‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 11 sur 37 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

salon, le palais de justice , le marché. Celait le Pnyx à Athènes, lorsque cinq mille hommes se réunissaient pour écouter avec enthousiasme et voter avec fureur ; c'était l'Agora , la promenade des flâneurs et des causeurs de TAttique, la manufacture des nouvelles, le centre du commérage , la tribune des philosophes, le meeùVi^ permanent , où chacun pouvait parler au peuple des affaires du peuple et de ses propres affaires , de sa maison , de son industrie, de son commerce ; où le socle de Démosthènes servait de petites affiches ; le lieu où aboyait Diogène, et où Timon le misanthrope venait dire : « Hommes athéniens, j'ai chez moi un figuier où se sont pendus quatre ou cinq citoyens ; si quelqu'un veut l'employer au même service, je l'engage à se hâter, car je vais couper l'arbre. » Tous ces noms de Lycée, de Portique, d'Académie, nous rappellent que la philosophie, comme tout le reste , se tenait en plein air ; en un mot, on vivait à la tribune.

A Rome, il en était de même. Sous les empereurs, les bains et les basiliques vinrent bien disputer au Forum le monopole de la publicité ; mais sous la république, le Forum était un rendez-vous à peu près universel. Les jours ordinaires on y causait ; les jours de marché , où la nécessité y appelait tout le peuple , on y faisait devant le peuple les affaires sérieuses|, les affaires des citoyens comme celles de l'État ; on y adoptait un fils, on y faisait son testament; enfin le Forum tenait lieu et des salons, ce gi*and élément de la vie du dernier siècle , et des journaux, ce grand élément de notre vie (1).

Celte accoutumance de vie publique , jointe à la gravité romaine , produisait une certaine solennité dans les mœurs , quelque chose d'officiel, d'apprêté, d'oratoire dans toutes les habitudes. La harangue était de tous les moments, de toutes

(1) A Rome, où tout le monde se voit au Forums on n'a pas besoin d'être voisin, Ronup, cùm Forum commune sit, vicinitas non rcqulrîtur. Cic. Fam. V. 15.

les affaires : concio est le speech des Anglais. Dans la vie de famille, on se haranguait comme dans la vie politique. Ger*, manions mourant harangue ses amis ; un rhéteur fatigué de vivre vient au Forum, monte à la tribune , expose en trois points les raisons qu'il a de mourir, puis retourne chez lui , cesse de manger et meurt (1). Antoine , violemment attaqué dans le sénat par Cicéron, ne se croit pas en état de lui répondre sur rheure ; il va à la campagne, s'y enferme avec un maître de rhétorique , y étudie, déclame , improvise pendant quinze jours, puis revient au sénat et fulmine son écrasante improvisation.

Dans les Annales de Tacite , cet écrivain qui raconte son propre temps et le raconte avec une si profonde intelligence, Sénèque , que commencent à inquiéter les dispositions peu aimables de son impérial élève Néron , Taborde et lui fait un speech dans toutes les formes pour lui demander sa retraite. Néron lui répond comme on ferait à la Chambre : « Si je ne crains pas de répondre sans préparation à un discours longuement médité, c'est à toi que je le dois, etc.»

Un avocat chez nous, c'est un homme souvent assez vulgaire, qui, secouant les plis d'une vieille robe noire , criant d'une voix enrouée des phrases mal faites et mal sonnantes, frappant sur le barreau , n'a certes rien de pompeux ni de théâtral. Mais un avocat chez les. Romains, c'était un magique artiste en paroles, monté sur une large tribune, s'y promenant à droite et à gauche, se drapant habilement dans les plis de sa toge blanche ( Tacite se plaint des petits manteaux de son temps , dans lesquels , ditril , l'éloquence est étriquée (2) ) ; prenant le la d'un joueur de flûte, afin de ne pas commencer sur un ton trop haut ni trop bas ; donnant à sa voix toutes les inflexions étudiées d'une déclamation d'acteur, modulant son geste, se complaisant dans ses cadences, charmant au moins les oreilles quand il ne parlait ni à l'es^

(1) Suétone, de claris rhetoribus. G. —(2) Tacite, de orat. 39.

prit» m au cœur ; s'armant de prudence et de modestie dans 8oa exorde, entamant avec une douceur insinuante les préventions de son auditoire ; exposant avec clarté » racontant avec esprit, argumentant sans pédantisme, sophistiquant avec élégance^ injuriant en phrases poétiques , vouant avec grâce son adversaire aux dieux infernaux, ayant des malédictions , des colères » des violences harmonieuses ; pleurant à la pérorai* son, pleurant de rhétorique » de fatigue » d'émotion même ; car il ne faut pas oublier ce qu'il y avait d'émotion facile et de sensibilité passagère dans ces âmes méridionales.

II est bon de voir comme on entendait minutieusement ces dehors de l'éloquence , et comment la dignité de l'orateur était comprise. L'orateur ne devait ni se moucher » m craeher, ni tousser trop souvent ; le verre d'eau sucrée est condamné par Quintili^n. L'orateur ne devait ni trop se remuer ni se remuer trop peu» ni gonfler ses narines » ni lever ses épaules, ni mordre ses lèvres» ni sortir de son banc » ni trop s'y promener ( on demandait à un certain avocat combien de milles il avait fait en plaidant ) » ni se balancer sur le pied gauche» ni avancer le pied droit en même temps que la main droite» ni écarter les jambes» ni lever le bras gauche plus haut qu'il ne £aut pour former avec le corps un angle droit. L'école réglait jusqu'à sa toilette ; les dernières franges de sa toge devaient lui descendre à mi-iambe» les premières un peu audessous du genou; sa toge devait être arrondie et d'une coupe élégante ; une grosse cravate qui enveloppe le cou et charge les épaules» ôte» disai^on» à la poitrine sa dignité ; il ne faut ni trop de bagues à ses doigts» ni dans sa main» s'il se peut» un cahier incommode. Mais à mesure qu'il parle et s'échauffe» il peut se mettre plus à l'aise » après l'exorde laisser tomber un pli de la toge » à l'argumentation la rejeter tout à fait ; « le costume lui^nême doit prendre une attitude de combat.» À la péroraison » quand on pleure » quand on l'applaudit » quand on l'embrasse , que sa toge tombe ! que toutes les grâces de son costume soient troublées ! qu'il soit haletant ,

en sueur ! Pline cependant lui recommande le mouchoir pour essuyer son front sans déranger sa coiffure. Tout cela est un peu théâtral sans doute ; mais ne souhaiteriez-vous pas cpie quelques-unes de ces délicatesses de parole , de pose et de toilette eussent passé du Forum au palais de justice et même au palais Bourbon (1) ?

Telle était donc cette vie d'apparat et de dignité officielle, cette vie oratoire qui faisait que dès l'enfance on s'exerçait à la période cicéronienne. Plébéiens et patriciens^ futurs soldats et futurs jurisconsultes , tous ceux qui recevaient une éducation recevaient celle-là. M. Pitt, à dix ans, montait sur la table , et de là improvisait devant son père de petits discours parlementaires. Auguste, à douze ans, prononçait l'éloge de son aïeule (2).

Tout cela était bien sous la république : la vie parlementaire était un but et un aliment pour toutes ces éloquences naissantes. Sous l'empire, le but n'exista plus, mais les écoles subsistèrent. On continua de fabriquer des orateurs sans savoir pour quelle tribune. Et que vouliez-vous que fit la jeunesse ? L'art militaire et le droit n'étaient guère des sciences d'école. D'ailleurs la jurisprudence était suspecte de républicanisme; la vie militaire très-entachée de danger et de fatigue, choses que n'aimaient plus lés Romains de l'empire* Il n'y avait plus de Forum , mais il y avait encore ce sentitiment artiste qui fait aimer les belles paroles , et que les Grecs avaient inspiré aux Romains. On ne délibérait plus, on discourait encore ; on avait renvoyé les orateurs , on gardait les maîtres de rhétorique.

L'enseignement n'avait donc plus rien de sérieux ; il tombait dans les sophismes, les subtilités, les frivolités de la Grèce. Il y avait dans les anciens un fonds de dignité puérile qui se laisse partout apercevoir. La base de rinstruclion première, c'était la mythologie des Grecs, à laquelle on ne

(1) r. QuiDtillen. XL 3.-^ (2) QiiinUi. XU. e.

croyait plus, mais que Ton apprenait toujours. Ces poétiques niaiseries étaient la première chose dont se remplissaient tous les cerveaux, le premier caractère dont l'imagination naissante , cette cire molle , restait timbrée. Ajoutez que l'érudition s'y était mise, et que , sans croire à Vénus ni à Hercule, on discutait avec conscience sur la couleur des cheveux de Vénus, sur le jour de la naissance d'Hercule. Il y avait des gens appelés grammairiens dont la suprême science était celle-là, et c'était à ces gens que l'on confiait l'intelligence naissante des enfants. On demandait à un précepteur que Ton voulait prendre le nombre des chevaux d'Achille, le nom de la mère d'Hécube. Tibère, ce vieux et farouche tyran, adorait les grammairiens, et passait ses moments de répit à leur poser des questions pareilles (1).

De chez le grammairien , le jeune homme passait chez le rhéteur, des puérilités de la religion aux puérilités de l'éloquence. Les Grecs , peuple bavard , avaient une foule de beaux diseurs depuis qu'ils n'avaient plus de Démoslhène. Quand Rome leur fut ouverte, tout cela vint professer à Rome, et y établir, comme les appelaient les vieux pères conscrits, leurs écoles ^impertinence (2). Ce qui caractérisa ces écoles, ce fut une combinaison de l'esprit alambiqué , puéril et disputeur des Grecs, avec l'esprit tendu, lourd et emphatique des Romains, l'union du sophisme et de la déclamation. Comme on n'avait rien autre à faire , ce fut une rage de déclamer, de disputer, de conlroverser, de plaider, de répliquer, d'improviser, de répondre. Vinrent à leur tour les nouveaux sujets de Rome, les Barbares que l'on civilisait, criant, sophistiquant, avocassant à l'cnvi ; Gaulois, Africains, Espagnols surtout, aux larges poumons , à la puissante poitrine , à l'imagination désordonnée, parlant des jours, des nuits entières, déclamant à table, déclamant en voyage, déclamant

(0 Suétone in Tiberio. 70.

(2) Ludum loipudentise. Qcéron, de Orat. UI. 24. Tadtc 35.

SOUS la tente (1) : la vie de ces gens-là était un perpétuel monologue. Maintenant , dire quelle misérable chose était leur faconde 9 ce serait difficile. L'un, pour augmenter la difficulté, demandait qu'on lui donnât le premier mot de son discours ; on lui donnait verubus, et il commençait par veru-bus. L'autre se proposait pour sujet déloquence cette question : m Pourquoi, si on laisse tomber un verre , se casse-t-ilî Pourquoi, si on laisse tomber une éponge, ne se casse-t-elle pas?» Voici en peu de mots comment on procédait. Les commençants étaient bornés à des discussions moins incisives ( suasoriœ) : ils engageaient Alexandre à se contenter d'avoir conquis la terre, à ne pas conquérir l'Océan ; ils conseillaient à Caton de ne pas se tuer , ou bien à Agamemnon de ne pas faire périr Iphigénie. Mais ces querelles avec les morts n'étaient que des jeux d'enfants ; il fallait en venir à la plaidoirie (controversia) , soutenir la lutte contre un adversaire , livrer bataille sur la grande scène de l'école. Les sujets de ces controverses sont incroyables. Voici quelques-unes de ces plaidoiries fictives sur lesquelles vous me pardonnerez d'insister, puisqu'elles étaient le dernier perfectionnement de l'éducation, l'exercice le plus intellectuel de la jeunesse et même de l'âge mûr.

Un homme et sa femme se jurent de ne pas se survivre l'un à l'autre. Le mari, un peu las de sa moitié, part pour un voyage et" lui fait annoncer sa mort. Elle , trop confiante , tient parole et se jette par la fenêtre ; elle ne meurt pas cependant, elle guérit et apprend que son mari l'a jouée : arrive son père qui veut le divorce ; elle, sans rancune , n'en veut pas. Plaidez pour le père, plaidez pour la fille. — Autre exemple : un homme recueille des enfants exposés , leur coupe un bras ou une jambe, les fait mendier en cet état, et s'enrichit de ce qu'on leur donne. Accusez cet homme , dé-

(]} QuinilUcn. X. 7. V. surtout Sénèqnc le père dans ses curieuses préfaces, entre autres, Controvers., lib. I.

216 TIBÈtlE.

fendez cet homme. — La loi (laquelle loi du reste tfest ni du droit romain , ni du droit grec , ni d'aucun autre ^ c'est une législation fabriquée par les rhéteurs, aussi fabuleuse que les événements), la loi veut que si une jeune fille a été enlevée, elle ait le choix ou de faire mourir son ravisseur , ou de l'épouser sans dot. Un même homme a enlevé deux femmes ; l'une veut qu'il meure , l'autre veut l'épouser. Plaidez làdessus.

Maintenant figurez-vous l'éloquence s'exerçant sur de pareils sujets ; les disciples venant les uns après les autres saupoudrer de nouvelles phrases l'absurdité d'une telle donnée, chacun à son tour plaidant le pour et le contre, entassant les antithèses, nageant en plein océan dans les tropes et les figures, appelant à son secours Tilhos et le pathos, toutes les niaiseries sonores , toutes les absurdités sentencieuses, pour dire bon gré mal gré quelque Chose sur un sujet où il n'y avait qu'à se taire ; et cela au milieu des hourras, des sifflets, des applaudissements , des clameurs ; le tumulte du Forum remplacé par un tapage d'écoliers. Il y eut un de ces rhétetirs qui, à force de Se battre les flancs et de se monter la tête, en devint fou. Nous avons tout un livre composé d'échantillons de ces merveilleuses harangues, de ces beaux traits qui donnaient le signal des bravos. C'est le répertoire le plus vaste de paroles vides , d'éloquence à froid , d'antithèses creuses ; livre curieux à force de manquer de sens.

Voilà ce qu'étudiait toute la jeunesse avant de s'élancer dans la vie. Nous venons de dire comment les carrières anciennes étaient tombées en discrédit. Avec celte éducation d'ailleurs, il semblait qu'il ne dût y en avoir qu'une, et que le monde dût être composé d'avocats .: et en effet, dans l'ancienne Rome, il n'y avait personne qui n'eût commencé par l'être un peu plus ou un peu moins. Mais encore, après avoir vécu dans ce monde romanesque de* sortilèges , d'empoisonnements, d'incestes, parmi ces lois imaginaires, ces catastrophes miraculeuses, ces procès impossibles, la tête pleine

de toutes ôes belles choses, comme oti devait ise trouver défoulé au tribunal du préteur, en face des hypothèques , des cours d*eau ou de la quarte falcidie (1) !

Aussi les maîtres de Tart étaient-ils souvent malheureux au barreau , et parfois , comme dit Quintilien , se jugeaient trop éloquents pour jamais plaider (2). Il s'agissait un jour d*un homme qui demandait que le serment lui fût déféré. L*avocal adverse, rhéteur illustre, trouva un admirable mouvement pour lui répondre : « Tu demandes le serment, diWl, eh bien ! jure, mais écoute la formule que je te prescris : jure par les cendres de ton père que tu as laissé sans sépulture ,

jure parla mémoire de ton père que tu as outragée » Et

le reste. L'adversaire, effronté coquin , prenant au bond la figure de rhétorique , se hâta de dire : « J'y consens. » Le préteur déférait le serment. « Mais, juge , dit l'avocat tout troublé d'être pris au sérieux, ce n'était pas un consentement, c'était une figure. — Tu as dit t Jure ; il jurera. — Mais, juge, il n'y aura donc plus de figures au monde? *— On s'en passera, on peut vivre sans elles. » Le pauvre avocat perdît son procès, et de colère confina son éloquence dans l'enceinte de l'école, où tout le jour, au milieu des curieux, loin de la perfide réalité du barreau , il pouvait faire des figures de rhétorique sans danger pour ses clients ni pour lui (3).

L'étude la plus commune non-seulement de l'enfance, mais

(1) Tacite. Ih» 85. QuiniU. U. 11. F. ailleurs encore ses plaintes sur ramollissement de réloquence devenue tout à fait impropre à la vie réelle et aux combats du barreau : « Cette éloquence voluptueuse, qu'applaudissent des auditeurs paresseusement concAés, sans rien de mâle ni de sérieux. » V. 12. Dans Sénèque, « un rhéteur plaidant pour la première fois au Forum, est tout étonné de parler en plein air, se déconcerte, commence par un solécisme et supplie les juges de se transporter dans une basilique; tant il est vrai que, dans les écoles, les esprits sont élevés comme en serre chaude et no savent supporter ni les clameurs, ni le silence, ni les rires, ni même Taspect du ciel. » Controversiœ, IV, prœfatio.

(2) Quintil. XÏI.

(3) Suét., de Claris rhetoribus. 6. Seneca pater, Conlrov. III, prseratio.

de toute la vie, était donc une étude inapplicable aux besoins de la vie, et Rome était inondée de jeunes gens qui s'élançaient dans le monde, la tête pleine de cette science menteuse, la mémoire farcie de sentences, de prosopopées, d'antithèses, avec un suprême dédain pour les réalités fatigantes de la vie, le travail , l'industrie , la guerre ; avec un suprême amour pour ses réalités agréables, la fortune , la réputation , le plaisir. Toute cette jeunesse avait l'ambition au cœur; elle était romaine, c'est-à-dire âpre dans ses sentiments, emphatique dans ses idées, s'acharnant à devenir quelque chose de grand en bien ou en mal. Elle n'avait qu'un instrument, c'était sa rhétorique et ses phrases ; il fallait que ses phrases la poussassent bon gré mal gré I Alors on ne se contentait pas si facilement d'un succès d'argent sans gloriole et d'une fortune qui ne faisait pas de bruit ; il fallait un nom, un nom qui fît peur, un nom qu'on maudit, mais un nom. Il fallait des applaudissements, des titres, des statues, tout un peuple tourné vers vous, des amis qui espèrent en vous, des ennemis qui vous redoutent, une arme toujours prête et toujours puissante pour défendre les uns, menacer les autres (1). Et puis, n'eût-ce été que pour la richesse, il fallait faire son chemin : j'ai dit combien ce siècle était besoigncux ; comment, avec des patrimoines fortement entamés , il s'était fait de ce qui serait pour nous les folies, les impossibilités du luxe, de véritables nécessités ; comment alors, sans des centaines d'esclaves, sept ou huit villas et le reste à l'avenant, on ne pouvait pas vivre ; comment, dans les familles nobles surtout, il y avait une ruine plus avancée , avec une plus forte passion de luxe et de grandeur. Ces nobles, qui avaient été sous la vieille Rome les rois du monde , ne renonçaient pas facilement à toute puissance et à toute royauté. Déjà, sous la république, Catilina, dévoré de dettes, avait voulu brûler Rome pour rétablir le rang de sa famille ; et , sous Tibère, un héri-

(1) F. to«t le morceau de Tacite. 5. 6.

lier de Pompée , Libon, également ruiné, consultait des devins, se faisait expliquer des songes dans Tespérance de devenir empereur (1).

Avec de tels éléments , la fausseté de l'esprit , l'absence de lout frein moral , le besoin , l'ambition , vous saurez comprendre quelle était celle jeunesse à qui Tibère sut donner de l'emploi selon son cœur.

Le caractère de cet homme n'est pas facile à comprendre. Il me semble que Tacite le fait trop habile. Le secret de sa vie, comme de celle de tous les tyrans, c'est, je crois, la peur. Malgré la profonde habileté qu'on lui suppose , nous le voyons toujours hésitant, craintif, se méfiant de tout et de tout le monde ; ne se décidant à rien, ni à interroger un prisonnier, ni à donner audience à un ambassadeur ; revenant sur ce qu'il a fait , défendant de sorlir de Rome à l'homme auquel il vienl de donner une charge dans les provinces.

Le temps de sa jeunesse, Tibère le passe à se faire petit pour ne pas inspirer de crainte ; il répudie une femme qu'il aime pour épouser une fille d'Auguste, la fameuse Julie. Il s'imagine offusquer les petits-fils d'Auguste, il se décide à quitter Rome. On s'oppose à son départ, il reste quatre jours sans manger. De pitié on le lusse partir ; il n'embrasse ni femme , ni enfants , ne dit point adieu à ses amis. Mais en route (voyez ce mélange d'ambition et de peur!) il apprend qu'Auguste est malade, et il s'arrête ; Auguste rétabli, il continue sa route. Il va à Rhodes, s'y fait tellement méprisable, qu'après avoir voulu l'empêcher de'parlir, l'empereur finit par le condamner à y rester ; il y vit avec les Grecs , ne porte plus la toge, ne monte plus à cheval, abandonne l'exercice des armes, ne voit aucun des voyageurs qui demandent à le visiter, se lient au centre de l'île pour les éviter plus sûrement, supplie enfin Auguste de mettre un gardien auprès de

(I) Sur le jugement et Ja mort de Libon, etc., F. Tacite, Add. H. 27-32. Dion. &7. Seneq., ep. 70.

220 TIBËRE.

lui pour surveiller ses actions et s'assurer quil ne conspire pas.

Mais, avec cette humilité, il y avait en lui une dureté de mœurs qui ne se dissimulait pas. Il était de la famille Claudia, race sévère , en |qui la roideur aristocratique était héréditaire (1). S'il tf avait pas Torgueil de ses aïeux, il avait au moins leurs manières sombres et renfrognées ; il savait tout feindre, excepté Taffabilité et la grâce. Quelque besoin qu'il eût du peuple et des soldats, il ne sut jamais donner des jeux au peuple, ni faire des largesses aux soldats ; plaire et sourire, cela passait sa nature. Pendant ses vingt ans de règne, il ne fit que deux fois largesse aux prétoriens : et le peuple, sous lui , jeûna tellement de gladiateurs et de spectacles, qu'à une fête donnée par des entrepreneurs, il y eut une foule effroyable ; le théâtre croula, et cinquante mille hommes furent tués ou blessés (2). Tibère ne bâtissait pas ; il refit à peine un ou deux monuments qui tombaient en ruine ; encore n'euWl pas oïl la patience de les achever, ou la gloriole de les dédier solennellement (3). Pliant à l'excès quand il n'était pas le maître, il avait , quand il l'osait , une humeur que rien ne pouvait contenter, ni franchise, ni flatterie, ni liberté, ni servitude. 11 envoyait mourir ses ennemis, il exilait ses adulateurs. « Oh ! les misérables nés pour l'esclavage ! » disait, en sortant du sénat, ce maître difficile à vivre, gardant, sous une attitude plate et rampante, des rancunes qui ne perdaient rien pour attendre. « Je plains le peuple romain, disait Auguste en mourant ; il va être broyé sous de bien lentes mâchoires. »

Auguste, lui, en effet, avait gouverné tout autrement. Cétait à force de grâce, d'affabilité, de secours aux grandes familles, de largesses au peuple, de jeux, de fêtes, de monutnents , qu'il avait concilié tant d'intérêts et ménagé une

(1) Suét \n Tiber. 5.

(3) Annal. VI. 62 et suIy. >- (3) Tacite. H. 41.49. VI. 45. Suét. 47. Vell. If. 130.

FAMILLE IMPÉRIALE. Hl

douce quiétude au monde lassé des guerres civiles, Auguste^ en mourant^ continuait encore ce système ; il faisait au peuple romain des legs énormes que Tibère ne paya pas.

Ces souvenirs étaient embarrassants pour Tibère ; il ne lui allait pas de se fairp gracieux ni libéral. Rien cependant ne lui paraissait très-rassurant (an de Jésus-Christ , 14). Les légions» durement traitées par Auguste qui avait réservé toute sa sévérité pour elles , se révoltaient , demandaient de l'argent et des privilèges, prétendaient faire un empereur, et faillirent tuer Germanicus qui ne voulait pas Têtre. Le sénat était plein d'ambitions aristocratiques profondes et concen-trées ; le monde enfin s'était si longtemps et si bien reposé des guerres civiles» qu'il pouvait commencer à être las du repos. Tibère avait peur, et exprimait sa crainte par une mé-* taphore moins noble que pittoresque : n Je tiens, disait-il, le loup par les oreilles. )>

Sa grande ressource fut, comme auparavant, de s'effacer. Après avoir ,bien prié pour qu'on ne le forçât pas à devenir César, il sembla prendre à tache d'être aussi peu César que possible. Le sénat surtout, qui lui faisait le plus de peur, fut le souverain auquel il parut soumettre toutes ses actions, lui renvoyant tout, le consultant sur tout , l'encourageant à la liberté, parlant (sans que personne y crût, il est vrai) de rétablir l'ancienne république ; appelant les sénateurs ses maîtres, cédant le pas aux consuls; ne voulant pas être appelé seigneur ; refusant avec obstination le culte divin ; faisant tout humblement de l'ordre , de la justice, de la paix publique ; préfet de police sous la royauté du sénat ; ne ménageant pas dans les calamités publiques l'argent qu'il retranchait sur d'inutiles magnificences ; presque charitable , mais non généreux, ce qu'aurait bien mieux aimé la plebs de Rome (1) ; désintéressé, n'acceptant de legs et de successions

(1) Sur Fannone et les cubglftaDcei, F. Tacite, H. 87. IV. 6. 7. "-Secours aux TlUes d'Aaie, après on trexublemeiit de terre (an 17). îd, II. 47. Suét. 48.-^ Aux

que de ses amis (grande vertu chez un Romain et chez un empereur!) (1) : — quant au peuple, lui jetant, pour se populariser, le nom d'Auguste à la tète; citant les paroles, adorant les traces d'Auguste ; ne prétendant pas cependant, comme lui, refaire les vieilles mœurs romaines ; et si quelque sénateur hardi, vieux ou pauvre, proposait des lois contre le luxe , l'approuvant en théorie avec des restrictions dans la pratique : — quant aux provinces, les soulageant, diminuant les impôts, surveillant les préfets ; — ne faisant rien pour la seule armée dont les légions éloignées, dispersées au nord et à Test, séparées les unes des autres par des déserts, ne lui inspiraient pas les mêmes craintes.

