans l'ancien régime ; l'un refaisait la vieille Rome , l'autre la vieille France, laissant de côté dans l'une et dans l'autre ce qui l'incommodait : l'un l'aristocratie républicaine, l'autre les privilèges qui entouraient et gênaient la royauté.

Dans cette œuvre législative que nous avons déjà vue ébauchée par César, dont Auguste, dépositaire de sa pensée intime, pouvait trouver le plan dans ses mémoires , il ne s'a^ gissait que de relever trois choses : l'État — la propriété — la famille.

En ce qui touche l'ordre politique — le sénat fut purifié ; Auguste exclut les moins dignes en les faisant consentir doucement à prendre leur retraite et les consolant par quelques honneurs, les plus pauvres en portant le cens sénatorial de 800,000 à 12,000,000 sest. (de 215,000 à 322,000 fr.); il garda les gens de mérite en complétant leur cens sur sa propre fortune. Il ferma l'arène aux sénateurs, à leurs fils , à leurs petits-fils , toujours tourmentés de la rage d'y descendre. Aux fils des sénateurs , Auguste accorda le droit d'assistance au sénat , voilà pour leur avenir parlementaire ; un tour de fa-

veur pour les grades , voilà pour leur avenir dans Tarmée. Auguste eûl fondé une chambre des lords , si une chambre des lords pouvait se fonder (1).

Viennent les chevaliers : Tusage de la revue quinquennale est repris ; ils défilent devant le prince , tenant la bride de leurs chevaux, et lui rendent compte de leurs vie et mœurs. Toujours prudent et modeste, Auguste les avertit doucement, les punit parfois, leur recommande de ne pas trop faire l'usure, quelquefois écrit un reproche sur ses tablettes et le leur donne à lire tout bas (2).

Mais la grande réforme à faire est celle du peuple. Des millions d'hommes ( en 726 : 4,063,000 citoyens ; en 746 : 4,233,000; en 767 : 4,137,000(3)) possèdent le droit plus illusoire que jamais, du vote aux comices. Une telle masse d'hommes échappera-t-elle toujours à l'impôt? Avec bien des ménagements , bien des détours , Auguste ose attaquer Tinviolabililé fiscale du citoyen romain , et grève d'un droit son gibier favori, les successions et les legs.

Mais il faut surtout que le sang romain garde son altière prééminence, que trop de sang étranger ou servile ne coule pas dans les veines des maîtres du monde (4). Auguste est avare du droit de cité, autant que les autres Césars en seront prodigues. Il l'ôte à des villes, à des nations coupables; quand Livie le lui demande pour un Gaulois : « Je l'exempte d'impôts, répond-il, j'aime mieux appauvrir le fisc qu'avilir le titre de citoyen».

Le pouvoir d'affranchir, de faire d'un esclave un Romain est soumis à des restrictions. Nul ne peut mettre en liberté plus de cent esclaves à la fois. L'affranchi qui n'a pas reçu la liberté selon les formes solennelles de l'ancien droit public, n'est pas citoyen ; il est assimilé aux Latins, les premiers su-

(I) Suétone. 35. 38. 41.— (2) Suétone. 38. 39.-^(3] Lapis Ancyr. II. (4) Magni exlstimans aincerum atque ab omnl colluvie pcregrlni ac senilis sanguinis iDCorruptum scrvare populum... Suét. in Au g. 40.

jets, maïs enfin les sujets de Rome. L'affranchi qui , étant esclave, a subi une condamnation criminelle, est assimilé aux derniers d'entre les peuples vaincus, à ceux que Rome a reçus à discrétion {deditilii) , exclu pour jamais du droit de cité , privé de tout héritage, relégué à cent mille de Rome (1).

Les anciennes lois contre les mésalliances sont renouvelées : nul sénateur , ou fils de sénateur , n'épousera la fille d'un affranchi ou d'un comédien ; nul citoyen libre de naissance (ingenuus) n'épousera soit une femme de mauvaise vie, soit une femme condamnée pour adultère , soit une comédienne (2). Ainsi Auguste veille à la pureté du sang romain.

Rome va donc renaître épurée du chaos des guerres civiles. Voyez au théâtre revivre les distinctions antiques ; les sénateurs assis au premier banc, les quatorze suivants réservés aux chevaliers ; les hommes mariés séparés des célibataires, les adultes des enfants, les ingenui des affranchis , les Romains des étrangers, les soldats du peuple, les hommes en toge de ceux qui portent le manteau. N'est-ce pas toute une résurrection de l'antique cité? Auguste, qui veut réhabiliter jusqu'au costume romain, voit un jour une assemblée entière vêtue de cette ignoble pmtda qui dissimule la toge ou dispense de la porter. « Voilà donc , s'écrie-t-il , en rappelant ironiquement une parole du poète :

Romanos rerum dominos gentemque togatam I « Les Romains et la toge au monde redoutée ! »

Et à quiconque s'arrête sur le Forum, il fait, sans façon, ôter le manteau de dessus ses épaules romaines. Ainsi à la fois , il épure, il reconstitue, il ennoblit le peuple roi (3).

(l)Loi Furiû Caninia. 751. LoiiËHa SenUi. 756. Loi JuUa Norbana. 771 (sons Tibère). V. Suétone. 40. Dion. LV et les Jurisconsuites. F. un curieux passage où Denys d'Halicamasse (IV. 3) rappelle et Justifie celte loi.

(3) Loi Julia de marilandis ordinlbus. 734. Uip. Regul. 13. etc.

(3) V. Snét. 40. 44.

Reste la propriété à garantir, le sol à affermir sous les pas de ce peuple régénéré. A partir de la défaite de Sextus (731), les biens vacants furent seuls distribués aux gens de guerre* Si Auguste dépouille quelques colons, il les indemnise , soit en argent, soit en terres hors d'Italie, admirable munificence, dit-il, i( que seul de son temps il pratiqua parmi tous ceux qui donnèrent des terres à leurs soldats (1) ». Enfin » pour garantir la propriété contre le retour de ces terribles exécu* lions militaires , Auguste fonde , en grande partie avec ses propres deniers , le trésor militaire destiné à acquitter la dette de la république envers les vétérans.

