‹ Les Césars (volume 2)Chapitre 15 sur 37 · GOUVERNEMENT 1)£ MESSALINE · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT 1)£ MESSALINE

société infâme Tunique germe de toute pure vertu , de toute doctrine salutaire» de toute civilisation, je serais mené bien plus loin : ce serait ici une autre histoire à faire et une histoire si différente, qu'on a peine aies croire contemporaines et qu'elles se touchent au plus par quelques points. J'ai presque négligé, pendant que je racontais les supercheries d'Auguste, les infamies de Tibère, les hallucinations de Caligula, de vous avertir que le christianisme est venu au monde, qu'il pousse sous l'herbe , qu'il grandit , qu'il soulève les assises de la société antique, que le vieil édifice se lézarde. Il est encore peu connu et il agit ; il fait en ce monde un monde à part, monde que l'on ignore, et qui , au bout de quatre siècles , révélera son histoire , nuitamment et obscurément filée dans les souterrains de Rome, entre d'humbles Cénotaphes et sous les chevilles de la torture ; histoire trop belle pour que je la raconte ici, à laquelle je ne veux pas toucher, parce qu'elle irait trop mal avec ma Rome païenne, avec mon Caligula et mon Néron.

Ces gens-là, le christianisme les souffrait, et c'était sa vertu ; le monde les supportait , et c'était son crime. Autant étaient admirables, dans les geôles et sur le chevalet, la soumission désintéressée , l'espérance surnaturelle , la patience intelligente du chrétien ; autant étaient viles , au milieu de son luxe et de ses enragés plaisirs, l'égoïste adulation, le stupide désespoir, la sotte et matérielle tolérance du monde : il y avait toute la distance du suicide au martyre. Voilà ce que je voudrais faire comprendre : Tesprit et la nature de celte société si impuissante, si irrésistante, si naturellement esclave.

Tibère fut un boucher habile , elle prit sous lui son premier pli ; Caligula un fou altéré de sang , elle l'adora; Claude un imbécile, elle respira, heureuse de ne point avoir pis : tous trois des lâches, et elle eut peur d'eux. La lâcheté est un caractère commun à tous ces tyrans : Néron pleura avant de mourir ; Elagabale , après avoir fait de grands frais pour

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se tuer et s*être préparé un somptueux suicide > se laissa égorger par d'autres et fut jeté je ne sais où.

Arrivons à Claude. Il ressemble à un de ces enfants que Von rend imbéciles à force de leur dire qu'ils le sont , qu'on prend à tic dans les familles , qu'on humilie et qu'on abaisse à leurs propres yeux, dont on brise le ressort et qu'on s'étonne ensuite de presser sans qu'ils répondent : enfants matés, pires quelquefois que les enfants gâtés. Caligula, quoique durement traité dans sa famille , avait été l'enfant gâté du peuple ; vous avez vu ce qu'il devint. Claude , humilié dans sa famille, bafoué en public» commit ou laissa commettre par imbécillité autant de crimes que l'autre par démence. Beau destin du monde, qui des mains d'un fou furieux passait aux mains d'un fou imbécile, le tout précédé de Tibère et suivi 4e Néron !

Enfant à la mort de son père , malade , infirme , il était né malheureux; grand tort aux yeux de l'antiquité. Jusqu'après sa majorité , on lui donna pour précepteur un palefrenier, un barbare qui le maltraitait. Sa mère l'appelait une monstruosité de l'espèce humaine, une ébauche manquée de la nature. Si elle parlait d'un sot : « Il est plus béte , disait-elle , que mon fils Claudius. » Sa grand'mère Livie ne lui adressa jamais la parole ; elle lui faisait faire des sermons par messager, lui écrivait des lettres brèves, dures, grondeuses.

Le pauvre garçon avait de l'ambition pourtant. Il étudiait fort, soutenait des thèses en public, cherchait à se faire valoir. Les dignités, les sacerdoces, les laticlaves qui pleuvaient sur les fils à peine adolescents de la famille impériale, n'arrivaient pas jusqu'à lui. Ce fut la nuit, en cachette, dans une litière , qu'il vint prendre la toge, initiation du jeune homme à la vie virile, à la vie romaine. Il grandissait pourtant, et l'on était fort emban*assé de ce César. Il y a sur ce sujet une lettre d'Auguste : « Il faut prendre son parti, dit-il, décider ce que nous en ferons \ s'il a toutes ses facultés, le traiter comme nous traitons son frère ; si ce* n'est qu'un imbécile ,