Tacite rend justice à cette administration : jusqu'à l'époque de la mort de Drusus, c'est-à-dire jusqu'à la neuvième année de Tibère , « les affaires publiques , les plus graves d'entre les contestations privées étaient discutées au sénat ; les principaux sénateurs pouvaient parler librement, et Tibère réprimait lui-même les excès de la flatterie : dans la distribution des honneurs, la gloire des aïeux, l'illustration militaire , les services civils étaient les motifs de ses choix, et il était assez reconnu qu'on ne pouvait en faire de meilleurs ; les consuls, les préteurs avaient le libre exercice de leur pouvoir ; les magistrats inférieurs remplissaient dignement leur ofûce ; et, sauf les accusations de lèse-majesté , on n'abusait point des lois. La perception du blé , des impôts , des revenus publics était confiée à des compagnies de chevaliers romains. Dans

InccDdlés du Céllus (an 37). Paterc. II. 130. Tac. IV. 64. Suét. 48. -Secoure de 108,000,000 8C8t.aux incendiés de l'Aventin (an 30). Tac. VI. 45. — Piôt gnMI 4ê 100,000,000 tesL aux indigents (an 33). Suétone. Ih. Tac. VL n.IMnr. 58.— Secours de 100,000,000 sest. après une inondation (an 3&V Sfn». 58. Lorsqu'il présenta au sénat ses petits-neveux Néron et Drusus (a» ^f ^ ^^ &° peuple une distribution d'argent (Suétone in Tib. 54, Tacite, Aaml. Ilf. 29] montant, dit-on, à 72 deniers (76 fr. 50) par tête (Cod. Vindoboo.). En mourant, il légua au peuple 45,000,000 de Bcst. (12,000,000 de fr. envlroa.). Dion. LIX.

(1) Neque hœrcditata» enjnsquam adiit, nisi cùm amicitià meruisset. Ânn. H. 48. Sur son adminîstmllQvt^ Y, encore Suét. 26-33. Velleius. II. 130. Dion. I. VI.

ses propres affaires. César avait pour délégués des hommes de mérite, que souvent il n'avait connus que par leur réputation , et ceux qu'il avait une fois nommés demeuraient en place, et finissaient par vieillir dans leur charge. Le peuple souffrait de la disette ; mais, loin d'en être coupable, le prince remédiait par ses soins et ses dépenses à la stérilité du sol comme aux difficultés de la mer. Il empêchait que de nouveaux impôts ne chargeassent les provinces, que les anciens ne fussent aggravés par l'avidité et la cruauté des magistrats; il interdisait la confiscation et les tortures. César avait peu de domaines en Italie ; ses esclaves n'étaient point arrogants ; un petit nombre d'affranchis composait sa maison , et quand il avait contre un particulier des intérêts à débattre, la cause se jugeait au Forum et selon le droit (1). »

Si tout cela ne dura point, c'est que Tibère n'était pas seulement effrayé du sénat, du peuple, des provinces, de l'armée ; mais il y eut toujours un homme que ce grand trembleur craignit par-dessus tout : je veux dire son successeur. Le successeur de Tibère fut toujours son ennemi, et, par compensation, l'ami et l'idole du peuple. Auguste était à peine mort, que son petit-fils Agrippa fut tué en prison ; le nouvel empereur protesta qu'il n'était pour rien dans ce meurtre, et

(1) Tacite. Ann.VI. G. 7. Voici cependant ce qui va donner la me8ure.de la modération de César et de l'influence que prenaient déjà tes afildés du palais. « Pison donna une preuve de sa hardiesse (an 16) en appelant devant les juges Urgulania que ramltié de Livie avait élevée au-dessus des lois; Urgulania, au lieu d'obéir, se fit porter dans la maison de César ; mais Pison n'en persista pas moins, quoique Livie se plaignit de cette atteinte portée à sa dignité. Tibère crut alors qu'il était d'une Juste condescendance envers sa mère, d'aller devant le préteur y représenter Urgulania; il sortit du palais, suivi de loin par des soldats, au milieu d'un concours de peuple, le visage serein et causant de temps à autre dans la route. Pison, que ses parents voulaieat en vain retenir, continua à réclamer la somme qui lui était due, et Livie enfin la fit apporter. Mais, malgré cette affaire , honorable pour Pison et qui accrut la bonne réputation de César, Urgulania demeura si puissante, qu'appelée comme témoin par 'e sénat, elle ne daigna pas y venir, et qu'on envoya un préteur pour l'interroger chez elle, tandis que les Vestales ellcs-mcmcs, lorsque leur témoignage est réclamé, viennent le donner en plein Forum, n Tacit. IL ^.

224 TIQÈRIS,

Ton n'en parla plus. Mais après Agrippa vint un autre rival, Germanicus, le neveu de Tibère, qui, un peu malgré lui, en avait fait son fils adoptif ; nous venons de dire comment les soldats avaient voulu le créer César ; Tibère en eut tellement peur, qu'au commencement de son règne il se fit malade pour que Germanicus prît patience.

Je ne veux pas suivre cette histoire dans tous ses détails ; vous savez, par les admirables mémoires de Tacite, quel fut le sort de Germanicus. La bonne fortune de Tibère l'en déli* vra (an 19) au moment où il devenait effrayant de popularité^ où , bienvenu des soldats et du peuple , il faisait un voyage triomphal dans les provinces et avait conquis la faveur de l'Orient. Le pauvre peuple qui , comme tout le monde alors, avait l'intime sentiment de sa faiblesse, tomba en consterna-^ tion à la perte de cet homme : c'était un ami de la liberté ! C'était, comme Marcellus, comme le premier Drusus, frère de Tibère, un martyr du noble et impossible projet d^ rétablir la république ! Le peuple , fou de douleur , qui comprenait Tibère à travers sa dissimulation et sentait ce qu'il allait être, une fois délivré de la crainte respectueuse que lui inspirait son neveu , lui criait pendant la nuit ; « Rends-nous Germanicus ! »

Germanicus mort, Rome ne demandait pas mieux que d'avoir une autre idole, Tibère était tout prêt à se faire un autre épouvantail. Cette fois, le présomptif successeur était Drusus, le fils même de Tibère , à qui le peuple eût volontiers pardonné , pour les beaux spectacles qu'il lui donnait , les goûts un peu sanguinaires qu'il commençait à manifester ; mais Drusus ne se souciait pas du rôle de Germanicus , et vivait de plaisir.

Il ne s'en trouva pas mieux. Un homme de médiocre naissance, de mœurs infâmes, mais hardi , vigoureux d'esprit et de corps, prêt à tout , était devenu le favori de Tibère , non pas en lui plaisant , — Tibère n'était pas homme à se laisser séduire, — mais en lui rendant de bons, d'utiles, quoique peu

Famille impérlvle. 225

loyaux services. Séjan songeait peut-être dès lors à devenir César, et comme Tibère était arrivé au trône grâce à la mort qui avait supprimé, pour lui faire place, trois ou quatre héritiers d* Auguste, Séjan eut aussi recours à la mort pour supprimer Drusus, le premier obstacle entre le trône et lui.

Il ne faut pas de longs détails pour vous faire comprendre cette effroyable famille impériale. Séjan n'eut besoin ( ce qui n'était pas difficile sans doute ) que de séduire Livie , femme de Drusus, et Drusus fut empoisonné (an 23). Tibère supporta cette mort en stoïcien ; le premier il consola le sénat, rappela chacun à ses devoirs, préféra le soin de la chose publique à sa douleur : il reparla encore (étaitrce besoin de popularité ou simplement habitude ?) de rétablir la république, de relever les lois, de laisser le gouvernement aux consuls.

Puis il introduisit au sénat , comme futurs héritiers du trône , les fils de Germanicus. Ces enfants, présentés aux pères conscrits au milieu des larmes de tous et des souhaits répétés pour leur bonheur , se trouvèrent désignés au même moment à la faveur du peuple qui était plus que consolé de la mort de Drusus, aux craintes de Tibère, et à la haine de Séjan. A cette époque où il y avait si peu de puissances, c'était une puissance que la maison de Germanicus. La mère de ces enfants, Agrippine , véritable matrone romaine , chaste , sévère, orgueilleuse et féconde ; s'imposant à l'admiration et à l'amour du peuple par des vertus qui n'étaient plus de son temps, mais que la fierté romaine aimait à retrouver comme des types de sa grandeur ancienne ; se séparant, par la fidélité de son veuvage, par la pureté orgueilleuse de sa conduite, par le nombre de ses enfants, des autres femmes de la famille des Césars ; cultivant avec un soin antique les souvenirs que le peuple avait gardés de son mari ; Agrippine était la véritable protectrice et la force politique des six enfants que Germanicus avait laissés, de ses deux fils aînés surtout , Drusus et Néron. — Le peuple regardait avec espérance celte maison où l'empire allait passer après la mort d'un prince qui

commençait à vieillir. L'armée, que teo^t en disgrâce le génie peu belliqueux de Tibère, n'eût pas demandé mieux que de proclamer empereur le fils de son général. Tout ce qu'il y avait à Rome de vieille noblesse, d'hommes illustres toujours mal notés sous Tibère, de généraux écartés des armées, de compagnons d'armes de Germanicus maintenus dans la suspicion par la méfiance du prince , se ralliait à Agrippine et à ses epfants,

Séjan lança ses ruses et ses intrigues à travers cette puissance trop fière d'elle-même. Agrippine, avec sa hauteur et sa liberté de parole, se perdit en laissant paraître les soupçons qu'on lui avait fait concevoir contre Tibère. Le jeune Néron , le favori du peuple et de sa mère , inconséquent et léger, se livra h des amis qui n'étaient que des espions , tandis que d'autres amis du même genre excitaient contre lui la jalousie de son frère ; Néron se laissa entraîner , par leurs provoca-r tiops, à d'imprudentes invectives , dont chaque parole était recueillie et dénopcée. L'espionnage alors était partout , e\ comme ailleurs , dans l'aimable faipiUe de Tibère : par la femme de Néroo, la fille de sa maîtresse Livie ( voyez eomm(3 che? ces fèpimes la vertu était héréditaire t ), Séjan n'igporail pas mi mot, pas une plainte, pas un soupir, pas un rêve de ce jeune homm^. Peu à peu il sapait les étais de cette noble maison ; les uns après les autres, les anciens amis de Germa? nicus, espionnés, accusés, dénoncés , mis à mort , laissaient sans rempart et sans défense l'imprudente famille de leur patron.

L'alarme s'y mit bientôt, et le vertige qui vient avec elle. Néron ne rencontrait plus personne qui lui parlât ; on se détournais en le voyant ; les amis de Séjan se raillaient de lui. Agrippine, par une erreur étrange , vint un jour se jeter en pleurs aux genoux de Tibère, et lui demander, elle dont toute la gloire était d'avoir été, comme les anciennes Romaines, univira, la permission de se remarier. On lui conseillait, à elle et à ses enfants, de s'en aller sur le Forum, d'embrasser

FAMILLB IMPÉRIALE. 237

1# ,gta(u6 d'Anguste, d'appeler le peuple h leur secours contre cette guerre sourde et irrésistible que leur faisait la délation, ou bien encore d& fuir en Gprm^ni^ t d'aller trouver les légions, de se ipettre soui^ la protection d^s aigles du prétoire : ils firent la double faute d'écouter ces conseils et de ne pas les cuivre.

Tibère méditait un grand coup ; msds il avait peur. Il eut recours à sa ruse ordinaire, il fit le mort ; il partit de Rome (ao 9fi) , presque sans cortège, avec ses amis les grammairiens, ne voulant entendre parler ni de harangues, ni de félicitations sur son passage, défendant par ordonnance qu'on troublât son repos. Les astrologues, cette puissance du siècle, prédisaient qu'il ne reviendrait pas à Rome (1).

Alors, en bon homme, en amateur des beautés de la nature, il voyagea longtemps autour du golfe de Naples , vit Noie , Sorrente , toute la promenade du touriste anglais ; il ne fut content que lorsqu'il se fut enfermé dans l'île de Caprée. Il ne se laissa plus aborder par personne ; ses lettres lui arrivaient par les mains de Séjan , tout-puissant par son absence. Le sénat lui demandait en vain le bonheur de le voir. Une seule fois Tibère daigna passer quelques jours sur la côte de Campanie ; et le rivage fut couvert de sénateurs, de chevaliers, qui, tremblant devant Séjan, et espérant mieux du maître que du servitaor» iMtaient la nuit sur le rivage pour attendre le moment de parler au prince, faisant la cour aux portiers de Tir hère, jusqu'à ce que, sans les avoir vus. César les renvoyât à Rome. Il aimait à être loin les jours qui devaient décider de ses projets.

Ce fut de Caprée, où il semblait comme le prisonnier de Séjan , qu^arriva (29) une lettre vague, obscure, perfidement équivoque comme les siennes, dans laquelle il accusait Âgrippine d'orgueil, Néron d'impudicité. On avait alors, et nous tâcherons d'expliquer pourquoi , tellement peur les uns des

(1) Tacite, Ann. IV. 68. 67«

autres, que le sénat trembla que la lettre ne fût un piège tendu contre lui-même plutôt que contre la famille de Germanicus. Dans Tavis d'un homme qui passait pour avoir part à la confiance de Tibère » il crut entrevoir la volonté du prince, et décida qu'il attendrait. Cependant le peuple entourait le sénat, portait en triomphe les images de Néron .et d'Agrippine, soutenait que la lettre était fausse ; car le peuple, lui aussi, avait peur de Tibère, et, loin de vouloir l'attaquer en face , criait : Vive César ! La cour de Caprée répondit par des reproches menaçants : <' Le sénat dédaignait donc les plaintes de l'empereur, le peuple était en révolte, les lois violées ! » Le sénat trembla de sa faute , et se tint prêt à obéir. Néron fut exilé dans une île presque déserte, Drusus enfermé dans les souterrains du palais. Avant peu d'années , Néron était mort dans l'île Pontia (31), et Tibère faisait raconter devant le sénat comment Drusus , privé d'aliments dans sa prison, avait vécu neuf jours de la bourre de son matelas, et était nuort en vouant à l'exécration la mémoire de son bourreau (1) ; comment enfin Agrippine, également reléguée dans une île, avait fini par s'y donner la mort (33).

Mais c'est ici qu'il faut voir à l'œuvre l'exilé de Caprée. Il n'avait, pour ainsi dire , plus de successeur à craindre , tant était grand le vide qu'il avait fait dans sa propre famille ; ou plutôt le successeur qu'il devait craindre , ce n'était plus un César, c'était l'homme sous lequel il avait pris plaisir à disparaître ; c'était l'instrument qui lui avait servi jusque-là à écraser ce qui lui faisait ombrage. Cet instrument, dès qu'il devenait inutile , devenait dangereux. Séjan n'avait-il pas osé lui demander en mariage une femme du sang impérial, Livie , qui était déjà sa maîtresse? cet homme ne pouvait-il pas prétendre à lui succéder ? et , aux yeux de Tibère , un héritier ressemblait beaucoup à un assassin. Cependant tout était

(I) Tacite. YI. n. V. aussi, sur la fin de Néron cl d'Agrippinc, Tacite, Vï. 20. 23. 2ii. Suétone in Tiberio, 53. 54. CI. C4. In Caîo. 10. Dion. LVIII.

habitué à obéir à Séjan » la force de Fempire était dans ses raains» la lutte pouvait être dangereuse.

Tibère n*attaquait jamais de front. Il chercha d'abord à Séjan un rival ; — ce fut le dernier fils de Germanicus , Caïus , aimé, à cause de son père, par le peuple et les soldats, et que le prince commença à montrer comme son successeur. Il lui chercha aussi un remplaçant, destiné à être après Séjan préfet du prétoire , c'est-à-dire chef de la seule force militaire dont on ne se défiait pas, et gouverneur de Tempire sous Tibère ; — Macron fut celui qu'il choisit (an 31).

Écoutez maintenant cette scène de la vie romaine, et voyez comment il s'y prit pour briser son Séjan. Il commença par bien s'assurer sur son rocher de Caprée ; il tint des vaisseaux prêts pour sa fuite , établit des signaux pour connaître plus tôt l'issue de l'événement. Macron alors (17 octobre) , au milieu de la nuit, arrive à Rome , rencontre Séjan : « J'ai une lettre de César pour le sénat , dit-il , César te fait tribun. » (C'était l'associer à l'empire. ) Séjan, plein de joie, arrive au sénat ; on le félicite de toutes parts. Cependant on lit la lettre ; elle était longue, soumise , obséquieuse, parlant un peu de Séjan, puis revenant à des choses indifférentes, puis à Sejan encore, et se plaignant de lui ; cela étonnait. Les amis de Séjan étaient graves, silencieux ; ceux qui étaient moins directement liés à sa fortune faisaient quelques pas pour s'écarter de lui. Mais vint la fin de la lettre , où le vieux César, d'un ton piteux, bas, plaintif, demandait qu'un des consuls et une garde de soldats vinssent le prendre à Caprée pour le conduire à Rome en sûreté s'expliquer devant le sénat (terrible menace que cette poltronnerie ! ). Tout changea de face; le sénat, qui, un moment auparavant, complimentait Séjan , se mordit les lèvres ; les préteurs l'entourèrent ; les malédictions tombèrent sur lui ; ce fut comme l'orage du 9 thermidor.

Et pour que la ressemblance fut plus parfaite , les prétoriens, les* soldats de Séjan, lui manquaient de parole. Macron

^80 tlBËRE.

était dans leurs rangs , jetatit de Tor^ Itlotitrarlt dë3 ordi^ës de César. Incertains, n'osà&t attattùéf, n'bsatit défëtlârë^ ils purent un terme hioyén et pitts sÛr*, lia se tniretit à piller Rome. Mais le peuple de Rome, lui, avait bien àUtre chose ft penser : il avait Séjan à traîner datiis lés rbes ^ ëétte idole déchue à blajsphémer j ses statues et ses trophées à briser &ou8 ses yeux , son corps à jeter d'un coup de croc aux gértionieSi Et ce corps y pourrissait depuis neuf mois, quand Tibère, se croyant enfin sûr de son fait^ osd faire un pas hors de là Maison qu'il habitait (1).

Quelques naïfs espét-aiettt alors ùh gouverîiemenl plus doux. Il devait en être tout autretaent : les amis de Séjan , c'estrà-dire tout ce qui lui avait fait la coût-, tout ce qui avait flatté ses premiers esclaves, étaient Une belle rtiàtièrë à proscription. Il se mêlait à celte poursuite, vaste et indéterminée, quelques ressentiments dlionhêtes geils; Le sénat osa deux ou trois fois profiter de l'occasion pour frapper^ parmi la foule des proscrits, quelques blert infâmes délateurs. Le rtibnlehl était chanceux pour ceux-ci ; ils avalent beaucoup â gagner, beaucoup à perdre.

On connaît Thorrlble supplice des enfants de Séjan (8). Les prisons étaient remplies de ses amis ou de ceux qui passàieht pour tels. Tibère, fatigué, les fit massacrer tpUs à la fois (33). Ce fut un affreux carnage. Il y en avait de tout sexe et de

(1) K. Dlod. LVin. Tacit. Ano. VI. 26. luvénal. X. y, 66 et suir. Séaèq. de tran* quillitate animi. 11. Suet. in Tib. G5.

(2) « Il fut arrêté que Ton sévirait sur ce qui restait des énfànU de Séjati ; la colère du peuple s'adouclsAait potirtanti il avait vu àseeii dé suftpUees 1 On porte ddne les deux énfàilts enpriflODj le fils qui eomprenaft son sort^ la Jeune filié qui s'en doutait si peu, qu'elle demandait : « quelle était sa faute ? où la menait-on ? Elle ne le ferait plus, ajoutait-elle , et les châtiments de son âge pourraient bien suflire. *> Selon les auteurs contemporains, comme il était inouï qu'une vierge eût été mise â mort par les triumvirs, la illle de Séjan fut violée par le bourreau , puis aussitôt étranglée, et ces deux cadavres d'enfants furent jetés aux gémonies. » Tacite, Annal., V. 0. — V, aussi Dion. LVllI et Suétone in Tiberio, 61, d'après lequel il semble que cet acte de cruauté monstrueuse fut renouvelé plus d'une fols.

FAMILLE IMt>ÉRIALE. 2S1

tout âge, dlllustres et d'inconnus ; il y avait des cadaWes enlassés, d'autres épars çà et là : on les jetait dans le Tibre sans que leurs parent» pussent seulement en approcher. Des gardes étaient là épiant chaque douleur , et tous ces corps flottèrent à Taventure, sans qiie personne osât, tant les liens de la vie humaine étaient brisés, en ramener un seul sur le rivage, ou rendre le moindre honneur à ceux que le flot y portait.

Ce fut alors le plus haut période des cruelles passions de Tibère. Accoutumé à la terreur universelle , bien enfermé dans sa retraite, alléché par le sanrg qu'il avait goûté, il n'eut plus de frein ni de mesure. Des enfants de neuf ans, selon Suétone , furent punis du dernier supplice ; le deuil devint matière à accusation. Les femmes, qu'il était plus difficile de condamner sous d'autres prétextes, furent poursuivies pour cause de douleur (o5 lacrymas) (1). Tout pliait devant Tibère ; le sénat était d'une servilité fatigante pour lui-même. Dion rapporte que les deux consuls qui venaient de ôélébrer le vingtième anniversaire de son règne avec tout le luxe ordinaire d'encens et de flatterie , furent aussitôt accusés , et reçurent leur sentence de mort. Gallus, condamné par le sénat au moment où il était à la table du prince, attendit pendant trois ans l'exécution de son jugement. C'était, en effet, un jeu de Tibère de faire languir les proscrits en face du supplice ; à l'un d'eux qui lui demandait la mort, il répondit : « le ne suis pas encore réconcilié avec toi. » Enfin, trois ans après la chute de Séjan, on poursuivait encore ses amis ; et Tibère, impatient d'être au courant des supplices , était venu , noû pas dans Rome , où la peur lui défendit à jamais de rentrer, mais aux portes de Cette ville , recevant les nouvelles d'un jour à l'autre, assistant ainsi, au cours de sa justice, correspondant sans retard avec ses bourreaux (35).

J'ai poussé tout de suite les événements jusque-là. L'his-

(I) Tacil. Annal. VI. 10.

toîre de Séjan complète celle de la famille impériale , qui forme la partie extérieure, la partie dramatique de l'histoire de Tibère ; j'ai réduit tout cela en aussi peu de pages que j'ai pu : en voilà bien trop sur ces hideuses passions. Ce palais des Césars fut un vrai coupe-gorge domestique. Il n'y eut guère d'esprit de famille chez les rois avant le christianisme.

Mais ce sont là les faits et non pas les choses, les événements sans leur principe, l'énigme sans le mot. Voyons quelle était la vie, l'économie sociale de l'empire. J'ai dit comment Tibère s'était fait d'abord humblement et obscurément administrateur ; mais peu à peu, tout en rappelant sans cesse les exemples d'Auguste, il renonçait à sa politique, et se retirant doucement de cette lutte qu'Auguste avait entreprise contre la Rome nouvelle , laissait tomber une à une des traditions un moment relevées.

Entre la vieille Rome et la Rome cosmopolite, de quoi s'a- ^gîssait-ilî D'une vaisselle d'étain ou d'une vaisselle d'or, d'une robe de laine ou d'une robe de soie ( habit commun aux hommes et aux femmes, déshonneur du sexe viril ) (1) , d'un faisan ou d'un aitagen de moins sur la table, d'un souper de 200 sesterces (40 francs) comme le prescrivait Auguste, ou d'un souper de 10 millions de sesterces comme le fit Caligula. La question du luxe dominait tout. Il aurait fallu pour faire vivre les pauvres que les riches se résignassent à vivre comme eux.

La puissance de l'esprit officiel chez les Romains pouvait seule soutenir un peu la vieille morale des lois somptuaires. Il y avait encore de scrupuleux édiles qui criaient au scandale quand ils voyaient sur le marché trois beaux poissons se

(1) Ne TesUs serica viros fœdaret. Tacite. ÂnDal. U. 03.

vendre 30^000 sesterces (7,91 1 francs) (1) , qui passaient en grondant devant les maisons de jeu, qui soupçonnaient finement qu'on ne leur disait pas le véritable prix auquel on avait acheté ces beaux vases de Corinthe. Il y avait des sénateurs qui, sans pitié pour Tembarras de leurs collègues , se plaignaient de la familiarité de ceux-ci avec des histrions et des pantomimes. 11 y avait, en un mot, quantité de vieilles lois que le sénat n'osait guère attaquer et se souciait moins encore de remettre en honneur, quantité de vieilles questions que Tibère aimait mieux, disait-il , traiter par lettres que de vive voix, pour ne pas voir trop de figures embarrassées autour de. lui (2). L'esprit du siècle était bien fort : Auguste luimême, malgré les rigoristes du sénat, n'avait osé toucher à la parure des femmes (3). Mais singulier contraste! Auguste, avec son esprit de grâce et de tempérament, n'en avait pas moins gêné, autant qu'il était en lui, la pente de son siècle ; Tibère, en lui laissant peu à peu reprendre son cours, ne lui en faisait pas moins une mine triste et grondeuse. Quand il s'agissait de quelqu'une des questions vitales de cette époque, des lois somptuaires, des lois sur le mariage, de toutes les bornes qu'Auguste avait voulu poser contre la décadence des mœurs romaines, et que chaque jour le reflux du siècle travaillait à renverser, Tibère prenait soif front ridé, sa voix d'amertume et de reproche ; il parlait comme les vieux Appius ses ancêtres, et concluait cependant en faveur du siècle. Il lui ouvrait quelque porte pour échapper à la prison dans la-

(0 Saët.34. C'étaient des sunnuletB, potesoDB très-recherchés. On envoya à Tibère un surmulet de quatre llrres et demie, qu'il fit porter an marché et mettre en tente ; « Mes amis, dit-U, je me trompe bien, si ce n'est Octavius ou Apicins qui l'achète. » H fit plus que gagner son pari; il y eut enchère entre eux deux : Octavius l'emporta, et ses amis l'honorèrent beaucoup d'avoir payé 5,000 sest. un poisson que César vendait et qu'Âpiclus n'avait osé acheter. Sénèque. Ep. 95. Un de ces poissons fut payé sous Callgula 8,000 sest. Pline. IX. 17 ; d'autres 6 à 7,000 sest. Jnvén. IV. 15. Macrob. il. 12.