Vingt-huit colonies , cent vingt mille nouveaux citoyens vont repeupler Tltalie (3) ; le luxe est combattu ; les poètes chantent de leur mieux les douceurs de l'agriculture (3) : les Géorgiques de Virgile sont un délicieux pamphlet contre les domaines de luxe et les grandes propriétés ;

.... Laudato ingeDtia rura

Exiguum colito

« Admirez les grands domaines, n'en cultiTez qu'un petit. »

Octave, quand son trésor est abondant , prête sans intérêt au propriétaire qui peut lui garantir le double de son prêt. Octave voudrait abolir ces funestes distributions de blé, perpétuel encouragement à la paresse ; mais il comprend quel

(1) AgroB qaos in consnlatu meo quarto et postea consuHbns H. et Cn. Lentolo augure (726. 736) adsignaTi milltibuB soM munidpils... Bestertlum circiter sexgenslm {iex^gies?),,. <|uod pio agite pieviaeialibue Boivi unus et boIu» omohun qui deduxe* runt colonias mllitum in proyindaa ad memoriam a:tatis meae. Lapis Âncyr. UI.

Pour quelques terres incultes, la colonie de Gapoue reçoit en échange un aqueduc et un revenu en Crète de 1,200,000 sest. Velleius. II. 81. Dion.

(2) Lapis Ancyr. Ihid. Suétone. 46.

(8) Tutus boi eteobn ruim perambulat ,

Nutrit rura Gères aknaque Faustitas. Horace, Od. lY. &.

. . « • Tua, Cœsar, stas

Frugea et agris reitulit uberes. Ibid^

moyen de popularité il abdiquerait au proQt du premier agitateur qui voudrait s'en emparer. Tl tâche seulement de ne pas faire de ces fatales aumônes un monopole pour la fainéantise» et d'y admettre le négociant et le laboureur sur le même pied que le mendiant de Rome (1).

Mais je n'ai pas p^lé de la famille : je n'ai pas indiqué une des grandes plaies de cette société, la désuétude du mariage. Le mal étdt ancien ; les lois, depuis longtemps, cherchaient le remède ; nous avons vu César occupé à le trouver (8). Le joug du mariage n'était pourtant pas bien lourd ; on quittait , on reprenait à son gré sa femme ou son mari t César et Auguste furent mariés ainsi chacun trois fois ; Pompée eut cinq femmes. Mais le divorce a toujours été le plus grand ennemi du mariage ; la nature humaine se résigne mieux à une loi plus sévère, quand cette loi est immuable. Le joug conjugal était devenu plus commode ; mais on trouvait plus commode encore de s'en affranchir tout à fait, d'avoir, au lieu d'héritiers nécessaires, comme dit la loi, de commensaux inévitables, des héritiers éventuels, des parasites , des cour*tisans. Et vers la fin de son règne, quand Auguste rassembla les chevaliers romains et sépara les célibataires des gens mariés, il resta épouvanté du petit nombre de ceux-ci (3).

Il n'avait pourtant rien oublié pour réhabiliter le mariage : don de mille sesterces par enfant à des citoyens pères d'une nombreuse famille ; obstacle aux divorces ; interdiction dei fiançailles prématurées (avant cette loi , Agrippine avait été

(0 Suétone. 40. M.

(2) Dès l'an 350, amende contre les célibatalree {œt uxorium). Val. Maxim. II. 9. Plutarq. in Camlllo. — Au vi* siècle, les ûls d'af&anchis qai ayaient nn enfant mâle de cinq ans passent dans les tribus rustiques. Uv. XLV. 25. — En 650, primes en faveur du mariage; la dté romaine accordée au Latin qui laissait un flis dans sa viUe natale. — En 651 , harangue de Mételins de proie augendd, loi qui oblige au mariage Uherorum creaaidorum eautd. Suét in Ang. Uv. Epit. 69. Aidu. Geil. I. 6. — En 695 , la loi agraire de César n'accorde des terres qu'aux citoyens qui ont trois enfants* — 707-710, diverses mesures de César que J'ai indiquées plus haut.

(3) Dion. LVK

fiancée dès Tâge d'un an ) ; garantie donnée aux femmes par rinaliénabilité de la dot (1) ; peines contre la séduction; peine d'exil et de confiscation contre l'adultère ; devoir imposé au mari, sous peine d'être jugé comme entremetteur de corruption {lenocinii) de répudier, de dénoncer, de poursuivre sa femme coupable, qui du reste pouvait être accusée et par son père et par d'autres ; droit de mort sur le séducteur, donné au mari, donné au père, pourvu que le père en même temps n'épargne pas sa propre fille (2).

Auguste alors, dans sa colère, proclame la loi depuis longtemps méditée , mais pour laquelle il avait attendu le plein affermissement de sa puissance, sa loi Papia Poppaea. D'après cette loi, le mariage est une charge publique, un impôt qu'on doit à l'État; le veuvage même ne doit pas être trop long, en dépit de l'ancienne morale qui n'aimait pas les secondes noces et honorait la femme d'un seul époux {univira). — Quiconque à ving^cinq ans ne sera pas marié encore, quiconque veuf ou divorcé ne sera pas remarié au bout de la courte vacance que la loi lui donne (c'était pour les femmes deux ans après la mort , dix-huit mois après le divorce (3) ; quiconque enfin se sera marié seulement à l'âge auquel la loi ne tient plus le mariage pour suffisant (soixante ans pour les hommes, cinquante pour les femmes), est réputé célibataire et puni comme tel. Il ne peut recueillir ni hérédité testamentaire, ni legs, ni succession, si ce n'est de ses parents les plus proches. S'il veut hériter, il n'a qu'à se marier bien vite, on lui donne, pour prendre son parti , cent jours à compter de l'ouverture de la succession. — Mais croyez -vous l'homme marié à l'abri des rigueurs de la loi ? Non , à vingl-cinq ans pour les hommes, à vingt ans pour les femmes, la loi exige des en-

(1) Ga!u8. Insllt U. C2. 63. Paul. Sent. H. 21. B. S 2. pr. 4. 16. D. de fundodotali.