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prendre garde qu'on ne se moque de lui et de nous ; il ne faut pas , ajoute-t-il , que les gens s'accoutument à rire et à causer de pareilles choses. » Tout cela est écrit» moitié en latin, moitié en grec; Auguste ne se souciait pas que son bon peuple soupçonnât les plaies de sa famille. Vient ensuite la distinction de ce qu'il faut laisser faire, de ce qu'il faut interdire à Claude. « Il peut présider au repas des pontifes, inais. il faut mettre auprès de lui son cpusin Silanus , qui l'empêchera de dire ou de faire des sottises. Il ne faut pas qu'il assiste aux jeux du cirque, assis au pulvinar ( la loge des empereurs) : il se ferait voir là en première ligne. » Et ailleurs: u J'inviterai tous les jours Claude à souper , pour qu'il ne soupe pas seul avec son Sulpitius et son Athénodore ; je le voudrais un peu plus attentif, l'esprit un peu moins dans les nues ; qu'il choisisse un ami dont il imite l'attitude, la toilette, la démarche, le pauvre diable ! » Auguste ne l'aimait pas , il n'en fit jamais qu'un augure ; il le trouvait trop imbécile pour faire autre chose que deviner l'avenir (1).

Le bon Claude, d'ailleurs, manquait, pour se faire une réputation d'esprit, d'un grand point, la richesse. Le testament d'Auguste (et le testament d'un homme était la mesure officielle de son affection ou de son estime) ne lui légua que 80Q sesterces (215 francs). Il demanda à Tibère à être admis aux honneurs : « Je t'ai envoyé, lui répondit Tibère, quarante écus d'or (097 francs) pour fêter les saturnales (2). » Sa maison brûla, le sénat fit un décret pour l'indemniser ; Tibère biffa le décret. Ce fut bien pis sous Caligula ; Claude , à qui ce petit-neveu feisait grand'peur, ne voulut pas être en reste d'adoration ; il offrit, pour devenir prêtre de César, 8 millions de sesterces (2,150,000 francs); et, çon^me il payait mal, le trésor mit son bien à la criée.

Enfin, c'était le plastron de cette cruelle famille. S'il arrivait trop tard pour le souper, il avait grand'peine, après avoir

\ (0 Suétone, in Qaudio. 4. — (2) Ibid. ô.

fait Je tour de la table, à trouver où s'asseoir. Que sais-je? ees dignes Césars se permettaient des tours d'écoliers ; s'il dormait après le repas, on lui jetait à la figure des noyaux d'olive ou de datte , on lui mettait des sandales aux mains, et au réveil , se frottant le visage, il était étonné d'avoir des gants si durs. Il était livré aux bouffons, qui le réveillaient à coups de fouet.

Il sentait pourtant quelque honte. Repoussé des honneurs, il alla vivre dans une villa des faubourgs de Rome, seul, caché, étudiant toujours. Un jour, Auguste, qui l'entendit de* damer, fut tout étonné de trouver tant d'esprit à cette grosse béte. Claude devint helléniste, savant historien, profond antiquaire ; il écrivit , lut en public ; mais il avait du malheur : et un gros homme qui, au commencement de sa lecture, cassa plusieurs chaises, mit l'auditoire en telle veine d'hilarité, qu'on ne put l'écouter. Il voulut écrire l'histoire des guerres civiles ; mais le sujet était délicat ; sa mère et sa grand'mère firent l'office de censeur et le découragèrent.

D'ailleius, cet amour pour l'étude était sans dignité et sans noblesse. Les Romains l'estimaient peu quand il était seul. L'ambition était chez eux un devoir. Se montrer indifférent aux honneurs (pauvres honneurs pourtant sous les Césars !), abandonner en quelque chose l'atrocité (ce mot est souvent un terme d'éloge) (1) de la discipline paternelle, civique, sénatoriale, militaire (tout à Rome marchait par la discipline), ce n'était pas être homme, c'était être segnis, mou, paresseux (l'opposé est soleils, l'homme d'ambition, de zèle et de talent). Les chrétiens, qui ne versaient pas le sang et ne prétendaient pas aux honneurs, furent dans la suite appelés de ce nom, et le crime de segnities devint presque équivalent à celui de christianisme (2). Ce fut le propre de l'époque des empereurs,

(1) Pister alrocem animum Catonis, dit Horace.