(2) Tôt a majoribus reperts leges, tôt quas divus Augustus tullt, illœ obiivione, hs... contemptu abolit». Tacite. III. 54.^(3) Dion. LIV. 16.

m TiftËRE.

quelle Auguste avait voulu le renfermer, ou du trtoliis il tenait entr'ouvertes celles que de vieux grondeurs auraient voulu voir closes à toujours (1). Tibère cependant, en ce qui le touchait, donnait le bon exemple : très-parclmonieux pour son propre compte, il faisait servir à des repa& solennels une moitié de sanglier ; et depuis que les acclamations du peuple lui àvaietit arraché là liberté d'un comédien son esclave, il avait juré qtfon ne Vy reprendrait pas, et ne donnait plus de spectacle au peuple. Mais c'était affaire d'économie domestique; et, comme prince, il ne voyait pas grand mal à ce que les grandes fortunes et les grandes familles, dont il avait toujours peur, se ruinassent en vases d'or, en habits de soie, en châteaux immenses , en multitudes d'esclaves ; à ce que les âpres et insatiables passions qui dévoraient la jeunesse , devinssent plus ardentes et plus amères ; à ce que lés haines de famille s'aigrissent, à ce que les grands noms Vinssent se déshonorer et périr dans les dissensions domestiques, les empoisonnements et les adultères. Tout cela ne gâtait rien à sa politique.

Car, en s'éloignant ainsi de la politique romaine d'Auguste, il Commençait à entrevoir une politique nouvelle et d'autres appuis. Il y avait, sous la république, une loi Julia contre ceux qui auraimt diminué la majesté du peuple. Qu'était-ce que diminuer la majesté du peuple ? Ce n'était rien , c'était tout. C'était ce que nous appelons lèse-majesté, haute et petite trahison, crime politique, complots, mots vagues et indéfinis dont l'arbitraire généralité est nécessaire sati& doute, puisque partout il y a dans les lois quelque chose de pareil.

Mais n'oublions pas que la patrie, que le peuple était dieu, divinité plus sévère que les bénins dieux de l'Olympe qui , eux, savaient entendre la plaisanterie. La sédition ou le com-

(1} Actes législatifs à ée sujet : an 15, S. G. contre la licence dcd pantomimes; an 16, contre les hab!tâ-de sole et la vaisselle d'or massif; an 20» adoucissements aux lois sur le mariage (Tacite, III. 38). Sur ces actes et sur tout ce qui précède, V, tacite, Ânn. I. 77. II. 33. 111. 52 et suit. Suétone In Til^erlo. 34.

(2) Suét. 3i. 47.

POLITIQtJfl 6Ë TIBÈRE. tIS

plot était doiic eîl thème tètûys une itlipiéte , et leâ lois de majesté (ce moHà même n'appartient qu'aux dieui) joigtiaieut du vague des lois politiques la rigueur des lois de sacrilège. Uti mot, un sourire pouvait être un blasphème envers le dieti, aussi bien qu'une attaque à main armée était un attentat en-^ vers le souverain.

Quand finit la république, la divinité du peuple passait naturellement à l'empereur. Le César était la patrie incarnée ; la patrie était dieu^ César devait être dieu. Si cela souffrit difficulté, ce fut de la part des empereurs euX-mémes : depUis Hercule et Jupiter, ou au moins depuis Alexandre, rieli n'était à si bon marché que d'être immortel.

L'empereur commençait done â être investi de toute la sainteté du peuple ; c'était un souverain à défendre cottlre la trahison, sinon uh dieu à venger du sacrilège ; la loi Julia vint tout d'abord s'iappliquer à la majesté des empereurs , et Tibère, consulté sur la question, n'eut qu*â répondre : « Observez les lois. »

D*ailleurs, comme cette loi firappait tout , elle pouvait servir aussi la justice ; elle pouvait tout faire, même Un peu de bien. Des chevaliers obscurs et coupables, de riches publieains qui s'étaient engraissés dans les provinces, des gouverneurs qui avaient pillé , des femmes de grande maison dont Tibère aimait à publier les désordres (utilisant ainsi la vieille morale romaine qui faisait de Tadultère un crime capital), telles furent les premières victimes (1)* C'était un merveilleux légiste que Tibère, habile à trouver des ressources pour toutes ses passions dans l'arsenal des lois anciennes, à « cacher sous de vieux noms des scélératesses' toutes nouvelles (2) , » homme d'une religieuse légalité , parce qu'il savait que la légalité souffre tout ; déjà cependant âpre justicier, se

(1) F. Tacite. II. 60. HI. 22 ctsulv. IV. 42. 52. VI. 29. 40. 47. AcciiailîoM dlnceste. VI. 19 et ailleurs.

(2) Proprium id TIberlo Bcelera nuper reperta priscis verbisobtegerc. tàclle. IV. 9.

cachant dans un coin du tribunal pour voir si son préteur châtiait bien (1).

Ainsi marcha-t-il humble et timide ^ tant que vécut Germanicus ; ainsi laissa-t-il doucement <( grandir sa loi de majesté (2) » ; mais peu à peu il se sentit fortifié , et c'est ici qu'il sut se servir de cette jeunesse des écoles dont nous parlions.

Chez les anciens» le droit d'accuser, comme chacun sait, appartenait à tous ; l'accusation était populaire. Un jeune homme, tout frais émoulu des combats de l'école , jeté dans la lice bien des fois sanglante des partis, ne connaissait rien de mieux que de jeter dès l'abord son gant au parti contraire, de prendre un homme corps à corps et de l'accuser. La vérité de l'accusation importail peu. Il s'agissait d'obtenir une victoire pour son parti , de faire exiler un adversaire. L'accusation était le début (3), elle était plus hardie, plus brillante, plus honorée que la défense ; l'humanité n'était pas une vertu chez les anciens ; Sénèque la défend au stoïcien , et Virgile dit du sage : « Il n'a ni pitié pour le pauvre, ni envie pour le riche (4). » Crassus fut accusateur à dix-neuf ans, César à vingt-et-un, PoUion à vingt-deux (5).

Avec cela se combine un trait remarquable des mœurs an-

(I) Tacit. I. 76. Dion. 67.

(3) « Ctelias a Youla, selon la tradition de nos aïeux, et à l'exemple de ceax qui sont ensuite devenus les plus illustres de nos concitoyens, chercher dans quelque illustre accusation l'occasion de faire apprécier son mérite au peuple romain... » Et plus bas : « Je ne loue pas ici sa modération , ce n*e8t pas la yestu de cet &ge. Je loue cette impétuosité de son âme, ce désir d'avancer, cette ardeur pour la gloire...» Glcéron. pro Cœlio. 30. 31 .

(3) Adolescebatintereà lex majestatis. Tacite. II. 60.

(4) Nec ille

Indoluit miserans inopem aut invidit habcntl. Georg.

Boesnet se souvient de cette pensée, mais en la corrigeant admirablement : « Pulssei-tu, mon frère, ne jamais sentir ni dureté pour le pauvre, ni envie pour le riche 1 » Sermons.

(6) Tjicit. de orat. 34. Qulntil. XIL G.

ciennes. Uinimitié n'était pas , comme chez nous » quelque chose d'équivoque, qu'on avoue à peine, qui se cache sous des formes polies ou sous l'affectation de l'indifférence ; c'était quelque chose de patent , d'authentique , de formel , dé déclaré. On entamait une inimitié, pour ainsi dire, comme on entame un procès; c'était une affaire, que l'on commençait en faisant dire solennellement à un homme qu'on n'était plus son ami (1), qui se terminait en plein Forum devant des juges, en lui faisant, par sentence politique, interdire le feu et l'eau. Souvent un homme se jetait dans un parti pour être à même d'y défier son ennemi ; c'était le duel de ce temps-là. Il s'y mêlait du point d'honneur : Cicéron a besoin de se justifier par l'intérêt public d'avoir fait cause commune avec ceux qui avaient été ses ennemis (2). On se glorifiait d'avoir des inimitiés , de les entreprendre , de les soutenir , de les mettre à fin (3) ; il y en avait di'héréditaires dans les familles (4) ; en un mot, dans l'âpreté de cette vie parlementaire, elles étaient à la fois un devoir, une gloire , un objet d'ambition , et pour les soutenir, la grande arme était l'éloquence.

Sous l'empire, tout cela subsista, mais sans cette union avec la vie publique qui donnait à ces passions un but, une uti-

(I) C'est ce que fit « selon la coutume des ancêtres » Germanicus & Tégard de Pison. Suétone, In Caliguia. 3. Tacite. Annal. II. 70. « La coutume de nos aïeux, dit Tibère dans Tacite, lorsqu'ils rompaient une amitié, était d'interdire leur maison à celui avec qui ils voulaient que leurs relations cessassent : c'est ce que J'ai fait à l'égard de Labéon. » Tacite. Annal. VI. 29.— A ceci se rapportent ces expressions romaines : inimicitias suscipere, exercere, deponere (Giceron passim); amicitiam rennntiare (Tacite et Suétone, loc.cit,); hospltium renuntiare (Ciceron inVerrem. II. 36. Tite-Llve. XXV. 18); domo interdicere(Suet. in Aug. 66. Tacite. Annal. VI. 29). I (2) De provinciis consul. 8. Et plus bas : « J'ai reçu une injure, J'ai dû être ennemi, je ne le nie pas. » 18. Et ailleurs encore.

(3) Jus potentissimum quemque Texandi et inlmicitlarum gloria. Tacite. Ih. Et ailleurs : « Cécina, homme nouveau, récemment rentré au sénat, youlalt se rendre célèbre par d'illustres inimitiés. » Hist. II. &3.

(4) Assignats domibus InimiclUœ. Tacil. de orat. «Varron accuse Sabinus, cachant sous le voile des inimitiés paternelles sa honteuse complaisance pour Séjan. » Ann. IV. 19.

lité, une grandeur. Il y eut, comme par le passé , des haines personnelles et des haines de familles : le désordre , le luxe , rhabitude de l'empoisonnement» Tattérissem^nt des fortunes, ne faisaient que les rendre plus violentes. De ces familles dissolues et ruinées , sortait cette jeunesse que nous avons décrite, hardie , sans moTàlité , presque toujours sans argent , âme damnée de qui lui. ferait une fortune et un nom , bourrée de rhétorique , sentant bouillonner en elle son ambition sans but et son fnutile faconde.

Pour ces jeunes gens, comme pour leurs ancêtres, la porte de l'accusation était la première ouverte ; mais dépouillée de la grandeur de la vie politique , cette carrière devenait tout à fait infernale ; il n'y avait plus, môme en apparence, de but désintéressé, il n'y avait que là vengeance et plus souvent le métier. Ce métier était celui de délateur (célèbre dans la Rome impériale) ] métier profitable , car il avait bien fallu intéresser ce droit d'accusation ouvert à tous , sans être imposé à personne ; et l'accusateur recevait de la loi une part dans les confiscations (1). Ainsi portaient leur fruit de despotisme toutes les institutions républicaines. I^a délation menait plus loin encore : à faire parler de soi, à se faire redouter, admirer même, à recevoir des saints dans le Forum , à avoir le matin des clients dans son antichambre , à se faire suivre au Champ-de-Mars par une foule d'empressés; on faisait trembler les familles , on inclinait sous soi l'orgueil des grandes maisons , on avait sous sa protection des villes et des provinces ; un roi était trop heureux de l'amitié d'un délateur (2).

Ceux qui commencèrent ce métier furent d'abord des hommes vulgaires, ignobles, méprisés; mais bientôt les ambitions, les grands tdenls y vinrent, lies mêmes noms qui

(1) Le quart dana lea poursuites de lèse-mi^esté (Tacite, Annal. IV. 28). Sur les récompenses des délateurs et des témoins, V. Suét. 6i. Dion. 68. Tac. Aon. U. 83. lY. 30. VT. 47. — (2) Tacite, de orat. 6. 6.

figurent dans les thômes du professeur Sénèque, comme ceux d'illustres rhéteurs ou d'écoliers de grande espérance » les noms d'Haterius, de Romanus Hispo, se retrouvent dans Tacite comme ceux de délateurs illustres ; nous les avons laissés à l'école, nous les revoyons au sénat en face d'accusés (1).

Et pendant que ces hommes , usant de leur liberté dans les limites légales, évoquaient, more tnajorum, dans le champ clos de l'accusaiion, toute gloire, toute supériorité, toute richesse, traduisaient devant les juges et devant le monde les désastres et les dissensions des familles, en y ajoutant le crime de lèse* majesté , « complément obligé de toute accusation (3) ; » Tibère pouvait se tenir tranquille, il n'était pour rien là-dedans ; chacun était dans son droit. Bien plus , au-dessous des délateurs, ceux qui ne pouvaient aspirer à ce noble métier, formaient une armée de témoins et d'espions , armée payée comme ses chefs , car la loi leur donnait des récompenses i armée active, partout répandue, surveillant les pas , les paroles, entrant dans toutes les confidences, provoquant toutes les Indiscrétions , les dénonçant toutes ; sans cesse en cor-* respondance avec César, qu'elle informait secrètement et qu'elle dispensait de monter une police.

Si l'empereur vivant se refusait encore à être dieu, l'empe-f reur mort l'était indubitablement. Il pouvait n'y avoir que trahison à outrager Tibère, mais il y avait sacrilège à offen-

(1) Voici ce que dit Tacite de l'espace d'IiODunes qui faisait ie métier d'accusa^^ teurs :

» Le premier métier de Junius Othon avait été celui de maître de rhétorique. Le crédit de Séjan le Ût sénateur. A force d'elTronterie, il cherchait à sortir de son obscurité première... Brutidius avait de hautes facultés; sMl eût suivi la voie droite, Il pouvait arriver au premier rang. Mais l'impatience le dévorait ; il fallut d'aI>or(l* qu'il dépassât ses égaux , puis ceux qui marchaient devant lui, puis enlin sa propre ambition et son propre espoir... » Annal., III, G6.^ « Haterius , plus bai que tout autre, tout affoil^U par de longs sommeils et par des veilles licencieuses, assez oisif et assez lâche pour n'avoir pas i craindre la cruauté même de Tibère, méditait entre le Jeu et la débauche la perte dee plue nobles citoyens* » Ih. VI, 4.

(2) Tacite, m. 38.

no TIBÈRE.

ser Auguste. Briser sa statue, s'habiller, se déshabiller, fouetter un esclave devant son image, la porter sur une bague ou même sur une pièce de monnaie lorsqu'on entrait dans un lieu déshonnète (1), c'étaient des crimes capitaux. Bientôt le portrait de Tibère devint aussi respectable que celui de son prédécesseur. Une image de César à la main, l'esclave menaçait son maître ; sur le seuil même du sénat, une femme poursuivait de ses injures le juge qui l'avait condamnée, et si on voulait l'arrêter, mettait devant elle le portrait de l'empereur (2). Un poète qui, dans une tragédie, avait fait adresser des injures à Agamemnon, passait pour avoir manqué de respect au pouvoir (3). Un autre par excès de hâte , avait composé l'éloge funèbre de Drusus , lorsque Drusus vivait encore ; c'était lui porter malheur : il fut condamné à mort. Toutes les superstitions de l'antiquité étaient appelées au secours de la tyrannie.

Quant aux vrais motifs de l'accusation, un peu de fortune, un peu de naissance , un peu de gloire , la haine d'un délateur suffisait. L'amour de l'argent, passion longtemps incon^ nue à Tibère, commençait à se développer en lui. Si l'impôt frappait les biens, la délation frappait les fortunes mobilières ; les premiers citoyens de la Gaule, de l'Espagne, de la Syrie , de la Grèce, furent condamnés pour ce seul fait , d'avoir eu en portefeuille plus du tiers de leur fortune.

Voilà ce qu'était une accusation. L'homme à qui elle tombait sur la tête était marqué du doigt comme un pestiféré ; on l'abandonnait de toutes parts ; s'il passait dans les rues , on

(1) F. Tac. Annal. I. 74. Senec. deBenef. UI. 26. Saet. 58. « Paolua soutuiit avec plosieure convives, ayant an doigt le portrait de Tibère sur une pierre précieuse. Je serais un sot, dit Sénèque, si Je cherchais un détour pour dire qu'il prit un pot de chambre^ Maro, un des plus actifs délateurs de ce temps, s'en aperçut, prit les convives à témoin que Fimage de Tempereur avait été profanée; il dressait déjà une dénonciation, quand un esclave, qui avait tout suivi et avait dérobé à temps Tanncau de Paulus, le montra h son propre doigt. » Sénèq. /&.

(2] Ta^Uçj Annal. lU. 30. —(3} Soét. in Tib. Cl.

se mettait à fuir, et puis ensuite on revenait sur ses pas, et on se faisait voir de peur d'avoir montré sa peur ; amis et parents laissaient un grand vide entre eux et lui. Il y avait une raison à cela , c*est que raccusation gagnant de proche en proche comme la peste , d'un homme passait à sa famille , à ses amis, à ceux qui Tavaient salué, à ceux qui l'avaient vu. Pour ne pas être accusés, amis et parents se faisaient quelquefois accusateurs. La première pierre une fois jetée au pro^ scrit, chacun se hâtait de décharger la sienne ; le moyen de se sauver était de le perdre; le fils dénonça son père. Ici se retrouvaient les traditions du patriotisme romain exploitées par le despotisme impérial ; les délateurs immolaient leurs parents à Tibère, comme Brutus avait fait mourir ses fils, ou Horace sa sœur.

L'accusé presque toujours restait libre , et cependant ne songeait pas à fuir ; pourquoi ? Nous le savons peu ; c'est un fait qui révèle dans la société antique mille circonstances étrangères à la nôtre. L'empire était si vaste, que la fuite semblait impossible. « En quelque lieu que tu sois, écrit Cicéron à Marcellus , songe que le bras du vainqueur peut t'y atteindre. )> Nous avons l'exemple d'un seul homme qui tâcha d'échapper à la puissance de l'empereur ; c'était un chevalier romain qui s'enfuyait chez les Parthes. On trouva cela étrange ; on l'arrêta et on le ramena à Rome. Tibère s'en soucia si peu, qu'il le laissa vivre.

Où fuir d'ailleurs ? au delà des bornes de l'empire on ne connaissait rien. L'empire romain n'était pas, comme nos monarchies, terminé par des fleuves, par des chaînes de montagnes, par des limites certaines ; à ses extrémités , des royaumes tributaires , des peuples barbares à demi soumis, faisaient suite aux provinces gouvernées par les préleurs et prolongeaient la puissance de l'empire (1). Où était la borne? On ne le savait pas ; elle était là où l'on ne connaissait plus

(1) Heglones ultra fines imperii, dubise libertails. Sénèque.

2h^ TIBÈRE.

rien, là où vivaient des peuples sauvages, où la géographie devenait fabuleuse. Il fallait vivre à Rome ou y mourir, vivre dans celte lumière, comme dit Cicéron, vivre de la pleine vie du Champ de Mars et du Capitole, comme ce Vénitien exilé qui revint à Venise sûr d'y trouver son supplice, mais aimant mieux mourir à Venise que vivre ailleurs.

Ni fuir , ni se cacher I Ces deux espérances du proscrit , qu'à toutes les autres époques le dévouement a si puissamment aidées, étaient perdues pour le proscrit de Tibère. Personne n'avait foi en personne. Rome était pleine d'esclaves ; des esclaves cultivaient la campagne : entre l'esclave et l'homme libre il n'y avait nul lien d'humanité ; c'était une autre nature. Au temps de Sylla , il y eut encore de nobles dévouements d'esclaves pour leurs maîtres. Sous Tibère, noiis n'en trouvons plus ; la peur et la trahison, l'espionnage volontaire, étaient partout, et la police, faite par la trahison et la peur, était bien autrement inévitable que ne l'est la policé faite par le pouvoir (1).

L'accusé paraissait donc devant le sénat, juge suprême des accusations de lèse-majesté. Il se présentait seul devant tous ces hommes, courtisans, intimes complices ou tremblants ennemis du prince ; devant ces vieilles toges qui avaient^ les unes à se défendre de leur illustration , les autres à garder sauve leur obscurité ; devant ces restes mutilés de l'aristocratie, ennemis les uns des autres, honteux de leur nom^ tremblants de leur gloire. En face de lui, trois, quatre, cinq accusateurs se réunissaient pour l'écraser ; s'il avait gouverné une province, elle ne manquait pas d'envoyer contre lui quel-

(i) » C'était là le plus affreux malheur de ce temps, il n'était pas délation si

Infâme que dédaignassent d'exercer même les premiers du sénat, ouvertement quel-

I quefolS) souvetit dans l'ombre. Toute différence avait cessé d'étranger ou de parent,

d'ami ou d'^conno, d'un fait nouveau ou d'un souvenir obscurci par le temps. Clia^ cun« en lia le d'atteindre son proscrit pour se sauver lui-même, saisissait la première parote tombée dans un repas, dans une réunion au Forum sur le sujet le plus frivole. La plupart ne voulaient que leur propre sûreté ; mais 11 en était que le mal de la délation avait gagnés comme une peste. » Tacite, Annal. VI. 17.

POLITIQUB DE TIBÈRE. S&S

qiie parleur disert» tout fier de se montrer sut le grand théâtre de Rome» Et ce n'étaient pas lés accusateurs seulement : les témoins n'étaient point comme chez nous de simples narrateurs ; ils discouraient, invectivaient, se fâchaient aussi librement, aussi oratoiremeut que personne ; tous avaient été trop longtemps à Fécole pour perdre les belles choses qu'ils y avaient apprises. De défenseur, il n'en est pas question ^ non que la défense fut interdite, mais nul n'osait s'y risquer (1)» Alore pleuvaient^ comme la grêle, les injures oratoires, l'iniprécation , l'évocation , l'apostrophe , toutes les colères de la controverse , tous les souvenirs du rhéteur ; on nageait en pleine déclamation. L'accusé, renversé par l'invective, se relevait à peine , que l'hypotypose ou la prosopopée venait l'écraser ; il rendait le dernier soupir sous les foudres de l'apo-^ strophe.

Ceci peut paraître puéril; mais rappelons-ûotis combien les anciens étaient puérils eux-mêmes; la puissance des phrases était immense. QuandManlius fut accusé devant le peuple, on crut faire beaucoup centime lui^ parce qu'on lui 6tA un mouvement oratoire en lui ôtant la vue du Capitole qu'il avait défendu. On écoutait, on admirait, on se laissait persuader en artiste ; l'immoralité du but inquiétait peu. L'habitude était vieille de séparer le talent de la conscience , d'applaudir à l'emphase des mots sans songer à la vérité des choses ; cet homme avait bien parlé , que pouvaiirod lui refuser î

A ces accusateurs, à ces témoins, s'ajoutait le grand moyen de la procédure romaine, la torture des esclaves. Seulement la loi défendait de mettre à la torture les esclaves qui appartenaient à l'accusé : en habile procureur (2), Tibère sut élu-'

(1) SQanoB fut acculriS,... et de pear qu'on de M8 parents ne tint à son secours, on ne manqua pas d'ajouter raccusation de lôse-nuijesté qni faisait du silence une nécessité et un deToir. Tacite, Annal* HI. 6.

(2) « Galiidus et novi Juris repertor. » Tacite, Annal. H. dO. Auguste, selon Dion, LV, serait le premier auteur de ce précédent.

der cette loi ; il fit vendre aux agents du fisc les esclaves de Taccusé f et dès lors ils purent être mis à la question sans le moindre scrupule légal.

Contre tout cela, contre ces témoignages , contre ces in* terrogatoires par la main du bourreau , contre ces ennemis hardis , effrontés , soutenus par César, habitués à la parole , l'accusé était seul, atterré, sans faconde; il perdait la force de nier les imputations les plus menteuses. Pourtant, s'il avait du cœur, il n'en était pas toujours de même. En ce temps, chacun tremblait pour soi, et lorsqu'on s'était mis au-dessus de la crainte commune , il n'était pas difficile de dominer les autres en la leur rappelant. L'accusé pouvait se grandir au rôle d'accusateur, nommer de prétendus complices, ou même, sans se reconnaître coupable, dénoncer son ennemi. Alors , pour peu qu'il y eût quelque éloquence , c'était une lutte épouvantable ; ces deux hommes, l'un s'érigeant en délateur, l'autre descendu au rôle d'accusé, parlaient à outrance pour leur vie ou leur mort : vrai#ombat de gladiateurs, duel à mort dont Tibère était l'impassible et l'heureux spectateur ; car il aimait toujours à voir aux prises l'un avec l'autre ceux qui avaient quelque puissance. Un accusateur ainsi accusé perdit la tête et s'enfuit ; Tibère le fit ramener de force pour soutenir sa dénonciation jusqu'au bout (1).

Il y a plus : après la chute de Séjan, lorsque l'on poursuivait ses amis, un des accusés osa avouer qu'il avait été de ce nombre; mais en même temps il rappela au sénat, que le sénat tout entier en avait fait autant que lui : — <<Nou8 avons flatté tout ce qui l'entourait, n(ms avons fait la cour à ses affranchis, nous avons été heureux de nous faire reconnaître de son portier. » Ce twus le sauva. Un autre, à qui l'on demandait le nom de ses complices, commençait à les désigner parmi ses juges ; les pères conscrits tremblèrent sur leurs sièges , le désespoir de cet homme les menaçait tous : ils se

1) V. Tûcile, Annal. IV. 28.

hâtèrent d*étouffer sa voix par des munnures et de le condamner.