(2) Lex Julia de aduUeriis et de pudiciliù. V, Paul. Sent. II. 26. D. ad. L. Jul. de adultéras. Suét. in Àug. 34. Pline. Ep. VI. 31. Horace, Ode 11. 5. Justinien, InsUlut. tit, XVIII. 4.-* (3) D'après la loi Julia antérieure, un an et six mois.

fanls ; sinon, mari et femme ne peuvent se donner l*un à l'autre que le dixième de leurs biens, et ne touchent que la moitié des legs qu'un étranger leur laisse. — Au contraire , le père de famille est l'heureux du siècle : legs , successions , hérédités, lui appartiennent ; il recueille la part des ses cohéritiers célibataires ; sa femme et lui peuvent disposer l'un pour l'autre de toute leur fortune ; il a le pas dans les cérémonies, la meilleure loge au théâtre; chaque enfant le dispense d'une année d'âge pour les magistratures. — Et s'il a trois enfants (trois à Rome, quatre en Italie, cinq dans les provinces), c'est alors qu'il devient le favori de la loi, le monarque de la civilisation ; la république l'accable de sei«t privilèges, l'affranchit des charges publiques , le dispense des tutelles , lui donne une double part dans les frumentatûms, le préfère dans la nomination aux emplois. — Quatre enfants font échapper la femme affranchie à la tutelle de son patron ; trois enfants donnent à la patronne l'héritage de son affranchi ; le Latin qui présente au magistrat un fils âgé d'un an , et déclare « s'être marié pour avoir des enfants, » devient citoyen romain (1) ; le sénateur qui a la plus nombreuse famille opine le premier au sénat. — Auguste déclare enfin aux célibataires que sa patience est épuisée : il a tout fait pour leur faciliter le mariage, leur a permis d'épouser même des affranchies, a autorisé ce mariage de la main gauche (concubinatus)^ par lequel on échappe à certaines prohibitions légales (2) ; il leur a déjà donné trois ans , puis deux ans de délai pour chercher femme ; il leur accorde un an encore ; mais au bout de ce terme, il sera sans pitié. D'ailleurs le fisc, et ses émissaires les délateurs, auxquels la loi promet une forte part des sommes qu'ils rapporteront au trésor, gardes vigilants , épieront leur proie ; la délation et la fiscalité viennent au bout de toutes les institutions impériales. — Quelle devait donc

(1) D'après la loi Junia Norbana. Ulplen. reg. III. 3. Gaiiu. Institut. 1. 39. (3) Digeste. 3 de concabinls.

être la haine de ce siècle pour le mariage, quand le législateur en arrivait à de telles promesses et à de telles menaces (1) 1

Ainsi Auguste voulait-il sérieusement se faire Romain. Les temples se relevaient, les collèges de prêtres étaient enrichis ; les fêtes oubliées remises en honneur. Le tyran Auguste était antiquaire et amateur de vieux bouquins , cherchant partout, dans les poudreuses annales de la république, quelque chose d'édifiant pour ses Romains dégénérés ; tantôt lisant au sénat le discours de Métellus de proie atAgendâ, preuve, hélas I que les anciennes mœurs étaient bien anciennes et que depuis longtemps on se lamentait sur leur décadence ; tantôt retrouvant de vieux préceptes et de sages maximes , qu'il adressait à ses généraux, à ses magistrats , à ses préfets : et il écrivait sur la table d'airain où il rendait compte de sa vie publique : « J'ai proposé à la république les exemples oubliés de nos aïeux ». (2) Si quelqu'un dans Rome était Romain, c'était lui.

Vous étonnerez-vous qu'il évoquât sans inquiétude les souvenirs de la liberté ? Qu'il laissât Horace chanter « le noble trépas et l'atroce courage de Caton » ; que Virgile mit Caton aux Champs-Elysées, à la tête des justes (3), et qu'auprès de l'apothéose de ce républicain il y eût un reproche pour Cé-

(t) En 730, Loi Julia de maritanâta ordinibus. Ta<:. Anu. HI. 28. Dion. 64. Suétone. 34. Horace, Ëp^. 28. Carmen seculare. — £n 762. Loi Popp&ia. Dion. 56. Suétone. 3K 89.

r. sur ces lois en général : parmi les préclenx monuments du droit anté-justinien : Ulplen Regularum. 14. 10. 18. 22. (§ 19.) 24. (S 31.) 29. (S Setsulv.) Gaius. Instit. II.JIL 200 et 8uiv.— Dans le droit lustinien: Digeste XXXYUI, 2. S 1* Instit. de suocessionibus libertorum. S L — Parmi les classiques : Gcllius, I. 6. Y. 19. Suétone in Claudio 19. 23. Pline. Epit. VIII. 16. Juvénal. a. 88 et sulv. Pline. Panégyr. XXVI. 6. Tacite, XV. 19. — Parmi les modernes, Montesquieu, etc.

(2) Exempla majorum exolescentia Jam ex noètrâ repuhlicâ multaruxn rerum excmpla imitanJa proposui. Lapis Ancyranus.

(3) .... ËtCalonis

Nobile lethum. . . .

RESTAURATION DE L'ANCIENNE ROME. i95

sar (1) ; que Tite-Live ae dissimulât pas ses sympathies pour la liberté aristocratique de Tancienne Rome» et que le tyrau son maître se contentât en riant de l'appeler Pompéien (2) ? Ëtait-ce donc Auguste qui avait abattu la vieille Rome ? AugustCy à vrai dire, avait-il à défendre le parti de César ?