(2) SuétoDc(Iii Domillano. 16) accuse te chrétien Flavius Cleinens «conlcraptlssfms inertis » et Julien (ad Llbanium) reproche aux Chrétiens leur mollesse d'esprit et de corps « fJLaXx%ia y^côuv}; xxl oe»[i.ftTG;. »

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d'accepter les vices de Tancienne Rome, et d'en supprimer les vertus : sans être plus chaste que César , on fut plus cruel ; sans plus de fermeté que n'en avait eu Cicéron, on eut moins de science et de politesse ; l'énergie qui consiste à répandre son propre sang était passée de mode , mais l'énergie qui verse le sang d'autrui était plus que jamais en honneur ; le Romain de Tempire, comme Caligula, mit toute force et toute virilité dans la cruauté.

Au milieu de ce monde, Claude, bon homme, distrait, érudit, passera pour imbécile, pour lâche, pour fainéant ; on le lui dira et il se le laissera dire ; il trouvera même commode de le croire. Il se tiendra en arrière ; il cultivera ses livres et ses bouffons, il se fera une douce habitude de la domination de ses affranchis ; avec les dés , la table , la société de tous ces hommes qu'on appelle les ordures de la maison, copreas , il se consolera des mépris de Rome. Sous Caîus surtout , époque où l'ambition et l'esprit étaient choses dangereuses, il s'estimera heureux de n'être qu'un sot ; il dira même , dans la suite, qu'il a joué ce rôle à dessein et pour sauver sa tête. Mais le rôle avait été si bien et si longtemps joué, qu'il était passé en habitude et devenu une seconde nature.

Rien de tout cela n'empêcha Claude d'être populaire à son début (an 41) : il succédait à Caligula. Abolir, au moins pour un temps et pour la forme , la poursuite de majesté ; ne pas vouloir être dieu ; supprimer quelques-unes des ressources fiscales si étrangement imaginées par Caïus ; jurer de ne pas mettre un homme libre à la torture (on s'inquiétait peu des esclaves) ; invoquer le nom populaire d'Auguste ; siéger aux tribunaux comme un simple juge ; ne pas faire de ses fêtes dé famille des fêtes publiques : c'étaient là des actions sublimes. Claude, vrai président des États-Unis, incliné devant le sénat, saluant les consuls , enchantait les Romains qui , pour avoir renoncé à la liberté, n'en tenaient pas moins de tout leur cœur à certaines apparences de liberté.

Claude était bon : dans un incendie, on le vit deux nuits

durant, assis dans un bureau de péage, deux corbeilles pleines d'argent à ses côtés , encourager les travailleurs , appeler le peuple, sa maison , les soldats. Claude, par un autre point, touchait le cœur du peuple ; il adorait les gladiateurs, venant à l'amphithéâtre dès les premiers rayons du jour ; à midi , quand le peuple allait dîner, ne quittant pas sa place ; à défaut de gladiateurs , faisant combattre les premiers venus : c'était là un grand moyen de succès. Et lorsqu'un jour, en ces premiers temps du règne de Claude , pendant un voyage qu'il faisait, le bruit se répandit à Rome qu'il avait été assassiné, le peuple furieux accusa le sénat, accusa l'armée, voua tout aux dieux infernaux; il fallut deux ou trois magistrats à la suite les uns des autres, pour lui persuader que César vivait, que César allait venir.

Mais ce César aimé du peuple n'était guère le César qui gouvernait. Le vrai César, celui qui gouvernail Claude et le monde , c'étaient ses affranchis. Disons un peu ce qu'étaient les affranchis du palais.

Les Romains vivaient sans intimité. Les amis se voyaient au Forum , entre deux harangues. Les femmes restaient à la maison, traitées avec un respect grave, estimées comme matrones plutôt qu'aimées comme épouses, filant de la laine, ne venant pas à table. Un esclave instruit, fidèle, intelligent, qui suivait son maître au Forum , le retrouvait à la maison , se tenait à ses pieds pendant le repas, pour le flatter et l'égayer, qui avait pour son maître mille complaisances et mille soins auxquels ne se serait prêté , ni un Romain , ni une Romaine, celui-là était l'intime, le fidèle, quelquefois le vil et l'infâme confident du citoyen de Rome. Il avait pourtant les yeux sur une récompense qu'il finissait toujours par demander, la liberté. Quand il avait été coiffé du bonnet de l'affranchi, quand son maître l'avait revêtu de la toge , homme libre , il n'en avait pour son patron que plus d'utilité et d'importance. Placé dans un rang inférieur, ne pouvant exciter la jalousie, éloigné de toute haute part dans les affaires publiques, il n'en

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