II y avait une autre raison pour se hâter. La condamnation était presque toujours si certaine , que Taccusé « dès le premier moment, cherchait à y échapper par le suicide. Allait-il attendre » dans sa maison , que les pas des soldats vjpssent Tavertir qu'il était temps de mourir? que deux valets du bourreau lui passassent le lacet au cou dans un cul de basse-fosse? souffrirait-il que son corps fut traîné aux crocs, jeté aux gémonies f qu'on vendît ses biens sous la pique du préteur au profit du fisc, que ses accusateurs s'engraissassent de son patrimoine ; que son testament , l'acte le plus solennel et celui qui tenait le plus au cœur du citoyen romain , fut déchiré ? En se donnant la mort , il dérobait ses restes à l'infamie, son testament à une honteuse radiation, aux mains des délateurs l'héritage de sa famille (1). Mais si l'accusé était pressé de mourir , Tibère et le fisc tenaient à le faire vivre jusqu'à sa sentence ; il y avait donc une effroyable émulation, à qui irait le plus vite de l'accusé ou des juges, l'un pour sauver ses biens et sa mémoire, l'autre pour sauver les droits du trésor. — « Gamutius m'a échappé , » disait Tibère d'un proscrit qui s'était tué (2). D'autres fois il fit le bon prince, et se plaignit que les accusés, en se donnant la mort, se dérobassent à sa clémence ; il ne fut jamais si miséricordieux qu'envers les morts. Des accusés dont le procès dura plusieurs jours, prirent leur temps et se laissèrent mourir de faim; un autre qui s'était frappé d'une épée , fut amené au sénat tout sanglant, tout bandé, pansé pour le bourreau ; un autre s'empoisonna devant ses juges : on ne prit pas le temps de le condamner ; qu'importait, en une telle hâte , la formalité de la sentcDce? On l'emporta mourant , et on lui mit le lacet au cou comme déjà il ne respirait plus (3).

(1) Dion. LVHI. Tac. Ânn. YI. 39. 30. — (2) Suétone. 51. (3) Suétone. 51. Tacite. VI. 40. Dion. LVIII.

Dans une telle voie» on devait marcher vite. Ce n'était pas un tyran opprimant le peuple , c'était le peuple se déchirant lui-même au profit de son tyri^n. Bientôt Taccusation frappa au hasard , sur les pauvres , sur les obscurs» sur ceux que rien, si ce n'est les haines personnelles, ne lui recommandait; des ej^ilés , des iils d'exilés furent ramenés de quelque lointaine province ou d'une île à moitié déserte, comme des gens qui eussent fait peur. On en vit venir de tout déshonorés par la misère, hideux, ea haillons, sans que l'on sût qui se vengeait ainsi (1). Ce n'était plus vengeance , ce n'était plus soupçon, on n'en voulait plus à tels ou tels, on en voulait au premier venu pour faire peur à tous. A la fin de sa vie, il ne s'agissait plus pour Tibère de tuer ses ennemis, mais de tuer beaucoup : c'était Marat avec ses deux cent mille têtes.

En présence de tels feits , la vie privée de cette époque nous semble marquée d'une tristesse profonde. A travers une passion de luxe qui tenait du délire, des débauches gigantesques, des plaisirs frénétiques, on savait qu^avant le lepder maip matin , un petit billet d*un accusateur ji Tibère ou de Tibère au sénat pouvait vous conduire à une mort ignoble dans le caobot infect de Jugurtha. Cett^ époque sans moralité et sans croyance, ne trouvant rien en elle-même qui l'aidât à envisager avec la dignité du vrai courage ce perpétuel danger suspendu sur sa tète, s'enivrait pour l'oublier ; mais au milieu des orgies, un amer ennui la prenait au cœur. N'espérant en rien, vouée à des superstitions sinistres envers un destin qu'elle croyait aveugle , demandant à l'astrologie et aux présages la connaissance d'un inévitable avenir, fataliste et superstitieuse, sans vertu, sans philosophie, sans foi, elle croyait faire un acte de grandeur et échapper à l'inévitable loi du destin par le suicide. Le suicide , qui était la grande ressource contre Tibère , lui paraissait aussi la grande ressource contré elle-même. Tant de morts volontaires appelées

(1) Tacite. Annal. IV. 13.

et savourées avec bonheur par des proscrits, dans le Forum, dans le sénat, dans la prison, partout où ils pouvaient, accoutumèrent aisément Rome à ce genre de courage qui se fait si facilement imiter. Ce n'était pas seulement danger présent, malheur personnel ; c'était ennui de la vie {tcedium vitœ) , tel était le mot consacré. On s'enfermait dans sa chambre, on refusait les aliments, et l'on attendait sa fin. Ainsi, Lentulus, maître d'une grande fortune , ayant eu le malheur de faire Tibère son héritier, se laissa pousser par celui-ci, à force de chagrins et de craintes sourdes , à se donner la mort. Ainsi , Coccéius Nerva, ami et commensal du prince, illustre dans la jurisprudence, inattaqué par les délateurs, se laissa mourir, Tacite le dit , de la profonde tristesse que lui inspirait son époque (1).

D'où venait tout cela?

La peur était le dieu de ce siècle. Et quelle était la raison de la peur? Pourquoi cet abandon, cet isolement du proscrit, cette trahison universelle, ce manque de foi réciproque entre gens qui avaient le même intérêt et couraient le même danger? ce peuple tremblant dans les rues, fuyant au passage d'un proscrit, détestant Séjan et n'ayant de courage contre lui qu'après sa chute , adorant la mémoire de Germanicus, et lorsque sa famille est proscrite, osant à peine s'émouvoir un peu dans les rues , tout en protestant de son respect pour Tibère î ce sénat, le représentant de l'ancienne aristocratie , servant contre elle et contre lui-même les desseins du prince? et Tibère même , le grand ressort de l'universel effroi , vieillissant dans la peur, blotti dans son nid de Caprée, consultant les astrologues sur la durée de sa vie , tremblant comme ceux qu'il faisait trembler? Quelle était donc la cause première de cette terreur sans exception et sans borne ?

Ce n'était pas chez le peuple la crainte d'une puissante force matérielle ; neuf ou dix mille prétoriens réunis sous les

(1) Tacite. VI. 26.

murs de Rome, gens qui vivaient de plaisir, faciles à acheter, faciles à vaincre, n'eussent pas été contre une révolte de cette vaste cité une suffisante barrière. Les légions étaient disséminées sur les frontières, et disséminées par la politique qui les craignait bien plus qu'elle ne comptait èur elles : c'était auprès d'elles que les enfants de Germanicus avaient espéré trouver un refuge.

Mais il faut le dire d'abord : les masses sont bien plus inertes , leur action sur la vie sociale bien plus rare qu'on n'est tenté de le croire. En tout lieu et en tout temps , les minorités gouvernent. Dans quelques pays du Nord, des moyens toujours un peu artificiels ont appelé une minorité plus forte, mais encore une minorité , à la fiction plutôt qu'à la réalité du gouvernement. Mais déjà si vous descendez en France , vous trouverez la loi plus empressée à donner que les masses à recevoir ; les magnifiques droits qu'elle ofTre , insoucieusement négligés pour un marché à faire ou pour une journée de moisson ; les salles d'élection laissées à quelques meneurs et à leurs dupes. C'est bien mieux encore dans le Midi , où la double facilité d'oublier et de vivre , les jouissances de l'oisiveté, l'heureux débarras de toute prévoyance, la vie jour à jour, heure à heure, rendent le peuple plus antipathique et plus étranger à ces vides et sérieuses simagrées de la vie politique ; pays ingouvernables par de tels moyens, si je m'en crois. Voyez les invalides révolutions d'Espagne et d'Italie, révolutions prétoriennes que fait un régiment, qu'un bataillon défait : et la nation que fait-elle? La nation est ici, au coin de la rue, assise à terre quand elle ne peut avoir de meilleur siège, mangeant son macaroni, buvant son chocolat, fumant son cigare (si la révolution lui en a laissé un), savourant au moins, ce qu'on ne peut lui ôter, son beau soleil ; regardant la révolution passer, bien des fois ne laissant pas que d'en souffrir, mais ne songeant pas à s'en mêler, faisant bien ou mal, mais faisant ainsi.

Ce n'est pourtant pas assez ^ chez des Romains surtout,

pour expliquer cette patience de vingt ans, cette terreur si lâche de tout un peuple devant un vieillard sale et décrépit que le peuple à son tour faisait trembler. L'Italie, Rome elle seule, une légion, quelques grandes familles avec leurs esclaves et leurs clients, eussent pu faire une révolution. Et cependant Tibère, au milieu de toutes ses craintes, ne parait redouter qu*un assassinat et non une émeute.

Pourquoi donc ?

Voici , je crois, la cause fondamentale. La plupart des sociétés antiques reposaient sur Tégoïsme national ; patriotisme dans les républiques, despotisme dans les monarchies, le principe était le même. Et croyez que le despotisme avait aussi ses héros et ses religieux dévouements. Hérodote raconte que lorsque Xercès, vaincu en Grèce, s'enfuit dans son royaume, une tempête s'éleva pendant qu'il traversait la mer; le pilote déclara que le navire était trop chargé et que la vie du roi était en péril. Le pont du navire était couvert des grands de la Perse, qui avaient suivi le roi. A cette déclaration, ils vinrent tous, les uns après les autres, mettre le front à terre aux pieds de Xercès, et se précipitèrent dans les flots. Il y a dans la simplicité de ce dévouement, quelque absurde qu'il soit, un certain grandiose qui étonne et qui vaut bien (en supposant la vérité des deux histoires) Curlius et son fameux cheval se précipitant dans l'abîme.

Dans le sein et comme à l'ombré de cet égoïsme national , croissaient, si je puis ainsi dire, une foule d'égoïsmes partiels de tribu, de caste, de corporation. Sur cet ensemble vivait le monde. L'égoîsme national, quoique fondé sur un esprit d'hostilité et de guerre, sur la haine de l'étranger {hostis veut dire à la fois étranger et ennemi) , resserrait les liens de chaque société, la faisait une, la concentrait par l'exclusion de ce qui était au dehors ; et par les idées superstitieuses qui en étaient le principe, la ralliait plus complètement dans les républiques à l'aristocratie, dans les monarchies au souverain, qui était le nœud, et, souvent même

la divinité de ce système. A son tour, Tégoïsme d^associa* tion, de tribu, de famille surtout, foripait entre les diverses portions de la société des liens durs, sanguinaires, mais puissants, et se rattachant tous à l'unité politique. Ce n'est pas ici le lieu de dire oornbien était imparfait cet ordre social , fondé en dernier résultat sur la division et la haine de peuple à peuple, par conséquent sur la guerre, l'extermination et le sang ; combien funeste à l'intérieur même des sociétés était ce système , qui , ne reconnaissant rien de sacré dans la personne de l'homme, n'admettait point de droit ni de raison que le sujet pût faire valoir contre la république, et immolait, sans égard pour la justice, l'homme à la nation, à la tribu, à la famille : tout ce que je veux dire, c'est que telle était la base de tout ordre social avant le christianisme , et qu'il ne pouvait guère y en avoir d'autre.

La conquête romaine renversa cette base; les égoïsmes nationaux, si je puis ainsi dire , furent tous fondus dans le grand égoïsme romain ; ils se réduisirent à la proportion de quelque gloriole de petite ville. En même temps, Rome, qui, plus que toute autre cité, avait exalté en elle cet égoïsme national, Rome, chez qui les égoifsmes partiels et surtout celui de la femille étaient aussi plus puissants ; Rome , en s'étendant à l'excès , laissa échapper la maille première de ce réseau si serré, et relâcha en elle-même tous les liens de l'égoïsme national, comme elle les brisait che2 les autres peuples. Ainsi la vieille base de la société païenne fut rompue ; le monde antique n'eut plus l'appui vicieux, mais l'appui sur lequel il reposait.

Mais en même temps tout cet égoïsme de société se brisait en égoïsmes individuels. Ce que la philosophie enseignait était trop vague, trop dépourvu de base ; ce que la religion contait, trop mélangé et trop puéril pour qu'il en pût naître quelque lien puissant entre les hommes. La famille elle-même qui était, pour les anciens, plutôt une rigoureuse et politique imité , qu'ime sainte, naturelle et affectueuse association , la

P0LITIQU8 M TIBÈRE. 3jfl

famille n'avait plus asses de puissance pour maintenir ses droits. Personne ne tenait plus à personne. Cette complète dissociation, cet anéantissement de tout lien, même de famille, est horriblement prouvé dans Tacite ; il est prouvé par Tunilé même, et Tunité excessive du pouvoir*

Ainsi tout le monde étant divisé, tout le monde était faible, tout le monde avait peur, Voilà le secret de cette époque. Chacun se sentait sans appui. Dans une telle situation, celui qui attaque le premier a un ascendant terrible { il fait acte de force , tandis que les autres sentent leur faiblesse. Chacun alors ne songe qu'à soi , se voit d'avance seul à seul contre cet ennemi ; lui timide'contre cet audacieux, lui faible contre ce fort , il ne pense qu'à rester coi , à faire sa paix, à se sauver aujourd'hui ; viendra demain ce qui pourra. Ainsi, le premier attaqué reste isolé, tout l'abandonne. Tacite nous le dit : <^ La terreur avait brisé de force toutes les relations humaines » (1). Nul ne songeait que son tour allait venir ; on ne défendait pas autrui , on n'était pas défendu. Ce sentiment vulgaire qui nous porte à éteindre le feu pour qu'il ne gagne pas jusqu'à nous, cédait à la peur du moment présent. Je ne dirai pas la charité désintéressée, la charité chrétienne, mais l'égoïsme solidaire, l'égoisme garde national , celui qui secourt les autres pour en être secouru à son tour, eût été alors une vertu sublime.

Il ne faut pas s'étonner de la puissance et de l'universalité de cette terreur. La terreur croit par cela seul qu'elle existe ; on a peur de la peur qu'on a eue , on tremble parce qu'on a tremblé, on trahit parce qu'on a trahi ; le simple citoyen dé* nonce parce qu'il a dénoncé hier ; le sénat condamne parce qu'il a condamné. Une fois le parti de la peur préféré à celui de la résistance , il n'y a plus qu'à avancer dans la même route, et, de cette façon, quelques délateurs arrivent à faire trembler tout un peuple.

(I) Interciderat aortiB bamaaœcommerciam y\ voM». Àonal» VI. i9.

£t remarquez une chose : c*est que le premier instrument de Tibère était le sénat , le corps qu'il menaçait par-dessus tout, celui dont il était le plus détesté, dont il affectait de redouter les poignards » Tennemi presque officiel de sa puissance. Le sénat était le centre de cette vieille nobiHtas qui avait été vaincue à Pharsale, de ces hommes qui gardaient à leur foyer les images de leurs aïeux consulaires» qui avaient encore une clientèle, donnaient encore des jeux au peuple , lui bâtissaient encore des monuments , entretenaient ceux dont leurs ancêtres leur avaient légué la conservation : « magnificence héréditaire, dit Tacite, qui n'était pas encore passée de mode » (1). Le sénat ét^dt le centre de ce gouvernement républicain que nous avons montré existant de droit , pendant que le gouvernement de César existait de fait. Le sénat , depuis que Tibère avait supprimé les comices , nommait les préteurs et les édiles (César seul nommait les consuls); bien que ces choix se fissent sous Tinfluence et sur la proposition de César (2) , le sénat gardait assez de puissance pour maintenir dans ces charges les anciennes familles , pendant que les familles nouvelles , les familles des affranchis et des parvenus du palais grandissaient dans les magistratures bourgeoises créées par Auguste. Ce fut même un moment sérieux pour Tibère, un moment, où « il sembla qu'on allait pénétrer les secrets de la puissance impériale » , lorsqu'on proposa dans le sénat de nommer les magistrats cinq ans d'avance ; c'était leur garantir par la certitude du pouvoir une sorte d'indépendance, donner à la nobilUas un moyen de faire corps et de s'entendre, au gouvernement républicain un moyen de devenir sérieux (3).

Voilà pourquoi le sénat était encore une puissance , pourquoi, dans les commencements de Tibère, il s'y gardait une

(I) ilnnal. HI. 12.

{2) Tacite, I, 15. pion. 59. Jmrénal. X. 77. Ovide, PonUc VI. 9.67. Suétone In Galignlâ» ie.'-(d) Tacite. II. 36.

sorte de liberté» et le droit ancien de dire, à propos de tout, ce qu*on pensait des affaires publiques (1). Voilà pourquoi Tibère, au temps de ses timides débuts, se levait devant les consuls, votait au sénat comme un simple membre et quelquefois y votait seul de son avis, renvoyait au sénat les députés des provinces et les rapports des généraux ; laissait relever la coutume aristocratique de faire, lorsqu'on entrait en charge, reloge solennel de ses ancêtres. C'est qu'alors il croyait de sa prudence de respecter « le droit ordinaire » , comme dit Suétone, le droit public officiel de l'ancienne Rome.

C'est là ce qui explique dans le sénat et cette servilité habituelle et ces velléités de courage, ces hardiesses momentanées à se regimber contre les délateurs, parfois à les condamner (2). Un Pison ne craignait pas de dire que , fatigué du spectacle des délations et de l'espionnage , il allait quitter Rome pour jamais, et c'était Tibère qui le suppliait de rester. D'impertinents sénateurs osaient prétendre devant César que. César absent, le sénat pouvait bien faire son devoir, et qu'une telle indépendance ne serait qu'honorable à la patrie (3). — C'était alors au début de Tibère ; le sénat se sentait le chef d'un système encore puissant, Tibère lui permettait cette ambition , et le sénat encouragé jouait presque à la république.

Mais plus tard le sénat paya cher sa position aristocratique et sa souveraineté officielle. Rempli des hommes que Tibère avait le plus à cœur de poursuivre, il frémissait chaque fois qu'on lui demandait une de ces illustres têtes ; mais il les livrait l'une après l'autre, espérant que peut-être l'avidité du tyran serait rassasiée, et chacun s'estimant trop heureux que

(!) Erat adhac freqnens senatoribufl» si quid è republicâ sentirent, loco sententlœ promere. Tacite, Annal. II. 33.

(3) Condamnations contre les délateurs. Tacit. Ann. IV. 31. 31. VI. 3. 7. 30. 48. M l/accusateur le plus hardi, dit aiileurs Tacite, était saint et sacré : raccusaleur plus obscur et moins redoutable courait risque d'être poni. »

(3) r. Suétone in Tiberio. 31. 32. Tacite. IL 34. 3S.

ce ne fût pas son tour (1). Ainsi , le sénat et Taristocratie se livraient, se mutilaient eux-mêmes , et je ne connais rien de plus caractéristique que cette simple note de Tacite : « Pison cessa de vivre à cette époque ; chose étrange après une telle illustration, il mourut dans son lit ! »

Et maintenant , si de cette société et de ce sénat nous nous tournons vers le chef de cette terreur , le grand moteur de toutes ces craintes , nous y verrons en même temps le plus grand trembleur de tout cet empire. Examinons de plus près ce que la tyrannie faisait de ce tyran ; regardons le monstre dans sa cage qu'il avait si bien verrouillée en dedans , qu'il pouvait à peine en sortir.

Au sein de la mer de Naples^ à trois milles du rivage, visà-vis des belles côtes de la Gampanie , s'élevait Caprée , prison au dehors, au dedans lieu de délices , rocher escarpé au sommet duquel s'apercevait le faîte defe douse villas construites par Tibère en l'honneur des douze grands dieux^ les thermes, les aqueducs, les arcades qui servaient de pont audessus des vallées. Ce petit coin de terre^ protégé par la mer contre le bruit du continent, par le mont Solaro contre toutes les rigueurs de la saison , avait déjà plu à Auguste , qui était venu y passer quatre années. Après Tibère, Néron vint y habiter aussi, tout tyrans qu'ils étaient, amateurs de la belle nature ! Dans la grotte d'azur que l'on vient de découvrir, on a retrouvé le reste des bains de Néron ; la sensualité romaine, à qui rien n'échappait, avait creusé un souterrain pour rejoindre la mer , et goûter les plaisirs d'un bain inouï sous cette grotte merveilleuse. En approchant de l'île, on doutait de pouvoir débarquer ; l'escarpement du rocher ne laissait aux barques qu'un seul point où elles abordaient. Il y avait

(1) « On accusa en masse Ànnias PoUion, Appius Silanus» Scaunis Mamercus» et ayec IH)lI]oii, Vinicianus son fils, tous de haute naissance, plusieurs panrenns aux premières charges. Les sénateurs tremblèrent; c'étaient tant d'hommes illustres: qnl pouvait être pur de toute alliance, de toute amitié avec eux? » Tacite, Annal, VI. 9«

là une sentinelle» et Ton s'apercevait du voisinage du prince.

En effet» depuis longtemps il avait quitté Rome. Une aussi grande ville n'était pas pour lui facile a habiter. De ce mouvement et de cette vie , quoi qu'on pût faire» s'élevait une sourde clameur qui lui reprochait ses crimes : c'était un billet jeté sur le théâtre, à sa propre place ; c'était l'invective hardie, en face, en plein sénat, d'un condamné ; les condamnés^ seuls libres, osaient totit dire. Un autre jour ce fut un témoin, homme simple, jaloux de bien faire , qui , croyant né pouvoir dénoncer trop, se mit devant les sénateurs et Tibère, malgré l'embarras de celui-ci et les murmurés de ceux -là , à répéter tout au long, mot pour mot, ce qui dans Rome se disait en secret contre le prince. Tibère avait donc quitté Rome» fuyant ces reproches» fuyant aussi les adulations qui lui étaient insupportables , et faisant écarter durement par ses soldats le peuple courtisan qui venait s'humilier devant lui.

Une fois sorti de Rome » les astrologues l'avaient prédit» il n'y revint plus ; onze ans se passèrent ainsi jusqu'à sa mort. Ce n'était pas faute de précautions pour être en sûreté dans Rome s'il y rentrait : à la honte du sénat» il s'était fait accorder par ce corps d'y venir accompagné de gardes ; il avait ajouté qu'on fouillerait les sénateurs à l'entrée (1) : les sénateurs s'étaient prêtés à tout» et n'eurent pas même la triste récompense de voir César au milieu d'eux.

Il vint une seule fois près de Rome. Je ne sais quel instinct l'y appelait ; il y arrivait par des chemins détournés» comme pour observer cette ennemie. Je ne sais non plus quel instinct l'en détourna ; il n'était qu'à sept milles» il apercevait Rome^ quand un serpent favori qu'il avait» mourut rongé par Une multitude de moucherons. — « Craignons la multitude» elle est puissante. » — Voilà le présage qu'il en tira » et il revint sur ses pas.

(1) mon, LVIII. Tacite. VI. 2.

Yoyons-le donc maintenant dans sa sûre et délicieuse Ga* prée. Si, à travers les gardes et les espions, au risque de la vie, vous pénétrez jusqu'à lui, vous trouverez un hideux vieillard, la face moitié couverte d'ulcères et moitié d'emplâtres, chauve, courbé, à l'haleine fétide, avec des grands yeux de chat qui voient la nuit , taciturne , plein de disgrâce et de hauteur ; usé par des débauches monstrueuses , tristes , cachées ; couché à table, achevant de s'enivrer, discutant avec les grammairiens, ses bons amis, sur les cheveux de Phébus ou l'âge des coursiers d'Achille, ou bien parlant bas et gravement à Thrasylle, qui, la nuit venant , montera sur la tour pour étudier encore les astres.

Thrasylle était un Grec qui, à Rhodes, avait connu Tibère. Le futur empereur cherchait alors , permettez ce mot, à faire emplette d'un astrologue, mais il avait une étrange manière d'essayer ceux qui se proposaient. Il les menait chez lui, par de hauts et horribles rochers , suivi d'un seul affranchi : du toit de sa maison, ils examinaient les astres ; Tibère consultait, l'astrologue répondait ; mais si la réponse lui paraissait suspecte d'erreur ou de tromperie, au retour, en descendant ces mêmes rochers, l'affranchi , bien béte et bien robuste , jetait l'astrologue à la mer. Quand vint Thrasylle, Tibère lui demanda d'abord son horoscope. Thrasylle lui prédit la pourpre impériale , et , dit-on même , tout son avenir. — Et toi ? as-tu pris ton propre thème de nativité? — Thrasylle étudie de nouveau le ciel, puis hésite, pâlit, étudie encore, semble surpris, épouvanté , s'écrie enfin qu'à l'heure même Je dernier danger le menace. La défiance de Tibère ne tint pas contre cette preuve de science ; il l'embrassa, le félicita sur son coup d'œil divinateur, lui donna toute assurance de salut, en fit son ami et son oracle.

Gomme l'astrologue de Louis XI, Thrasylle dominait par la peur l'esprit de son maître. Il lui arracha même des prisonniers. Tibère, ne croyant pas à la divinité, mais au destin , ayant peur du tonnerre et se couvrant la tête de lauriers aux

jours d'orage » n'avait de religion que son astrolabe (1). Le fatalisme était la maladie de ce siècle, un des principes de sa dissolution , source féconde des pires superstitions, des superstitions athées.