Aussi voyez comme sa littérature officielle est bien roumaine! Quel élan religieux et national! Quel concert de louanges I d'espérance, de morale et de sentimentalité romaine, enfanté par tous les lauréats du mont Palatin, par toute la cour poétique de César ! L'un de ses poètes chante Tagriculture des vieux Sabins , l'autre les fastes de la Rome quirinale» celui-ci tout le fatras mythologique des origines romaines ; leur poésie obéit à sa politique. Pas une loi en faveur du mariage et des bonnes mœurs qui ne soit inaugurée par un chant du libertin Ovide , ou du célibataire Horace :

tous sont de pieux Romains à genoux devant les dieux, pour leur demander le retour aux anciennes mœurs ; tous des agriculteurs passionnés» prête à ressusciter, s'ils le pouvaient faire, cette vieille race de paysans et de soldats qui remuait avec la charrue la lourde terre des Sabins (3). « Rétablis donc,

Et cuncta lerratum subacta

Prftter atrocem animma Catonii. . . . Honuie.

SecretoBciue pios, la dantem jara Gatonem. Ënéid. VI.

CatUiaa, Vmmû da la république est maudit par Vlrglte :

.... Et tO) Gaiffîna, minad . FandenlMii acopulo fdriarumque ora trcmentem.

(1) 0 pueri , ne tanta aniiniB adsuescite bella. . . .

Taque prior, tu parce, genua qui ducia Olympo,

Projice tela manu, Banguis meus. Ënéid. VI.

(2) F. Tacite. Annal. IV. 34.

(3} Non hiB JuTentuB orta parentIbuB

Infecit œquor sanguine Pnnico; Sed ruBticorum ma^cula militum

chantent ces poètes, ô fils de Romulus, si tu ne veux expier innocent les crimes de tes ancêtres, rétablis les temples écroulés de tes dieux , et leurs statues noircies de fumée I Soumis aux dieux , tu règnes sur le monde ; oubliant les dieux, tu as appelé des maux affreux sur la malheureuse

Italie Erycine, riante Vénus, mère de notre César; chaste

Diane, toi qui donnes de glorieux enfants aux épouses fidèles; Apollon, dieu du soleil, puisses-tu dans ta course ne voir rien de plus beau que notre Rome ! Dieux puissants, si Rome est votre ouvrage, donnez des mœurs pures à la docile jeunesse ; à la vieillesse, donnez un paisible repos ; aux fils de Romulus, donnez la puissance, la fécondité et la gloire... Déjà la foi , déjà la paix, déjà la bienséance et Tantique pudeur reviennent parmi nous avec la vertu si longtemps négligées ; .les maisons sont devenues chastes , il n'y a plus d'adultère ; les lois et les mœurs ont détruit l'infâme débauche ; il n'y a pas de fautes sans châtiment, et les mères se glorifient d'enfanls semblables à leurs époux (1). »

Ces phrases de poètes avaient leur côté sérieux ; un homme sérieux les inspirait. Ne médisons pas de la politique d'Auguste; elle donna au monde quarante-cinq ans de paix et d'équilibre : elle ne fut donc ni si mal entendue , ni si malheureuse : quelle politique humaine a le bras assez long pour qu'un demi-siècle ne soit pas pour elle une éternité ?

Et cependant elle sentait déjà ses résultats lui échapper. On nous peint toujours l'Italie à côté des magnificences de Rome , appauvrie par le stérile agrandissepient de quelques fortunes : on nous peint des domaines immenses dont le

Proies, Sabellis docta llgonibus

Versarc glebas. . . . Horace.

Hanc olini veteres vilain colucrc SabinI Hanc Remas et frater. Sic fortls Elruria crevlt. . . .

Virgile.

(1) r. Horace, ode HI. C. 24. IV. 4. 15. Carmen scculare«

maître ne peut faire le tour à cheval dans une journée, broutés par la dent des troupeaux ou piétines par les bétes fauves, cultivés tout au plus par quelques misérables enchaînés (1) ; le palais et le parc du riche , ses champs de violettes , ses jardins de myrtes et de platanes, envahissant la terre du pauvre ; l'humble vassal (2) fuyant , ses pauvres pénates entre ses bras , avec sa femme et ses enfants en haillons ; des cantons, d'où les vieux peuples italiques faisaient sortir des armées , habités aujourd'hui par des esclaves et fournissant à grand'peine un faible contingent aux légions (3) ; une foule de villes jadis florissantes, détruites et inhabitées ; nulle trace ni de la langue, ni du costume, ni des mœurs des anciens peuples; deux villes seules restées debout dans tout le Samnium (4). Pline compte, dans le Lalium seulement, cinquantetrois peuples éteints (5).

De là, — comme auparavant, les importations inévitables de blé étranger : elles montèrent , sous Auguste , à soixante millions de boisseaux (900,000 hectol. environ) ; c'était à peu près la consommation de Rome (6) : — comme auparavant , Rome encombrée d'habitants, parce que là seulement on trouvait à vivre ; Auguste fut forcé d'ouvrir un troisième forum à cette population toujours croissante ; César avait réduit le nombre des frumentaires à 150,000 ; sous Auguste, il re-

(0 VarroD. De rerustlcA. HI. 10. Cet écrit est, du reste, de Tan 718, ayant la (In des guerres civiles.

(2) Quld ? quod usque proximos

Revellis agri terminos, et ultra

Limites cUentlum Salis avarus; pellltur patemos

In sinu ferens Deos Et uxor et vlr sordidosquc natos.

Horace, Ode U. 18. V. aussi II. 15.

(3) Innumerabllcm muUitudfnem libcroruni capilum fuisse In his locls qus nunc vlx exiguo seminario militum rclicto servitia Romana à solltudlnc \indlcant. Tite- Llv. VI. 12. — (4) Strabon, V. VI. Denys d'Hallcamasse.

(5) Htst. natur. III. 6. — (6) Josèphe, de Bello 11. 18. Aurelius Victor, Epitom. I.

monte à 200 ou 350,000 (1) : — comme auparavant , des craintes perpétuelles, des disettes fréquentes, des séditions à Rome, Texpulsion des étrangers ; dans une grande famine où le modius (8 1/2 litres environ) de blé se vendit 27 deniers et demi (22 francs ) , Auguste chasse de Rome tous les gladiateurs, tous les esclaves à vendre, tous les étrangers à Texoeption des professeurs et des artistes, un grand nombre d'esclaves et même de ses propres esclaves (2) : — comme auparavant enfin, la population servile ne cesse de s'accroître, épouvante et menace la population libre, instrument maniable à toutes les factions, dangereux auxiliaire de tous ceux qui veulent conspirer (3).