Le prince est triste. Une lettre du roi des Parthes lui arrive, où ce souverain, peu civilisé, lui écrit: « Tu es un monstre, le meurtrier de ta famille ; la plus belle action que tu puisses faire , c'est de te tuer. » Lui-même , voici comme il écrit au sénat (je ne puis bien rendre la barbare obscurité de cette phrase, qui, dans un homme à qui ne manquait ni la raison , ni une certaine force d'esprit, doit faire croire aux remords ) : « Pères conscrits , ce que je vous écrirai, comment je vous écrirai , ou enfin si je vous écrirai quelque chose , que les dieux et les déesses me fassent périr d'une façon plus cruelle que je ne me sens périr chaque jour, si je le sais (2). »

Mais ce n'est pas tout; le prince se meurt. Sa santé, longtemps conservée, cède enfin aux excès qui ont rempli sa vie; il est vieux d'ailleurs et décrépit. Mais s'il souffre , s'il est triste, s'il est déchiré de remords, il le cachera. « Rapportez les tables , versez le vin ; le festin n'a pas duré assez longtemps. » Un jour, à l'amphithéâtre, il a voulu lancer un javelot sur un sanglier, ce coup l'a fait tomber épuisé. N'importe! « point de médecin ; passé trente ans, il n'y a qu'un imbécille qui puisse s'en servir. » Personne ne doit soupçonner ce qui se passe, ni dans cette âme, ni dans ce corps.

Les festins et le théâtre ne lui suffisent pas ; ce mourant se livre à d'étranges plaisirs. Ce vieillard dégoûtant et voûté, à qui les femmes expriment leur horreur au mépris même de la mort, a des recherches de débauches qui ne se peuvent dire.

(1) Qrca deos et rcUgiones negligentior; quippe addictus mathemaUca), persuasionisque plenus cuncta fato agi... Suétone. 69.

(2) Quid scribam xobis, P. C, aulquomodù scribam aut quidomnino non scribam hoc tempore, dil me dexque pejus perdant quàm perire me quoUdie sentio, si scio. Tacite, Annal. VI. 6. Suétone, in Tiberio. 67, rapporte cette lettre dans les mêmes termes.

Nous laissons ces beaux détails dans la traduction qu'en fit faire M. le duc de Choiseul pour l'édification des bonnes gens el l'honneur de son mattre, le roi très-chrétien , Louis , quinzième du nom.

Puis le soin de la justice appelait Césfff « S'il y avait bonne justice à Rome, il n'y avait pas moins bonne justice à Caprée. Si l'on accusait dans le sénat, on accusait bien mieux encore dans le palais du prince. Seulement ici il y avait une recherche de tourments que l'on ne connaissait pas à Rome ; au lieu du simple lacet des geôliers , il y avait une camificine^ comme on eût dit la chambre de la question, d'où, après d'horribles tortures, les coupables étaient jetés à la mer. Ce n'étaient pas des accusés seulement , c'étaient des hommes invités par lui, assis à sa table^ que Tibère envoyait à d'atroces supplices. Il avait mandé auprès de lui, par amitié, un homme qui avait été son hôte à Rhodes ; cet homme arrive, est pris pour un suspect, et mis à la torture ; pour cacher sa méprise, Tibère le fait tuer. C'est là encore ce misérable péiri de boue et de sang, comme l'avait bien deviné un de ses précepteurs ; de vingt conseillers qu'au début de son règne il avait choisis parmi ses anciens amis, laissant à peine vivre deux ou trois ; prêt à rendre le souffle et faisant encore tuer; enfin, lorsque, dans un repas, un nain, placé derrière lui avec ses autres bouffons, lui demandait : « Que fais-tu donc de Paconius ? Pourquoi vit-il si longtemps? » réprimandant ce bouffon, mais ensuite écrivant au sénat de s'occuper de Paconius.

Cependant de fâcheuses nouvelles arrivaient des pro\inces. C'étaient la Gaule en révolte, FOrient troublé, les Frisons que l'avidité des chefs romains poussait à la guerre, l'Arménie occupée par les Parthes , la Mésie par les Daces et les Sarmates (1). Pendant que Tibère suppliciait et s'enivrait à Caprée, tous les liens de l'empire allaient se relâchant. Depuis la mort de Drusus , sa première sollicitude pour les af-

(1) Suétone. 41. Tacite, VI. 31.

faires publiques avait sans oesse diminué. J'ai dit que Id padsion de l'argent s'était emparée de Tibère (1) ; par les confiscationi^, le numéraire s'accumulait dans ses mains avares , et l'intérêt de l'argent haussait d'une manière désastreuse (2). Les routes n'étaient plus entretenues (3) ; les provinces souffraient. Tibère ne s'occupait plus d'elles que pour leur demander leur contingent de proscrits , et faire passer par les mains de son bourreau les têtes les plus riches de Grèce ou d*Ëspagne (4). A quelques provinces» par fatigue de changer^ il laissait éternellement les mêmes gouverneurs (5) : « Chassez, disait-il» les mouches qui sucent le sang d^un blessé» il en viendra d'autres pliis affamées que les premières et le blessé souffrira davantage (6). » Mais les mouches dont parlait Tibère étaient insatiables» et^ sous le régne d'Auguste ^ après une révolte des Dalmates : « Qui vous a poussés à l'insiu^rection ? disait Tibère à leurs chefs captifs* — Toi-même* répondirent-ils» qui envoies pour nous garder non des chiens» mais des loups (7). p A d'autres provinces» il ne donnait point de magistrats ; il n'osait en choisir par méfiance de tous » ou bien par méfiance de ceux qti'i) avait nommés» ne les laissait pas partir. Toute sa pensée était de dissimuler le mal » traitant les maladies de l'empire comme la sienne propre » craignant surtout de donner trop de crédit à un homme » s'il lui permettait de faire la guerre (8).

Cette apathie» du reste» était celle de tous. Par moments» Tibère se plaignait que les hommes les plus capables refusassent le commandement des armées » qu'il fût obligé de

(1) Ea prtma Tiberio erga peeunlam aUenam diUgeatia fuit, dit Tacite, sur l'an 24« Add. IV. 20. V. aussi 1. 75. UI. 18. VI. 3. 19. Suét. 46. 49.

(2) Tacîle. Annal. VI. IG. IT. — (3) Id, III. 31. Dion. 69.

(4) Sucfofie. 49. Tac. Ann. VI. Id. 19. —(5] Tacite, Annal., 1. 80. Suëtone. 41.

(€) Josèphe. AntkiuUés, XVII i. 8.^(7) Dion. &ô.

(8) Dissimulante Tiberio damna , ne cui bellum permitteret ; nec scaatûs in eo cura , Ai imperll extrema deshonestarentur ; pavor internus occupaverat animes. Tacite, Annal. IV. 76.

descendre à des prières pour trouver des consulaires qui voulussent accepter les gouvernements. 11 est vrai que luimême ne donnait pas de tribuns aux légions, et qu'Arruntius, nommé depuis dix ans pour aller en Espagne , était depuis dix ans retenu par une accusation (1). Mais qui eût reproché à Tibère sa négligence? Chacun occupé de son danger à Rome, qui eût pensé aux dangers lointains? Lorsqu'eut lieu la révolte de Sacrovir (an 20), qui souleva deux des nations gauloises, le bruit se répandit que les soixante-quatre Ëtats de la Gaule étaient en révolte, que les Germains avaient été appelés à faire alliance avec eux , que TEspagne était douteuse. Ces bruits étaient faux ; mais le présent était si triste , il y avait un tel désir de tout changement, que bien des gens s'en réjouissaient. « Il s'était donc trouvé, disaient-ils, des hommes qui venaient, par les armes et la guen'c, interrompre la sanguinaire correspondance de Tibère et de ses délateurs (2) ! »

C'est une chose étonnante que la faiblesse de ce pouvoir tyrannique ; il était terrible de prè3» impuissant de loin. Les provinces étaient à dessein mal assurées , l'armée négligée ; il n'y avait personne pour contenir le premier Espagnol ou Gaulois qui se révoltersdt. Aussi demandait-on ironiquement si ce Sacrovir allait être traduit devant le sénat comme coupable de lèse-majesté.

Il faut voir quelle était l'indépendance d'un général éloigné de Rome, aimé de ses légions , et comment , accusé d'avoir voulu faire épouser à sa fille le fils de Séjan, il écrivait à Tibère : « Ce n'est pas de moi-même, c'est par ton conseil que j'ai songé à m'allier à Séjan. J'ai pu me tromper comme toi , et la même erreur ne doit pas être irréprochable chez l'un , funeste à l'autre. Ma fidélité est entière ; si l'on ne m'attaque pas, il en sera toujours de même. Mais je recevrai un successeur comme je recevrais une menace de mort. Faisons plutôt un traité : sois le maître de tout le reste, laisse- moi ma pro-

(1) Tacite. VI. 27. - (2) Tacite. 111. 44.

vince. » Gétulicus , le général accusé , resta en faveur. Tibère , vieux et détesté , n*osait rien hors de la portée de ses bourreaux ; et puis, ajoute Tacite avec une grande vérité, il sentait que « son pouvoir reposait sur le préjugé plutôt que sur une force réelle (I) ». Cela est tout simple : Tibère avait constitué son gouvernement sur Hsolement et la peur. Conduit dans celte politique d'abord par l'amour du pouvoir, le sentiment de la haine qui le poursuivait, la crainte pour sa propre vie, la lui avaient fait pousser jusqu'au dernier excès. Il se sentait menacé de toutes parts ; il ne s'agissait plus là de politique ni de gouvernement : c'était une lulte entre lui et les meurtriers qu'il entrevoyait partout. Son avantage n'était pas, comme l'est d'ordinaire celui des autres souverains , la force et la régularité de l'administration, la puissance et l'attachement de l'armée, ou l'adhésion traditionnelle des grands corps de l'état, ou le pouvoir habilement partagé avec les masses et mesuré à leur avidité de manière à la contenter; non, son avantage et sa force étaient tout simplement d'avoir plus de moyens de mort que ses adversaires, de gagner de vitesse ceux qui voulaient le tuer, d'avoir auprès de lui les prétoriens et les licteurs, et de compter sur l'obligeance et l'empressement du bourreau.

Voilà où en était venue la majesté du nom de César, et à quelle gloire était arrivée cette dynastie, augmentée par les adoptions et les alliances, et qui allait périssant tour à tour dans quelque île déserte, ou dans les culs de basse- fosse du palais. Le souvenir d'Auguste et de César, la vénération religieuse pour eux, n'entraient plus pour rien dans les moyens de force de ce gouvernement simplifié. Le premier aventurier qui eût eu l'adresse de saisir la place de Tibère à côté du licteur, et, pour première parole, aurait dit à celui-ci de tuer son prédécesseur, était sûr d'être césar aussi légitimement , aussi divinement, aussi sûrement que Tibère.

(t) Mogisque fam quàm re stare res suas. Ann. VI. 30.

Dans une telle situation, il est aisé de penser que celui qui, pareil à Gétulicus, était sans crainte au milieu de la terreur générale, aimé et soutenu au milieu de Tisolement universel, n'était pas un homme à provoquer ^ mais à craindre. Il y a une sorte de consolation à voir aussi faibles en réalité les gouvernements les plus sanguinaires. Si on y regardait bien, on verrait que les princes qui ont employé ce facile moyen de pouvoir, et qu'on a fini par admirer pour la force et l'énergie de leur politique, y ont tous été poussés par la peur, et par suite sont demeurés, en bien des choses, d'une faiblesse et d'une impuissance incroyables.

Le système de gouvernement de Tibère fut un legs qu'il imposa presque à ses successeurs. Au milieu de l'égoïsme et de l'immoralité générale, on ne régnait guère que par la défiance ; et la défiance exercée contre tous conduisait bien vite à ce système. Quelques princes comme les Antonins osèrent régner autrement ; ils se hasardèrent à n'être pas sans cesse dans un état de tremblement et de menace. Il y eut sous ces princes un calme presque miraculeux ; mais , eux passés , tout reprit comme de coutume : l'empire revint à ses allures ; la délation, l'abandon des proscrits, l'influence désordonnée de la force militaire, tout cela était resté dans les entrailles de la vie romaine.

On reconnut vite comment avec un pareil régime il était aisé de tuer un empereur et de se mettre à sa place. Le maître fut celui qui avait l'oreille du carnifex ; il n'y eut point d'autre succession, point d'autre légitimité. De là cette suite précipitée d'empereurs inconnus, nommés un jour, égorgés le lendemain ; cette multitude de césars de tout rang, de toute nation , auxquels l'histoire ne peut guère donner qu'un peu do pitié pour leur mort.

Ce système de décimation de l'empire, d'intimidation sans limite , de terreur, non contre des coupables ou contre des ennemis, mais contre tous, a bien eu de notre temps, ou du temps de nos pères, quelque chose d'analogue : on a vu cinq

POLITIQUK DE TIBÈRE. 26S

OU six hommes d*un géaie inférieur à celui de Tibère, placés par le flux des révolutions à la télé du pouvoir, effrayés euxmêmes de la situation qu'ils s'étaient faite, choisir, à défaut d'autre que la médiocrité de leur esprit ne leur suggérait pas, le plus facile moyen de gouvernement, la terreur! Haïs de tous, et, malgré tant de haine, assez vils pour être méprisés, sans une puissante force matérielle et tremblant pour leur vie, ils ont vécu de la terreur, ils ont eu des lois de majesté comme Tibère ; comme Tibère, un sénat qui leur obéissait à la consternation générale , et , tout tremblant , envoyait les proscrits à la mort ; comme Tibère, leurs gémonies, nos places et nos quais (nos pères l'ont vu) , où ils jetaient le même jour, non pas vingt cadavres (la plus sanglante journée du tyran de Rome) , mais quatre-vingts, mais cent cadavres à la fois !

Le parallèle sans doute serait loin d'être complet. Mais ce fut, comme sous Tibère, cette décimation calculée de tout un peuple, où il ne s'agissait plus de frapper tel ou tel, mais de frapper le plus grand nombre possible pour effrayer tous. Ce fut, par suite, ces mêmes honneurs rendus à la délation , ce même espionnage, cette même police gratuite, le plus souvent exercée pour sauver sa tête ; moins encore de formes judiciaires et plus d'indifférence sur la réalité des accusations. Ce fut encore du côté des masses , cette promptitude avec laquelle la terreur se forma, cette contagion universelle de la peur, cet oubli de toute résistance, malgré la faiblesse réelle du pouvoir ; plus de courage pour mourir que pour se dé-fendre et pour vivre ; je dirais presque une habitude de la mort , une facilité à aller au supplice , ce qu'on a appelé la fièvre de l'échafaud !

Cette époque eut aussi ses Romanus Hispo et ses Hatérius, formés par une éducation à l'antique, déclamatoire et puérile, nourris dans un air de phrases et d'antithèses ; médiocres avocats, acteur sifflé, mauvais médecin, à qui on avait appris à admirer Brutus et Caton , et qui , adorant tout de travers l'antiquité qu'ils ne comprenaient pas, crurent Timiter en nV

mitant que son ignoble décadence ; grands faiseurs de phrases» ne tuant pas un homme sans arroser sa tête de quelques figures de rhétorique ; Anacréons de la guillotine, gens presque tous d'une médiocrité profonde.

Chez tous ces hommes , vous rencontrez la peur, premier mobile de Tibère ; chez plusieurs, son amour pour l'argent, son luxe honteux, sombre, retiré, de Caprée, ses débauches, son mélange de cruautés et de fêtes. Mais, grâce à Dieu, il y eut encore des différences : Tibère monta sur le trône dans la situation la plus pacifique, au milieu de la société la plus régulière , toute pleine encore de Tesprit paternel , placide , conservateur , d'Auguste ; les montagnards furent jetés aux affaires au milieu d'une crise propre à étourdir de plus fortes têtes. Il fit la terreur, eux la trouvèrent.

En 1793 d'ailleurs, le monde ne vivait plus sous le règne de l'égoïsme antique. S'il y eut la même faiblesse , il n'y eut pas cette immoralité , cet abandon général, cette absence de tout dévouement ; la fuite ou la retraite ne fut pas sans espérance; peu d'hommes furent trahis, un grand nombre admirablement sauvés ; les femmes pour secourir devinrent plus que des hommes ; la charité et le sang défièrent le pouvoir.

Enfin , la tyrannie de Tibère , à ne la compter que de la mort de Drusus, dura quinze ans ; l'autre, plus violente , fut plus courte : au bout de quelques mois, le paroxysme de la peur enfanta le courage ; le sénat, menacé de trop près, se révolta, sentit sa puissance, et le Tibère de 93 fut écrasé. Dans la société européenne, une domination pareille ne pouvait durer longtemps : l'Europe reposait encore tout entière sur les bases de la fondation chrétienne ; les sentiments d'humanité et de justice sont vivants chez nous ; si on les comprime, ils repoussent.

Nous valons mieux que les anciens. Les vertus de l'antiquité ne seraient plus des vertus aujourd'hui. On a voulu les renouveler beaucoup trop sérieusement en 93 ; beaucoup plus innocemment on a cherché à les renouveler de nos jours.

Ne nous a-t-on pas prêché le sacrifice de Phomrae à la patrie, des individus à la société, comme si les individus ne composaient pas la société ? Ne nous a-t-on pas parlé une fois de « verser le sang de dix générations » au profit de la onzième sans doute , pour laquelle on avait une prédilection singulière ? L'on a dit ailleurs : « Nous aimerions mieux voir périr la moitié de la nation que si... » Tout cela, il est vrai, phrases sonores plutôt que pensées sérieuses ! tout cela choses qui ne nous conviennent pas ! nous ne sommes pas les anciens, grands seigneurs de l'histoire, rois au milieu d'un peuple d'esclaves ; nous sommes des bourgeois , bons et honnêtes gens, plus rétrécis dans notre puissance individuelle, ne demandant pas mieux que d'aider la machine sociale à marcher , sachant nous unir et nous exposer pour le faire , mais ne donnant pas à qui le demande « notre dernier homme et notre dernier écu » , et ne jetant pas au hasard nos enfants à ce grand mangeur d'hommes que certaines gens appellent patrie.

Le comité de salut public a eu ses apologistes ; pourquoi Tibère n'aurait-il pas les siens ? Déjà au dernier siècle , une langue hargneuse, parfois éloquente, du palais, un homme que son temps a trop durement traité, l'avocat Linguet s'est chargé de cette cause ; mais lui , fait tout simplement du pyrrhonisme historique comme en a fait Voltaire, petite opposition de la philosophie à l'histoire, à laquelle un peu plus de philosophie eût fait renoncer. Tacite et Suétone sont pour lui des conteurs, des gens prévenus, les ignorants échos de quelques rumeurs populaires ; Tibère n'était qu'un homme d'ordre, un peu sévère seulement, un bon administrateur, mais qui croyait trop Séjan sur parole , et qui , ennuyé du pouvoir , aimant le plaisir, ferma trop longtemps les yeux sur quelques légèretés de son ministre : on a médit de sa retraite de Caprée; c'étaient « des jardins délicieux », des boudoirs en rocaille et peints à la façon de Wateau, où ce vieillard « s'était retiré pour se livrer à une vie douce et solitaire, où, las

366 TiBËRE.

des affaires, jaloux de son repos et d'une gaieté rarement connue des princes » , il donnait « des soupers agréables et ne se montrait plus qu'à des amis par qui il ne craignait pas d'être distrait ! »

Sans justifier ici Tacite et Suétone» deux des historiens les plus exacts de l'antiquité (plus tard j'en dirai un mot), sans guerroyer contre le pyrrhonisme historique (ce serait trop grave et trop long), qu'il me sufGse de dire, que l'histoire se prouve surtout par son ensemble, par cet enchaînement de faits dont le premier anneau est au commencement des temps historiques et le dernier entre nos mains. Pour peu qu'on y pense , on verra que de la révolution de février , ou de tel autre événement dont nous sommes témoins, on peut remonter jusqu'à la mort de César ou jusqu'à la bataille de Cannes, par une chaîne que nul scepticisme ne pourrait rompre, dans laquelle il serait impossible de marquer l'endroit où la réalité cesse, où le roman commence.

Il faut distinguer sans doute, et les faits de détail des faits généraux, et les témoignages éloignés des témoignages contemporains, et les écrivains frivoles des écrivains graves, et les époques conjecturales des époques historiques. Il ne s'agit que des grands faits et des faits sérieux ; ceux-là se prouvent parce qu'ils se touchent ; ils se prouvent parce qu'ils s'engendrent. La tradition d'un peuple vérifie celle d'un autre , la tradition d'un siècle celle des autres siècles ; et l'histoire a pour elle un témoin qui manque à la justice, parce que la justice s'occupe de faits obscurs , individuels, isolés ; elle a pour elle le plus irrécusable des témoins, quand son témoignage est sérieux et complet, la tradition.

Mais Linguet n'était pas humanitaire ; Linguet n'avait à sa disposition, ni la théorie du progrès, ni la perfectibilité de la race humaine ; notre temps a trouvé , pour les mémoires un peu compromises dans les siècles passés, d'autres apologies. Le fondement de ces apologies, c'est toujours la maxime qu'on ne cite pas : « Le but justifie les moyens. ^ Les moyens

ont été aflreux ; c'est à en gémir : ils en pleuraient de chaudes larmes» ceux qui les employèrent ; mais que voulez-vous ? il fallait cela pour sauver le pays, il y avait nécessité ; autre* ment comment eussent«-ils agi ainsi, ces hommes si purs et si vertueux t S'ils déblayaient le terrain de la société » c'était pour y construire. Ils avaient uu magnifique ordre social prêt à paraître au jour, toute une théorie de bonheur public qui n'avait plus besoin que de quelques têtes pour se développer librement. Que ne leur a*t-on laissé le temps ? Le moment même était venu ; la patrie ne réclamait plus ou presque plus de proscriptions. Cette ère de bonheur, de liberté, de richesto universelle, était au moment de commencer, et tout le monde se fut embrassé au matin du 10 thermidor I

Si je voulais, j'appliquerais cela à Tibère, et je serais bien étonné, du reste, que quelque amateur de paradoxe ne l'eut pas encore fait. Je montrerais qu'il y avait eu jusqu'à lui une aristocratie oppressive , riche des biens qu'elle arrachait au peuple , pesante surtout aux provinces , qu'elle pillait tout à son aise ; je citerais Verres et tant d'autres. Cette aristocratie, vaincue par César, n'était pas encore détruite ; elle était encore riche, puissante par les souvenirs, entourée de clientelles , mêlée à toutes les affaires de l'État , trouvant encore mille occasions de saigner le peuple. Quant à Tibère , j'en ferais un bon homme, simple, ne demandant ni honneurs au dehors, ni flatteries, ni pompeux hommages ; aimant les plaisirs intérieurs.

Idolâtrant les arts, les banquets de famille,

comme on l'a dit de ces beaux messieurs de la montagne ; et qui ne serait jamais sorti du calme de sa vie domestique, de sa tranquille vie de bourgeois de Rome, si le danger public ne l'eût appelé, s'il n'eût fallu affranchir le peuple et le monde, achever l'œuvre de César, établir sous un seul prince un large niveau d'égalité, une immense et touchante fraternité, de

TÂrabe au Gaulois, du Maure au Sarmate. Qui pourrait nier ses vertus personnelles? Lequel des montagnards, dont on a fait des saints , répara de ses deniers , comme le fit Tibère , tout un quartier incendié de la ville ? Si, comme on Ta dit, le comité de salut public était tout composé d*âmes tendres , d'amateurs de la littérature douce, si Robespierre se nourrissait de la Nouvelle Héloïse et avait débuté par un mémoire contre la peine de mort et par un éloge de Gresset ; Tibère , lui aussi , débutait par des vers élégiaques sur la mort de son cousin Lucius César, imitait les poètes amoureux de la Grèce, Euphorion, Rhianus, Parthénius, et faisait mettre dans la bibliothèque publique leurs écrits et leurs portraits (1). Je le peindrais, avec « des formes un peu acerbes, » il est vrai , mais trop honnête homme pour ne pas déplorer dans sa retraite de Caprée le sang que la nécessité lui faisait verser , passant bien certainement quelques nuits en larmes ; quand il le pouvait , épargnant des coupables ( on en citerait bien deux ou trois exemples) ; mais ne laissant pas la sensibilité de son cœur empiéter sur ses devoirs patriotiques, et, pour employer le mot, gardant toute son énergie.

Toutes ces apologies sont aussi raisonnables les unes que les autres ; elles ont le charme du paradoxe , j'en conviens. Mais j'aime aussi le fond des choses et la vérité, et si parfois la vérité s'accorde avec l'opinion reçue , je me résigne à suivre Topinion. Je ne puis trouver grand mérite à celte énergie qui sacrifie non pas elle-même, mais autrui ; ni grande justification dans ce principe de la nécessité que Milton appelle l'excuse des tyrans ( les crimes ne sont jamais nécessaires ) ; ni grande justesse dans l'apologie des moyens par le but : le but , après tout , n'est qu'une théorie bonne ou mauvaise , comme on voudra , mais qui ne peut être ni vertueuse , ni coupable. Il est permis à tout le monde de rêver la fraternité à la Spartiate pu la loi agraire de Babeuf : ce qui est louable

(0 Suétone In Tlberio. 70.

POLITIQUE D£ TIBÉBE. 269

OU criminely ce sont les moyens ; c'est là ce que Thistoire peut juger ; c'est par là que se distingue le génie honnête homme de la médiocrité sanguinaire.

N'oublions pas notre première pensée , l'influence qu'eut sur l'époque de Tibère une éducation fausse et déclamatoire ; elle fut bientôt sentie , et îl est curieux de voir comment on chercha à réagir sur les idées. — Sous Trajan, après une suite rarement interrompue pendant quatre-vingts ans de maîtres à la façon de Tibère» on profita du premier moment de repos pour combattre un mal que l'on sentait au fond de la société. Voyez Pline tonnant contre les délateurs ; Tacile dès le jour où l'on put parler, reprenant à son premier principe et à son premier fondateur , Tibère, toute l'histoire de la tyrannie , et la suivant jusqu'à son terme : vrai pamphlet tout plein d'éloquence et de vérité , écrit sous la puissance d'un sentiment réel, dirigé contre un esprit qui durait encore , dicté pour ainsi dire en commun par tous ceux qui avaient vu la tyrannie et craignaient de la revoir ; ce sont les mémoires de tous les honnêtes gens de Rome.

A cette tendance s'unit évidemment celle qui cherchait à réformer l'éloquence et l'éducation. Ce sont presque les mêmes hommes, Pline, Tacite, Juvénal, Quinlilien ; ils réagissent contre l'école littéraire de Sénèque, le précepteur et le faiseur de phrases de Néron, en même temps qu'ils maudissent Néron lui-même. Tout ce système de phrases , d'antithèses, d'éloquence menteuse, leur parait un mal sérieux ; ils comprennent la liaison intime entre la controverse de l'école et la plaidoirie du Forum; ils ne veulent pas de cette rhétorique qui formait les délateurs. Lorsque Quinlilien développe longuement cette thèse, que l'orateur doit être un honnête homme , ce n'est pas pour lui , comme ce serait pour nous, une vérité triviale : c'est un instinct réel qui parle ; c'est le souvenir de tout le mal qu'a fait une criminelle éloquence, c'est tout ce qu'il peut dire , placé sous le règne des délateurs et Domitien vivant encore. Il y a chez ces écrivains un

profond et évident désîr d*éptiref les pensées , de rectifier Fesprit, de fortifier la probité , de diriger Fambition de toute celte jeunesse qu'ils voient grandir au-dessous d'eux , jeunesse romaine , pleine de tous les vices qui ont fait les délateurs ; jeunesse qui ne sait point le passé et à laquelle ils rapprennent pour le lui faire détester ; qui n'a pas de règle pour Favenif, et à qui ces hommes voudraient en donner une.

L'éducation aujourd'hui est heureusement moins grecque et romaine qu'elle ne l'était il y a quatre-vingts ans. Mais si les idées qui tendent à voir dans la patrie y non une réunion d'hommes, mais une sorte de fantôme divinisé à qui tout doit s'offrir en holocauste , si les doctrines antiques d'immolation de l'homme à la société, de toute-puissance de la loi, de mépris pour la propriété , de haine pour l'étranger, d'honneur attaché au suicide, sans être générales, grâce à Dieu, sont cependant en circulation dans les esprits ; l'éducation y est bien pour quelque chose, par son silence, dirais-je, plus que par ses enseignements. Elle montre l'antiquité , mais elle la montre à demi , elle en fait voir des fragments quelle n'explique pas, et laisse s'enthousiasmer de jeunes têtes pour ce qu'au collège il est encore convenu d'appeler des vertus. Je ne voudrais pas retrancher Fétttde de l'antiquité, mais en donner une juste, vraie et entière intelligence ; dire ce que j'en disais tout à l'heure, qu'elle ne nous vaut pas ; que telle qu'elle fut ou telle qu'on la fait, elle n'est guère digne d'être imitée.

En tout — faites voir les choses dans leur vérité — : la vérité n*cst pas si crue , si désenchanteresse qu'on la fait ; la vérité en histoire ne détrône pas tous les grands hommes, voyez de près César, Charlemagne, Napoléon. Sans doute ce déshabillé fait apercevoir quelques-unes des faiblesses de ITiomme, que cachait le manteau du héros. Mais le grand génie et les grandes choses subsistent. Si l'histoire est bonne à quelque chose , c*est à ceci : rectifier nos idées sur le présent par la connaissance du passé.

La phrase est le tyran de notre siècle. Si j'étais écrivain , si

j'avais une force et une action quelconque » je voudrais lui faire la guerre. Nous sommes encore comme les Romains , sous l'empire de la déclamation. Peu philosophique et pares* seux, notre siècle se paye de cinq ou six mots qu'il prend pour des idées, et sur lesquels il vit. Tout ce qui circule d'i*^ dées fausses, tout ce qu'il y a de lieux communs menteurs et pernicieux, tout cela originairement n'était que des phrases, des périodes sonores qui sont passées en idées, qui passent quelquefois en actions. Le premier qui a fait l'apologie du suicide ne pensait pas à se tuer , mais bien plutôt à être de l'Académie, ou à je ne sais quel autre honneur* Sa riche pé-« riode a fait périr bien du monde*

Pardonnez-moi d'avoir quitté, un peu plus longtemps qu'il ne fallait peut-être, la lugubre histoire de Tibère. Il était sur le continent , lorsqu'il apprit que des accusés dénoncés par lui-même venaient d'être renvoyés libres sans avoir été entendus (an 37). Cette velléité d'indépendance du sénat lui causa une étrange colère ; il se bâtait de retourner à Caprée» retraite sûre d'où il frappait ses coups, mais la maladie ne le lui permit pas. Il y a différentes manières de raconter sa mort. Les uns disent qu'un poison lui fut donné ; d'autres, qu'au retour d'une défaillance, la nourriture lui fut re^ fusée (1) ; d'autres enfin le font étouffer sous des matelas au moment où, après un long évanouissement, il se réveillait et demandait son anneau impérial , qu'on lui avait ôté pendant sa léthargie. Le récit de Sénèque a quelque chose de dramatique : se sentant mourir, il ôta son anneau et le tint quelque temps en main, comme pour le donner à un autre^ puis se le remit au doigt et resta longtemps immobile, la main gauche fermée ; puis tout à coup il appela, personne ne lui répondit ; il se leva, les forces lui manquèrent , il tomba au pied de son lit (2). Dans tous ces récils , il y a une chose remar-

(I) SuéUme. 78. in GallgiiUi. 12. non. ZomraSy Annal. H. (3) Sénèqoe, cité par Suétone. 78.

quable : c'est la servilité envers Tbomme tant qu'il a espérance de vivre » Fabandon quand la mort est certaine. S*il tombe en défaillance, sa chambre est vide ; s'il revient, ceux qui ont déjà commencé à lui succéder pâlissent , se taisent et n'attendent plus que la mort. Selon Tacite, on l'assassina en tremblant : pendant que Caligula, qui s'était déjà presque proclamé empereur , restait pâle et stupéfait pour avoir appris son retour à la vie, Macron, le favori de Tibère, le successeur de Séjan et le secret allié de Caligula , Macron ne dit qu'une chose : a Jetez-moi un matelas sur ce vieux bon homme et retirez-vous. » Voilà le récit le plus probable de la mort de Tibère (mars 37). (1)

Quand la nouvelle de cette mort fut portée à Rome, on hésita à la croire, et surtout à s'en réjouir ; on craignait que ce ne fut un faux bruit répandu à dessein par les espions de Tibère. La joie éclata quand la nouvelle fut certaine. Je remarque une chose : des empereurs plus cruels peut-être que Tibère ne moururent pas sans qu'au milieu de la haine publique il ne se glissât quelque gage isolé de regret ; sur la tombe maudite de Néron, on apporta longtemps des fleurs; le corps de Caligula, gardé la nuit par sa femme au risque de la vie , brûlé à la hâte, enterré en secret, fut plus tard rendu par ses sœurs à une plus honnête sépulture. Tibère, au contraire, fut enseveli avec tous les honneurs impériaux , malgré la haine du peuple, qui voulait qu'on jetât Tibère dans le Tibre ; mais pas un témoignage de regret et d'affection ne s'éleva sur la tombe de cet homme : lui-même n'avait-il pas fait disparaître du monde, sa famille, ses amis, les hôtes de son exil, tout ce qu'il avait fait semblant d'aimer (2) ? Il y avait encore , dans l'âme dépravée de ses deux successeurs, quelque coin plus

(0 Tacite, Annal. VI. 50.

(2) F. ce que j'ai dit plus haut du suicide de Coccelus Nerva et de Lcnlulus (de quo Sueton. in Tlb. 49); de la cruauté de Tibère envers ses anciens amis (Suétone. 55); envers ses commensaux les grammairiens (il en fit périr un qui s'informait des

humain et plus tendre par où d'autres âmes s'étaient attachées à eux ; il n'y avait rien de cela chez Tibère , âme où tout était défiance , qui repoussait toujours, n'attirait jamais.

Il y eut après lui un fait remarquable et qui peint les mœurs publiques de cette époque : des condamnés à mort étaient à ce moment dans les prisons ; les sentences ne s'exécutaient qu'au bout de dix jours. Lorsque vint le dixième jour, Galigula n'était point à Rome ; les gardiens, n'étant pas d'humeur à rien prendre sur eux, les étranglèrent dans la prison, et le peuple vit encore ces cadavres aux gémonies. Tel étmt le droit de ce temps : dans le doute, le plus sûr était de tuer.

Ainsi , malgré tout ce qu'il y avait de haine pour Tibère , son gouvernement vivait après lui ; il semblait qu'il fut devenu nécessaire à Rome et qu'elle le portât en elle malgré elle-même. Personne ne songea à. des institutions nouvelles, à des garanties contre le retour de nouvelles calamités. En principe, rien ne changeait ; c'était Caîus au lieu de Tiberius, toujours un Claude et un César.

La politique impériale était complète. César avait déblayé la place, Auguste posa les fondements, Tibère construisit l'édifice. Après ces trois hommes supérieurs pour fonder l'empire, la famille des Césars devait donner au monde trois hommes infimes pour l'exploiter. Caligula, Claude, Néron, furent les exploitants de ce pouvoir que les trois premiers Césars leur avaient fait.

lecUires de Tibère pour se préparer à lui répondre). Sa froideur envers ses hôtes de Rhodes : « Ce que j'ai été outrefoîs, je ne le sais plus, » leur répond-U. Sénèq. de Bencf. V. 26.

S I. — Caïttë Cœsar. — son gouvernement a rome.

Cafus César (Caligula était un sobriquet qu^en son bon temps il eût été dangereux de lui donner) (1) restait seul des fils de Germanicus. Un rare talent pour se plier, une obséquiosité habile, quoique sans bornes, lui avaient fait trouver grftce. Ni la condamnation de sa mère, ni l'exil de ses frères, ne lui avaient seulement arraché un cri de douleur. On a dit de lui que jamais il n'y eut meilleur serviteur, ni plus mauvais maître (2). Il sauvait en s'annulant sa dangereuse origine; il apprenait le chant et la danse du théâtre, se passionnait pour le jeu, se déguisait la nuit, en robe longue et en perruque , pour courir les rendez-vous amoureux : il s'avilissait pour ne pas se perdre. Il était allé jusqu'à séduire la femme de Macron, le confident de Tibère, et lui promettre mariage par écrit et par serment, s'il devenait empereur, promesse dont il se libéra depuis en la faisant mourir (3).

Cependant Tibère, sagace comme il était, l'avait pénétré; il le voyait assister par goût aux supplices: (^tî'estxiil serpent,

(1} Sénèq. de Gonstantift sapientis.

(2) Immanem animum subdolà modesUà tegens , non damnatlone matris , non exllio fratrum ruptà voce. Tacite. Annal., VI. 20.

(3) Suétone in Calîgulâ. 11.12. Dion. 58. 69. PM. de Légat. Tacite. VI. 46.

CÂUGCLA. — SON GOinrERNEHENT A ROME. 275

dbaiMU que je nourris pour le genre humain (1). » Tibère le détestait » il eût bien voulu lui préférer son propre petitfils , le jeune Tibère ; mais ee jeune homme était bien peu mûr. Il se contenta de l'associer à Gaïus» communauté inégale où la part du lion allait être bientôt faite.

Malgré tant de mauvaises qualités, Caïus était aimé ; il avait pour lui le peuple» il avait pour lui les soldats au milieu desquels s^était passée son enfance» avec qui il avait porté la guêtre militaire (ccdiga, d'où son surnom Caligula) (2) ; il étdt fils de Germanieus : et surtout il succédait à Tibère. A peine était-il en marehe pour conduire les funérailles du vieux Cé^ sar ( mars 37 ) , qu'au milieu des autels » des victimes » des flambeaux» des habits de deuil » la joie du peuple éclata autour de lui » rappelant son astre, son nourrisson, son petit poulet (3). Arrivé à Rome» il fit Téloge de Tibère » sans presque en rien dire» mais cependant pleurant beaucoup : il fallait avoir le don des lannes. Il oublia néanmoins» et le sénat ou* blia aussi» qu'il avait écrit de Misènê pour faire accorder les honneurs divins à son prédécesseur ; il n'en fut pas question autrement.

Tibère était à peine enterré » qu'il s'agit de casser son testament ; tout redoutable qu'ait été un prince » il se trouve toujours quelque sénat» pariement ou assemblée» pour casser son testament avant que sa cendre ne soit refroidie. Le sénat» si humble et si nul sous Tibère» devenait tout-puissant pour le seul fdt de rompre ses dernières volontés. Il s'agissait d'exclure le jeune Tibère, que son aïeul avait associé à l'empire. Cela se fit avec grande joie» au milieu du sénat» des chevaliers» du peuple» car tout le monde avait forcé les portes de la curie ; Caïus fut déclaré seul souverain» maître absolu*

Rien ne portait à la modestie comme cette déclaration : Caïus» ainsi que ses prédécesseurs» fut pris d'une rage de

(1) Tacite. VI. 46. Soétonein Caîlgulâ. 11.— (2) Saétone InCalIguîà. 9. 18. (3) Mus et puflum et popum et alunmum. Suét. 13.

276 GÂLIGULA.

modération et d'humilité ; il fit un discours tout populaire , ne voulut point] de titres souverains, rendit leurs droits aux exilés; brûla les archives criminelles de Tibère, qui pouvaient donner lieu en sens contraire à bien des accusations , jurant qu'il n'en avait rien lu ni parcouru (on dit qu'il n'en brûlait qu'une copie) ; permit de lire les écrits que Tibère avait fait détruire ; rendit des comptes publics, ce qui n'avait pas été fait depuis Auguste ; Voulut même restituer au peuple ses droits d'élection dont le peuple ne se souciait plus et qu'il fallut bientôt lui reprendre. Il y a de lui un beau mot : on lui dénonçait une conspiration contre sa vie : « Je n'ai rien fait, dit-il, qui ait pu me rendre odieux à personne. »

Pourquoi les Césars commençaient-ils toujours ainsi? Auguste n'avait pas voulu être dictateur ; roi, moins encore. C'était une des fiertés du peuple romain de détester, de mépriser, d'humilier les rois. Dire à un homme qu'il régnait^ c'était lui dire qu'il était un insupportable tyran ; dire une âme royale, c'était dire une âme impérieuse, intolérable, arrogante. Les murailles de Rome se fussent soulevées si Octave eût voulu être roi. Mais, simple citoyen de la république, exerçant les magistratures de la république ; n'ayant en permanence, avec les insignes du proconsulat , que le titre modeste et populaire de tribun et quelques désignations honorifiques (auguste, chéri des dieux, père de la patrie) ; vivant, allant au Forum, votant aux comices, comme un simple Romain, qui pouvait reprocher à César le pouvoir absolu, quand il l'affichait si peu?

Tibère commence de même ; légalement parlant , il n'est guère qu'un particulier, dit Suétone ; il ne veut ni temples, ni prêtres ; il n'admet ses statues que comme simple ornement d'architecture. Si on l'appelle seigneur, il se fâche ; si on dit ses saintes occupations, il fait rayer le mot ; si on s'agenouille devant lui, il se recule si vivement qu'il tombe en arrière ; il appelle Rome une cité libre et veut qu'on y parle.librement; il demande pardon à un sénateur de le contredire : « Un bon

priûce, dil-il, doit être le serviteur et du sénat et' de tous les citoyensy et quelquefois même de chacun d'eux ; quant à moi, je ne me repens pas de l'avoir déjà dit, j'ai trouvé en vous de bons, de justes, de favorables maîtres. » Tibère n'aima jamais la pompe du pouvoir (1).

En droit donc, au temps d'Auguste et après lui, l'empereur ne fut rien. Son vrai pouvoir n'avait pas même de désignation légale : le nom A'imperator se donnait , après une victoire, même aux généraux de la république ; celui de César était un nom de famille ; celui d'Auguste, comme Dion le dit, un titre de dignité, non de puissance. Quant on voulait absolument lui donner un nom, on disait prmceps , le premier, comme on eût dit le premier bourgeois de la ville. « Pour mes esclaves, disait Tibère, je suis maître ; pour les soldats, général {imperator) ; pour le reste, je ne suis que princeps (2). » César n'était qu'un citoyen votant aux élections , tellement sûr, il est vrai, de l'assentiment de tous, qu'il dispensait les autres de voter après lui ; un sénateur opinant au sénat ; il est vrai que le sénat ne manquait pas d'opiner comme lui. N'oublions pas que l'organisation républicaine continuait à subsister tout entière, sans pouvoir, il est vrai, mais la seule officielle, la seule légale.

Ceci nous explique la sagesse et la timidité des empereurs au commencement de leur règne. Ils craignaient que la légalité ne se réveillât, que la fiction ne voulût redevenir vérité ; que sénat, consuls, préteurs, peuple, ne prissent leurs droits au sérieux. Comme, dans un tel système, il ne pouvait y avoir de loi de succession , et que d'ailleurs l'esprit romain n'en admettait pas, leur légitimité toujours douteuse les tenait en inquiétude. Ils entraient, autant que possible, dans le système de république légale conservé par Auguste, s'abritaient sous la nullité officielle dont Auguste leur avait montré l'exemple, parlaient sans cesse d'Auguste, demandaient tout au sénat ,

(I) Dion. &7. Suétone. 2G. 30. Tacite. Annal., 1. J3. 75, etc. — (2) Dion. LVll.

S78 GALIOULA.

s'inclÎDaient devant les consuls » faisaient ainsi sans brait et sans orgueil le lit où devait dormir en paix leur puissance , s'établissaient commodément sur Testime» l'approbation , la reconnaissance ; en attendant qu'enivrés à la coupe du pouvoir, ils entendissent autrement la principauté ^ de la simplicité d'Auguste passassent à la divinité de Caliguia ^ d'empereurs citoyens devinssent et se fissent proclamer plus que des rois.

Il y avait une autre cause à celte modération. Légalement parlant. César était pauvre ; les citoyens romains ^ je l'ai dit, c'est-à-dire les plus riches propriétaires de l'empire » échappaient à l'impôt foncier, cet aliment fondamental des budgets ; et , grâce au favoritisme impérial , grâce surtout aux affran** chissements d'esclaves, le nombre des citoyens romains augmentait chaque jour. Mais, despotiquement parlant et avec le système de Tibère , César était riche ; les procès de lèse* majesté lui ouvraient tous les trésors du monde. Aussi , tant que l'argent ne manquait pas, l'empereur était doux et mo*deste ; il suivait les traditions d'Auguste. Mais quand les profusions du cirque, quand des constructions insensées^ quand des repas où se consumait le revenu de deux ou trois provinces, avaient épuisé la liste civile, il fallait bien en revenir aux ressources de Tibère, demander secours à la confiscation et aux délateurs, et, comme disaient nos gens, battre monnaie en place de Grève. Les empereurs modérés furent toujours des princes économes ; Tibère seul, chez qui la tyrannie était un système, fut à la fois parcimonieux et sanguinaire.

Sous Caïus, il y eut donc un moment où le monde respira. Un écrivain qui n'habitait point Rome , ce centre de toute passion et de tout mensonge, décrit ce bonheur comme il eût décrit l'âge d'or : « Les Grecs n'avaient point de querelles avec les barbares^ ni les soldats avec les citoyens. On ne pouvait assez admirer l'incroyable félicité de ce jeune prince ; il avait d'immenses richesses, de très-grandes forces de terre et de mer ; de prodigieux revenus lui arrivaient de tous les

coins du monde ; son empire n'avait pour bornes que le Rhin et TEuphrate» au delà desquels ne sont que des peuples sauvages, les Scythes, les Parthes, les Germains. Ainsi , depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, sur le continent et dans les îles, au delà même de la mer, tout était dans la joie. L'Italie et Rome , l'Europe et l'Asie , étaient comme en une fête perpétuelle ; car, sous aucun empereur, on n'avait eu tant de repos, et une aussi paisible jouissance de son bien* C'étaient, dans toutes les villes , autels , victimes , sacrifices , hommes vêtus de blanc et couronnés de fleurs, jeux, concerts, festins, danses, courses de chevaux. Le riche et le pauvre, le noble et le plébéien, le maître et l'esclave, le créancier et le débiteur, se divertissaient ensemble comme au temps de Saturne (1). » Cela dura sept mois.

Mais , à force de débauches et d'excès de tout genre , ce prince tomba malade , et le monde , ne sachant en queUes mains il allait passer, se désespéra. Tout fut en deuil ; on passait la nuit aux portes du palais ; des hommes vouaient leur vie pour celle du prince. Mais la maladie de Caîits fut comme celle de Louis XV ; le jour où tout un peuple lui donna le nom de bien-aimé , il cessa de le mériter.

Je me permets de croire aussi que Caïus en resta fou. Dès son enfance, il avait été sujet à l'épilepsie : il était, au moral et au physique, d'une nature toute discordante ; tantôt supportant les plus grandes fatigues, tantôt ne pouvant se soutenir; avouant même un germe de folie et songeant à s'enfermer pour prendre de l'ellébore. Doué d'une organisation à la fois terrible et maladive, il dormait à peine trois heures d'un sommeil troublé par des apparitions et des rêves, au milieu desquels on l'entendait s'entretenir avec l'Océan , passait des nuits à se promener sous de vastes portiques, attendant le jour, l'invoquant et l'appelant à haute voix (2).

El puis il faut songer à ce que devait être pour un homme

(1) PhiloD de Legatione, ch. I. — (2) Suétone. 50.

jeune» une imagination ardente et gigantesque au milieu de sa barbarie, pour une tête fatiguée par sa vie de dissimulation et son perpétuel danger sous Tibère» Tétrange position d'un empereur romain. L'empire était quelque chose de trop nouveau pour que personne» même un César» fût familiarisé avec la pensée de mener tout l'univers comme un troupeau. Le monde entier» tout ce qui n'était pas barbare ; — au centre de ce monde» Rome avec son peuple» ses pontifes» ses monuments» le tourbillon de sa vie; — une armée de vingt-cinq légions sans compter les auxiliaires que fournissaient toutes les nations» des flottes sur toutes les mers ; — un revenu que les confiscations pouvaient rendre illimité» et de plus les cinq cent quarante millions qu'à travers ses proscriptions avait grappillés Tibère ; il y a mieux» un droit de propriété » fictif au moins» mais qui pouvait devenir réel » sur tous les biens de l'empire» sur tous les patrimoines du monde (1) ; — par-dessus tout » si oh le voulait » la divinité , des bouffées d'encens et des autels : — tout cela appartenant ou obéissant à une seule créature humaine ! un individu de cinq pieds six pouces » maître et propriétaire de tout cela ! ce n'étaient pas là des idées assez vieilles pour que les cerveaux se fussent blasés sur elles. Et le fils pauvre » tremblant et menacé de Germanicus» salué un beau jour par le sénat » les prétoriens et le peuple qui le débarrassaient de son humble et unique rival » seul et absolu dominateur de toutes ces choses» devait se sentir ébloui comme celui qui» après vingt ans de séjour dans un cachot» passa subitement à la lumière et devint aveugle. Ajoutez que» par les passions qui régnaient» par les ambitions hardies et dépravées qui restaient au cœur de cer-

(1) « Le 8ol des provinces appartient en propriété au peuple romain on à César, nous n'en avons que la possession ou Tusufruit, » dit le jurisconsulte Gaïus. Instilutes, H. 7. et le philosophe Sénèque : « Par le droit civil, tout appartient au roi , et ce que le roi possède en universalité se partage entre différents possesseurs.... Sous un hon prince tout appartient au roi par le droit de souveraineté , aux particuliers par le droit de propriété. » De beoeficiis, Vll. 5.

taines famUies» par la morale du temps qui excusait tous les crimes, cette position si grandiose était menacée d'un perpétuel danger. L'empire , ses gloires et ses richesses étaient promis à quiconque donnerait un coup de couteau à cet homme. Caïus, qui avait étouffé Tibère malade, devait savoir quelque chose de la facilité avec laquelle on assassinait un empereur. Ainsi, entourée de luxe, de voluptés et de coups de poignard , cette vie de maître du monde devait tenir la pensée de Thomme dans une excitation perpétuelle , et lui paraître une splendide, redoutable, incessante hallucination.

De là ces étranges natures impériales, ces types qui ne se retrouvent pas ailleurs dans l'humanité , ces hommes qui , après avoir gouverné, sinon avec vertu, du moins avec prudence, furent tout à coup pervertis ou jetés en démence par le pouvoir : — Néron, Caligula. De là ces monstres de sang et de folie : — Domitien, Commode, Elagabale. Tibère est dans la nature et le bon sens humain ; il a peur, et il tue : sa terreur est la mesure de sa cruauté. Mais ces hommes-là ont l'air véritablement frappés du ciel ; pouvant tout et osant tout; avec leur luxe inouï , leur scélératesse monstrueuse, sans but, sans raison , sans mesure. Il y a chez eux du vertige : placés trop haut, la tête leur a tourné ; ils ont vu sous leurs pieds un trop immense espace, trop de peuples, trop de pouvoir, et en même temps aussi un précipice trop glissant. Leur cerveau n'a pas tenu à ce mélange d'exaltation et de terreur.

La folie de Caïus se manifesta bien vite. II ressaisit tous les titres dont il n'avait pas voulu dans son premier accès de modestie ( auguste, empereur, père de la patrie, grand-pontife, le pieux, le grand, l'excellent, le fils des camps, le père des armées). Il rétablit l'action de lèse-majesté qu'il avait abolie. 11 fit dire de se tuer (celte formule devenait en usage) à Silanus, son beau-père, et au jeune Tibère; le crime de celui-ci était, selon Caïus, d'avoir pris du contre-poison pour éviter que C^sar ne l'empoisonnât. Son ancien confident ,

382 GAUGUL&.

Macron, ne devait pas échapper davantage : il était devenu grondeur, ne laissait pas Caïus dormir à table, ne lui permetr tait pas d'éclater de rire à la vue des bouffons ou de contrefaire leurs gestes : quand au spectacle Caïus mêlait son chant à celui des acteurs, Macron le poussait doucement et le grondait tout bas : on Tinvita à mourir (38). Les esprits étaient tellement faits au suicide, que ce genre de supplice s'exécutait sans marchander. Les empereurs faisaient ainsi économie de bourreaux.