Malgré Taugmentation du nombre des citoyens, l'Italie demeure privée de défenseiu's. A la nouvelle d'un soulèvement des Dalmates, Auguste, forcé d'armer les affranchis, déclare que, s'il n'y est pourvu par de promptes mesures , l'ennemi sera dans dix jours aux portes de Rome (4). A la défaite de Varus, Auguste pleure et s'arrache les cheveux, parce qui! voit déjà les Germains sur les Alpes, prêts à descendre sur l'Italie sans défense (5). Trois fois il est obligé d'armer les esclaves (6) ; une garde municipale , composée d'affranchis, veille pour la sûreté de Rome. Qui pourrait aujourd'hui, s'écrie Tite-Live, comme dans les anciens temps de la république, lever dans Rome seule une armée de 45,000 citoyens (7)? Dans une lettre remarquable au sénat, Tibère résume très-bien les trois grandes plaies de l'empire : l'éten-

(1) Lapts Ancyranas. — (2) En 759, Suetoalus Aug. 42. Ëaseb. Ghronic. 2022.

(3) Sous Tibère , fioulëvement parmi Ici oaolavoa , lea pâtres surtout. « Rome trembla en pensant à la multitude toujours croissante des esclaves et à la diminution Journalière de la population libre.» Tacite, Annal. IV. 27. Tous les ennemis du prince soupçonnés de vouloir soulever les esclaves. Id. VI. tl. XU. C5. XV. 46 et ailleurs. — (4) Dion, an 760. — [h) Id. Suétone. 24. an 761 .

(6) En 716, il alTranchit 20,000 esclaves pour en faire des rameurs contre Sextus Pompée. En 759 et 765, armement des esclaves et des affranchis contre \ea Dalmates. Dion. LV. 31. LVl. 23. Suétone. 25. Pline (VII. 46) compte parmi les malheurs d'Auguste, servitiorum delectus, inopla juvcnlutls. — (7) VU. 25.

due des propriétés inutiles {villarum infinita spatia)^ le nombre immense des esclaves {servorum nationes)^ Tinsuffisance de ritalie à sa propre nourriture (1).

Voilà pour l'état matériel. — Dans Tordre politique, rien de romain ne se trouve plus dans Rome : le vieux patrieiat est éteint presque tout entier. Faut-il des tribuns, des questeurs ? personne ne se soucie de le devenir ; Fédilité est un honneur trop coûteux, il n'y a plus de candidat. S'agit-il de nommer une vestale ? personne ne présente sa fille ; Auguste, obligé de descendre jusqu'aux filles d'affranchis, jure que si ses petites- filles n'eussent point passé l'âge, il les offrirait : Julie , observe Crevier, eût fait une étrange vestale. Auguste cherche-t-il un flamm pour son cousin Jupiter (sorte de sacerdoce qu'environnait un caractère remarquable de pureté religieuse et de symbolisme pythagorique ) ? Les Romains savent prévoir de loin tous les dangers : comme le fils Fiamen ou la fille vestale sort de la main paternelle, c'est-à-dire peut tester , succéder , recueillir des legs pour son propre compte et non au profit paternel , nul ne se soucie de ces hautes dignités pour ses enfants (voyez dans chaque coin des mœurs romaines cette arrière-pensée de testament et de legs). Or, comme d'un autre côté nul ne dévient flamen ou vestale s'il n'est issu d'un mariage contracté avec toutes les formes religieuses (confarreatio) , le mariage religieux tombe en désuétude , et on ne s'expose pas à mettre au monde des enfants dignes de ces honneurs sacerdotaux (2).

En même temps encore, bien que César fasse tout au monde pour honorer ses confrères, les dieux de l'Olympe, son siècle persiste malgré César à ne vouloir adorer d'autre divinité que la sienne. César défend qu'on lui élève des temples à Rome: au moins s'en élèvera-t-il de toutes parts dans les provinces. César ne veut être adoré que de concert avec la déesse Rome ; Jtomœ et Cœsari est la seule formule qu'il permette : mais sa

(1) Tacite. Annal. UI. 53. 54. — (2) Tacite. Annal. IV. 16.

diviDité dont il cherche à modérer l'excès , l'empire ne demande qu'à l'agrandir. Naples, Pergame, Nicomédie, lui consacrent des temples, des pontifes, des jeux ; Alexandrie, non un temple, mais une ville entière, portiques, bois sacrés, bibliothèques, vestibules, promenades. Le demi-païen Hérode lui élève des statues et des autels , lui donne des jeux dans Jérusalem (1). Il se fait entre les rois ses sujets, une souscription pour achever en l'honneur du génie d'Auguste le temple commencé à Athènes en l'honneur de Jupiter Olympien (2). Enfin Auguste n'a plus qu'un moyen de faire adorer les autres dieux , c'est de les associer à sa grandeur ; il loge chez lui sa cousine Vesla, et Apollon garde son antichambre (3).

Mais quant à la fameuse loi des mariages, — Rome qui se passe fort bien des libertés républicaines, est prête à faire une révolution pour la liberté du célibat. En plein théâtre, les chevaliers inlerpellent Auguste d'abroger sa loi ; ils lui citent fièrement l'exemple des vestales : « Si vous vous autorisez de leur exemple, vivez comme elles, leur dit-il ; » puis il leur montre les fils de Germanicus, l'orgueil de sa famille et l'espoir de l'empire. Il fallut cependant concéder quelque chose aux plaintes du sénat , qui n'acceptait ni la pureté des vestales, ni la chasl« paternité de Germanicus.

Cette loi contre le célibat , fortifiée par de telles peines , sanctionnée par de telles récompenses, que jamais plus belles, disait Auguste , n'avaient été proposées à la vertu, fut une

(I) JoBèphe, Antlq. XV. 11. XVI. 9. — (2) Suétone. 60.

(3) Et cum Gaesareâ, tu Phœbe domestlce, VestÂ.

Ovide. Métamorph.

.... Cognatl Vesta rccepta est

Limine

Phœbus habet partem, Veslœ pars altéra cessit;

Quod supcrcst iliis, tertius ille tulit. Id. Fasti, IV.

Slatc, Palalinœ laurus, prœie\taque quercu Slct domus, seternos Ires habet illa Deos. Id.

preuve (panni tant tfautres), de Timpuissance des pouvoirs publics contre les mœurs. Un peu plus tard, et quand nous aurons parcouru la vie d'une génération, nous reviendrons sur cette œuvre de la législation augustale, et nous examinerons ce qu'elle avait produit ou laissé nailre. Mais voyez déjà combien le pouvoir est peu de chose ! combien il est vrai qu'il n'y a ni un temps ni un pays qui ne sache, quand il le faut, s'insurger s'il est attaqué dans ses goûts ou dans ses vices ! Cette loi d'Auguste contre le célibat portait le nom de deux consuls célibataires. Son admirable parasite, son poète Horace, avait bien j)u chanter « la loi maritale », déplorer « ce siècle fécond en crimes , qui avait souillé les mariages, les familles, le vieux sang romain. » Il avait bien pu chanter Rome, ramenée tout à coup à l'âge d'or par la loi Pappia Poppea ; mais sa complaisance pour Auguste n'était pas allée au delà des paroles, et tout en louant l'austère vertu des femmes germaines , « qui ne se fient pas à un brillant séducteur, » il n'avait oublié ni la trompeuse Barine, ni l'inconstante Lydie, ni tant d'autres filles de l'Asie , dont Rome était pleine, et « pour qui l'épouse à peine mariée était abandonnée par son époux. »

Et Auguste lui-même , ce réformateur de la vie publique , ce préfet des mœurs {magister morum)^ comme il s'était fait appeler solennellement, ne savait-on pas ses mariages et ses divorces? Claudia, cette enfant qu'il avait épousée par politique , renvoyée presque le jour même , parce qu'il avait rompu avec sa belle-mère? et son union précipitée avec Livie, qu'il avait enlevée enceinte à son mari? et l'épouse de Tibère qu'il l'avait forcé de répudier, enceinte également, pour mettre au lieu d'elle Julie sa petite-fille? et tous les mariages qu'il avait noués ou brisés à son gré dans son impudique famille? N'applaudissait-on pas au théâtre à des allusions contre ses mœurs ? Ne savait-on pas les infamies de sa jeunesse? Ne lisait-on pas les illisibles reproches qu'Antoine lui adresse dans une lettre presque amicale ? Ne se souvenait-on

pas que ce pieux restaurateur de la religion avait figuré Apol^ Ion dans une farce où ses amis et ses courtisans avaient re* présenté tout l'Olympe ?

Et même» tandis qu'Auguste, vieux et achevant un règne d'une prospérité inouïe , travaillait ainsi à la réforme des mœurs, quels noms répétait la foule au théâtre , quels noms lisait-elle affichés au Forum? Ceux des amants des deux Julies, sa petite-fille et sa fille ; leurs désordres étaient publics, qu'Auguste les ignorait encore. C'étaient elles pourtant qu'il avait élevées , comme d'antiques Romaines, à filer la laine et à rester à la maison (domi mansit, lanam feoit) ; c'étaient elles dont il avait fait consigner dans un journal toutes les actions et toutes les paroles , afin qu'elles apprissent à les régler, éloignant tellement les étrangers, qu'il écrivait à un jeune patricien : « Tu as commis une indiscrétion en allant visiter ma fille à Baïa ». Ses petits-fils avaient reçu de lui-même leur première instruction, y compris la natation et l'alphabet; il s'était même attaché (chose bisarre !) à ce qu'ils sussent contrefaire son écriture. Il ne soupait jamais sans les avoir couchés au-dessous de lui ; en route ils marchaient devant lui , ou se tenaient à cheval auprès de sa litière. Par des adoptions, par des divorces, par des mariages , tout puissant dans sa famille comme dans la république, il avait arrangé à loisir et en toute satisfaction les combinaisons de sa dynastie.

Mais il y a une fatalité contre les combinaisons de ce genre : ce sont comme les pactes de famille dans les états modernes. La mort et l'infamie se mirent dans la dynastie des Césars. Pendant que ces deux petits-fils lui étaient enlevés en dix-huit mois, Auguste était obligé de punir de mort leur propre confident, de renfermer son fils adoptif Agrippa , âme vile et insolente, de mettre à mort ufa de ses plus chers affranchis qui avait séduit des femmes romaines. Mais rien ne l'accabla comme les désordres des deux Julies ; il s'en plaignit au sénat, non par lui-même, mais par une lettre dont il chargea un questeur ( an 762 ) ; il n'osa se montrer au dehors , il

RESTAURATION DE L'ANCIENNE ROME. 39t

pensa faire mourir sa fille; elle avait une affranchie qui, compromise dans les désordres de sa maîtresse, se pendit d« désespoir. « Que n*étais-je plutôt, disait Auguste, le père de cette Phébé ! » Sa fille, reléguée dans une île, fut privée, par ses ordres, de tout bien-être dans sa vie, de toute communication avec le dehors ; il fallut, avant qu'il Tautorisât à voir personne , qu'on lui donnât un signalement du visiteur : son âge, sa figure, tant il craignait qu'un de ses amants n'arrivât jusqu'à elle. Sa petite-fille, après sa condamnation^ eut un enfant, il défendit qu'on l'élevât. Ces deux femmes et Agrippa étaient l'objet de sa perpétuelle douleur ; il n'y pensait pas sans s'écrier avec le poëte :

Mieux vaut vivre sans épouse et mourir sans enfants (I).

Il eut soin, par son testament, de les exclure d'avance de son tombeau ; et quand le peuple , moins sévère et moins romain que lui, osa, après cinq ans, demander leur rappel» il lui répondit par cette imprécation ? « Je vous souhaite de pareilles femmes et de pareilles filles >».