Mais c'était encore de la raison que tout cela. Pour compléter sa folie, Caïus voulut être dieu : « Ceux qui conduisent, disait-il, les bœufs, les moutons et les chèvres ne sont ni bœufs, ni béliers, ni boucs ; ce sont des êtres d'une nature supérieure, ce sont des hommes. De même , ceux qui conduisent tous les peuples du monde ne sont pas des hommes, mais des dieux. » Il était un jour à table avec des rois qui disputaient ensemble de leur noblesse ; Caïus les interrompit brusquement par ce passage d'Homère : « Un seul maître, un seul roi. » Il s'exalta sur cette pensée, voulut même prendre le diadème ; il y aurait eu là de quoi faire révolter sérieusement le peuple romain , que tant de proscriptions n'avaient pas révolté. « Seigneur, lui dit-on pour détourner cette faute, vous êtes au-dessus des rois. » A partir de ce moment, Caïus pritsa divinité au sérieux. Il commença cependant par n'être que demi-dieu ; il s'adjugea les attributs et les cérémonies d'Hercule, de Castor, d'Amphiaraûs ; il contrefit Hercule avec une peau de lion et une massue d'or. D'autres fois il portait le chapeau de Castor et Pollux, la peau de faon de Bacchus. Mais c'était trop peu de chose : il passa bientôt dieu.

Ainsi Rome, au premier mot de ce fou, tomba à genoux aux pieds de son dieu Caïus. Il eut un temple , une statue d'or ; on jura par lui, on se disputa à prix d'argent l'honneur d'être du nombre de ses prêtres. Chaque jour on lui immola les victimes les plus exquises et les plus rares, des paons , des oiseaux du Phase, des oiseaux de Numidie ; il ne fallait

SON GOUTERNEMENT Â ROME. Mi

pas moins au goût délicat de ce nouveau dieu. Les peuples avaient beau tenir à leurs idoles» tout ce qu'il y avait de plus parfait parmi les statues des divinités venait à Rome ; on coupait les tètes» on y substituait celle de Caïus. La pauvre Grèce étmt dépouillée de ses dieux » la seule chose qui lui restât ; son Jupiter olympien ne fiit préservé que par des pro^ diges. A Milet» Gains vola à Apollon son temple.

Aujourd'hui donc» il est Apollon» il porte une couronne de rayons sur sa tête et mène les Grâces à sa droite ; demain il aura les ailes aux pieds et le caducée de Mercure ; il prendra le trident pour figurer Neptune. Un jour il fut Vénus (1) ; pourquoi ne serait-il pas Jupiter? il est comme lui l'amant de sa propre sœur. Est-ce la foudre qui lui manque? il aura des machines d*opéra pour imiter le bruit du tonnerre» il fera des éclairs avec du soufre ; si le vrai tonnerre vient à tomber et à troubler sa média noche et ses pantomimes» il défie Jupiter au combat» il jette une pierre au ciel en lui criant : « Tue- Inoi ou je te tue (S). »

Cherchez-vous le prince ? voyez-le suivi d^une théorie qui chante les louanges de Caïus Hercule» ou de Caïus Jupiter. — Non» il est chez lui» demandez^le à ses portiers ; ses portiers sont Castor et PoUux» dont le temple» depuis qu'il a augmenté son palais» lui sert d'antichambre. — Mais il est dans une plus intime retraite : la lune est dans son plein» elle brille dans tout son éclat; Caligula est là qui l'appelle à venir partager sa couche. Au Capitole » il s'est fait faire une chapelle auprès du temple de Jupiler : allez là» pré* lez l'oreille» vous ouïrez la conversation de Jupiter Latialls et de Jupiter Capitolin ; le Capitolin est un peu muet » mais en revanche Tautre parle » chuchote » interroge » attend les réponses» se fâche» élève la voix : « Je te renverrai» lui dit-il» au pays des Grecs; » puis il se laisse toucher» ne menace plus» consent à vivre d'accord avec son confrère» et» pour se

(1) SaéloDe. h2. — (2) H |a' Avoitif % ii^9i. Homère. Apnd Senac de Ifà. I. le.

284 CàLIGULâ.

rapprocher de lui y joint le Gapitole au mont Palatin par un pont qui passe au-dessus du temple d'Auguste.

Lorsqu'il lui naquit une fille, petite enfant dans laquelle il se reconnaissait à sa férocité précoce, il la promena d'abord chez tous les dieux , puis enfin il la porta chez Minerve, la lui mit sur les genoux, et fit la déesse sa gouvernante. A la mort de sa sœur Drusille, il créa déesse cette femme infâme, il ordonna qu'on ne jurerait que par elle; cela ne lui suffit pas , il voulut encore qu'elle fût montée au ciel, et il trouva, selon l'usage, un sénateur pour jurer par tous les serments possibles qu'il avait vu Drusille en chemin pour l'Olympe.

Dans sa douleur, il partit de Rome à la hâte, courut toute l'Italie, alla donner des jeux en Sicile ; mais la fumée de l'Etna lui fit si grand' peur , qu'au milieu de la nuit il s'enfuit de Messine. Rome cependant portait le deuil de Drusille. Ce deuil était sévère ; on ne pouvait, sous peine de mort, ni rire, ni se baigner, ni souper avec ses enfants ou sa femme. Caïus, revenu en courant comme il était parti , ayant de plus uncr longue barbe et les cheveux en désordre, posait aux Romains un étrange dilemme : à qui se réjouissait, il disait : « Qui peut se réjouir lorsque Drusille est morte ?» A qui portait le deuil : « Comment peut-on pleurer une déesse ? » Il frappait donc à coup sûr, et pouvait être certain de ne manquer personne (1).

Un jour, — il n'avait, du reste, pas attendu ce jour-là pour renouveler l'exemple des cruautés de Tibère , — un jour il vint au sénat, et y entonna l'éloge de son prédécesseur. Jusque-là on avait librement parlé de Tibère. « Mais, disait Caïus, moi, je suis empereur, je puis le blâmer ; où d'autres prendraient-ils cette liberté? Valets de Séjan, délateurs de ma mère, de quel droit condamnez-vous l'homme que vous avez honoré par tant de décrets? » Et à la fin de sa harangue, il se faisait apostropher par Tibère lui-même : « Tout ce que tu

(1) Sénèq., consolatio «d Polybium. 36. Suétone. 24.

as dit, mon fils, est très-juste et très-vrai ; ne t'amuse pas à les aimer, à leur plaire, à les épargner ; s'ils le peuvent , ils te tueront. Ne pense qu'à ta sûreté ; les moyens qui la garantiront le mieux seront les plus justes : tranquille sur ta vie, jouissant de tous les plaisirs, tu seras honoré d'eux bon gré mal gré. Prends-y garde, personne n'obéit volontairement ; tant qu'on redoute le prince, on l'honore ; s'il cesse d'être le plus fort, il faut qu'il meure. » C'était là au fond toute la politique de Tibère.

Le sénat resta consterné : quel sénateur n'avait parlé contre Tibère? Le lendemain, le sénat reprit courage, fit grand éloge delà bonté du prince qui, après de si justes reproches, n'avait pas ordonné leur mort à tous ; il décréta des sacrifices pour l'anniversaire d'un si beau discours, et recommença toute sa série de bassesses sous Tibère : rien n'était changé.

L'homme seulement était pire. Était-ce folie, habitude du sang, délire du pouvoir, instinct inné de cruauté ? Il est malheureusement difficile de ne pas reconnaître dans quelques âmes un certain goût de sang , une manie féroce, un amour gratuit du meurtre , indépendant de toute idée de crainte , d'intérêt ou de vengeance. Caligula jetant aux bêtes féroces les gladiateurs vieux et infirmes, marquant sur la liste de ses prisonniers ceux qui devaient être égorgés pour nourrir les bêtes du cirque lorsque la viande était trop chère, introduisant dans les supplices une recherche de tortures longtemps étrangère aux mœurs romaines (1) ; Caligula faisant assaut au fleuret contre un gladiateur, et quand celui-ci se fut laissé tomber comme vaincu , le perçant d'un poignard ; dans un sacrifice, revêtu de l'habit sacerdotal , prêt à immoler la victime, laissant tomber la hache sur la tête du victimaire debout auprès de lui ; faisant frapper ses condamnés à petits coups , afin , disait-il , qu'ils se sentissent mourir ; dans ses orgies, se donnant pour spectacle la torture, ayant là tou-

(0 Sënèq. de Ira. IH. 18. 19. Suétone. 37. 33. Dion.

286 GAUGDLA.

jours un bourreau tout prêt pour décapiter; caressant le cou de sa maîtresse^ et ajoutant : « Cette belle tête pourtant, je n'ai qu'à dire un mot, et elle tombera (1). » Qu'est-ce que cela, si ce n'est l'amour et le besoin du sang ?

Aussi était41 merveilleusement ingénieux pour trouver des criminels. Nous parlions tout à l'heure du deuil de Drusille« L'anniversaire de la bataille d'Âctium lui fournit un pareil dilemme : par sa mère, il descendait d'Auguste; par sa grand'mère, d'Antoine ; il était petitrfils du vaincu et du vain» queur. « Que les consuls fassent la fête, disait-il le matin à ses amis, ou qu'ils ne la fassent pas, ils seront toujours cou-pables. )) Les consuls firent la fêle ; ils furent déposés le jour même, les verges de leurs licteurs rompues sous leurs yeux. L'un d'euxse tua de chagrin.

Gsûtus se souvint aussi de ceux qui, pendant sa maladie, avaient voué leur vie pour la sienne ; il les prit au mot , fit combattre l'un contre des gladiateurs et eut grand'peine à lui faire grâce après sa victoire ; fit promener un autre comme une victime avec les bandelettes et la verveine, et le fil jeter dans un précipice. Sa cruauté était facétieuse ; tous les dix jours, il marquait sur la liste des prisonniers ceux qu'il voulait faire périr (la procédure était simplifiée, on le voit, Il ne fallait plus tant de formalités pour tuer un homme) : Il appelait cela apurer ses comptes.

Plus d'une fois il fit assister les pères à la .mort de leurs fils ; à ceux qui étaient malades il envoyait poliment une litière. Un autre, invité par l'empereur avenir ce soir-là souper à sa table, n*osa refuser, parce qu'il lui restait un fils. Caïus le chargea de parfums et de couronnes, lui envoya sa coupe pleine de vin, l'accabla de toutes ces marques de joie si déchirantes pour sa douleur , et ne lui permit pas même , en récompense de sa résignation, de recueillir les os de son enfant (2).

(t] Saétone. 30. 32. 33. -* (2) Sénèq. âe Wl. II. 33. Suétooe. 27.

SON GOUYERNEUENT Â ROME. 287

Laissons la fatigante énumération de ces cruautés. Il serait sans doute absurde de chercher quelque raison politique dans la conduite de^ce fou» mais la force des choses le poussait comme elle pousse tant d'autres ; il sentait Tétat de la société sans le comprendre. Depuis César, il n'y avait en réalité que deux puissances dans Fempire^ le peuple et les soldats : Auguste avait voulu relever le sénat» Tibère l'avait abattu ; en même temps les légions, sévèrement gardées loin de Rome, s'annulaient et se laissaient oublier : tout le pouvoir de l'armée était dans les prétoriens. A ces deux puissances, les pré* toriens et le bas peuple, Caligula trouva facile d'immoler les restes de ces deux puissances éteintes, le sénat et la noblesse» Ce que Tibère n'avait pas fait, il appela le peuple au bénéfice de ses proscriptions ; il fit passer en jeux et en largesses pour la populace romaine, en libéralités pour ses prétoriens , les patrimoines des condamnés, c'estrà*dire des hommes les plus riches. Gaïus se fit démocrate : un Gaulois qui le vit habillé en Jupiter, osa lui dire qu'il était fou ; Caligula lui pardonna» selon Dion, parce qu'il était cordonnier (1). Cette politique si simple et facile [ne passait pas l'esprit de Caïus ; il s'assurait, aux dépens des vaincus, la bonne volonté des puissants. Mais ce penchant pour le peuple n'empêchait pas l'homme de sang de se faire partout et toujours sentir. Il n'y eut personne, dît Suétone, de condition si basse à qui il ne voulût du mal. Le théâtre était le lieu de ses querelles avec le peuple ; souvent , par plaisanterie , dans les grandes chaleurs, il faisait retirer le velarium qui protégeait les spectateurs contre l'ardeur du soleil , et ne laissait plus sortir personne ; un autre jour , ennuyé du bruit de la foule , qui venait dès la nuit prendre sa place au cirque, il la fit chasser à coups de bâton : un grand nombre d'hommes périrent.

Il avait une douleur, c'est que son époque ne fut marquée par aucune calamité publique : « Sous Auguste, la défaite de

(1; Dion. LIX.

288 GàLIGULA.

Varas; sous Tibère, la ruine du théâtre de Fidènes, avaient au moins illustré leurs règnes. En vain faisait-il quelquefois fermer les greniers de Rome pour affamer le petit peuple ; qu'étaienl-ce que ces calamités factices? Son temps était trop heureux; son nom allait être voué à Toubli. Oh! Tincendie, la peste, la famine, le tremblement de terre, la destruction des armées, où sont-ils donc? »

Mais, sous Caïus, le peuple a de quoi se consoler; s*il souffre un peu des bizarreries de son maître, voyez les spectacles que son maître lui donne : ce ne sont que gladiateurs, combats de bétes, drames, pantomimes ; le cirque est rempli le matin , il n'est pas encore vide le soir. C'est d'abord la chasse aux bétes féroces, puis les joutes Troiennes, puis la course de chevaux où nul n'est admis à servir de cocher s'il n'est sénateur ; la poussière du cirque est parsemée de minium et d'une poudre brillante. Vive le dieu Caïus, le patron des farceurs, le protecteur des bouffons, l'ami, le commensal, le convive des cochers de la faction verte, avec qui il soupe dans l'écurie ! Croyez-vous qu'il ne sache pas récompenser les talents? Apelle le tragédien est son conseiller intime; Cythicus , le cocher du cirque , pendant une orgie, a reçu 2,000,000 de sesterces (530,000 fr.) sur sa cassette. Voyez Incitatus, à qui les libéralités de César ont fait une fortune, qui a des manteaux de pourpre , un collier de pierres précieuses, une maison, des esclaves, un mobilier; qui invite à souper et traite magnifiquement ses convives. Qu'Incitatus dorme en paix, les soldats sont là, et, pour ménager son sommeil , imposent silence à tout le quartier. Incitatus va être consul : il a une écurie de marbre et un râtelier d'ivoire ; Incitatus est le cheval de César (1). — Caïus a donné des jeux à ta Sicile, il en a donné à la Gaule, il n'en refuse à personne. A Rome, il y a des spectacles tout le jour, ce n'est pas assez, il y en aura la nuit; toute la ville sera illuminée. — ^Venez plus

(1) Suétone in Calo. â&.

loin : si Caïus quelquefois affama le peuple » aujourd'hui il le nourrit, il lui jette des vivres, des fruits, des oiseaux , de l'argent, de l'or; il y mêle des couteaux aiguisés ; pardonnez-lui, c'est un caprice.

Si l'empereur a ses caprices, le peuple veut avoir les siens ; il s'avise de favoriser les gladiateurs que n'aime pas son prince ; il est au cirque pour la faction contraire à la sienne ; il appelle Caïus le jeune Auguste; au beau milieu du spectacle, il se lève et se met à crier contre les délateurs : c'est la vieille liberté du théâtre. Caïus se fâche, fait tuer à droite et à gauche. « Plût aux dieux, s'écrie-t-il, que le peuple romain n'eût qu'une tête (1) ! »

Caïus est tourmenté par le problème de sa toute-puissance : elle produit en lui une sorte d'ambition et de jalousie universelle ; il faut qu'il soit le premier en toutes choses ; il est jaloux d'Homère et de Virgile , il renverse et défigure les statues des hommes illustres. La noblesse est en coupe réglée, elle expie chaque jour son ancienne puissance, ses patrimoines enrichissent le fisc ; mais il lui reste ses souvenirs , les Torquatus ont le collier que leur ancêtre enleva aux Gaulois, les Qincinnatus ont pour insigne la longue chevelure de leurs aïeux, les Pompée ont gardé le surnom de grand. Tout ce blason fait ombrage à Caïus , il l'abolit : il porte envie à tout ce qui se distingue, même à la robe de pourpre du roi africain Ptolémée, qui détourne les regards de la foule et la distrait des jeux que son prince lui donne. Un homme est élégant et bien peigné , il lui fait raser la tête par derrière ; — un autre est grand et beau, il l'envoie combattre contre les gladiateurs; vainqueur, il le fait mourir. — Un jour, un esclave, vainqueur au cirque, est affranchi par son maître ; le peuple applaudit avec transport : Caïus est indigné, il faut qu'on ne voie , qu'on n'admire que lui ; il se jette hors du cirque, descend les degrés à la hâte, foule aux pieds la frange

(I) Sénèqne, de Ira, UI. 19. Suétone. 00. Dion, L1X.

290 GAU6ULÀ.

de sa robe. « Le peuple-roi aura donc plus d'hommages pour un gladiateur que pour la personne sacrée de ses princes, que pour moi, présent devant lui ? »

Celui qui peut tout ne doit-il pas avoir tous les talents ? Il est gladiateur, chanteur, cocher. Au théâtre , il accompagne la voix de Tacteur; il répète son gesle, il le corrige. Chaque empereur a eu sa manie : Tibère, la grammaire et les grammairiens, Claude eut la rage de juger; mais la manie la plus commune de ces maîtres du monde fut celle du cirque et du théâtre. Ceux qu'on applaudissait tant après eux et devant eux, ceux qui faisaient la fureur du consul et du crocheteur, de la matrone et de l'esclave, le comédien, le bouffon. Yogitator, le pantomime, leur inspiraient plus de jalousie que les grands hommes et les rois ; c'était une gloire qui ne pliait pas tout à fait devant la leur, et le reste de liberté que le peuple gardait au théâtre les poussait instinctivement à s'y faire applaudir. Au milieu de la nuit, Caïus mande auprès de lui trois consulaires ; les malheureux arrivent tremblants ; un pareil message ne leur semblait que trop clair. On les fait entrer, on les place tout gelés de peur. Tout à coup un bruîl de flûtes et de castagnettes ; Caïus parait avec une longue tunique et la robe flottante du tragédien. Il monte sur un tréteau, danse un ballet, chante un air et les renvoie tout tremblants encore.

Mais sa grande passion fut pour l'éloquence. Il avait une parole naturellement forte, ardente, impétueuse : c'était une nature bizarrement hardie que la sienne. Lorsqu'un homme était accusé devant le sénat, Caïus songeait au parti qu'il devait prendre, l'accusation ou la défense, selon que l'une ou l'autre irait mieux à sa phrase. Quand il avait choisi, il faisait ouvrir aux chevaliers les portes du sénat ; il invitait par ordonnance à venir l'entendre.

Il ne tint pas contre le désir de jouter avec l'homme qui passait pour le premier orateur de son siècle, Domitius Afer. Domitius avait eu beau lui élever une statue , il ne pouvait

échapper à cette joule fort désirée de Caïus , fort sérieuse pour lui, car en tous cas mort devait s'ensuivre. On le chicana sur je ne sais quelle inscription de sa statue ; il fut dénoncé devant le sénat. Caïus voulut être son accusateur ; il avait tout prêt un magnifique discours , et le débita avec grande chaleur et grande solennité. C'était au tour de Domitius de répondre ; en homme d'esprit il se garda de le faire ; il était trop ému, trop rempli d'admiration, il n'eut de [parole que pour louer son éloquent accusateur, répéter chacune de ses phrases , s'enthousiasmer sur chacune de ses périodes. « Mais ta défense, lui criait-on , ta défense ! » Sa défense ! Il se jeta aux genoux de Caligula, il le supplia , ce maître de l'éloquence , de pardonner à un pauvre écolier comme lui, pria, pleura; et Caïus, tout ému d'un si manifeste triomphe, lui pardonna et le fit consul.

Ce n'était rien encore que ces triomphes, d'autres les avaient remportés avant lui. Chanter au théâtre, lutter dans l'arène, triompher au sénat par la parole ! tout cela était humain et possible. La passion de Caïus était pour l'impossible et le surhumain (1). Ce fut toujours, du reste, la folie impériale; en contemplant le monde du haut de ce pic gigantesque où ils étaient placés, les Césars avaient dû le voir tout autre que nous ne le voyons, et, mesurant toutes choses à leur grandeur, ils les trouvaient petites et mesquines ; chez eux , la manie du grandiose, innée dans les Romains, devint une rage pour l'impossible. Néron s'adressa à la magie pour la satisfaire, Caïus à la focre ; l'un plus instruit , plus artiste , plus curieux ; l'autre affectant davantage l'énergie, la puissance, la virilité.

S'il voulait une villa, il la lui fallait en pleine mer, sur une digue jetée là où les eaux étaient plus profondes et plus orageuses, là où la pierre des rochers cédait au pic avec plus

(1) Nihil tam effîcere concaplscebat, quàm quod edlci posse negaretur. Suét. 37. Néron était aussi tncredt&tltttm cupitou Tacite.

292 GALIGULA.

de peine ; il la lui fallait sur une cime de montagne nivelée par des déblaiements, sur une vallée exhaussée au niveau des montagnes : tout cela se faisait avec une vitesse incroyable» la paresse était punie de mort (1). Dans ses bains, c'étaient des parfums précieux; à ses repas, des mets étranges et inouïs. Il buvait des perles dissoutes dans du vinaigre , faisait servir à ses convives des pains et des mets en or. Il avait fait faire des navires immenses dont la carcasse était en cèdre, la poupe couverte de pierres précieuses, les voiles de couleurs brillantes ; sur ces palais flottants, il avait des thermes, des salles de festin, des portiques, il avait de la vigne pendante sur sa tète, des arbres qui se balançaient avec leurs fruits. Au milieu de ces délices, il passait des jours à se faire porter le long des côtes de Campanie, au son des instruments, au bruit des chœurs, jouissant à la fois de la terre et de la mer, comme maître de Tune et de Tautre. Ce n'est pas assez : élever une ville au sommet des Alpes, percer l'isthme de Corinthe, c'est se séparer encore plus de la pauvre humanité, c'est vaincre les dieux. Caïus le fera, Caïus l'aurait fait, si par bonheur on lui eût laissé le temps.

L'astrologue Thrasylle ne disait-il pas sous Tibère que Caïus ne régnerait pas plus qu'il ne galoperait sur le golfe de Baies? Eh bien ! Caïus va galoper sur le golfe. Depuis Baules (2) jusqu'à Pouzzoles, pendant une distance de plus d'une lieue, il fera un pont sur la mer. Il rassemble de toutes parts des vaisseaux de charge, les fait ancrer sur deux rangs ; et sur eux élève , non pas son pont, mais sa route , véritable voie romaine sur le modèle de la voie Appia , construite en terre et en pierre, avec des auberges, des lieux de repos, jusqu'à des ruisseaux d'eau fraîche pour boire. Tant de vaisseaux furent réunis là, qu'il en manqua pour porter le blé à

(1) Tacite.

(2) Selon Dion. Suétone dit Bâtes, ce qui augmenterait un peu la distance. Elle est déjà bien assez grande.

Rome; et Rome qui ne vivait que des blés étrangers, prit son parti de mourir de faim pourvu que son maître galopât sur la mer.

Il était là, en effet, accomplissant laprophélie de Thrasylle, faisant d'abord des sacrifices, surtout à l'Envie, de peur, disait-il, que les dieux ne fussent jaloux de lui; puis, sur un cheval caparaçonné, la couronne de chêne sur la tête, tout armé, vêtu de la chlamyde d'or et d'une cuirasse qu'il disait venir d'Alexandre, s'avançant sur le pont suivi de son armée, le traversant et allant coucher à Pouzzoles ; le lendemain, il allait revenir de Pouzzoles à Baules. Le voilà sur le pont, en habit du cirque, sur un char que traînent les chevaux les plus célèbres dans les jeux; après lui, les voitures de ses amis, les prétoriens, l'armée, le peuple. A moitié chemin, il monte sur un trône, y prononce son propre panégyrique , récompense les compagnons de ses dangers. Ce pont passé et repassé était pour lui une grande guerre accomplie.

Il resta là toute la journée et la nuit suivante. Ce devait être un beau spectacle : toute la côte , tout le pont , les bateaux dont la mer était couverte , portaient des flambeaux allumés ; partout on y faisait des festins. Mais le maître est rassasié, prenez garde, il va changer de plaisir : « A la mer les convives, maintenant que la fête est finie ! Si quelques-uns cherchent à remonter sur les bateaux, à coup de rames repoussez-les à la mer ! » Malheureusement pour Caïus la mer était calme, la plupart se sauvèrent à la nage (1).

Mais l'impossible était cher. Il fallait remuer les millions à la pelle, et les millions manquaient. En un seul repas, s'il faut en croire Sénèque, près de 10,000,000 de sest. (2,650,000 fr.) avaient passé (2); en un an les 2,700,000,000 de sest. (1,711,000,000 fr.) de Tibère avaient disparu. Caïus se sentait homme par ce côté-là, il n'était pas assez riche (3).

(0 Dion, LIX. Josèphe, AnlUiuilés, XIX, 9. Suctonc, 19. 32. 37. Sénèqiie, de Brc- Tltatc vitœ : 18.— (2) Sénèq. ad Hclvlam. 0.— (3) Suétone, ât.