Ainsi s'achevait entre les intrigues de la vieille Llvie et la sombre ambition de son fils Tibère, cette triste fin d'un beau règne , cette douloureuse vieillesse engagée dans une lutte inégale contre son époque. César et Auguste avaient poussé tour à tour trop loin deux principes contraires. César dans l'ardeur de la lutte avait trop oublié ce que la vieille Rome avait encore de force et de puissance. Vainqueur, il s'en souvint. Auguste s'en souvint bien mieux encore, peut-être trop.

Et cependant, que pouvait-il faire et quelle force pouvait-il trouver hors de ce nom et de ce gén^e romain, la seule chose grande qui fdt alors au monde? Les combinaisons d'origine et de position qui avaient donné son originalité

Hom. Illad. HI. apud Suét. 65.

essentielle à une petite peuplade italienne campée dans les marais du Tibre , avaient certainement produit un des plus merveilleux phénomènes de la nature humaine. La forme gouvernementale» la plus puissante pour imprimer aux choses un caractère de grandeur, d'accroissement et de durée, l'aristocratie une, puissante, héréditaire, mais en même temps sans cesse rafraîchie et renouvelée dans les rangs du peuple, était née de ce caractère si un et si homogène à lui-même, mais doué aussi d'une telle force d'expansion et d'absorption. Il y a eu quelque chose de cela dans l'aristocratie d'Angleterre, dans la noblesse de Venise , dans le sénat de Berne, institutions qui ont été d'une longue vie et d'une grande puissance, parce qu'elles ont eu l'unité de l'homme sans avoir sa courte durée.

C'est que dans le sénat, si abaissé au temps même d'Auguste, on se sentait toujours les héritiers de l'aristocratie ancienne , et qu'on savait encore se faire révérer par les souvenirs. Ce peuple si vil, si frivole, si dégénéré, ce peuple du cirque et du théâtre, voulait être encore le peuple-roi, se révoltait parfois, commandait aux Césars, les sifflait ou les applaudissait comme des acteurs, leur proclamait ses volontés entre les facéties d'un bouffon et les combats des gladiateurs, et, chassé du Forum, régnait au théâtre. Ces légions (objet digne d'une étude toute particulière), formaient dans le peuple un peuple à part, bien autrement romain, qui avait une foi et un culte, le culte de ses aigles , auxquelles on offrait des sacriflces ; cette armée où l'on servait souvent toute la vie, formait une véritable nation militaire d'où sortirent jusqu'aux derniers jours de l'empire des hommes de trempe romaine, des Probus, des Stilicon, hommes rudes, sévères, antiques, souvent d'origine barbare , mais Romains de cœur. Enfin les provinces ellesmêmes, frappées de tant de grandeur et de souvenirs, voyaient moins avec haine qu'avec envie, crainte et admiration, l'édifice de la nationalité romaine, et songeaient, non à le détruire, mais à y pénétrer. Cette puissance des souvenirs, ravivée par

les institutions d'Auguste , appuyée par la forte constitution administrative qu'il sut donner à son empire, le fit vivre pendant quatre siècles. Il eut la gloire, bien rare dans les annales humaines, de prolonger pendant quatre cents ans une décrépitude qui, de son temps, semblait désespérée, et de faire durer au delà de toutes les limites qu'on lui eût raisonnablement assignées, cet arbre sans racine qui ne semblait se soutenir que par son propre poids. Il y avait eu en Rome une telle force de durée et de vie, et elle se trouva aidée par une main si intelligente, que, malgré tant d'ennemis, malgré les barbares, malgré les peuples de l'empire, malgré des luttes intestines qui semblaient faites pour tout détruire, sans l'aristocratie qui avait été sa base, sans le patriotisme qui avait été son mobile, sans le souffle qui l'avait animée à ses anciens jours, la vieille Rome subsista, et, après une vie historique plus longue que celle d'aucun peuple païen , légua au moyen âge ses monuments, sa langue , son droit, et Rome une seconde fois maitresse du monde. •

La destinée d'Auguste est une des plus complètes que le monde ait vues ; souverain libre et paisible de l'univers civilisé, il vécut ce qu'il fallait de temps pour voir une génération nouvelle , ignorante des souvenirs anciens, succéder à la génération que Pharsale et Actium avaient décimée. Son règne fut un temps de repos entre la guerre civile et les tyrans, un moment où les anciens partis disparurent sans qu'il s'en formât un nouveau, où tous les peuples conquis acceptèrent la conquête, où tous les peuples barbares du dehors furent repoussés ; et comme si le monde eût eu besoin de repos pour se préparer à un nouvel ordre de destins , comme s'il avait voulu saluer avec Virgile le nouvel âge sibyllin et les mois de la grande année qui allait naître, Auguste ferma pour la seconde fois le temple de Janus (an 746), et Dieu, au moment de donner au monde Celui que les prophètes ont appelé le Prince de la paix, étendit sur tout l'Occident civilisé une paix que les siècles n'avaient point connue.

AU milieu de cette gloire» Auguste naviguait doucement entre les îles du golfe de Naples (bien plus beau, alors que le Vésuve ne jetait pas de lave sur ses rivages) » se reposait dans ses belles cités» écoutait des flatteries et des poëmes» voyait folâtrer avec une douce joie de vieillard la jeunesse grecque dans ses gymnases» causant» riant» plein de gaîté» lorsque la douleur l'avertit que sa mort était prochaine. Il prit alors un miroir» s'arrangea les cheveux» et» tourné vers ses amis» leur dit comme les acteurs à la fin du spectacle : « N'ai-je pas bien joué le mime de la vie? Montrez-vous contents et applaudissez. » On trouva pour un million de sesterces un sénateur qui jura avoir vu son âme monter au ciel ( 19 août 767» an de J.-C.» 14).

Pour comprendre les empereurs romains^ il faut avoir bien étudié Auguste et Tibère ; le premier donna à l'empire sa forme politique et légale ; il en fit» pour ainsi dire» le droit public : le second lui donna sa puissance réelle» parce qu'abandonnant les traditions romaines et les. tentatives de restauration auxquelles Auguste s'était attaché» il chercha ailleurs le fondement du pouvoir d'un seul. Tibère seul et sa politique rendent explicables l'incroyable puissance et l'incroyable folie de ses successeurs.