Les proscriptions redoublèrent d'ardeur; le bourreau et le suicide par ordre donnaient au fisc soji meilleur revenu. Après avoir fait mourir Junius Priscus qu'il croyait riche et qui ne l'était pas : « Il m'a trompé, disait-il, il méritait de vivre. » Un jour, en Gaule, il perdait au jeu, et n'avait pas d'argent : il n'en eut pas plus de peine à payer. Il fit apporter les registres des contributions et abattit la tête des plus imposés. i< Gagnez -moi maintenant quelques sesterces , dit-il aux joueurs, je viens de gagner des millions 1 »

A Rome, il trouva de nouveaux prétextes pour condamner. Il se souvînt de la persécution dirigée par Séjan contre sa famille, persécution que sous Tibère il avait si héroïquement supportée, qu'à son avènement il avait si noblement renoncé à punir en brûlant les archives de Tibère. Dans sa tête ou dans son secrétaire , il retrouva la copie des fameuses archives ; il sut au moins , ou se rappeler, ou deviner qui avait dénoncé, qui avait poursuivi, qui avait condamné sa mère ou ses frères : ce fut un large prétexte pour sa cruauté. Une autre fois il songea, pendant une nuit sans sommeil, à la félicité de ceux qu'il avait bannis. « Je les ai condamnés , et ils vivent, ils boivent, ils mangent, ils sont libres. Qu'est-ce que leur exil? Un voyage! » Il les fit tous tuer. On explique d'une autre manière cette boucherie : à un homme qui avait été banni sous Tibère , il demandait : « Que faisais-tu dans ton exil? — Seigneur, dit le courtisan, je passais ma vie à demander aux dieux la mort de Tibère et ton avènement. » Caïus réfléchit ; « ceux que j'ai bannis , pensa-t-il , passent donc aussi leur temps à souhaiter ma mort ! » Et pour détourner l'effet de leurs vœux, il les fit mourir (1).

Mais les confiscations elles-mêmes ne suffisaient pas au trésor. Caïus avait l'esprit fécond en ressources ; il en trouva une qui était bien romaine. J'ai dit quelle place occupaient, dans les mœurs de cette nation, le droit de testament, la

^1) Suétone. 28. Phllon InFlaccum.

SON GOUYERNEillENT Â ROME. 205

chasse aux successions, la captation des vieillards. Il y a encore trace de ces mœurs dans nos provinces de droit écrit, dans le midi de la France, plus romain que le nord. Tibère avait déjà donné Texemple : Caïus entra après lui dans une voie que leurs successeurs ne manquèrent pas de suivre. L'empereur se mit à courir les héritages , captateur dangereux qui ne s'amusait pas à dorloter les vieillai*ds, mais qui se faisait, au nom de la peur, inscrire dans les testaments, et qui ensuite, si le testateur s'avisait de vivre trop longtemps, lui envoyait un ragoût délicat de sa cuisine, auquel on avait mêlé du poison. S'il y avait difficulté sur un testament, l'affaire revenait à l'empereur ; l'empereur était le juge suprême de son empire. — César, te voilà institué héritier par un étranger, un homme qui ne t'a jamais vu ; il a exclu poiu* toi ses amis, ses parents, ses fils. — Qu'importe? Le droit de testament est sacré. Irai-je briser la volonté suprême d'un citoyen romain? — César, en voici un autre qui ne te nomme pas ; il a fait son testament, il est vrai, au commencement du règne de Tibère ; mais il était centurion en retraite ; il vivait des bienfaits du prince, il a oublié ce qu'il lui devait. — Infamie! ingratitude! Que ce testament soit cassé. — César, disait le premier venu, tu n'es pas inscrit au testament; mais j'ai ouï dire à cet homme qu'il comptait te faire son héritier. — Oubli ! erreur humaine ! mais le mal est réparable ; le testament ne comptera pour rien. — Ainsi Caïus rendait ses jugements, chicanant, gagnant, grapillant sur tout : — «Tu dois l'impôt, mon ami, tu n'es pas citoyen romain. — Mais, César, voilà le diplôme d'Auguste qui accorde le droit de cité à mon grand«-përe. — A ton grand-père, mais point à toi. — A mon grand-père et à sa postérité. — Qu'importe? sa postérité, ce sont ses fils ; emporte ton diplôme, mon ami, il est bien vieux ce vieux papier; c'est assez qu'il ait servi à une génération. » Au commencement de ces lucratives audiences, il se fixait la somme qu'elles devaient lui rapporter ; tant que la somme n'était pas complète, il appelait de nouvelles causes, et.

296 CALIG13LA.

juge infatigable , ne se levait que sa besogne remplie (1), Les impôts ne s'arrêtaient pas cependant. A défaut de l'impôt direct, que Caïus n'avait pas le temps ou la hardiesse d'établir sur les citoyens romains, mille ressources fiscales lui avaient été léguées par ses prédécesseurs, ou inspirées par son génie. A l'époque de son joyeux avènement, il avait eu la faiblesse de supprimer l'impôt du centième des objets mis aux enchères (2). Mais il sut bien se dédommager de cette perle ; tout homme et toute chose furent imposés : — pour la vente des comestibles dans toute la ville, tant ; — pour les procès, un quarantième de la somme, une amende si on transigeait; — sur les gains journaliers des portefaix, un huitième; — tant sur les maisons de débauche; — tant sur les mariages (3). Tout cela s'établissait par des édits bien ignorés, bien clandestins, pour prendre plus facilement les gens en défaut. Le peuple demanda une loi, c'est-à-dire une affiche, car toute la différence de la loi à l'édit était celle d'une affiche à une lettre. Caïus céda à son bon peuple : au coin de quelque place, dans un lieu bien retiré, il fit afficher sa loi en si petites lettres, que personne ne la pouvait lire (4). Mais le pauvre homme fut bien embarrassé quand une fille lui naquit (malheureuse enfant qui ne vécut pas deux ans, et que, par une justice à la romaine, on écrasa contre un mur, après avoir tué son père). Les charges de l'empire, le fardeau de la paternité, une fille à nourrir, à élever, à doter, mettaient le comble à son indigence : il demandait l'aumône, le pauvre César ! Au mois de janvier, il sollicitait des étrennes ; dans le vestibule du palais était le mendiant impérial, assis sur son trône, tendant la main ; les consuls, le sénat, la foule, appelés par ordonnance, venaient, les mains et la toge pleines , couvrir de leurs dons le siège du souverain. 11 n'y eut gain si infâme dont cet homme pût rougir ; il y avait un lieu de dé-

(1) Suélone. 38. — (2) Suéton. in Cal. ÏG. Sur cet impôt, r. Pline, XIX. 10. Tncile. Ann., I. 78. U. 42. Dion. I^VHl. 10. LIV. — (3) Suélone. 40. — (4) Suétone. 41.

SOiN GOUVERNEMENT A ROME. 2W

bauche dans le palais ; on inscrivait les noms de ceux qui y entraient, gens dignes de la reconnaissance du monde, pour avoir ajouté un denier au revenu de César (1).

Voici un métier qu'il fit encore, moins infâme, également étrange. Après avoir aimé ses sœurs plus que des sœurs ne doivent Tôlre, et leur avoir décerné les honneurs des vestales, il s'avisa de les trouver complices de conspiration, révéla toutes leurs infamies, fit périr ceux qui en avaient été les complices; obligea même Âgrippine, après qu'il eut fait mourir Lépidus, son amant, de porter elle-même jusqu'à Rome l'urne où étaient les os de Lépidus ; l'exila ainsi que sa sœur Julie, s'empara de tous leurs biens (39). Mais que faire de tant de dépouilles? Il n'était pas assez riche pour les garder. Les vendre ? L'énormité des confiscations pouvait avoir fait baisser le prix des biens. Que dis-je? il les vendra, mais il les vendra, lui, en propre personne, recevant et proclamant les enchères. Ainsi, toutes les richesses de ses sœurs, leurs mobiliers, leurs parures, leurs esclaves, leurs affranchis, tout affranchis qu'ils étaient, furent adjugés à des prix ^pmenses. Cette admirable découverte ne pouvait en rester là. Il avait bien autre chose à vendre ; en Gaule, des biens énormes confisqués sur les principaux du pays; ailleurs, nombre de gladiateurs, restes des jeux qu'il avait donnés, objet d'un débit excellent; en Italie, le mobilier magnifique qui, accumulé par deux Césars, garnissait les palais impériaux. Que tout cela vienne à la vente; le grand marché est dans les Gaules; il faut toutes ces richesses au marchand César. — Mais les voitures, les chevaux manquent. — Prenez les voilures de louage, prenez les chevaux des moulins. — Mais les plaideurs cités ne pourront venir à l'audience, mais le pain manquera à Rome (les moulins étaient mis en mouvement par des chevaux). — Qu'importe? ainsi le veut le salut de l'État (2).

Voilà donc César commissairc-priseur, tenant hautes les

(I) Suélonc. 40. 42. — (2) Suétone. 39.

298 GAUGDLâ.

enchères, vantant sa marchandise, encourageant les acheteurs qui hésitent; bavard, facétieux, ne vendant guère à moins de quelques 100,000 sesterces, déployant toute la faconde du genre, plus Fargument sous-entendu de la hache impériale : « N'avez-vous donc pas honte, avares que vous êtes, d'avoir plus de fortune que moi? Voyez où j'en suis réduit. Livrer au premier venu le mobilier sacré des princes ! Je m'en repens, en vérité..... Ne donnerez-vous pas celte misère pour un meuble qui vient d'Auguste?.... Ceci servait

à Antoine;, pour l'amour de l'histoire, achetez-le Et toi,

mon ami, prends cette bagatelle : 200,000 sesterces. Tu es de province ; tu n'as pas donné moins que cela pour souper

chez César, tu souperas chez César, lui-même t'invite

Crieur, que fais -tu donc? Ne vois-tu pas qu'Aponius hoche la tête? il accepte mon prix. Treize gladiateurs pour 9,000,000 de sesterces (2,370,000 francs)! » Aponius qui dormait, s'éveilla ruiné. D'autres, forcés d'acheter (et il n'y avait pas à diminuer des mises à prix de César), sortirent de la salle de vente j^our aller s'ouvrir les veines (1).

Pour celte fois, Caïus devait avoir de l'or ; l'or affluait à lui de tous les côtés ; tout se payait, et se payait au prix de César, jusqu'à l'honneur d'être son prêtre, qu'il mit en vente et pour lequel Claude donna une somme énorme. L'or lui venait de la Gaule, de l'Egypte, de la Syrie. Toutes les parties du monde apportaient leur tribut. L'or était devenu sa passion la plus ardente ; il voulait le voir, le remuer dans ses mains. — Courage, Caïus ! voici une grande salle toute remplie d'or, le plus doux des tapis pour tes pieds d'empereur ; ôte tes sandales pour y courir! couche-toi là! roule-toi sur ces milliards ! Tu es au comble de tes vœux, Caïus, tu es riche une seconde fois (2) !

Ainsi, Caïus César occupait-il les loisirs de la paix.

Mais je n'ai rien dit encore de sa vie militaire , le côté

• (i) Suétone. 38. 39.— (2) Suétone. 42. Dion. UX.

bouffon de son histoire ; car il appartenait au seul Caïus de faire de la paix une sanglante tragédie et en même temps une risible comédie de la guerre. Il faut que je remonte au temps qui précède son voyage des Gaules ; que la chronologie me pardonne cette légère infraction à ses lois.

§ II. — Caïiis Cœsar. — ses guerres et sa mort.

L'Italie semblait épuisée (an 39). La Gaule et TEspagne, provinces opulentes, et qui avaient eu le bonheur d'être un peu à l'abri de Tibère, tentaient fort l'avidité de Caïus (1). Les empereurs aimaient peu les provinces : quand par hasard ils gouvernaient au profit de quelqu'un , c'était au profit de la populace de Rome. Un jour, Caïus, en visitant je ne sais quel fleuve ou quel bois d'Italie, déclare qu'il va faire la guerre (2). Aussitôt les légions s'assemblent, les levées se font avec rigueur. Hommes, munitions, vivres, provisions de tout genre, gladiateurs, chevaux et cochers du cirque, comédiens, courtisanes, deux rois même : Caïus emmène de tout avec lui. Il se met en route» étrange général, tantôt si vite que ses cohortes ne peuvent le suivre et font porter leurs enseignes par des bêtes de somme ; tantôt lentement, paresseusement, porté par huit hommes dans une litière, envoyant devant lui le peuple des villes voisines pour balayer les chemins et jet^r de l'eau sur la poussière des routes (3).

Il passa le Rhin. Les ennemis manquaient; les Germains étaient quelque part dans leurs forêts à pourchasser les om*s ou les sangliers, et ne s'inquiétaient pas, les malheureux» d'aller se faire vaincre par Caïus. Il leur faisait pourtant de terribles menaces, dont ils avaient la hardiesse de se moquer, jusqu'à un petit prince des Caninéfates qui prenait impunément en plaisanterie ce grand effort du maître. Caïus, il

(1) DioD. UX. «- (2) Dion. LIX. - (3) Dion» LIX. Suétone. 43.

est vrai, avec son affectation d'énergie et de mâle vigueur, élait, comme il arrive souvent, un poltron. Il venait de passer le Rhin ; il était au beau milieu de ses soldats, en voiture, dans un défilé. « Par les dieux! s'avisa de dire quelqu'un, la confusion serait grande si l'ennemi venait à paraître. » Aussitôt voilà Caïus hors de voiture, montant à cheval, tournant bride. Il regagne le pont. Le pont était encombré de traînards, de goujats, de bagages. Caïus, poussé par la peur, se fait porter de main en main , leur passe à tous au-dessus de la télé, et n'est tranquille que sur sa bonne terre des Gaules.

Mais ce n'était là qu'une fausse alerte, l'ennemi se contentait de rire, et ne venait pas. Il fallait pourtant une victoire à Caïus. Il avait, je ne sais d'où , quelques prisonniers ; il les fait cacher au delà du Rhin ; ils reviennent avec bruit. On lui annonce que l'ennemi arrive ; il était à table , quitte héroïquement son repas, suivi de ses convives et de quelques cavaliers, arrive dans le bois voisin ; l'ennemi avait fui. Il abat des arbres, fait .élever des trophées , revient aux flambeaux, réprimande vertement ceux qui ne l'ont pas suivi, distribue des couronnes aux compagnons de sa victoire. Un autre jour, il avait dans son camp de jeunes otages ; il leur fait quitter l'école où ils apprenaient le latin, les envoie au loin secrètement, se fait annoncer leur fuite, quitte encore son repas, monte à cheval, reprend et ramène les fugitifs ; puis se remet à souper, fait asseoir auprès de lui les chefs de l'armée, tout cuirassés et tout bottés encore. Voilà la misérable parodie à laquelle le monde assistait sans rire, et, pendant ce temps, Caïus injuriait officiellement le sénat et le peuple de Rome : «Comment! lorsque César combat, lorsqu'il court tant de dangers, vous ne pensez qu'à d'inconvenants festins, au cirque, au théâtre, au repos de la campagne (1) ! »

(I) Sur celte guerre prétendue, V. Suclone, Vi. 45. 61. Tacite, Agricola, 13. Gcrmanio, 37. Histoire, IV. 15. Dion, LIX.

Aussi n'étail-il pas pressé de revenir à Rome. Il aimait bien mieux passer son temps en Gaule ^ pillant, confisquant, épuisant ce malheureux pays ; assez près de Rome pour que les proscriptions ne s'y ralentissent pas, pour qu'il pût dénoncer et faire exiler ses sœurs , pour qu'il pût faire venir le mobilier impérial et le vendre, pratiquant ces fructueuses enchères dont nous parlions tout à l'heure; fondant, pour se divertir, ce fameux autel de Lyon , du haut duquel les rhéteurs vaincus étaient jetés au Rhône (bel encouragement pour l'éloquence) (1). Mais ce n'était pas tout : si riche et si à son aise qu'il fût dans les Gaules, son ambition ne se reposait pas. Vous avez vu le commencement de sa comédie guerrière; voici le farceur impérial sur un nouveau tréteau. C'est la Bretagne qu'il veut conquérir (an 40), la Bretagne abandonnée par la politique romaine depuis la victoire équivoque de Jules César, interdite par Auguste à ses successeurs; conquête lointaine, stérile, pleine de dangers. Son armée est rangée sur les côtes; ses machines de guerre sont disposées. Caïus est sur son vaisseau, il s'avance en mer; il fait un peu de route, puis s'en revient; — la guerre est finie. Il n'a pas vaincu la Bretagne, il a vaincu l'Océan (c'est-àdire le Pas-de-Calais ou la Manche). Il monte sur son trône : tt Chargez-vous, dit-il à ses soldats, des dépouilles de l'Océan, elles sont dues au mont Palatin et au Capitole. » Après cela,il leur fait ramasser des coquilles, et bâtit un phare comme monument de ses exploits (2).

Après tant de succès, il voulait un triomphe. « Qu'il soit inouï de grandeur et qu'il ne coûte pas cher, écrivait-il à ses intendants ; vous le pouvez ainsi, vous avez droit sur les biens de tous. » Les trirèmes sur lesquelles il avait vaincu l'Océan, devaient être amenées par terre d'Ostie à Rome. Mais il lui fallait des captifs à mener à sa suite , et il n'avait pas fait de prisonniers. Rien n'embarrasse ce hardi bouffon ; il n'a pu

(0 Dion, ibid. Juvi'nal, SaUro. 1. — (2) Suétone. 4G. 47. Dion. Ibid.

302 GALI6ULÂ.

prendre de Germains ^ il prendra des Gaulois, choisira les plus grands et les plus beaux (bon mobilier de triomphe» disait-il), laissera croître et fera teindre leurs cheveux pour leur donner le roux germanique et la longue crinière des barbares, leur imposera des noms germains, leur fera apprendre la langue. Sotte et perpétuelle comédie que la vie de cet homme !

Voici une autre plaisanterie qui, sans sa poltronnerie, devenait sérieuse : il se souvint que plusieurs légions s*étaient mises en révolte après la mort d'Auguste ; que, tout enfant alors, il avait été menacé avec son père Germanîcus ; il voulut les faire égorger, et ce fut à grand' peine que l'on obtint de lui de les décimer seulement. Il Içs rassemble donc comme pour les haranguer, sans armes et même sans épées, les fait entourer par la cavalerie; ces braves gens soupçonnent le danger, s'éloignent à temps, courent retrouver leurs armes. Caïus s'effraie, s'enfuit, prend le chemin de Rome, cherchant sur qui se venger, et trouvant sous sa main la perpétuelle victime des empereurs, le sénat (1).

Le sénat était fort embarrassé : il avait envoyé une députation à Caïus ; Caïus l'avait mal reçue, ne l'avait pas trouvée assez nombreuse, s'était fâché surtout qu'on y eût mis Claude, son oncle, comme s'il avait eu besoin d'un tuteur. Il se plaignait qu'on n'eût pas fait assez pour son triomphe, et d'un autre côté, menaçait de mort quiconque lui parlerait de nouveaux honneurs. Le sénat, bien humblement, bien respectueusement, lui envoya une députation nouvelle pour le supplier de revenir. « Oui, je reviendrai, dit-il, et celle-ci avec moi (en frappant sur la poignée de son épée). Je reviendrai pour ceux qui souhaitent mon retour, pour les chevaliers et pour le peuple ; quant au sénat , je ne serai plus ni soh concitoyen, ni son prince (2). »

Si ses guerres avaient été plaisantes, son retour à Rome

(1) Suaone. 47. — (2) Suétone. 49. Sénèq. àt Ira. Uî. 19.

fut sérieux* Après un an environ de séjour en Gaule, il revenait fâché ; il ne voulut pas de triomphe , défendit qu'aucun sénateur vînt au-devant de lui. Il avait deux livrets, appelés le Glaive et le Poignard ; on y trouva marqués les noms de ceux qu'il voulait faire mourir. Ainsi comptait-il décimer le sénat et Tordre des chevaliers, puis quitter Rome où il s'ennuyait, transférer le siège de l'empire à Antium sa ville natale, ou bien dans sa ville favorite, Alexandrie.

Alexandrie méritait bien cette faveur ; la ville grecque et égyptienne , idolâtre et superstitieuse comme l'ancienne Egypte , légère et adulatrice comme la Grèce , avait été la première à célébrer le culte de l'empereur : le dieu-prince Caïus valait bien après tout le dieu-bœuf Apis et le dieu-chien Anubis. Mais, au sein de cette ville aux mille déités, vivaient à part les ennemis de l'Egypte et des idoles ; à la faveur de la civilisation et du commerce, Israël était revenu après des siècles sur la terre de Memphis. Dans Alexandrie, cité universelle, il y avait de tous les peuples, et entre autres, une colonie de Juifs, riche, nombreuse, se faisant respecter à force de ténacité et de conviction, maintenant sous les empereurs ses synagogues, ses lois, ses magistrats, ses privilèges. Mais entre les adorateurs de l'ibis et du crocodile et les adorateurs de Jéhova, entre la menteuse, la mondaine, la changeante Alexandrie et la triste et sévère Jérusalem , il y avait querelle depuis longtemps. La divinité de Caîus ne fut qu'une occasion pour rallumer les haines. On profana les synagogues, on dégrossit à la hâte quelques images du prince pour les placer, objet abominable ! dans l'oratoire des Juifs ; à eux-mêmes, on dénia le droit de cité, qui leur appartenait depuis des siècles ; on les rejeta, comme au moyen âge, dans un étroit et obscur quartier de la ville ; ceux que l'on rencontrait ailleurs furent pris, fustigés, brûlés même.

Le gouverneur romain favorisait ces violences. La dernière et triste ressource des Juifs était de s'adresser à Caïus : ils députèrent vers lui ; les Alexandrins en firent autant. De part

3oa câugulâ.

et d'autre oa choisit les plus beaux diseurs : la rhétorique était de toute nation et de tout lieu (1).

Mais de tristes nouvelles attendaient sur le sol dltalie les pauvres envoyés juifs : en débarquant à Pouzzoles, ils surent de la bouche de leurs frères ce qui se passait à Jérusalem. Dans le temple, dans le saint des saints, là où reposait le nom incommunicable de Dieu , Caïus avait ordonné qu'on mît sa statue. C'est ce que l'Évangile avait appelé par avance « Tabominalion de la désolation dans le temple du Seigneur. » Jusque-là, non-seulement dans le temple, mais dans la ville, les soldats romains avaient ôté de leurs enseignes les images des empereurs ; telle était l'horreur des Juifs pour tout ce qui semblait une idole, et la tolérance de Rome pour les mœurs et les croyances des vaincus. Aussi le gouverneur de la Syrie, Pétronius, tremblant d'accomplir des ordres aussi redoutables, hésitait, tardait, rassemblait des troupes, faisait traîner en longueur le travail de la statue , sous prétexte de le rendre plus parfait. Cependant toute la nation avait pris le ciliée et la cendre ; la culture des terres était abandonnée. Pétronius voyait venir l'hiver, la famine, à sa suite les tribus arabes grossies par la misère des Juifs, des brigandages que Rome ne saurait réprimer : il arrivait à J^salem, négociant pour obtenir par la douceur obéissance aux ordres irréfragables de César. Mais voici venir à lui une multitude de peuple, rangée par classes d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards, pleurant et gémissant, la tête couverte de cendres, les mains derrière le do^ comme des condamnés. « Voulez-vous résister au prince ? leur dit-il ; voulez-vous commencer une guerre ? Voyez votre faiblesse ; voyez la puissance de César. — Nous ne voulons pas combattre ; mais plutôt que de violer nos lois, nous sommes prêts à mourir. » Et cette nation entière se prosterna devant lui la gorge découverte, pleine de résignation et de foi, laissant Pétronius assez

(1) V. PhiloD. in Flaccum. M. de Legalione. 9. U. Josèplie, Antiquités, XVIH. 10.

ému pour qu'il osât écrire à Teiupereur et lui demander de nouveaux ordres (1).

Les choses en étaient là. Caïus ballotté en tous sens par , des conseillers divers ; touché un moment par la lettre de Pétronius ; décidé même en faveur des Juifs par les supplications de son ancien favori , le roi Agrippa ; puis tiraillé en sens contraire par deux ou trois bouffons égyptiens qui formaient son conseil privé ; Caïus avait pris, enfin son parti , il faisait faire au palais sa propre statue ; et comme il partait pour l'Egypte, il voulait la porter lui-même à Jérusalem et écrire sur le fronton du temple : « Temple du nouveau Jupiter, de l'illustre Caïus. »

Il y a deux écrivains qu'on a souvent appelés conteurs ; ils ne racontent pourtant que ce qu'ils ont vu, ou ce qu'ils savent par une tradition cohérente et de toutes la plus suivie ; ils sont jugés indignes de fournir des éléments à l'histoire. Je me permets pourtant de consulter ces deux Juifs, Josèphe et Philon. Le dernier était le plus disert des Juifs d'Alexandrie, l'orateur de leur ambassade ; il nous peint ce qu'il a vu de ses yeux ; quand il nous raconte l'audience de Caïus, c'est chacune de ses émotions qu'il nous redit, c'est un empereur tout vivant, tout parlant, tout agissant, qu'il fait jouer devant nous. Même dans la vérité majestueuse de Tacite, dans la curiosité anecdotique de Suétone, il n'y a pas cette réalité de mouvement, ce détail d'action.

Depuis plusieurs jours , les députés juifs suivaient Caïus sans pouvoir le joindre. Caïus était en Campanie , visitant ses villas, vivant de palais en palais. Il leur donna enfin rendez-vous aux portes de Rome, dans la maison de Mécène , qu'il avait jointe à celle de Lamia, pour faire avec ces deux grandes demeures de l'aristocratie une demeure plus digne de lui. Us trouvèrent la villa toute belle et tout ornée, des vases d'or et des statues grecques disposés partout, les salles

(1) Philon, de UgaUone. 12. U.Jos^phCt AnUqultés,XVUI.et suiv.

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