$ L — LA FAMILLE IMPtRIALB.

Chaque époque a son secrel. Ses passions ^ ses crises, ses contradictions se résument en un mot qu'il faut chercher comme un mot d'énigme. Mais il ne faut pas constamment le chercher bien haut; le secret d'une époque n'est pas toujours un symbole mystagogique ou une philosophique abstraction ; souvent , en le cherchant au ciel , vous marchez dessus.

La clef de cette époque , je crois l'avoir trouvée sur les bancs d'une école. £t pourquoi pas ? Où se font les hommes ? C'est à l'école. D'où datent nos convictions les plus fermes i nos pentes les plus entraînantes, nos préjugés les plus indéracinables ? N'est-ce pas de l'école ?

Disons ce qu'était l'éducation romaine. La morale publique à Rome était toute dans le patriotisme ; il est vrai que ce patriotisme n'était pas , comme chez nous, une sentimentalité plus ou moins vague , un amour de quelque chose que l'on définit assez mal , fécond en phrases , pauvre en action. Le patriotisme romain était ceci ; la chose publique est dieu ; et un dieu ne vous doit rien ; et vous lui devez tout , corps et âme j vie et biens , vous-même et autrui. Cela était grand, bien que fort absxu^de.

Voilà pour la morale. Voici maintenant pour l'intelligence (nous parlons du bon temps de l'éducation romaine , et non pas de la Rome grécisée qui commence avec les Scipions ).

Alors chaque homme était appelé à tout. Les fonctions publiques ne se divisaient que par degrés, et non pas comme chez nous par attributions ; le préteur rendait la justice à Rome, et hors de Rome commandait Farraée ; le questeur était dans Tordre civil un intendant de province, à l'armée un trésorier militaire. Le consul faisait la guerre, délibérait au sénat, offrait des sacrifices et des prières, général, orateur, pontife, homme politique tout à la fois.

De là les quatre grandes études qui composaient toute éducation : la guerre, le culte, le droit, Téloquence : c'étaient là les vraies sciences romaines. Il n'était personne qui ne commençât par être soldat, personne qui ne fut en sa vie accusé ou accusateur, personne qui n'eût quelque charge pontificale à remplir , ou quelque avis à donner sur le droit. Cicéron , qui pourtant vint assez tard et nous semble un homme tout pacifique, fut général, avocat, financier, jurisconsulte, orateur, poëte, philosophe, homme d'état. César fut tout cela et bien plus que tout cela.

Et déjà pourtant les anciennes mœurs étaient en décadence. Ces quatre sciences, ou plutôt ces quatre fonctions publiques ( car les Romains ne les envisageaient que sous ce point de vue) autrefois la propriété exclusive du patriciat, étaient tombées avec tout son héritage aux mains de la nobilitas. Peu à peu elles s'étaient séparées. L'un avait eu plus de cœur, et, sa première cause plaidée, s'était voué à la guerre ; l'autre plus de poumons, et après sa première campagne s'était mis à plaider ; celui qui ne se sentit de force ni pour la vie des camps, ni pour les clameurs du Forum, mit une branche de laurier sur sa porte, s'assit dans un grand fauteuil, et attendit les consultations. Il y eut alors, avec la même universalité d'éducation , trois carrières distinctes pour la jeunesse : l'armée, l'éloquence et le droit (1).

(1) « Les uns sont arrivés aux honneurs par la science du droit, d'autres par Téioquence, d'autres par la gloire militaire. Nul de ces succès ne manqua à M. Porciua

comme d'un côté la gloire militaire menait aux premières fonctions politiques» positions parlantes» délibérantes, accusantes et accusées ; comme de l'autre le droit n'était guère qu'un pis-aller pour les mémoires courtes ou les poitrines faibles , tout le monde s'cKergait au partage en public (1). Voyez l'Angleterre» cette vie de clubs , de hmtings, de parlements» où il n'est pas d'homme» si petit qu'il soit» qui n'ait un jour en sa vie à jouer l'oraleur devant son village ; où tout se fait à coups de harangues» où des meetings et des comités» le i^peech a passé dans la conversation. Il en était de même chez les Romains» et bien mieux encore» parce qu'au lieu de l'air détrempé de l'Angleterre » ils avaient l'air pur et le doux clinnat de l'Italie ; parce que tout se passait en face du ciel f affaires publiques » affaires privées » justice » commerce» société ; parce qu'en un mot on vivait à l'air. La pluie» U est vrai» faisait cesser les affaires » et au premier bruit de tonnerre» on ajournait la question jusqu'au prochain jour de beau temps. Mais» du reste» ces assemblées du peuple en Grèce et à Rome » que nous appelons des délibérations » ces assemblées de trois ou quatre mille hommes et davantage» si tumultueuses» si désordonnées» qui discutaient si peu et votaient si mal » étaient surtout des moyens de publicité. La place publique était à la fois le parlement» la bourse» le

CaloiL Pleiii de eonrage et de génie militaire, il se retrooTait an besoin, dansla Tfe pacifique, juHaeoDsnUe babile, âoquent orateur, m Tit.-UY. XXXiX. 40.

(1) « Ils s'étaient persuadé que sans l'éloquence on ne pouvait acquérir ni garder une position élevée dans TÉtat. A cette époque où souvent malgré sol, on était produit à la tribune; où dans le sénat il ne suffisait pas d'opiner brièvement, mais où le Tote devait être soutenu par aœ éloquente parole; où, calonmié par des ennemis, dénoncé par des accusateurs, il fallait se défendre par sa propre boucbe; où devant les Juges, il fallait déposer, non de loin et par écrit, mais présent et de vive voix ; l'éloquence n'était pas seulement bonorable et récompensée, mais nécessaire; il y avait et gloire à bien parier, et honte à rester muet.... On eût rougi d'être compté comme client , non comme patron , de laisser arriver à d'autres les liens de patronage qu'avaient formés vos ancêtres, de passer pour un homme sans moyens, Insodisaiit aux charges , inhabile à les acquérir comme à les exercer. » Tacite, t&id., d6, 87.

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